‹ Louis XV et Marie LeczniskaChapitre 2 sur 29 · LE ROI LOUIS XV · texte numérisé non relu

LE ROI LOUIS XV

LE MARIAGE 3g

tombé en apoplexie. » Les compliments d'étiquette qu'il reçut manquèrent de sincérité. Personne ne montra d'enthousiasme pour une alliance où rien ne flattait l'amour-propre national. « Leczinski! Voilà un terrible nom pour une reine de France. » Cela était indifférent au Roi, enchanté de se marier et, en attendant, malgré la pluie et le temps affreux, on le voyait chaque jour aller à la chasse et prendre plaisir à ce que tout le monde fût mouillé. Il ignorait entièrement que les cours d'Europe et les chancelleries parlaient couramment de sa mésalliance. La duchesse de Lorraine, par exemple, qui avait, il est vrai, quelque dépit de mère dédaignée dans son enfant, écrivait son humiliation de fille de France : « Comme bonne Française et étant de la famille royale, je ne puis voir cette mésalliance pour le Roi sans en ressentir, je vous l'avoue, une peine mortelle, et je ne puis comprendre comment toute la France ne s'y oppose pas, à commencer par les princesses de la maison royale. Il me paraît que les mésalliances sont bien à la mode en France, puisqu'elles vont à présent jusqu'à la personne sacrée du Roi. Il sera, à ce que je crois, le premier de nos rois qui aura épousé une simple demoiselle! »

Le mariage n'était point un succès pour M. le Duc et sa conseillère. Ils en furent assez chansonnés pour que personne n'ignorât les motifs intéressés qui leur avaient fait faire un

choix aussi imprévu. Le public, déjà mécontenté par les édits financiers, se montra désappointé et inquiet de l'avenir : « Nous verrons, disait-on, les suites de ce mariage avec un roi qui n'est plus roi, qui l'a été par une élection faite en conquête, qui cesse de l'être par la même conquête et qui est d'une nation tout à fait étrangère à la nôtre. Les Polonais sont les Gascons du Nord et très républicains. Quel intérêt pouvons-nous avoir avec eux? Le roi Auguste, électeur de Saxe, qui est du corps de l'Empire et vrai roi de Pologne, va être fâché contre nous de ce que nous prenons pour reine la fille de son compétiteur et pourra nous faire des affaires avec l'Empereur et l'Empire. Le roi d'Espagne s'y joindra, et voilà peut-être une guerre affreuse dans toute l'Europe contre nous! » Parlementaires et jansénistes ajoutaient un autre grief: « La famille du roi Stanislas est gouvernée par les Jésuites; il va en venir avec eux, comme si nous n'en avions pas assez! » Une telle crainte, douze ans après la bulle Unigenitus et à la veille des « miracles » jansénistes du diacre Paris, comptait plus aux yeux de bien des gens que les avantages politiques perdus par la France au renvoi de l'Infante.

Des questions secondaires se soulevaient qui n'allaient point toutes sans difficultés. Pour décider des avantages matrimoniaux attribués à la fille de Stanislas, on n'eut qu'à prendre ceux

que le roi d'Espagne avait stipulés en faveur de la sienne : cinquante mille écus pour ses bagues et bijoux, qui devaient lui être remis après la signature des articles préliminaires ; deux cent cinquante mille livres, à son arrivée près du Roi, et un douaire annuel de vingt mille écus d'or en cas de veuvage, avec cent mille écus de pierreries qui lui demeuraient. La formation de la maison de la Reine n'était pas aussi aisée. Si l'on eût écouté le maréchal de Villars, on eût retardé pour la faire jusqu'au rétablissement des finances; mais l'avidité de la Cour ne l'entendait pas ainsi, et l'on se disputa âprement tant de places lucratives qu'il fallut bien distribuer.

