‹ Louis XIV [i.e. Quatorze] et son siècleChapitre 7 sur 29 · CHAPITRE XXXll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXll

loingues (Tamour de Marie de MancioL — M*'* de La Moue d^ArgencourU — Jalouse. — Une distraction royale. — • La Jeune jardinière. — Retour à Marie de Mandfû. — Projets de mariage. — Mesdemoiselles d'Orléans. — Henrietle d'Angleterre. —La princesse de Portugal.— Marguerite de Savoie.— L'infante Marie Thérèse.— Chrisiine à Fontainebleau. — Lettre curieuse de cette reine. — Fêtes à la cour. — Espérances de Mazarin. — Opposition d*Annc d'Autriche. — Trahison et punition du maréchal d'HocquiucourL — Campagne du roi. — Grave maladie. — Mesures de précaution du cardinal Mazarin. — Voyage de Lyon. — Entrevue de la cour de France et de celle de Savoie. — La gouvernante somnambule. — Conduite du roi d'Espagne. — Il fait offrir l'infante à Mazarin.

E cardinal Mazariu u'avait point oublié la recommandation de sa sœur mourante relativement à Marie et à Hortense Mancini, ou, bien plutôt encore, désireux de s'attacher le roi par le plus de liens possible, il espéra que Tune de ces deux jeunes ; filles l'occuperait, comme l'avait occupé Olympia. Le prévoyant ministre ne se trompait pas : il avait compté sur Hortense; mais, à son grand étonnement, ce fut Marie qui accomplît l'œuvre de sa prévision.

Marie, qui, ainsi que sa sœur, était au couvent, et qui n'en sortit qu'à cette époque, se trouvait être la cadette de la comtesse de Soîssonâ et l'aînée d'Hortense. Elle avait un an ou deux de moins que le roi , et était plutôt laide que belle. Sa taille , qui

était grande, pouvait, il est vrai, devenir un jour agréable; mais pour le moment elle était* si maigre, son bras et son cou paraissaient si longs et si décharnés , que cette grande taille semblait plutôt chez elle un défaut qu'un agrément. Elle était brune ou plutôt jaune; ses yeux, grands et noirs, paraissaient rudes, et sa bouche, garnie, il est vrai, de dents magnifiques, était grande et plate. Il en résulta qu'au premier abord les espérances du ministre furent trompées, et qu'à peine si le roi fit quelque attention à Marie et à sa sœur.

D'ailleurs il se trouvait en ce moment préoccupé d'une autre passion , et c'était cette passion sans doute qui lui avait fait prendre en patience le mariage de la comtesse de Soissons. Ce nouvel amour avait pour objet une fille d'honneur que la reine depuis quelque temps avait prise près d'elle et qu'on appelait Mademoiselle de La Motte d'Argencourt; cette jeune personne n'avait ni une éclatante beauté, ni un esprit fort extraordinaire, mais toute sa physionomie était aimable et gracieuse : sa peau n'était ni fort délicate, ni fort blanche; mais ses yeux bleus et ses cheveux blonds faisaient, avec la noirceur de ses sourcils et le brun de son teint, un mélange de douceur et de vivacité si étrange, qu'il était fort difficile de se défendre. Comme avec tout cela elle avait un très bon air et une taille charmante, qu'elle avait une manière de parler qui plaisait et qu'elle dansait admirablement bien ; dès qu'elle fut admise au petit jeu, où parfois le roi venait le soir, celui-ci la remarqua et montra bientôt une si violente passion pour elle, que la reine s'en inquiéta, et un soir que le roi avait causé très longtemps avec M"' d'Argencourt, elle le prit à part et le réprimanda fort sérieusement. Mais, au lieu de se rendre à cette réprimande, le roi, à ]a première occasion qui se présenta, déclara ses sentiments à M"" de La Motte , et comme celle-ci objectait la rigidité de la reine , le roi lui rappela qu'il était roi , et lui promit, si elle voulait répondre à son amour, de tenir tête à sa mère dans tout ce qu'elle lui pourrait dire. Mais la jeune demoiselle d'honneur qui, en ce moment même, avait un amant, que les uns disent être M. de Chamarante, valet de chambre du roî, que l'on n'appelait à la cour que le beau Chamarante , et les antres. M. le marquis de Richelieu, le même qui avait épousé la fille de M"" Beauvais , refusa d'entrer dans cette conspiration , soit

qu'eUe craignit son amant, soit que, par son relus, elle voulAt piquer les désirs du roi. Malheureusement Louis XIV qui, pour

être roi, n'eu était guère, à cette époque, plus avancé comme homme, ignorait encore tous les manèges de la coquetterie; il recourut à sa mère comme il Taisait dans ses peines enfantines, lui raconta tout, et, dans la candeur d'un premier désappointement , offrit hii-mèmç de s'éloigner de l'objet de son amour. La reine se rendit aussitôt chez Mazarin, qui lui vint en aide, en offrant au roi une retraite. Louis XIV accepta, quitta la cour, s'enfuit à Vincennes, comme plus tard La Vallière devait s'enfuir à Chaillot, pria, se confessa, communia, et reparut après une absence de huit jours , se croy an t guéri .

Cette retraite n'était point selon les calculs de la famille d'Argencourt, qui, ayant remarqué l'amour de Louis, avait déjà spéculé sur cet amour : bien plus, la mère de la demoiselle avait offert au cardinal et à la reine , de se prêter à tous les désirs du roi , s'engageant , au nom de sa fille, à ce que celle-ci se contentât du titre de maîtresse. Mais ce n'était point l'affaire de la reine, qui avait la prétention de garder son fils pur jusqu'au jour de son mariage, T. H. 16

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ni celle du cardinal, qui voulait bien que le roi aimât qûelqu^un, mais à la condition que l'objet de cet amour serait une de ses nièces. Tous deux répondirent donc à M"' d'Argencourt, qu'ils lui étaient reconnaissants du sacrifice qu'elle voulait bien faire , mais que le roi étant guéri de sa passion , ce sacrifice devenait inutile.

En efiet, Louis XIV avait quitté Vincennes , froid et réservé; il évitait toutes les occasions de se rencontrer avec M"* d'Argencourt, et lorsque quelqu'une de ces occasions se présentait à l'impro- Viste, il paraissait tenir bon dans sa résolution de ne point revenir à elle. Malheureusement, deux jours après ce retour, comme il y avait un bal à la cour, et que le roi était en train d'en faire les honneurs, M"' de La Motte entra. Belle de sa parure, et peut-être aussi de son dépit, elle marcha droit au jeune monarque, au milieu des regards de toute la cour, et le pria de danser avec elle. A cette prière Louis devint fort pâle, et laissa tomber dans celle de la demoiselle, une main qui demeura tremblante tout le temps que dura le branle. Dès lors M"' d'Argencourt se crut sûre de la victoire , et le soir même fit part à ses compagnes des espérances qu'elle fondait sur l'émotion du roi, émotion que, du reste, tout le monde avait remarquée.

