‹ Louis XIV et le duc de BourgogneChapitre 9 sur 29 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

Neerwindc. Affaissement. Paix de Ryswyck. — 1695-469#.

La guerre fut plus cruelle après Louvois. Le roi, qui lui avait reproché sa cruauté, la dépassa pourtant. Comment expliquer cela? C’est que la guerre devint, de politique qu’elle était, une guerre personnelle et royale, de sentiment, de passion. Le roi était aigri et de l’invasion du Dauphiné, et du désastre de la Hogue, et de l’affaire Grandval, si honteusement démasquée. 11 en voulait beaucoup aux princes, ses parents ou alliés, qui, honorés de mariages français, ne lui faisaient pas moins la guerre; il voulait châtie)' le Palatin, le Savoyard. 11 les prit par leur faible, leurs villes favorites, leurs châteaux de

famille où ils mettaient toutes leurs complaisances. A cet ordre de destruction, Catinat répond : « Je puis assurer Votre Majesté que l’on exécutera avec passion et ressentiment ce qu’elle ordonne. » Il était spécifié expressément que la ruine, l’extermination, commencée sur les paysans, s’étendrait désormais «à la noblesse. De là les massacres du Piémont, et, sur le Rhin, l’horrible événement d’Heidelberg.

Cette atrocité de la guerre, cet universel écrasement, ne sont nullement sentis dans les trèsfroids mémoires du temps. Le seul historien ici, c’est le Puget, le grand solitaire de Toulon. Le roi ne l’aimait guère, et je ne m’en étonne pas. Son génie fier et tendre, même dans ses monuments officiels, proteste douloureusement. J’ai parlé des Allas et de la petite Andromède , où l’on croit reconnaître les saints forçats de la Révocation et les enlèvements d’enfants. En 1088, un voyage qu’il fil à Versailles le remplit de mélancolie, de mépris de la cour, ce semble. Et il sculpta le hardi bas-relief d'Alexandre et de Diogène, où le cynique, au conquérant bouffi, dit : « Retire-toi de mon soleil. »

Une statue équestre du roi devait être faite à Toulon. Puget en donna un projet. Étrange et violente satire, qui à coup sûr ne put être goûtée. C’est le petit Alexandre qu’on voit au Louvre.

On s’y arrête peu. La vulgarité du héros (voulue, calculée, par l’artiste), fait qu’on en détourne les yeux. C’est le vulgaire bel homme sur un gros cheval fort lancé, lis galopent, comme un lourd centaure, sans remarquer ce qu’ils écrasent, une montagne de chair humaine.

Au plus bas, sur le sol, un beau jeune homme, à longs cheveux de femme, si ce n’est même une femme. La pauvre créature gît sur le dos. Son ventre porte le poids immense; il doit être écrasé, crevé. Ce que notre nature a de faible et qui craint le plus la douleur, est en saillie pour souffrir davantage. Au-dessus, cuirassé, un terrible soldat, désarmé, mais de force énorme, n’est nullement aplati encore; il est précipité sur les genoux. Son bras droit, bras d’airain qui porte à terre et ne plie pas, fait arcboutant, porte le cavalier. Et bien plus, il porte un mourant, autre jeune ligure, qui louche justement le cheval, la poitrine brisée par cet horrible poids. Elle craque; on l’entend. De la main gauche , il s’arrache les cheveux , et la droite en appelle au ciel.

Dessous et dessus le soldat cuirassé, les deux jeunes gens sans cuirasse ont l’air d’être deux frères. C’est le peuple, ceux-ci, le peuple innocent, pacifique, qui ne voulait que se défendre, qui a péri pour sauver le foyer.

Je ne connais aucun monument d’art qui plus fortement morde au cœur. Et cependant cette image de guerre, si cruelle, n’en donne pas ce qui en fait alors la laide et basse horreur. La guerre, sans argent ni ressource, se continue, comment? par la gaieté affreuse et la liberté effrénée, qu’hors des batailles on permet au soldat. Trois cent mille gueux, sans pain ni solde, jeûnent, il est vrai, mais tout au moins s’amusent. Leurs campagnes sont des bacchanales d’un rire sauvage qui partout fait pleurer. Les généraux donnent l’exemple. Luxembourg est l’autorité des jeunes, pour les plus sinistres orgies. Vendôme obtient du roi un congé pour se faire soigner d’une honteuse maladie (il revient sans nez à la cour). Villars, gai, brave, aimable, a des gaietés si débordées qu’un beau jeune Allemand, un prince souverain, est forcé de tirer l’épée [Y. Madame). Tels généraux et tels soldats. Ceux-ci, sans loi ni frein, par-devant l’officier, font delà guerre royale une jacquerie populacière, en toute liberté de Gomorrhe.

