‹ Louis XIV et le duc de BourgogneChapitre 7 sur 29 · TO · texte numérisé non relu

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oii hasarda de passer le raz Blanchard, étroitet dangereux passage entre la terre et les îles. La lenteur d’un pilote, qui menait tout, fit que vingt-deux vaisseaux seulement franchirent le raz et furent sauvés. Treize étaient en arrière, dont trois furent entraînés par les courants vers l’ennemi; dix restèrent à la Ilogue.

L’ennemi était bien près. Cependant était-on captif? Ne pouvait-on sortir de là? Jean Bail certainement l’eût essayé; il eût passé, ou se fût fait sauter. On n’eût pas été longtemps poursuivi; nous étions bien meilleurs voiliers; les Hollandais surtout étaient très-lourds et seraient restés en arrière. Seulement, il fallait de la poudre. Jacques et le maréchal Bellefonds qui étaient là sur le rivage avec leurs troupes, n’en avaient pas. On en chercha à Valogne et à Carentan. Tourville avait ordre du roi de ne rien faire sans leur avis. On perdit la journée du 31 mai à délibérer.

Il faut faire connaître Bellefonds. Gigault, marquis de Bellefonds, était un honnête homme, fort pieux, pénitent de Bossuet, ami de Port-Royal. Il avait montré à la guerre beaucoup de fermeté. Mais sa gloire, son renom tenait surtout à ce que plus que personne il avait contribué à la conversion de la Vallière. De ses quatre filles, une était religieuse, une autre abbesse. Sa qualité de demijanséniste qui longtemps le tint en disgrâce, l’avait

pourtant recommandé ici. On voulait montrer aux Anglais un catholique raisonnable.

Bellefonds avait toute vertu privée, une grande attache à la famille. Il avait sur la flotte son gendre d’Amfreville; il repoussa l’avis d’une sortie désespérée où il pouvait périr. Il y avait aussi son neveu Scepville, un maladroit, qui pour la seconde fois, avait échoué son vaisseau. Bellefonds, eût voulu, pour couvrir cette sottise qu’on fit échouer tous les dix. Mais il hésitait à le dire, craignant d’être blâmé du roi. Si on l’eût fait à temps, si l’on eût entouré ces vaisseaux échoués d’estacades, défendues par l’armée de terre, on les aurait sauvés. Il y avait là de nombreuses chaloupes pour le transport des troupes; remplies de soldats, elles auraient gardé le rivage et les eâux peu profondes où les Anglais aussi n’auraient pu arriver qu’en chaloupes. L’obstacle fut la rivalité, antique et implacable, de la guerre et de la marine. Tourville aurait été perdu d’honneur dans le corps orgueilleux dont il était, s’il eût accepté pour se défendre le secours des troupes de terre. Il assura que ses marins suffisaient au combat (Macaulay). Il en avait à peine de quoi armer quinze chaloupes. Les Anglais en avaient deux cents.

Leur lenteur incroyable donnait le temps de se mettre en défense. Mais perawine n’osait

prendre d’initiative. Ils craignaient tous les terribles bureaux, avaient peur de Versailles. Il fallut bien pourtant qu’ils en vinssent à l’é-

chonage. Mais ils le firent avec un moyen terme qui permettait de le nier; ils le firent et ne le firent pas. Les vaisseaux restèrent droits sur leur quille. Ils n’étaient pas en mer; ils n’étaient pas à terre. Point d’estacade autour. Nulle entente môme pour le sauvetage du matériel. Tous avaient l’air d’avoir perdu l’esprit. Des matelots démoralisés volaient ce qu’ils pouvaient. Villette brûlait, pour que l’ennemi ne brûlât pas. Mais Tourville éteignait, soutenant obstinément qu’il était sûr de sauver tout.

Ce ne fut que le 2 juin que les Anglais, qui observaient et savaient qu’il y avait là une armée, se hasardèrent à envoyer leurs chaloupes. Ils brûlèrent d’abord le vaisseau du maladroit Sccpville, qui seul était vraiment échoué et assez loin en mer. Puis, ils arrivèrent à la côte. Ils avaient leurs deux cents chaloupes, Tourville ses quinze. Il eut fallu au moins qu’il fût soutenu d’une vive canonnade de Bellefonds. Celui-ci tira peu et mal ; il ménagea parfaitement l’orgueil de la marine, la laissa à elle-même. Macau'lay, pour orner la victoire des Anglais, suppose un combat de terre entre eux et les régiments de Bellefonds, « qui lâchèrent pied. » Il n’y eut rien de tel. Ces

régiments tirèrent quelques coups du rivage, mais ils n’eurent point à fuir. Il n’y eut point de combat. Sans sortir de leurs barques, les Anglais brûlèrent cinq vaisseaux.

Toute la nuit la baie parut en flammes. De temps en temps sautait un magasin à poudre, ou des canons chargés parlaient d’eux-mêmes. Jacques et Bellefonds contemplaient ce spectacle comme un feu d’artifice, mais ils ne faisaient rien pour le lendemain. Au matin du 3, cependant, la marée ramena l’ennemi, et Tourville avec ses marins essaya de défendre les vaisseaux qui restaient. Il n’eut d’autre secours que quelques coups de canon qui tuèrent un peu de monde «aux Anglais. Ils n’en brûlèrent pas moins le reste de la flotte. Enfin, ils s’en allèrent encore dans une anse voisine brûler, prendre des vaisseaux marchands, qu’ils emmenèrent, à la barbe de Jacques, criant, chantant par dérision : God save the king !