La plus élevée, la surintendance de la maison, revenait presque de droit à Mlle de Clermont, sœur aînée de M. le Duc; mais les importantes fonctions de dame d'honneur, qui rapprochaient à chaque instant de la Reine, étaient réclamées par Mme de Prie, en raison de la part qu'elle avait prise aux négociations et de ses relations antérieures avec le roi de Pologne. M. le Duc, sentant lui-même le beau scandale que soulèverait cette nomination, s'abrita derrière l'avis de M. de Villars. Le maréchal raconte, dans ses Mémoires, qu'il « le détermina à jeter les yeux, préférablement à toutes, sur une dame dont la conduite fût respectable, et les deux qui pouvaient le plus mériter cette place étaient la maréchale de Gramont et la maréchale v. 4

de Boufflers: la première ne put l'accepter, à cause de l'état languissant de son mari, et la maréchale de Boufrlers fut déclarée. » On dédommagea Mme de Prie par une des places de dame du palais, et par celle de secrétaire des commandements, donnée à son fidèle Pâris-Duverney, assuré dès lors comme elle d'avoir les moyens d'agir à toute heure sur l'esprit de la jeune Reine.

Le marquis de Nangis, celui-là même que Mme la duchesse de Bourgogne avait honoré de son amitié, fut nommé chevalier d'honneur; le comte de Tessé, fils du maréchal, fut fait premier écuyer, et le chevalier de Vauchoux eut la récompense de ses services par une des places d'écuyer de quartier. On choisit pour premier aumônier l'évêque de Châlons, un Saulx-Tavannes; M. de Fréjus hésita à accepter la charge de grand aumônier et finit par s'y déterminer. La dame d'atours fut la comtesse de Mailly-Nesle, mère de nombreuses filles destinées à jouer un rôle dans la vie de la Reine. Quant aux douze dames du palais, il y en eut six titrées et six non titrées : la maréchale de Villars, les duchesses de Béthune, de Tallard, d'Epernon, la comtesse d'Egmont, la princesse de Chalais, les marquises de Nesle, de Prie, de Gontaut, de Matignon, de Rupelmonde et de Mérode. On murmura contre des choix dont la moitié au moins laissait prise à la médisance; ils semblaient peu convenable pour l'entourage d'une

jeune souveraine, Mme de Prie s'étant arrangée de façon à n'y pas être seule de son espèce.

Le lieu où devait se faire la cérémonie du mariage par procuration donna motif à des incertitudes. Comme les parents de la fiancée n'étaient point dans leurs États, on convint de choisir la capitale de la province où ils recevaient l'hospitalité; Strasbourg était, de plus, la ville épiscopale du cardinal de Rohan, chargé, comme grand aumônier de France, de célébrer le mariage royal. Un grand personnage devait être nommé pour aller épouser; M. le Duc, bien qu'il lui en coûtât de proposer au Roi le duc d'Orléans, ne put faire autrement que de s'y résigner, afin d'ajouter tout l'éclat possible à la cérémonie par la présence du premier prince du sang. Il dut même promettre cent mille écus pour la dépense du voyage.

Les préparatifs se pressaient de part et d'autre. Le jour même où le comte Tarlo, parent de Stanislas, arrivait à Versailles pour signer les articles préliminaires et le contrat de mariage, le duc d'Antin et le marquis de Beauvau partaient, comme ambassadeurs extraordinaires chargés de faire la demande. Le maréchal du Bourg réglait avec eux et le roi Stanislas les détails de la solennité et le jour, qui fut, par piété, fixé au id août : « La princesse et sa famille, écrivait le duc d'Antin, désirent passionnément qu'elle soit mariée le jour

de la Vierge, pour laquelle on a une dévotion particulière. »

Depuis le 4 juillet, Stanislas et les siens étaient à Strasbourg. La princesse Marie avait fait ses adieux à cette triste maison qui, cinq ans plus tôt, la recevait en fille d'exilés et d'où elle partait, escortée de plusieurs brigades de carabiniers royaux, pour être la femme d'un des plus grands rois du monde. A l'entrée de la ville, les magistrats étaient venus offrir leurs hommages, et les troupes faisaient la haie jusqu'au palais du Gouvernement, où le cardinal, le clergé et les autres corps s'étaient rendus pour la complimenter. C'était la première fois que le canon retentissait en l'honneur de Marie Leczinska et que les hommages officiels l'entouraient: ainsi commençait la réalisation de son rêve.