Peuple riche en contrastes. La même armée, à travers tout cela, présente des choses admirables. Un de ces soldats si misérables, avant tué un seigneur cousu d’or, jette le vil métal et le renvoie à l’ennemi. A Neewvinde, nos officiers, voyant le chef des réfugiés, Ruvigny, qui s’était

emporté au milieu d eux et allait être pris, ne voulurent pas le voir, le reconnaître, le laissèrent échapper. A la destruction d’Heidelberg, ils faisaient l’aumône d’une main à ceux même qu’ils ruinaient de l’autre.

La campagne de 93 s’ouvrit par cet affreux événement. On se rappelle qu’en 74, Turenne avait brûlé dans ce pays deux villes et vingt-cinq villages, détruit les vivres et les bestiaux. En 89, Duras, à l’incendie, ajouta la démolition ; le pic, la poudre y travaillèrent. Spire, Worms, Manheim, furent changés en monceaux de cendres; Heidelberg fut atteint. Il était encore noir du feu en 93; mais, hélas! cette fois, ce ne furent plus les pierres seules qui souffrirent; ce furent les personnes même. La ruine des villes détruites en 89 avait augmenté Heidelberg, la ville de cour. Cette capitale chérie du Palatin paraissait un plus sûr asile. C’est pour cela justement qu’elle fut si odieusement insultée.

Le maréchal de Lorges avait passé le Rhin, et les gens d’Heidelberg voulaient douter encore. On leur faisait espérer le secours des Impériaux. Au 19 mai, la ville voit ses belles montagnes de chênes toutes hérissées d’épées et de mousquets. Le redouté Mélac, bourreau connu des Allemands, l’homme des grosses exécutions, était là, et couvait la ville. La lettre d’un bourgeois qui vit et

subit l’événement (dans Limiers, XI, 554) nous dit l’agonie de terreur où on était. Le gouverneur perd la tête, encloue ses canons, se retire au château. Au fond, ne pouvant résister, il espérait pour la ville la miséricorde du roi, quelque égard pour le Palatin son beau-frère. Plus d’un bourgeois y crut aussi. Mais les autres en foule se précipitent pour entrer au château. On s’étouffe, on s’écrase aux portes. Les faibles, les dames et les enfants, refoulés dans la ville, s’entassent dans les églises. Le soldat entre, sans combat et à froid; il tue pourtant un peu, puis bat, joue et s’amuse, met de pauvres gens sans chemise. Mais ceci n’était rien. Quand ils entrent aux églises, et voient cette immense proie de femmes tremblantes, l’orgie alors se rue, l’outrage, le caprice effréné. Ces dames, leurs enfants dans les bras, sont insultées, souillées par les affreux rieurs, et exécutées sur l’autel.

Près de ces demi-mortes laissées là, la joyeuse canaille fait sortir les vrais morts, les squelettes, les cadavres demi-pourris des anciens Électeurs. Effroyable spectacle! Us arrivent dans leurs bandelettes, tramés la tête en bas. Nul officier, nul chef n’eût osé empêcher cela. Le père de la duchesse d’Orléans, de Madame, fut très-spécialement distingué. On lui coupa la tête, puis on lui

fit, le traînant par les pieds, son triomphe autour de l’église.