Il n’y eut jamais chose si honteuse. L’inertie de Jacques et de Bellefonds fit l’amusement des Anglais. Ils ne débarquaient pas, mais, de leurs barques, les insolents tiraient sur le roi. Une de leurs balles l'atteignit presque. Elle blessa le cheval d’un officier qui était à côté de lui.

Grand coup pour Ponlchartrain. Mais il n’envoya la nouvelle à Namur que peu à peu, en

(tew)

plusieurs fois, et très-habilement adoucie. Namur se rendit le 5 juin, et le 6, le roi apprit le combat du 30, dont Tourville, avec son petit nombre, s’était si bien tiré; on regrettait seulement son beau vaisseau. Le roi n’en comprit que la gloire. Il était au plus haut de la sienne et dans l’empirée. Namur, la fameuse pucelle, comme on l’appelait, avait eu pourtant son vainqueur. Elle livrait les voies et de Liège, et des Pays-Bas, et de la basse Allemagne. Le Vauban hollandais, Gohorn, s’était mis dans la place, en vain; il avait été forcé de la rendre à notre Vauban. Mais le beau, le sublime, le charmant de l’affaire, c’est que tout cela s’était fait devant le pauvre prince d’Orange, qui, avec quatre-vingt mille hommes, avait joui de ce spectacle, contenu par une armée de Luxembourg, ne pouvant l’attaquer qu’en passant deux rivières, où Luxembourg l’eût écrasé. Donc, il avait tout pris en patience. Les dames le plaignaient. La cour en faisait des risées. Les poètes avaient monté leur lyre. Boileau ne se connaissait plus, et, dans son faux délire, il faisait l’ode emphatique de Namur. Mais le roi se fiait plus encore à lui-même pour célébrer sa gloire. Il écrivit, imprima une relation de ce nouveau miracle de son règne, l’adressa au public, à la postérité.

Le 8, on sut tout le malheur. On dit : « Il nous

en coûte quinze vaisseaux. » (Dangeaii.) Et puis, on parla d’autre chose.

Il nous semble que jusqu’ici l’histoire a fait un peu comme la cour, ne tenant compte que de la perte matérielle, qui fut médiocre, et non de l’incalculable portée de l’événement.

Sous ce dernier rapport, c’est le grand fait du temps. C’est, au temps de Louis XIV, ce que fut au seizième siècle le désastre de l’Armada. Les brillantes batailles de Luxembourg et de Catinat, la vaste boucherie de Neerwinde, les fameux sièges de Mons et de Namur, les audaces incroyables de Jean Bart ne firent rien, ne produisirent rien. La Hogue, fort secondaire en apparence, trancha le nœud de l’avenir (1692).

C’est de ce jour que date la confiance de l’Angleterre, qui sur mer se crut invincible. On s’en étonne, quand on voit qu’avec cent vaisseaux elle avait pu à peine en accabler quarante. Mais cette confiance augmenta par les précautions plus que prudentes que prit dès lors notre ministère et qu’il imposa à nos flottes. Il commença une guerre de corsaires, lucrative, il est vrai, contre le commerce des Anglais, mais qui enhardit extraordinairement la marine militaire de l’Angleterre. Nos corsaires, bons voiliers, trompaient sa surveillance, échappaient aux fortes escadres qui leur donnaient en vain la chasse. Plus de grande

bataille navale. Dès l’année qui suit la défaite, notre amiral a ordre de ne pas chercher sa revanche, d’éviter les flottes anglaises. En 1694, ses ordres sont, si l’ennemi paraît, de se renfermer dans Toulon. Ainsi l’Anglais ne voit rien qui résiste, et il se figure qu’on n’ose l’attendre. Il s’habitue à poursuivre, à se croire supérieur. 11 croît d’audace, et le cœur lui grandit.

Ce qui ne fut pas moins fatal, mais trèsinattendu, celte affaire navale fil un tort grave à nos troupes de terre. Dans les trois jours qui suivent, en présence d’une armée dont on ne sut faire aucun usage, l’ennemi toucha le sol français, vint et revint sur le rivage brûler nos vaisseaux échoués. Insigne outrage, qui, impuni, changea étrangement les idées de l’Europe et spécialement de l’Angleterre.

La vraie cause de cc bizarre événement ne fut pas un simple hasard, ni un malentendu. Il tint au détraquement de la machine gouvernementale, à la désorganisation administrative qui commençait et ne fit que s’accroître. L’Angleterre n’eut garde de se dire tout cela pour s’expliquer notre défaite. Elle ne voulut y voir que sa victoire, la première depuis Azincourt. Elle en fut ivre, elle en fut folle. Et elle dut à celte folie commune, qui rallia tous les partis, une chose admirable que n’eût pas donnée la sa-

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gesse : Y unité nationale qu’elle cherchait en vain depuis Élisabeth. De là sa force, son élan, sa générosité subite, ses grands sacrifices d’argent, obstinés et croissants, une certaine furie de joueur qui va doublant la mise. Elle jura de ne pas s’arrêter, mais de vaincre, et vraiment vainquit à Ryswyk, puisqu’elle y imposa à Louis XIV la reconnaissance du roi élu du peuple contre le roi héréditaire , autrement dit le droit moderne.

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