Le péril était urgent ; aussi Mazarin crut-il qu'il était temps d'intervenir. Ce ne fut point, comme la reine l'avait fait, la piété et la religion qu'il appela à son aide, ce fut la jalousie et le dédain : sa police, mise en campagne, lui avait rapporté l'intrigue, ou peutêtre même la double intrigue de M"* de La Motte. Une lettre saisie ou vendue, qui était de l'écriture de la demoiselle, ne laissait aucun doute sur ses relations avec le marquis de Richelieu. Tout cela fut raconté au roi avec les preuves à l'appui. L'orgueil fit alors chez Louis XIV ce que la persuasion n'avait pu faire : il cessa de voir M"' d'Arçencourt; et comme, à cette heure justement, M"** Beauvais vint se plaindre à la reine du trouble qu'elle avait jeté dans le ménage de sa fille , M"' de La Motte reçut l'invitation de se rendre aux filles de Sainte-Marie de Chaillot, oii, détrompée non seulement de ses ambitions mais encore de son amour, elle demeura, quoiqu'elle n'eût point fait de vœu et que personne ne l'y forçât, pendant tout le reste de sa vie.

Le cardinal se connaissait en amour aussi bien qu'en politique :

\\ savait que rien ne guérit la passion platonique comme la jouissance matérielle. Or, il s'agissait de faire perdre complètement au TOI , \e souvenir de la belle récluse : on lui chercha une distraction. Le choix tomba sur une jardinière. D*où était-elle? On ne le sait pas; comment se nommait-elle? On Tignore. Seul, parmi tous les écrivains du temps. Saint Simon parle de cet amour (1). Cependant r aventure eut des suites : la jardinière devint enceinte et accoucha d'une fille ; mais , à cause de la basse extraction de sa mère, on ensevelit la pauvre enfant dans Tobscurité, et lorsqu'elle eut dix-huit ans, on la maria à un gentilhomme des environs de Versailles, nommé Laqueue, auquel Bontemps, valet de chambre de confiance du roi , dit tout bas ce qu'il en était. Le gentilhonmie accepta le mariage avec grande joie , espérant que cette alliance avec Tainée des filles de Louis XIY le mènerait loin. Mais il se trompait : il ne put parvenir qu'au grade de capitaine de cavalerie et encore fût-ce par la protection de M. de Vendôme. Quant à la jeune fille, qui par malheur savait le secret de sa naissance, elle était grande, bien faite et ressemblait fort au roi, ressemblance qui fut cause sans doute qu'on ne lui permit point de sortir de son village, où elle mourut à trente-six ou trente-s^t ans, enviant le sort de ses trois sœurs reconnues et si richement mariées. Elle avait eu plusieurs enfants qui, comme elle, s'éteignirent dans l'obscurité.

Mazarin ne s'était pas trompé. Cette passade avait complètement guéri le roi de sa passion pour M"** de La Motte; il reprit donc sa vie accoutumée et se rejeta dans les plaisirs. Ce fut alors qu'il se retrouva en face de Marie de Mancini, à laquelle il n* avait fait d'abord aucune attention.

Mais, s'il n'avait pas remarqué la jeune fille , il n'en avait point été ainsi de la jeune fille à son égard. La vue du roi, si beau et si majestueux , avait produit sur elle un sentiment qui n'était point le respect. « Car, dit sa sœur dans les Mémoires que nous a laissés d'elle Saint-Réal, elle était la seule que la majesté du roi n'effrayât point, et tout amoureuse de lui qu'elle était, elle avait conservé une grande liberté en lui parlant. C'est au point qu'un jour qu'elle se promenait avec ses sœurs , ayant aperçu de loin un

(1) Voir 9eA Mémoires, vol. vu, page 219, aux notes.

gentilhomme qui avait la tournure du roi, elle courut à ce gentilhomme en criant: —Ah! c'est vous, mon pauvre sire! Le gentilhomme se retourna, et Marie demeura toute honteuse en voyanl qu'elle s'était trompée. »

Cette passion, qu'encourageait Mazarin, commençait de faire du bruit et l'on en parla au roi; il parut d'abord en rire, mais tourna peu à peu ses regards vers celle à qui il l'inspirait : il est toujours doux et flatteur d'être aimé. Louis XIY fut reconnaissant à Marie de Mancini du sentiment qu'elle avouait ainsi hautement; puis, en se rapprochant d'elle, il s'aperçut que si la nature avait quelque peu négligé son visage, elle s'était en revanche fort occupée de son esprit. Marie de Mancini était charmante, causait et racontait agréablement; enfin elle paraissait aimer Louis XIY de toutes les facultés de son cœur et de son esprit.

Cependant, en ce moment même, le cardinal s'occupait activement de l'événement qui pouvait le plus désoler cet amour naissant de sa nièce , qu'il avait lui-même encouragé : c'était le mariage du roi.

Plusieurs partis se présentaient. D'abord, M"*' d'Orléans, qu'on appelait déjà la grande Mademoiselle , à cause de ses sœurs nées du second lit de son père. Ce mariage avait été l'ambition éternelle de la princesse ; elle avait fait la guerre civile dans le seul but de forcer le roi à l'épouser, et lorsque, maîtresse d'Orléans, Anne d'Autriche lui avait fait demander le passage par cette ville, elle avait dit à Laporte : — Qu'on me donne le roi pour mari et je livre Orléans.

Laporte avait rapporté cette réponse à la reine , laquelle s'était mise à rire et avait répondu : — Eh bien ! nous passerons à côté de la ville , au lieu de passer dedans ; le roi n'est pas pour son nez, quoiqu'il soit bien long.

La réponse était un peu vulgaire , mais elle n'en était pas moins décisive, et à partir de cejour il n'avait plus été question de Mademoiselle.

Mais depuis la rentrée en grâce, sinon en faveur, de Gaston, il était question de la seconde Mademoiselle, c'est-à-dire, de la fille cadette de Monsieur. Seulement ceux qui parlaient de cette union, étaient ceux qui la désiraient. Malheureusement le cardinal n'était point de ce nombre : il n'avait pas à se louer de Gaston, et ne

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voulait pas, en faisant sa fille reine, augmenter Fimportance agonisante de r homme qui si souvent s'était déclaré contre lui« Mazarin était donc opposé à ce mariage.

Il y avait aussi à la cour, la princesse Henriette d'Angleterre, cette petite fille avec laquelle le roi n'avait pas voulu danser un jour, qui se faisait belle à son tour, et qui d'heure en heure devenait plus désirable; mais née sur les marches d'un trône, la paur vre enfant avait vu ce trône se changer en échafaud ; elle était e\ilée , pauvre , sans puissance , et c'était Cromwel qui pour le moment régnait en Angleterre. 11 n'y avait donc point à songer à Henriette*

On avait d'un autre côté reçu des lettres de Comminge, qui cHait ambassadeur à Lisbonne : il y avait une princesse de Portugal à marier , et sa mère désirait si fort qu'elle devint reine de France, qu'elle offrait de grandes sommes à Comminge, pour qu'il tâchât de décider Mazarin à cette alliance. Comminge avait envoyé le portrait de la princesse ; mais le bruit s'était répandu à la cour, que le portrait était flatté, et que si le roi s'en rapportait à la copie, il serait fort désappointé à la vue de l'original.

On s'occupait assez sérieusement encore d'une autre princesse : c'était la princesse Marguerite de Savoie, nièce de la reine d'Angleterre et cousine d'Henriette. Mais ceux qui connaissaient le dessous des cartes , savaient que tous les pourparlers qui avaient eu lieu, tendaient seulement à forcer le roi d'Espagne à se décider. Or, voici à quoi on désirait que l'Espagne se décidât.

La reine Anne d'Autriche et Mazarin, par politique, avaient toujours souhaité une alliance avec la maison d'Espagne; mais il y avait un grand empêchement à cette alliance : l'infante Marie-Thérèse était fille unique , et par conséquent héritière de la couronne ; il était donc impossible de marier la future reine d'Espagne, avec le roi régnant de France.