Le narrateur, fort modéré, et qui recueille ce qu’il y a de plus favorable aux Français, dit qu’un de nos officiers le sauva avec sa famille, les mena au château. Tout y allait. Le feu étant mis vers le soir aux quatre coins de la ville, pour n’être pas brûlées, les victimes des églises durent en sortir, se traîner au château. Cette grande foule désespérée, sans vivres, sans abri que le ciel, resta la nuit dans les cours. Masse compacte à ne pas remuer. Quelle fut encore leur épouvante, quand on sut que, pour brusquer la reddition de la place, on allait y jeter des bombes. Une seule qui eût éclaté, dans une foule si serrée, aurait emporté par centaines des membres et des têtes. On se rendit. La nuit du 23, tous partirent. Ils étaient quinze mille. Désordre immense; effroi. Les maraudeurs pouvaient les suivre, en faire ce qu’ils voudraient. Us étaient dispersés, éperdus, ne pouvaient même se rejoindre. On n’entendait que des cris de douleur, du mari qui cherchait sa femme ou ses enfants perdus. Mais personne ne s’arrêtait. On allait dans la boue, à travers les ténèbres. Nulle nourriture. Des femmes grosses succombèrent, accouchèrent, délaissées; les nouneau-nés mangés des chiens !

L’homme d’Heidelberg ajoute avec une douceur

surprenante : « Il y eut, dans tout cela, plus de licence que de volonté. Des officiers payèrent de leur bourse les ravages et les incendies qu’ils ne faisaient que par ordre. »

L’armée du Rhin ne fit plus rien après ce bel exploit. Elle s’affaiblit en envoyant des troupes à celle de Flandre, dont le roi venait de prendre le commandement (7 juin 93). Il était tard dans la saison, et cependant le prince d’Orange n’avait pu mettre à fin le grand travail de négociation qui préparait chaque campagne. II n’avait pas encore toutes ses forces. Il devina très-bien que le roi, ayant pris Mons et Namur, visait Liège ou Bruxelles. Il prit poste à Louvain, d’où il était à demi-roule pour secourir également les deux villes menacées. Il ne pouvait mieux faire. Mais sa situation n’était pas bonne. Liège, français de cœur, ne voulait pas de son secours, et, s’il en approchait, pouvait bien tourner contre lui.

L’armée du roi, au contraire, était gaie, pleine d’espoir. Les princesses étaient à Namur avec un monde de dames, d’officiers de chambre et de bouche, de musiciens, tout un complet Versailles.

‘ On s’amusait. Madame la Duchesse, avec sa petite Caylus, faisait un roman satirique où sa sœur, la belle Conti (qu’elle y nommait Julie, fille d’Auguste), avait les mœurs de Messaline. On se croyait établi là, et on s’y était arrangé. Tout à

coup ordre de départ. Le roi retourne. Pour faire un siège, il faut une bataille, et il ne veut pas la livrer. Môme reculade qu’en 76 devant Bouchain, ici plus triste encore. Luxembourg qui, dit-on, se croyait sûr de vaincre, se jeta aux genoux du roi. Un conseil, que l’on tint, se garda bien d’être moins sage, moins prudent que Sa Majesté. Le pis, c’est qu 'après son départ elle eut lieu, cette bataille, et que Luxembourg la gagna.

Luxembourg sentait bien quel serait l’effet en Europe, si, avec une armée nombreuse, il ne se battait pas. Quoique affaibli d’un détachement qu’on renvoya au Rhin, il était supérieur en force, et il le devint encore plus quand Guillaume, pour retenir Liège, y jeta vingt mille hommes. 11 n’en avait que cinquante mille contre quatrevingt mille Français. Il y fut admirable de bravoure et d’obstination. Le village de Neerwindem, où il s’était fortifié, fut défendu, pris et repris, perdu, et pris encore. Les princes français étaient tous à la tête de ces charges acharnées. Guillaume mit pied à terre quatre fois, mêlé à son infanterie. Il était fort reconnaissable par la Jarretière qu’il portait et son étoile de diamants. Trop faible, -il refusait le poids de la cuirasse que l’on portait encore. Il ne fut pas blessé, mais frôlé de trois balles, dont l’une effleura sa perruque, l’autre son habit; une autre le serra au côté de si près

qu’elle coupa son ruban bleu. Macaulay, à ce sujet, note ingénieusement le caractère moderne de la guerre. La bataille n’est pas ici entre les torts, entre Hector et Ajax, mais entre les plus faibles, le nain bossu, le squelette asthmatique, dont l’un filles brillantes charges, et l’autre couvrit l’armée anglaise par une fière retraite qu’on ne poursuivit pas. (29 juillet 1693.)