Elle goûta aussi, pendant ces six semaines, comme elle n'avait pu le faire encore, les plaisirs d'une société brillante et choisie. Echappant aux importunités de la représentation, le Roi et sa famille avaient accepté de loger à l'hôtel d'Andlau. Cette demeure d'une grande famille alsacienne était hors de la ville, et une femme d'un charme rare et supérieur en faisait les honneurs. La comtesse d'Andlau avait d'ailleurs rendu souvent visite aux exilés de Wissembourg, et leur présence dans sa maison ne faisait que resserrer les liens d'une intimité déjà étroite. La reine Catherine

l'appelait « ma chère petite d'Andlette » ; Stanislas professait pour elle ce culte enthousiaste que les Polonais portent dans l'amitié. Marie Leczinska, de son côté, ne devait jamais oublier l'hospitalité de la comtesse non plus que l'empressement de l'excellent maréchal du Bourg, dévoué depuis plusieurs années comme un véritable ami et à qui Stanislas écrivait plus tard : « Je soupire toujours après l'Alsace, que vous m'avez rendue si agréable à me la faire regretter toute ma vie. »

Au milieu de ces jours sans trouble, où tout était espérance et repos, personne ne songeait aux difficultés et aux intrigues que la princesse était appelée à trouver à Versailles. A la Cour, au contraire, on pensait déjà à l'y mêler et à prendre possession de la jeune influence qu'elle y allait apporter. M. de Fréjus n'avait pas manqué, dès que le mariage avait été décidé, de lui écrire ses félicitations et ses hommages, et elle avait répondu au précepteur du Roi, de qui elle n'ignorait pas l'importance. Mais voici qu'une ambassade féminine lui était directement envoyée à Strasbourg; c'était l'amie de M. le Duc qui la remplissait elle-même, et la lettre qu'elle avait pour Stanislas ne laissait aucun doute sur ses intentions : « Je profite du départ de Mme de Prie, écrivait le prince, pour faire remettre cette lettre à Votre Majesté, et j'envie bien le bonheur qu'elle va avoir de l'assurer elle-même de son attachement

et de son respect... J'ai pris la liberté d'instruire Votre Majesté de beaucoup de choses sur tout ce qui se passe dans ce pays; mais, comme la prudence défend de les écrire et que je suis sûr du secret de Mme de Prie, je l'ai chargée d'en rendre compte à Votre Majesté et de ne lui rien cacher, croyant qu'il y a des choses que notre reine future serait peut-être bien aise de savoir. Ce sera à Votre Majesté à en juger, et toute la grâce que je lui demande est de les garder pour elle seule et pour la princesse sa fille. »

Il importait, en effet, au ministre et à sa favorite que leur future maîtresse reçût, sur les hommes et les choses de la Cour, les impressions qui leur convenaient et qu'elle prit en eux, dès l'abord, une confiance absolue. Mme de Prie la mit surtout en garde contre les menées sournoises de M. de Fréjus. Elle profita en même temps de la liberté qui lui fut laissée pendant plusieurs jours pour s'insinuer au meilleur de son affection. Comme elle jouait à merveille tous les rôles qui la pouvaient servir, ce fut celui de l'ingénuité qu'elle s'imposa. Il sauvait, aux yeux de Stanislas, ce qu'avait d'assez équivoque l'influence dont il bénéficiait. Marie se laissait aller tout entière aux sentiments d'une reconnaissance que Mme de Prie cultivait jusque dans les plus petits détails et par les présents les plus intimes : en attendant l'arrivée du trousseau complet de la princesse, la

marquise montrait qu'elle n'ignorait pas l'humiliant dénuement de sa garde-robe et le premier cadeau qu'elle faisait à sa souveraine était celui d'un lot de chemises.

Le 2 5 juillet 1725, Mlle de Glermont, ayant pris congé de Sa Majesté, qui chassait à force à Chantilly avec M. le Duc, quitta Paris pour aller chercher la jeune Reine. Elle emmenait avec elle un grand nombre d'officiers des deux maisons. Les dames étaient Mmes de Boufflers et de Mailly, sept dames du palais de la Reine et deux dames d'honneur de la princesse. C'était toute une partie de la Cour qui se déplaçait, et celle qui demeurait vint à l'hôtel de Condé souhaiter le bon voyage et assister au curieux spectacle du départ.