Mais, comme si toutes les chances du hasard voulaient se réunir pour la prospérité du royaume depuis si longtemps tourmenté, la reine d'Espagne venait d'accoucher d'un fils. L'infante n'était donc plus qu'une princesse ordinaire, puisque son frère, quoique cadet, prenait pour lui la couronne.

Depuis le jour de la naissance bienheureuse de ce prince, les veux de Mazarin n'avaient point quitté l'Espagne, ou plutôt lès états

de Flandre et de firabant, que Mazarin avait toujours eu Tardent désir de donner à la France.

Parmi ces préoccupations, une nouvelle étrange éclata tout à coup au milieu de la cour : Christine, cette illustre voyageuse , si bien reçue à son premier voyage en France , était revenue sans s'être assurée sans doute de l'agrément du roi , car à Fontainebleau elle avait reçu l'invitation de s'arrêter. 11 est vrai que, pour adoucir cet ordre, on avait mis le château à sa disposition. Tout à coup on apprit que dans ce château , sans égard pour l'hospitalité royale, sans respect pour les lois françaises, elle avait fait assassiner un de ses serviteurs nonuné Monaldeschi. La cause de cette mort , on l'ignorait : elle avait envoyé chercher le supérieur des Trinitaires, lui avait remis un paquet de lettres; puis faisant venir Monaldeschi, elle l'accusa de l'avoir trahie. Monaldeschi nia. Alors elle demanda au moine les lettres qu'elle lui avait remises, et les montra au coupable ; celui-ci pâlit, et attirant la reine dans un coin, il se jeta à ses pieds. Elle avait alors avec une grande

patience écouté tout ce que ce malheureux avait à lui dire; puis elle envoya son capitaine des gardes nommé Senlinelli, avec

ordre de faire justice du traître. Alors commença une scène terrible de prières et de supplications, lesquelles ne produisirent que le mépris dans Tesprit de la reine, qui, voyant que le condamné ne voulait pas se confesser sous le prétexte qu'il ne cuvait croire à sa mort, ordonna à son bourreau de le blesser pour qu'il y crût. Mais ce n'était pas chose facile à exéculer qu'un pareil commandement : Monaldeschi, dans la prévoyance du danger, s'était couvert d'une cotte de mailles, et les premiers coups s'émoussèrent sur cette cuirasse. Enfin , après lui avoir coupé trois doigts de la main, après être revenu, sur les instantes supplications de la victime, demander deux fois inutilement sa grâce à la reine, Sentinelli était parvenu, dit M"' de Motteville , à lui passer son épée à travers la gorge et la lui avait coupée à force de le chicoter.

On comprend l'efiet que produisit une pareille nouvelle à la cour : le sentiment d'horreur qu'il inspira contre Christine fut universel; et Louis XIV, trouvant mauvais que quelque autre que lui prétendit être roi et justicier dans son royaume, lui fit signifier son mécontentement par le cardinal Mazarin. La lettre du ministre parut sans doute inconvenante à la reine , car elle lui fit à son tour la réponse suivante :

« Mons Mazarin , ceux qui vous ont appris le détail de Monaldeschi, mon écuyer, étaient très mal informés. Je trouve fort étrange que vous commettiez tant de gens pour vous Informer de la vérité du fait; votre procédé ne devrait rependant point m^étonoer, tout fou qu*il est, mais je n'aurais jamais cru que ni vous ni votre jeune maAire orgoeilleux, eussiez osé m*en témoigner le moindre ressentiment. Apprenez, tons tant que vous êtes, valets et maîtres, petits et grands, quMI m*a plu d*agir ainsi; que Je ne dois, ni ne veux rendre compte de mes actions à qui que ce soit au monde, surtout à des fanfarons de votre sorte. Vous Jouez un singulier personnage, pour un personnage de votre rang; mais quelques raisons qui vous aient déterminé à m'écrire, yen fais trop peu de cas pour m*en intriguer un seul instant : je veux que vous sachiez et disiez à qui voudra Tentendre, que Christine se soucie fort peu de votre cour et encore moins de vous; que pour me venger, je n'ai pas besoin d*avoir rerx)urs h votre formidable puissance ; mon honneur Ta voulu ainsi , ma volonté est une loi que vous devez respecter; vous taire est votre devoir, et bien des gens que je n*estimc pas plus que vous, devraient bien apprendre ce qu'ils doivent à leurs égaux, avant de foire plus de bruit qu'il ne convient.

« Sachez enfin , mons cardinal , que Christine est reine partout où elle est , et qu'en qnelgoe Jiea qa'il lui plaise d'habiter, les hommes, quelque fourbes qu'ils soient, vaudront encore mieux que vous et vos alQdés.

« Le prince de Condé avait bien raison de s'écrier, quand vous le reteniez prisonnier inJruroajnement à Vincennes: — Le vieux renard ne cessera jamais d'outrager les l)ons

t!28 LOUIS XIV ET SON SIÈCLE.

serviteura «le TÉtat, à moins que le parlement ne consfédie ou De punisse sévèrement cet illustrissime Saint-Aquin de Piscina.

« Croyez-moi donc, Jules, comportez-vous de manière à mériter ma bienveillance, c*est à quoi vous ne sauriez trop vous étudier. Dieu vous préserve d*aventurer jamais le moindre propos indiscret sur ma personne, quoiqu'au bout du monde, je serai instruite de vos menées; j*al des amis et des courtisans à mon service, qui sont aussi adroits et aussi surveillants que les vôtres , quoique moins bien soudoyés. »

« Christike. u

Ce moyen, tout violent qu'il était, réussit à Christine, et après avoir passé deux autres mois à Fontainebleau sans être davantage inquiétée , elle reçut une invitation pour le ballet que devait danser le roi au carnaval , arriva à Paris le 24 février 1658, et fut logée au Louvre en l'appartement du cardinal Mazarin.

Ce ballet était donné en l'honneur de Marie de Mancini, et avait pour titre Y Amour Malade : comme toujours Benserade en avait fait les paroles; mais cette fois la musique était d'un jeune homme dont le nom commençait à percer, et qui s'appelait Baptiste LuUy. Ce jeune homme était venu d'Italie avec le chevalier de Guise, qui l'avait donné à Mademoiselle, du service duquel il était passé à celui du roi. Outre la musique qu'il avait faite , comme nous l'avons déjà dit, il remplissait encore dans ce ballet le rôle de Scaramouche. Il eut donc un double succès, et à partir de ce jour le petit Baptiste, comme on l'appelait, fut à la mode.

Mademoiselle assistait à ce ballet ; depuis trois mois à peu près elle était rentrée en cour. L'enlreviie entre elle et la reine avait eu lieu à Sceaux , et comme pendant cette entrevue le roi était arrivé, la reine s'était contentée de dire : — Voici une demoiselle que je vous présente ; elle est bien fâchée d'avoir été méchante et sera sage à l'avenir.

Puis les deux princes s'étaient donné la main et tout avait repris son train accoutumé comme si le canon de la Bastille n'était point là grondant toujours dans le passé.

Tout l'hiver se passa en fêtes et en mascarades. Pendant ces mascarades le roi ne quittait point Marie de Mancini dont il était amoui*eux tout de bon. Aussi cette fois la reine s'en inquiéta-t-elle.