Dix mille Français, dix-sept mille alliés, restèrent pour engraisser la terre. On se battait des deux côtés, avec une fureur inexplicable. 11 n’y avait nul fanatisme, ni religieux, ni politique. Mais tel est le sauvage enivrement de la guerre. 11 va toujours croissant, sans cause. Les Français en 90 avaient tué et brûlé en Piémont. Les Piémonlais en 91 ont brûlé, tué, en Dauphiné. Et pourtant en 93, l’armée de Catinat est aussi furieuse que si elle n’avait provoqué. Elle détruit encore les villages, les granges, pour que, l’hiver, l’habitant meure de faim. Elle détruit les belles villas, dont chacune était un musée. On met en pièces les statues, les tableaux. Le 4 octobre, à la Marsaille, bataille horriblement cruelle, nos Français catholiques, voyant en face, dans les rangs piémontais, les Français protestants, s’y acharnèrent, bien moins par haine religieuse que par rivalité de guerre, par celte émulation féroce qu’on vit dans la guerre de Trente Ans. Les catholiques

avaient la baïonnette, récemment adoptée chez nous. Us ne tirèrent pas, mais coururent, confiants dans cette arme terrible. Ce fut une boucherie, longtemps même après la bataille. Les réfugiés, les Piémontais, les Allemands du duc de Savoie, furent égorgés jusqu’au dernier.

La guerre, en mer, n’était pas moins terrible, et le commerce avait cessé. La France avait tout l’avantage d’un pays ruiné, point de marchands à protéger, nul embarras de défensive, un grand nombre de matelots inoccupés, donc, grande facilité d’attaque. La misère excessive , les mauvaises récoltes, le pain à vingt sols ( quatre francs d’aujourd’hui), tout cela précipitait les hommes vers la mer. La marine de France ne songea plus qu’aux prises. Le roi se fit pirate. Je veux dire qu’on ne dirigea guère nos flottes que vers des coups de main lucratifs. On n’osait plus sortir de Londres ou d’Amsterdam qu’en grandes caravanes, escortées de vaisseaux de guerre. Quatre cents vaisseaux marchands, en une fois, ce qu’on appelait la flotte du Levant, sortent de la Tamise en 1693. Mais Tourville et d’Estrées, plus heureux qu’en 92, opèrent leur jonction, surprennent à Lagos celle énorme flotte. Us battent, ils dispersent, ils détruisent, calamité immense. Quelque Français qu’on soit, comment se réjouir de ces grandes destructions de paisibles marchands, pères

de famille étrangers à la guerre, de ces vastes noyades de trésors qui ne profitent à personne? De telles expéditions, très-cruelles à nos ennemis, nous rapportaient fort peu. Ponlchartrain en lirait quelques millions à peine. La guerre s’en irritait, s’envenimait. L’Angleterre enragée, de plus en plus, se donna à Guillaume et lui fournit les sommes fabuleuses qui lui firent sa victoire, son traité vainqueur de Ryswyck.

Ce qui exaspéra l’Anglais, c’est que, depuis la Hogue, se croyant le maître des mers, il ne pouvait cependant bloquer nos ports. Devant Dunkerque, il tenait à grands frais une escadre permanente, et Jean Bart sortait à toute heure.

Il s’appelait Bart, et non Barth, c’est-à-dire qu’il étaitFrançais, d’origine normande, de Dieppe, du Pollet, ce faubourg des pêcheurs. De longue date, les Bart s’étaient établis à Dunkerque pour se faire pêcheurs d’hommes, autrement dit, corsaires. Les Hollandais faisaient tant de cas de ces Dunkerquois, qu’ils n’en prenaient pas un sans le faire pendre. Mais on n’en prenait guère; ils se faisaient sauter. Ainsi fit Jacobsen, grand-oncle de Jean Bart, nommé le Renard de la mer.