Le cortège comptait dix carrosses du Roi, attelés de huit chevaux, et une douzaine de carrosses particuliers à six chevaux, chacune des dames ayant le sien ainsi qu'un fourgon à quatre chevaux pour son lit et ses bagages. Les équipages du Grand-Commun, qui partirent en même temps des écuries du Louvre, faisaient encore une cinquantaine de carrosses, berlines, corbillards, fourgons et chariots. On emportait la vaisselle d'argent royale et tout ce qui devait être nécessaire pour la bouche et le service de la Reine. Les cochers, postillons, palefreniers et charretiers avaient été habillés à neuf. Ce défilé fut un amusement extra-

ordinaire pour le peuple de Paris, comme pour les diverses provinces qu'il traversa. La sœur de M. le Duc fit, d'ailleurs, un voyage triomphal, accueillie et fêtée par les autorités locales et par les commandants militaires, et à peine moins haranguée que ne devait l'être la Reine au retour.

En arrivant à Saverne, au palais du cardinal de Rohan, fastueusement aménagé pour ces réceptions, la princesse trouva Mme de Prie qui la mit au courant de ce qui se passait à Strasbourg, et; le roi Stanislas vint lui-même la visiter. Il avait abandonné l'hôtel d'Andlau et habitait, pendant les derniers jours, celui du Gouvernement, où sa petite cour polonaise s'était renforcée, pour une semaine, des dames, gentilshommes et pages devenus nécessaires aux circonstances. C'est au Gouvernement qu'il avait reçu, avec la reine, dans le plus majestueux cérémonial et toute la pompe de la royauté, les lettres de créance du duc d'Antin, puis la demande solennelle de la main de sa fille, présentée par les ambassadeurs du roi de France. 11 avait eu aussi la visite du duc d'Orléans, qui était venu rendre ses premiers hommages à sa souveraine ; le prince n'avait fait que traverser Strasbourg et était allé attendre le jour du mariage à Rastadt, chez la princesse douairière de Bade, sa belle-mère.

Il y avait un grand mouvement en Alsace et dans le pays rhénan pour les fêtes annoncées.

Beaucoup de princes et seigneurs allemands, et parmi eux le duc et le prince héréditaire de Wurtemberg, arrivaient pour la cérémonie; toute la noblesse alsacienne, mieux disposée en faveur du mariage que celle de Paris et de la Cour, avait retenu ses logements. Mlle de Clermont devait habiter hors de la ville, chez l'amie des Leczinski et du maréchal du Bourg, la comtesse d'Andlau. Elle y fut reçue le soir du 14 août, à l'heure même où la cérémonie des fiançailles était célébrée au Gouvernement par le cardinal-évèque. Toute la ville était en fête, et ce n'était que bals, festins, illuminations, salves d'artillerie et fontaines de vin coulant sur les places.

Les Strasbourgeois se souvinrent longtemps de ce i5 août 1725, où les rues pavoisées et enguirlandées virent le brillant mouvement des troupes autour des carrosses royaux, et personne n'oublia l'aimable jeune Reine pour qui se déployèrent toutes ces joies. La majestueuse cathédrale fut remplie, dès avant onze heures, par la Cour, les princes allemands et leur suite, la noblesse et les familles notables de la ville; entre les tribunes dressées de chaque côté de la nef, les gardes du corps et les Cent-Suisses formaient la haie, comme à Versailles. A midi, le cardinal de Rohan, les chanoines-comtes de Strasbourg, et tout le clergé séculier et régulier de la ville, reçurent la Reine

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sous le porche et la conduisirent au chœur, toutes cloches sonnantes, au bruit des tambours, timbales et trompettes des gardes du corps. Précédée du grand-maître des cérémonies du Roi, des ambassadeurs extraordinaires et de monseigneur le duc d'Orléans, tenant la place de Louis XV, Marie traversa l'église, donnant la main au roi son père. Stanislas avait le cordon et la croix du Saint- Esprit, qu'il venait de recevoir du roi de France. Marie était vêtue d'une étoffe de brocart d'argent garnie de dentelles d'argent et semée de roses et de fleurs artificielles. La marquise de Linage portait la queue de sa robe, et la marquise de Rose celle de la reine de Pologne. L'estrade où la princesse s'agenouilla d'abord entre ses parents était couverte de velours cramoisi semé de fleurs de lis d'or, et au-dessus pendait un grand dais de semblable velours descendant des voûtes.