En effet, le roi n'allait plus nulle part que M"' de Mancini n'> vint , ou plutôt il n'allait que là où elle était. Jamais il ne paraissait plus aux yeux de la reine sans M"*' Mancini, lui parlant tout bas, riant tout haut, sans être le moins du monde retenu par \v

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respect ; aussi la reine lui fit-elle des reproches comme elle avait fait pour M"' d'Argencourt.

Malheureusement le roi avait un an de plus : c'était beaucoup qu'un an de plus à Fâge du roi ; il répondit avec aigreur qu'on Pavait assez tenu en charte-privée quand il était enfant, pour qu'il fût libre maintenant qu'il était un homme.

Alors la reine commença de soupçonner une chose, c'est que Mazarîn avait cette sourde espérance de faire épouser sa nièce au roi. Elle oublia ses propres liaisons avec le cardinal , et frémit à cette audacieuse idée.

En effet , comme nous l'avons dit, depuis quelque lemps le cardiial avait compris que le pouvoir passait insensiblement des mains de la reine entre celles du roi, et tous ses calculs avaient été de se uaettre bien dans l'esprit de ce dernier, peu lui important maintenant d'être mal dans celui de la reine. Aussi ne gardaitil plus de ménagement à son égard, disant tout haut : « Qu'elle n'avait pas d'esprit; qu'elle montrait plus d'affection pour la maison d'Autriche que pour celle oii elle était entrée; que le roi, çoii époux , avait eu de justes raisons de la haïr et de se défier d'elle ; qu'elle n'était dévote que par nécessité ; qu'enfin elle n'avait de goût que pour la bonne chère, ne se mettant point en peine de tout le reste. »

Toutes ces attaques du cardinal revenaient, on le pense bien . a la reine et, dans ce moment surtout, l'effrayaient fort; aussi iiissembla-t'elle secrètement ses plus habiles conseillers d'état et les avocats les plus célèbres du parlement pour savoir si, au cas cil son fils se marierait sans son consentement, le mariage serait valable. Tous, d'une voix, dirent que non, et conseillèrent à la reine de faire d'avance ses protestations contre ce prétendu mariage. Brienne, qui avait toujours conservé la confiance d'Anne d'Autriche, fut chargé défaire dresser cet acte important, et promit de le faire enregistrer à huis clos par le parlement au cas où le roi épouserait secrètement la nièce du cardinal.

La reine n'avait point ouvert la bouche de toutes ces craintes au ministre. Elle fut donc fort étonnée lorsqu'un jour, abordant lui-même la question , il parla le premier de ce prétendu mariage à la reine, raillant la folie de sa nièce, qui pouvait croire aux promesses que lui faisait un roi de vingt ans, mais raillant de telle T. 11. 17

façon qu*il était facile de voir que cette plaisanterie était plutôt une ouverture qu'une désapprobation. La reine saisit à Tinstant même Toccasion, et après avoir écouté froidement le cardinal :

— Monsieur, lui dit-elle, je ne crois pas que le roi soit capable de cette lâcheté; mais s*il était possible qu'il en eût la pensée, je vous avertis que toute la France se révolterait contre vous et contré lui, et que moi-même je me mettrais à la tëtc de la révolte et y engagerais mon second fils.

Quelques jours après, la protestation fut dressée et montrée au cardinal. Ce fut alors queMazarin, renonçant aux espérances conçues un instant peut-être , renouvela ses tentatives du côté de r Espagne, en ayant Tair de continuer ses négociations avec la Savoie. En effet, Tun et l'autre de ces deux mariages étaient avantageux : Talliance avec la Savoie était un moyen de continuer la guerre ; Talliance avec l'Espagne était un moyen d'assurer la paix.

Le printemps ramenait les préoccupations de la guerre. Cette fois la campagne s'ouvrit par une trahison. Le maréchal d'Hocquincourt , séduit par les beaux yeux de M— de Chfttilloii , qui avait déjà compté au nombre de ses adorateurs le roi, M. de Ne* mours et M. le Prince, avait traité avec Condé, et s'était engagé à lui livrer Péronne; heureusement le traité fut connu à temps et le roi retira au maréchal son commandement.

Cette trahison fut bientôt plus cruellement punie encore : le maréchal d'Hocquincourtqui était passé à l'ennemi , s'étant avancé au siège de Dunkerque pour reconnaître nos lignes, reçut une blessure mortelle et expira en manifestant le plus profond repentir, et en demandant au roi, comme seule grâce, que son corps fût enterré à Notre-Dame de Liesse, prière qui lui fut accordée.

Il fut donc résolu que le roi, cette année, se rendrait à l'armée plus tôt que d'habitude; mais avant qu'il ne quittât Paris, une nouvelle réconciliation s'opéra : c'était celle de M. de Beaufort , lequel avait montré dans son exil beaucoup de fermeté et de hauteur, ne recherchant par aucune bassesse l'amitié du ministre , voulant même laisser un temps convenable entre ce qu'il avait fait contre lui et son raccommodement. De son côté, le ministre, sur la recommandation du duc de Vendôme , ne vit dans le duc de Beaufort que le frère du duc de Mercœur, son neveu, et le re-

cevaat , à partir du jour de sa rentrée en grâce, au nombre de ses amis , il lui donna la survivance de Tamirauté que le duc de Yendôme avait eue pendant la guerre.

Le roi partit donc le lendemain des fêtes de Pâques et commença par se présenter en personne devant Hesdin qui venait de se révolter; mais comme il n'y avait point de cliance de réduire lu Yille, Mazarin ne voulut pas que Louis XIY prolongeât devant ces murailles une halte inutile et par conséquent humiliante, et il fut résolu qu'on irait à Calais pour travailler au grand dessein de cette année, qui était la prise de Dunkerque, conjointement avec les anglais. En effet, dans le but d'intimider T Espagne, Mazarin venait de faire alliance ayec Cromweh

Dunkerque fut pris le 1& juin, mais la joie que produisit cet événement fut bientôt tempérée par Taccident qui arriva au roi. Une fièvre pourpre et continue le prit le 22, faisant de tels progrès qu'on craignit bientôt pour sa vie. Plusieurs personnes dans cette circonstance montrèrent au roi leur dévoûment : la reine d'abord qui avait résolu de se retirer au Val-de-Grâce si le roi mourait ; le duc d'Anjou qui ne le voulut point quitter, quoique la fièvre fût contagieuse, et Marie de Mancini, qui chaque jour attendait des nouvelles , se désespérant de ce qu'il ne lui était pas permis de se constituer garde du malade.

11 n'en fut pas de même du cardinal, qui commença par songer à ses intérêts. Comme, en cas de mort du roi, il n'avait rien de bon à attendre du duc d'Anjou, il envoya enlever ses meubles et son argent de sa maison de Paris, et les fit transporter àVinrennes.

Le jeune comte de Guiche , fils du maréchal de Grammont , le marquis de Viileroy, fils du maréchal , et le jeune prince de Marciilac, fils du duc La Rochefoucauld, qui dans ce moment étaient tes favoris du roi, montrèrent aussi pour lui un grand dévoûment.

Enfin les médecins annoncèrent que le malade était hors de danger, et la joie fut grande à la cour. Le roi revint àCompiègne,puisà ^ Fontainebleau, puis à Paris. Chacun témoigna au jeune prince une grande allégresse de son retour à la santé. Un seul quatrain protesta contre ce qu'on regardait comme une grâce de Dieu. Il était

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de Biissy Rabiitin , et avait été fait pendant la maladie du roi ; le

voici :

Ce roi si griukû , si fortuné , Plus sage que César, plus vaillant qu* Alexandre , On dit que Dieu nous Ta donné ; Hélas ! s*il voulait le reprendre !...