Il y avait dans ces familles, où l’on ne savait lire, une science étonnante. Le détroit et la Manche, la mer du Nord, ils savaient tout cela de tradition dans le plus terrible détail. Ils connais-

saienl les bancs, à toute profondeur, les courants, les marées, savaient les jours, les heures, les passes très-précises où l’on pouvait parfois voguer sur un écueil. Ils passaient par des lieux, des temps et des tempêtes où personne n’aurait su le faire. Ils faisaient des choses insensées (du moins qui semblaient telles), mais qui réussissaient. La mer, dans celte intimité qu’ils avaient avec elle, leur permettait de hasarder ce qui eût fait périr tout autre. \& forçat protestant Marleilhe vit le frère de Jean Barl (un pêcheur, toujours gris) sauver ainsi la Hotte des galères qu’on avait si imprudemment mises dans l’Océan. Par un horrible temps, où l’on ne ramait plus, ce Bart osa tendre des voiles; par un revirement terrible, mais sauveur, la flotte tourbillonne... On se croyait perdu. On était «au quai de Dunkerque.

Ces braves gens faisaient un peu de tout, de la pèche, de la contrebande, pour se délasser de la course. Ainsi, jadis, nos flibustiers avaient varié leurs industries. Ce qu’ils firent à l’Espagne, les Dunkerquois le firent à la Hollande. Jean Bart a quelques traits (plus nobles) de Montbars l’exterminateur.

Son début fut la contrebande. De douze à seize ans, il la fit à l’école la plus cruelle, sous un certain Picard, fameux pour sa férocité. Mais il avait l’ambition de servir un bien autre chef. Il alla

se donner au grand Ruy ter, jusqu’à vingt et un ans. Ainsi, tout jeune encore, il put, sous son bon maître, coopérer au plus beau coup du siècle, la fameuse visite que Ruyter fit à la Tamise, son séjour à Chatham, où il resta tant qu’il voulut. Un tel fait crée des hommes. Jean Bart revint en France. Il était Jean Bart pour toujours.

C’était un grand garçon, blond, de beau teint, avec des yeux bleus, une physionomie heureuse. Il était très-robuste (une fois, se sauvant d’Angleterre, il rama deux jours et deux nuits). Avec cette grande vocation pour tuer, il était fort brave homme, affable et bon enfant, charitable à tous ceux qui venaient lui conter leurs malheurs. Il n’avait aucune gloriole. Ce que Forbin, son rusé camarade, dit, qu’il le menait en laisse, le montrait comme un ours, est extrêmement vraisemblable. Bart parlait peu, n’écoulait pas, ayant toujours sa guerre en tète, quelque chose devant les yeux*. Quelle? La mer, la mer de Hollande, la grande mer aux harengs. 11 en avait un sens parfait, profond. Il savait que c’étaient là les vraies mines d’or qui soldaient la coalition. Par une lettre de Seignelay, on voit que l’idée fixe de Jean Bart eût •été d’y croiser toujours, vers le nord et vers la Baltique. Le ministre aima mieux le faire courir à son profit. Sous Pontchartrain, Jean Bart, revenant à la charge, demanda qu’on organisai une croi-

sière de légères frégates pour inquiéter, empêcher le commerce de couper ses communications. Cette escadre, tantôt réunie, tantôt séparée tout à coup, aurait dans l’Océan des points de ralliement déterminés d’avance. Cruelle idée, mais de génie, qui devait supprimer la sécurité sur toutes les mers. Pontcharlrain opposa d’abord un refus aigre et sot. Forbin, plus habile que Jean Bart, fit réussir l’idée et se l’appropria. Les résultats en furent immenses. On ne voyait dans Londres que marchands pâles, épouvantés, désespérés. Devant les grandes Hottes anglaises, Jean Bart entrait, sortait comme il voulait, avec son Provençal Forbin. La gaieté de Ruyter (F. son portrait au Louvre) était dans ces deux hommes, dans leurs redoutés bâtiments. Forbin montait les Jeux, et Jean Bart la Railleuse. Jamais hommes ne jouirent autant de ces terribles fêtes de l’abordage et du triple péril d’un combat à mort sans retraite entre la mer et l’incendie. Il paraît qu’il y a là des douceurs, des délices que les élus connaissent. Les gens de Saint-Malo en prenaient largement leur part. Un jeune homme, Duguay-Trouin, fou de femmes et de jeu, trouvait pourtant dans l’abordage de bien autres plaisirs. 11 raconte qu’il tremblait d’abord, puis s’y délectait tellement qu’il allait plus loin que les autres. Cassart, de Nantes, ne fut pas moins ter-

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