Le roi et la reine de Pologne menèrent leur fille à l'autel; le duc d'Orléans se mit auprès d'elle et le cardinal prononça, avant de bénir le mariage, un discours qui justifiait, en cette grande journée, les vues inattendues de la Providence : « Vous êtes, madame, d'une maison illustre par son ancienneté, par ses alliances et par les emplois éclatants que les grands hommes qu'elle a donnés à la Pologne ont successivement remplis avec tant de gloire. Vous êtes fille d'un prince qui, dans les différents événements d'une vie agitée, a toujours

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réuni en lui l'honnête homme, le héros et le chrétien.... On voit en votre personne, madame, tout ce qu'une naissance heureuse et une éducation admirable, soutenue par des exemples également forts et touchants, ontpuformerde plus accompli... Ornée de toutes ces vertus, à quelle couronne n'auriez-vous pas eu le droit d'aspirer, sans l'usage qui assujettit, en quelque façon, les rois à ne prendre qu'autour du trône les princesses qu'ils veulent faire régner avec eux? Celui qui donne les empires mit le sceptre de la Pologne entre les mains du prince de qui vous tenez la vie et, par là, en décorant le père, il conduit insensiblement la fille aux hautes destinées qu'il lui prépare. Mais, ô mon Dieu ! que vos desseins sont impénétrables et que les voies dont vous vous servez pour faire réussir les conseils de votre sagesse sont au-dessus de la prudence humaine! A peine ce prince est-il sur le trône où le choix des grands et l'amour des peuples l'avaient placé, qu'il se voit forcé de le quitter. Il est abandonné, trahi, persécuté ; un coup fatal lui enlève un héros, son ami et le principal fondement de ses espérances. Il cède au temps et aux circonstances, sans que son courage soit ébranlé ; il cherche un asile dans la patrie commune des rois infortunés. Il vient en France ; vous l'y suivez, madame. Tout ce qui vous y voit, sensible à vos malheurs, admire votre vertu; l'odeur s'en répand jusqu'au trône d'un jeune monarque qui,

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par l'éclat de sa couronne, par l'étendue de sa puissance et plus encore par les charmes de sa personne, pouvait choisir entre toutes les princesses du monde. Guidé par de sages conseils, il tixe son choix sur vous, et c'est ici que le doigt de Dieu se manifeste : il se sert du malheur même, qui sépare le roi votre père de ses sujets et qui vous enlève à la Pologne, pour vous donner à la France et pour nous donner en vous une reine qui sera la gloire d'un père et d'une mère dont elle fait la consolation et les délices ! »

Cette éloquence ecclésiastique, où se montrait l'affection de l'évêque de Strasbourg pour ses amis, n'était pas uniquement tissée de banales formules. Elle pouvait prêter à sourire aux gens de cour venus de Versailles, mais elle répondait aux pensées de toute la partie de l'assemblée, qui connaissait les malheurs et la grandeur d'àme de Stanislas et qui avait admiré de près la dignité courageuse de sa vie. Quant à la famille royale de Pologne, elle voyait réellement de son désastre sortir son bonheur de ce jour, et elle remerciait Dieu avec des larmes, tandis que les cérémonies de la messe de mariage se déroulaient et que les symphonies, alternant avec les chants liturgiques, élevaient les cœurs vers le Maître suprême, qui savait, dès ce monde, récompenser la vertu.

La nouvelle reine de France fut ramenée au Gouvernement, escortée des gardes du corps et

des Cent-Suisses, qui lui devaient maintenant leur service. Mlle de Clermont l'attendait dans son appartement et lui présenta ses dames, M. de Nangis, son chevalier d'honneur, M. de Tessé, son premier écuyer, et toute la partie de sa maison qui était du voyage. Elle reçut les visites des princes allemands et du chapitre, et dîna au grand couvert avec ses parents, tandis que les canons de la ville et de la citadelle tiraient sans interruption; enfin elle put aller se reposer, pendant qu'on servait à dîner à Mlle de Clermont et aux dames demeurées dans leur grand habit.