Cette maladie n'avait fait que resserrer l'amour de Louis XIV pour Marie de Mancini; car, ainsi que nous l'avons dit, la jeune fille lui avait, pendant celte maladie, donné tous les signes d'attachement qui étaient en son pouvoir; aussi la reine bâta-t-elle ce qu'on appelait , depuis le commencement de l'année , le voyage de Lyon.

Le voyage de Lyon avait un but visible et un but caché. Le but visible était de mettre le roi en contact avec la princesse Mai^uerite de Savoie , dont il était toujours question , comme reine do France; le but caché était de presser l'Espagne et son roi de se décider à nous donner l'inrante.

Le départ fut fixé au 25 octobre.

Dans l'intervalle on apprit que le prince de Condé à son tour était tombé gravement malade à Bruxelles. Mazarin se souvenanl aussitôt d'une seule chose, c'est que Condé était prince du sang l'oyal, fut bien aise peut-être d'ouvrir cette porte à une réconciliation. 11 s'empressa donc d'accorder un passeport à Guénot, son médecin, qui passait pour le meilleur du monde, et de l'envoyer au prince. Guénot partit, arriva à temps pour pratiquer au malade dé noinbreuses saignées qui le sauvèrent, et revint bientôt annoncer que le prince était en parfaite convalescence.

Mazarin alla aussitôt complimenter M"'' de Longueville, qui. touchée enfin par la grâce, comme nous l'avons dit, loin de pousser son frère à la révolte ainsi qu'elle le faisait autrefois, tâchait en ce moment de le réconcilier avec la cour, dont il restait , avec le cardinal de Retz, le dernier ennemi.

Les quelques mois qui séparèrent le retour du roi dans sa capitale de son départ pour Lyon, furent remplis par des fêtes. Molière avait obtenu un privilège pour Paris, et grâce à ses pièces, et surtout (faisons la part de l'aveuglement humain qui ne veut jamais voir les grands hommes à leur apparition , mais seulement à leur mort) et surtout grâce à Tacteur Scaramonche, commen-

çail à attirer la foule. Le petit Baptiste continuait de faire représenter ses premiers chefs-d'œuvre ; des niactiinistes venus d'Italie semblaient avoir passé les monts avec des baguettes d'enchanteurs. Le nombre des voitures augmentait avec une profusion et une somptuosité qui eussent bien autrement étonné Bassompierre sortant de sa tombe , qu'elles n'avaient autrefois étonné Bassompierre sortant de la Bastille. Le cours était magnifique chaque jour; la foire Saint -Laurent, ce bazar où se trouvait réuni tout ce qui pouvait satisfaire le goût, l'élégance, la mode et même les vices , était splendide chaque nuit ; enfin tout présageait l'approche de cette époque éblouissante qui semble inonder d'un torrent de lumière toute la portion moyenne du règne de Louis XIV.

An jour dit , on partit pour Lyon : le 23 novembre la cour de France y arriva, et le 28 du même mois celle de Savoie.

A la nouvelle que les princesses approchaient, le cardinal Mazarin alla au-devant d'elles jusqu'à deux lieues environ. Le duc d'Anjou venait ensuite, qui les rencontra après avoir fait une lieue à peu près; enfin le roi et la reine allèrent ensemble jusqu'à une demi-lieue.

Leurs Majestés étaient en caresse; mais, en apercevant de loin le cortège, le roi monta à cheval et poussa vers la voiture de la princesse de Savoie qu'on appelait Madame Royale. Lorsqu'il n^en fut plus qu'à quelques pas, le caresse s'arrêta et Madame Royale descendit avec ses deux filles ; car, outre la princesse Mars^erite, elle était accompagnée de sa fille aînée, la princesse f^uise , qui avait été mariée et qui était veuve. Le roi mit. pied à terre, salua les princesses, regarda fixement celle qui lui était destinée, puis remonta à cheval , retourna brusquement au caresse de la reine, qui lui demanda comment il avait trouvé la princesse de Savoie.

— Mais , dit le roi , elle est fort agréable et, contre l'habitude, ressemble à ses portraits; elle est un peu basanée, mais cela n'empêche point qu'elle ne soit bien faite.

On comprend quel plaisir ces paroles firent à la reine, qui

pressa ses cbevaux et en un instant eut rejoint les princesses.

* Aussitôt celles-ci descendirent de leur caresse et la reine en fit

autant. Madame Royale alors, en saluant Anne d'Autriche, se mit

presque à genoux devant elle, lui prit la main et la baisa par farce

avec de très grandes soumissions. La reine , de son côté , Tembrassa ainsi que les princesses ses filles, qui toutes deux mirent les genoux en terre. Mademoiselle, qui étali du voyage, salua M™* de Savoie comme sa tante; puis on remonta en voilure. La reine fit mettre Madame Royale près d'elle sur le devant qui était sa place ordinaire; Mademoiselle s'assit derrière et fit asseoir près d'elle M'"*' de Carignan qui avait été au-devant de M"'* de Savoie, comme étant de sa maison par son mari; le duc d'Anjou se plaça près de la princesse Louise , à l'une des portières, et le roi à l'autre portière , près de la princesse Marguerite.

On revint ainsi à Lyon où les deux cours descendirent au logegement de la reine.

Ce qu'il y avait d'étrange, c'est que Marie de Mancini était du voyage, le roi n'ayant pu se décider à se séparer d'elle, ou peutêtre lui ayant dit que le projet d'alliance avec la princesse Marguerite n'avait rien de bien sérieux. Elle était, comme ses autres sœurs de la cour, sous la garde d'une vieille gouvernante , nommée M"* de Venelle, laquelle exerçait sur les brebis confiées

à sa garde, une surveillance si exacte que paribis le sommeil de

\a bonne dame en était troublé. A Lyon surtout où les fenêtres de V appartement des demoiselles Mancini , donnant sur la place Bel- \ecoYir, étaient fort basses, elle n^avait pas un instant de repos, si \neii que \a pauvre femme en devint somnambule. Une nuit, entre autres , elle se leva , entra dans la chambre des deux sœurs , et tout endormie, s' approcha de leur lit pour s'assurer qu*elles étaient dedans. Mais il arriva que , tout en tâtonnant, elle fourra son doigt dans la bouche de Marie qui dormait la bouche ouverte. Celle-ci sentant entre ses mâchoires Tintroduction d*un corps étranger serra machinalement les dents, et comme elle avait les dents belles et bonnes, ainsi que nous Tavons dit, elle faillit couper le doigt à la pauvre M"" de Venelle, que la douleur réveilla , et qui se mit à pousser de grands cris. A ces cris les deux jeunes filles se réveillèrent à leur tour et voyant à la lueur de la lampe de nuit une espèce de fantôme dans leur chambre, se mirent à crier de leur cAté. On accourut au bruit : tout s'éclaircit et l'aventure, racontée le lendemain au roi, divertit fort toute la cour.

Cependant la nouvelle du voyage que le roi devait faire , ainsi que le motif pour lequel il Tentreprenait, était, selon les désirs de Mazarin, parvenu à Madrid et avait pénétré jusque dans TEscurial. En apprenant que le roi de France allait épouser la princesse Marguerite , le roi Philippe IV s'était alors écrié : — Esto HO puede ser^ y no sera, — cela ne peut pas être et ne sera pas.