L'après-midi, la Reine ayant désiré entendre, en ce jour de fête de l'Église, les vêpres de la Sainte-Vierge, ce fut l'occasion, pour les officiers de sa maison, de commencer à exercer les fonctions de leur charge. Sa Majesté alla à la cathédrale avec Mlle de Clermont et ses quatre premières dames dans son carrosse, suivie de toute son escorte. MM. de Nangis et de Tessé l'accompagnèrent au chœur; derrière son fauteuil se tint le duc de Noailles, comme capitaine des gardes; les dames du palais entourèrent le prie-Dieu, aux côtés duquel se rangèrent les officiers des gardes et les gardes de la Manche, qui, ainsi que leur nom l'indiquait, ne devaient point quitter la personne royale. Toute l'étiquette de Versailles prenait déjà possession de la princesse polonaise et lui marquait sa place hors du reste de l'humanité.

Quand la Reine suivit la procession, entre M. de Nantis et M. de Tessé, son manteau soutenu par le duc de Noailles, le roi Stanislas marchait derrière elle, donnant la main à Mlle de Clermont, et contemplait à distance les honneurs dont on revêtait sa fille, naguère encore assise avec tant de simplicité au foyer familial. Pour elle, au milieu de ces pompes nouvelles si peu désirées, elle se réfugiait visiblement dans l'humilité intérieure ; elle s'absorbait dans une prière si fervente qu'on dut l'avertir plusieurs fois, au cours des vêpres, de ne point demeurer tout le temps agenouillée.

Les harangues occupèrent une heure ou deux de la soirée. Puis on passa sur la terrasse du Gouvernement, pour voir le feu d'artifice tiré sur l'Ill, où apparurent unies les armes de France et de Pologne. Le coup d'œil le plus beau fut celui de la flèche illuminée de la cathédrale; elle montait dans le ciel comme une pyramide de feu et on y tira une partie des fusées. Les chiffres lumineux des époux étaient suspendus dans les rues, parmi les arcs de feuillage ; on dansait aux cris de Vivent le Roi et la Reine ! et l'on faisait des feux de joie devant toutes les portes. Les mêmes réjouissances continuèrent le lendemain. Mlle de Clermont et quelques dames eurent l'idée de monter sur la plate-forme du clocher et admirèrent l'immense panorama de la plaine du Rhin. Quant à Marie,

elle donna à ses parents et à leurs amis préférés toutes les heures de cette dernière journée.

La séparation eut lieu le 17 août, à dix heures du matin. La jeune Reine fit ses adieux sur le marchepied de son carrosse, et tout le monde y fut en larmes. Mais, quatre lieues plus loin, au village où Ton dîna, Stanislas vint rejoindre sa fille et, le soir, partagea avec elle, au palais épiscopal de Saverne, l'hospitalité somptueuse du cardinal de Rohan. Ils passèrent ensemble encore la matinée du lendemain, retardant le plus possible le moment de se quitter et de finir pour jamais leur vie commune. La Cour et les curieux respectèrent cette intimité, même pendant leur dîner, et se portèrent aux tables plus joyeuses de Mlle de Clermont ou du duc d'Orléans. Après le dîner, la Reine se remit en carrosse avec ses dames; le cortège se reforma, salué par l'artillerie à la sortie de la ville, et se mit à gravir la montagne de Saverne. Au point le plus élevé de la route, Stanislas parut à cheval avec ses gentilshommes et chevaucha quelque temps à la portière royale. La Reine comptait qu'il l'accompagnerait jusqu'à Sarrebourg, où Ton devait coucher; mais elle apprit bientôt que le Roi avait tourné bride sans rien dire, afin d'éviter les dernières émotions, et qu'il était déjà trop loin sur la route de Strasbourg pour qu'elle pût songer à le rappeler.

Il fallut, pour distraire son chagrin, toute la variété des spectacles que les premiers jours du voyage lui présentèrent. Elle vit l'entrée dans les places fortes, au bruit du canon, avec les grosses clefs des portes offertes sur des plats fleuris, les rues des petites villes transformées en portiques de verdure, les bons bourgeois sous les armes saluant, au passage, la parade des régiments des garnisons, à la tête desquels le duc d'Orléans allait se mettre pour saluer Sa Majesté de l'épée, les exercices militaires qu'exécutaient dans les champs les housards de M. de Berchiny; ce furent enfin, chaque journée, les naïves imaginations des paysans d'Alsace et de Lorraine, qui plantaient des branches vertes le long de la route pendant des lieues ou qui venaient, par paroisse, bannière en tête et chantant des cantiques, réciter des prières pour la Reine et s'agenouiller devant elle.