En conséquence , Philippe lY appela aussitôt Antonio Pimentelli, et sans même lui donner le temps de demander des passeports, de peur qu'il n'arrivât trop tard, il l'envoya en France.

Or, tandis que le roi , la reine , le cardinal , M"** de Savoie et les deux princesses entraient par une porte , don Antonio Pimentelli entrait par l'autre, et le même soir demandait une audience à Mazarin. En l'apercevant, Mazarin qui le connaissait de longue main, s'écria :

— Ou vous êtes chassé d'Espagne par le roi votre maitre , ou vous venez nous offrir l'infante.

— Je viens vous offrir l'infante, Monsieur, dit l'ambassadeur, et yoici mes pleins pouvoirs pour traiter avec vous de ce mariage.

k ces mots , il présenta au ministre une lettre de Philippe lY. C'était ce qu'avait espéré Mazarin dans ses plus beaux rêves ;

aussi courut-il incontinent chez la reine , et comme il la trouva seule , rêveuse et mélancolique :

— Bonnes nouvelles, Madame, lui dit-il en riant, bonnes nouvelles.

— Qu'y a-t-il? demanda la reine, serait-ce la paix?

— Mieux que cela. Madame, répondit le ministre, car j'apporte à la fois à Votre Majesté et la paix et l'infante.

Cet événement arriva le 29 novembre, et cette grande nouvelle remplit la fin de l'année 1658.

LOUIS XIV KT SO^i SIKCLE.

CHAPITKE XXXIII.

Coodusion du projet de mariage avec la princesse de Savoie. — Joie du i oi. — Représentation d*CEdip€, — La Fontaine. — Bossuet. — Racine. — fioileau. — Projet de iraité entre la France et I^Espagne. — Fin des amours du roi et de Marie de Mancini. — Mot de Mazariu. — Départ de Marie. — La cour se rend dans le Midi. — Conférences de TUe des Faisan?. — Traité des Pyrénées. — Retour de Condé. — Mort de Gaston d^Orléans. — Anecdotes au sujet de ce prince. — Fin de la dernière Fronde,

uiNZE jours après avoir quitté Lyon la cour rentrait dans Paris.

De son côté Madame Royale avec laquelle la reine s'était expliquée franchement de don Antonio Pimentelli, et de la mission dont il était chargé , regagnait la Savoie, avec cette promesse formelle que si le roi n'épousait pas rinfante , il épouserait la princesse Marguerite.

Quant au roi, il n'avait vu, dans tout cet événement, qu'une chose qui le réjouissait fort, c'est que son mariage était retardé , et qu'il pouvait se livrer en toute liberté, non seulement aux plaisirs que cette époque de l'année lui offrait , mais encore à son amour pour Marie de Mancîni , qui allait croissant sans cesse. A son retour justement le vieuv Corneille venait do donner son

Œdipe qui avait été joué par les comédiens de l'Hôtel de Bourgogne, tandis que, sous la protection du duc d'Anjou, Molière s'installait au Petit-Bourbon. D'un autre côté deux hommes commençaient à percer aussi dans deux genres bien différents : c'était Jean La Fontaine, qui arrivait de Château-Thierry, et Bossuet qui arrivait de Metz. En outre, on parlait de deux jeunes gens qui donnaient des espérances et qui se nommaient, l'un. Racine, et l'autre, Boileau. Enfin, les deux premières parties du roman de Clélie venaient de paraître et avaient un succès prodigieux.

Pendant tout ce temps don Antonio Pimentelli , caché dans le logis de Mazarin, préparait avec le ministre toutes les clauses du traité qui devait assurer la paix à l'Europe ; car, à cette époque déjà, la France avait pris cette importance, qu'il n'y avait pas de grands mouvements européens, si elle ne s'y trouvait mêlée; mais comme rien ne pouvait se terminer que par une conférence entre les ministres d'Espagne et de France, une entrevue fut arrêtée entre le cardinal et don Louis de Haro.

Le rendez-vous fut pris sur la frontière des deux royaumes ; on devait fixer ultérieurement de quel côté de la rivière, si ce serait sur la terre de France ou sur la terre d'Espagne, que l'entrevue aurait lieu.

Mais avant toutes choses, Mazarin avait un grand devoir à accomplir. Depuis longtemps on l'accusait, et la reine elle-même, comme nous l'avons vu, n'était point exempte d'inquiétude à ce sujet, de vouloir mettre sa nièce sur le trône de France. Peut-être la chose était-elle vraie, tant que le ministre n'avait calculé que le médiocre avantage qui devait revenir à la France d'une union avec la Savoie ou avec le Portugal; mais tout était bien changé depuis que le voyage de don Pimentelli avait donné un corps aux espérances que nourrissait le cardinal du côté de l'Espagne.

Aussi, au moment de partir pour les conférences, résolut-il d'attaquer vigoureusement cet amour que le roi , en toute circonstance, manifestait à Marie de Mancini , et d'arracher du cœur des deux amants, sinon la passion, du moins l'espérance.

Ce n'était pas chose facile : l'empire qu'avait pris Marié était d'autant plus grand, qu'elle ne le devait pas à sa beauté, mais à son intelligence toute supérieure. Louis était donc , en réalité , aussi amoureux de son esprit que de sa personne. On conçoit dès

\oTS qtf U accueillit fort rudement son ministre lorsque celui-ci parla d'une séparation; mais le ministre ne se laissa point intimider et tint ferme. Louis XIV alors essaya de le séduire en lui offrant d'épouser sa nièce , mais cette offre fut sans succès.

— Sire, répondit le cardinal, si Votre Majesté était capable d'une pareille faiblesse, j'aimerais mieux poignarder ma nièce de mes propres mains, que de me prêter à un semblable mariage, qui ne serait pas moins contraire à la dignité de la couronne, que préjudiciable à la France; et si Votre Majesté persistait dans ce dessein , je lui déclare que je me mettrais dans un vaisseau avec mes nièces, et que je les emmènerais par delà les mers.

Il fallait résister ouvertement : le roi un instant y parut décidé ; mais enfin les supplications du cardinal l'emportèrent sur les artiGces de sa nièce. Le jour du départ des jeunes filles fut fixé au 22 juin. La veille au soir le roi vint chez la reine, extrêmement triste et tout à fait abattu. La reine alors prenant un flambeau qui était sur la table, passa avec lui dans le cabinet des bains. Tous deux y restèrent une heure à peu près , puis le roi en

sortit le premier, les yeux tout rouges de larmes; la reine vint

eusuite, fort affectée elle-même, et s' adressant à M'"' de Motteville :

— Le roi me fait pitié , lui dit-elle ; il est tendre et raisonnable tout ensemble ; mais je viens de lui dire que je suis assurée quMI me remerciera un jour du mal que je lui fais.

Ce lendemain tant redouté arriva. L'heure des adieux vînt à son tour; la voiture qui devait emmener les trois sœurs attendait; Marie de Mancini entra chez le roi et le trouva pleurant.

— Oh! sire, s'écria-t-elle, vous êtes roi! vous pleurez, et je pars!

Mais Louis XIV ne répondit rien à cet appel énergique et concis, et la jeune fille sentant tout son espoir s'évanouir, s'éloigna avec orgueil, monta dans la voiture où l'attendaient ses deux sœurs, Hortense et Marie- Anne, et partit pour le Brouage, qui était le lieu choisi pour son exil.

Le roi la suivit l'accompagnant à son carosse, et resta à la même place jusqu'à ce que le carosse eût dispani, puis il rentra chez la reine et partit un instant après pour Chantilly, afin de s'enfermer dans la solitude avec ses souvenirs et sa douleur.

Quatre jours après, le cardinal partit à son tour, avec une suite princière : deux archevêques, quatre évêques, trois maréchaux de France et plusieurs seigneurs de la première condition l'accompagnaient. Le ministre d'état de Lyonne devait l'assister dans son travail , et don Antonio Pimentelli avait pris les devants pour l'annoncer au ministre espagnol.

L'tle des Faisans avait été choisie pour le lieu de la conférence.

Le jour même où le cardinal arrivait à Saint-Jean de Luz, la cour quittait Fontainebleau pour se rendre dans le Midi ; mais le roi avait mis une condition à ce départ, c'est qu'en passant à Cognac il reverrait Marie de Mancini. La reine y avait consenti. L'entrevue eut donc lieu sans amener pour les deux amants autre chose que de nouvelles larmes. Marie retourna au Brouage, et le roi continua sa route vers Bordeaux.

Les négociations furent longues; il y avait un point surtout, sur lequel on ne s^entendait pas : c'était la rentrée du prince de Condé dans ses biens et dans ses honneurs. Puis on disputait sur chaque ville qu'il fallait prendre ou céder. Mazarin , avec sa finesse et sa ténacité italienne, faisait face à don Louis de Haro sur toutes les

LOUIS XIV ET SON SIBGLB. I&l

^ue&Hous OÙ celuî-cî Tattaquait, et quoiqu'il sentît qu'à ces veilles continues et à ces âpres couférences il perdait sa santé , il tint bon jusqu'à ce que tout fût réglé au plus grand avantage de ia France.

Ce traité contenait cent vingt-quatre articles, qui furent proposés, arrêtés et discutés, sans intervention aucune, et seulement entre les deux ministres. On y stipulait une paix ferme et diu^le, une alliance perpétuelle, l'égalité des privilèges, des franchises et libertés commerciales.

La France gardait de ses conquêtes du côté des Pays-Bas, Arras, Bapaume, Hesdin, Liliers, Bétbune, Lens, le comté de Saint-Paul, Térouanne, l'Artois, moins Aire et Saint-Omer.

En Flandre, elle obtenait Gravelines, Bourbourg et Saint- Venant.

En Hainaut, Landrecies et le Quesnoi.

Dans le Luxembourg, Thionville, Montmedy, Dampvilliers , Yvoy , Chavancy et Marville.

Elle abandonnait Bergues et la Bassée, mais on lui donnait Marienbourg, Philippeville et Avesne.

Du côté de l'Espagne enfin, on lui cédait le Boussillon, le Conflans et ce qui pouvait se trouver de la Cerdagne en deçà des Pyrénées.

Le roi d'Espagne renonçait encore à tous ses droits éventuels sur l'Alsace et les autres pays acquis par le traité de Munster.

I^ France de son côté restituait :

Dans les Pays-Bas, Oudenarde, Ypres, Dixmude, Furnes, Merville, Menin, Comines, Bergues et la Bassée.

Dans le comté de Bourgogne, Bleteraus, Saint-Amour et Joux.

En Italie , Valance et Mortara.

En Espagne ,.Boies, la Trinité, Cadagnes, Toxen, la Seu d'Urgel, la Bastide, Baga, Bipol et le comté de Cerdagne.

Quant au prince de Condé, ayant témoigné sa douleur de la conduite qu'il avait tenue depuis quelques années, et promis de réparer le passé par une entière obéissance à tous les commandements du roi, il fut convenu qu'après avoir désarmé et licencié ses troupes, il rentrerait en France et serait remis en ses charges et dignités.

Il lui était accordé deux mois pour ce licenciement.

Enfin , le gage de cette union et de la bonne amitié qui devait à l'avenir unir les deu\ royaumes, était Tinfante Marie-Thérèse, fille aînée du roi.

Les deux originaux du traité furent signés chacun sur la table de chaque ministre; mais le contrat de mariage fut signé sur la table de don Louis de Haro, pour faire à la mariée Tbonneur de contracter chez elle.

Ce contrat de mariage constituait à Tinfante une somme de cinq cent mille écus d'or, payable en trois termes, moyennant laquelle, elle renonçait en bonne et due forme, à toute autre prétention sur les successions de ses père et mère, étant bien arrêté que, ni elle ni ses enfants ne pourraient succéder à aucun des États de Sa Majesté catholique^ même en cas d'extinction de ses successeurs légitimes. (1)

Quant au mariage lui-même , il fut fixé au mois de mai ou juin de Tannée 1660.

La cour s'était retirée à Toulouse, pour y attendre la fin des négociations. Le cardinal Mazarin vint l'y rejoindre fort fatigué et fort soufirant; il avait passé trois mois dans l'ile des Faisans, c'est-à-dire dans un endroit mal sain , travaillant dix ou douze heures par jour malgré la goutte dont il était atteint. Cela n'empêcha point qu'après s'être reposé une semaine seulement, il ne partît avec le roi et la reine pour aller passer l'hiver en Provence. On s'arrêta à Aix.

En même temps que la cour partait de Toulouse, M. le Prince partait de Bruxelles avec son fils, sa femme et sa fille : à Coulommiers, il rencontra le duc et la duchesse de Longueville. Le duc de Longueville prit alors les devants, pour aller annoncer son arrivée à la cour, oii était le prince de Conti. En apprenant que son frère était à Lambèse, le prince de Conti, accompagné du maréchal de Crammont, alla le chercher, et le ramena au roi et à la reine, auxquels le cardinal présenta l'illustre rebelle, sans qu'il y eût aucun témoin de l'entrevue. Mademoiselle voulait rester, mais la reine lui dit : — Ma nièce, allez-vous-en faire un

(i) On verra plus tard Timportance de ces clauses que nous soulignons pour qu'elles fixent l'attention de nos lecteurs.

LODIS XIY BT SON SIEGLIS. l/^à

\out ^u logis ; M. le Prince m'a fait demander qu'il n'y eût personne à notre première entrevue.

Mademoiselle se retira, et fit faire des compliments à M. le Prince y en lui témoignant l'impatience qu'elle avait de lé voir. Mais il lui fit répondre qu'il n'osait venir chez elle qu'après avoir été chez le duc d'Anjou, ce qui fit qu'elle n'eut sa visite que le lendemain. M. le Prince était d'ailleurs à la cour comme s'il n'en fût jamais sorti, et le roi lui parlait familièrement de tout ce qu'il avait fait, tant en France, qu'en Flandre, et cela avec autant d'agrément que si les choses s'étaient toutes passées pour son service.

Les dames seules trouvèrent qu'un grand changement s'était opéré dans M. le Prince, et comme les dames de cette époque surtout étaient fort curieuses, il leur fallut donner une raison: M. le Prince leur dit que le sang que lui avait tiré Guénaud, dans sa dernière maladie, l'avait si fort affaibli qu'il ne s'en pouvait remettre.

11 fallut qu'elles se contentassent de cette excuse.

Quelques jours après ce retour du Prince, on apprit la mort de Gaston , trépassé à Blois, le 2 février 1660, dans sa cinquantedeuxième année, après une courte maladie.

Nous avons essayé de tracer avec vérité le caractère de Monsieur, et nous l'avons suivi, dans toutes ses tentatives de rébellion et dans toutes les faiblesses qui en furent la suite. Tout ce qui eut confiance en lui souffrit par lui et pour lui : les uns l'exil, les autres la prison ou la mort. Un jour il tendit la main au prince de Guéménée, qui, dans une fête publique, était monté sur des gradins. — Monseigneur, lui dit le prince, je vous remercie d'autant plus , que je suis le premier de vos amis que vous ayez aidé à descendre d'un échafaud.

Gaston d'Orléans était très fier et ne se découvrait que devant les dames. Un jour, étant encore enfant, il fit jeter dans le canal de Fontainebleau un gentilhomme qui , disait-il , lui avait manqué de respect. Mais la reine-mère, Marie de Médicis, le força de demander pardon à ce gentilhomme, en le menaçant du fouet.

Monsieur se plaignait toujours du défaut de son éducation , et disait que cela lui venait de ce qu'on ne lui avait donné pour

lA/i LOUIS XIV ^T SON SIECLE.

gouverneur, qu'un Turc et un Corse. Le Turc était M. de Brèves , qui était resté si longtemps à Constantinople qu'il en était devequ tout mahométan; le Corse était M. d'Ornano, petit-fils de San Piétro, qui tua , à Marseille , sa femme Yanina d'Ornano.

Un jour à son lever, auquel assistaient bon nombre de courtitisans, une montre de grand prix disparut. Il s'en plaignit et quelqu'un s'écria : —Il faut fermer les portes et fouiller tout le monde. — Au contraire, dit le prince, et comme je ne veux pas connaître le voleur, sortez tous, car la montre est à carillon, et si elle venait à sonner, elle dénoncerait celui qui l'a prise.

Monsieur, dans sa jeunesse, avait fort aimé une fllle de Tours, qu'on appelait Louison, et lui avait fait de grands cadeaux; mais un jour le roi Louis XIII apprit que la demoiselle partageait ses faveurs entre son frère et un gentilhomme breton, favori du prince et nommé René de l'Espine. A peine maftre de cette méchante nouvelle, le roi, selon son habitude, la communiqua à celui à qui elle pouvait être le plus désagréable. Monsieur qui jusque-là ne s'était douté de. rien, quoiqu'il fût honnêtement soupçonneux, courut chez la belle et lui fit tout confesser. Alors il revint au roi et lui demanda conseil sur cette affaire. Le roi qui , à cette époque , était amoureux et jaloux de M"' d'Hautefort, lui conseilla de faire tuer son rival. — Cependant, ajouta-t-il , il serait bon d'avoir sur ce point l'avis du cardinal. Richelieu qui n'aimait pas que les seigneurs s'accoutumassent à faire assassiner les gens, heureusement pour René de l'Espine, ne fut point de l'avis du roi. Mais on ne peut pas fuir sa destinée : exilé de France, le gentilhomme se retira en Hollande où il devint l'amant de la princesse Louise de Bohème. Les Louise portaient malheur au pauvre René de l'Espine. Le plus jeune des frères de la princesse, qu'on appelait Philippe, et qui depuis fut tué à la bataille de Rethel, soudoya huit ou dix Anglais pour l'attaquer au moment où il sortirait de chez l'ambassadeur de France ; ceux-ci, malgré sa résistance, le percèrent de tant de coups, dit Tallemant des Réaux, que les épées se rencontraient dans son corps.

Gaston avait eu de cette Louison ce qu'il avait toute sa vie inutilement désiré obtenir de ses deux femmes légitimes, c'est-àdire un fils qui vécût; mais comme il avait, à cause de l'Espine , des doutes sur sa naissance , il ne le voulut jamais reconnaître. Sa

mère ^ de cbagrin , sç mit en religion aux filles de la Visitation de Tours , donnant à ses amies tout ce qu'elle avait de fortune , soit personnelle, soit venant de Monsieur, ne laissant à ce fils que \ingt mille livres, du revenu desquelles on devait l'entretenir jusqu'à ce qu'il fût reconnu ou en état de s'aller faire tuer à la guerre. En effet, il entra au service des Espagnols sous le nomdecomte de Charny, fut fait général des armées de la côte de Grenade en 168/i, puis gouverneur d'Oran, et mourut en 1692, laissant à son tour un fils naturel qui, comme lui , fut appelé Louis.

On se rappelle que , veuf en premières noces de M"' de Guise, Gaston épousa secrètement en exil la princesse Marguerite de Lorraine. C'était non seulement contre l'aveu du roi, mais encore contre les désirs de la famille de la princesse , de sorte qu'il l'enleva nuitamment de Nancy, déguisée en page, et suivant une voiture un flambeau à la main. Or, il arriva que la princesse, un peu empêchée de ce costume et assez inexpérimentée dans son nouvel ofiice, tenait son flambeau de travers; ce que voyant M. de Bauveau, qui marchait derrière elle, il lui donna un grand coup de pied au derrière en disant : — En vérité, il faut que ce drôle soit ivre, voyez comme il marche et comme il porte son flambeau.

Il ne revît jamais depuis Madame sans que celle-ci lui rappelât son admonestation et sans qu'il lui en fit ses excuses.

Cette bonne princesse n'avait pas l'esprit fort subtil; aussi, lorsqu' après la mort de Richelieu, Gaston rentra en France avec elle , et qu'on les remaria à Meudon , elle fondît en larmes croyant avoir été en péché mortel jusque-là. Pour la consoler Monsieur dit alors à son maître d'hôtel nommé Saint-Remy :

— Saviez-vous que j'étais marié avec la princesse de Lorraine?

— Non, dit celui-ci; je savais bien que vous couchiez toutes les nuits avec elle, mais je ne savais point que vous l'aviez épousée.

En commençant à vieillir elle devint malingre et tout hébétée. Elle avait alors contracté une singulière habitude : c'était, dès que le maître d'hôtel apparaissait, sa baguette à la main, pour annoncer que le dîner était servi, de faire une de ces sorties pressées qui ont tant fait rire depuis dans le Malade imaginaire. Un jour qu'elle s'apprôtait à opérer une de ces fugues , en présence du

l/i6 LOUIS \1V ET SON SIÈCLE.

prince, Saiut-Remy s'arrêta gravement et se mit à examiner avec soin sa baguette.

— Que faites-vous donc là, Saint-Remy? demanda Gaston.

— Monseigneur, répondit celui-ci , je cherche si mon bâton est de rhubarbeoude séné, car aussitôt qu'il parait devant Madame, il purge.

La mort de Gaston d'Orléans fit non seulement peu de bruit, mais encore peu de sensation ; il ne fut point regretté de sa fille , avec laquelle il était en procès; il ne fut point regretté du roi, son neveu, qui, depuis qu'il avait l'âge de raison, voyait en lui un ennemi ; il ne fut point regretté de ses amis , qui avaient tous quelque trahison à lui reprocher.

D'ailleurs tous les regards comme toutes les espérances étaient tournés vers le grand événement qui devait être la suite du traité que venaient de signer Mazarin et don Louis de Haro.

La Fronde finissait comme les pièces de Molière , qui commençaient à être fort en vogue à cette époque, par un mariage. C'est qu'aussi la Fronde n'était guère autre chose qu'une tragi-comédie.

Ce qui passa aussi sans commentaires, quoique politiquement ce fut un fait de grave importance, ce fut la soumission de M. le Prince. En lui vivait le dernier type de ces grands seigneurs factieux et turbulents du moyen âge. Le triomphe de Louis XIV sur lui fut le triou^phe de la monarchie sur la féodalité. Ce n'étaient point deux hommes qui avaient été en face l'un de l'autre, c'étaient deux principes : l'un des deux était détruit à tout jamais.

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