Le spectacle de son propre cortège pouvait être un amusement pour la jeune femme, aux tournants des routes montagneuses. Une sorte d'avant-garde était formée par les carrosses et les fourgons du duc d'Orléans, qui allait en tète avec le duc d'Antin, afin de recevoir Sa Majesté partout où elle devait s'arrêter. En avant du carrosse royal roulaient ceux de la Faculté et du duc de Noailles, suivis des pages du Roi à cheval. Aux portières de la Reine étaient les quatre exempts des gardes et, derrière, la chevauchée brillante des uniformes

bleus galonnés d'argent. Venaient ensuite les carrosses de la Cour et du service, et l'interminable file des chariots et des équipages. L'énorme cortège occupait plus d'une lieue de route. La marche en était retardée par sa longueur môme et aussi par le mauvais temps, qui durait sans interruption depuis près de trois mois et avait défoncé tous les chemins. Le désastre des récoltes et la misère qui en résultait pour le paysan assombrissaient le voyage de Marie, car elle n'était point assez légère pour n'y pas arrêter sa pensée; mais les braves gens qui l'allaient voir passer et qui partout recevaient d'elle de larges aumônes, la saluaient comme une fée bienfaisante et ne doutaient pas que la venue de la reine de France ne marquât la fin de leurs maux.

L'arrivée à Metz, qui devait avoir lieu le jour, ne put se faire qu'aux flambeaux, mais elle ne manqua pas de beauté. Il y avait plus de dix mille étrangers. La Reine fit une entrée solennelle à huit heures du soir, escortée du beau régiment d'Orléans-Cavalerie, dont le duc d'Orléans était colonel. La pluie avait cessé pour quelques heures ; les rues étaient illuminées et tendues de tapisseries, et les troupes rangées présentaient les armes, la baïonnette au fusil. Le son des cloches et les fanfares des trompettes se mêlaient aux décharges de l'artillerie. Une foule immense et

joyeuse acclama la Reine, qui se rendit tout d'abord à la cathédrale, entendre un Te Deum, et vint souper et dormir à l'hôtel du Gouvernement.

Elle passa à Metz deux journées pleines; on n'avait pu accorder moins a une cité aussi importante, aussi attachée à la couronne de France et qui avait fait tant de préparatifs pour se réjouir. Marie prit plaisir au feu d'artifice tiré sur la place d'Armes, devant la citadelle illuminée, et à l'éclairage du clocher, qui lui rappela celui de Strasbourg. L'évéque de Metz lui offrit une brillante collation de fruits dans les beaux jardins de Frascati. Il lui fallut réserver une part de son temps à donner des audiences et à ouïr des harangues. Elle reçut d'abord le Parlement de Metz, puis chacune des juridictions de la ville; enfin les chanoinesses de l'illustre chapitre de Remiremont firent passer devant elle leurs révérences en manteaux d'hermine.

La riche communauté juive eut le même honneur que les chanoinesses, et le discours du rabbin fut particulièrement intéressant : on y comparait le voyage de Sa Majesté à celui de la reine de Saba, et on louait en elle les grâces d'Esther et la magnanimité de Judith. Les juifs offrirent ensuite trois coupes d'or gravées de sujets de l'Ancien Testament, que la Reine envoya aussitôt à l'évéque pour en distribuer le prix aux pauvres. Puis ils demandèrent la faveur de passer en caval-

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cade sous ses fenêtres, et ce fut un des plus curieux spectacles que ce défilé de cent cinquante cavaliers vêtus de velours noir, aux vestes glacées d'or et d'argent, dont les deux premiers avaient été habillés en femme, pour faire voir à la Reine les anciennes coiffures de leur nation. Une de leurs bannières portait les tables de la Loi écrites en hébreu, une autre des prières pour le Roi et la Reine en vers français, et sur un char étaient des musiciens qui firent de bonne musique. Les mêmes juifs eurent encore le privilège de divertir la Reine au dîner qui précéda son départ, par un concert d'instrumentistes venus d'Allemagne. Tout le monde trouva leur concert intéressant et de fort bon goût; Mlle de Clermont, qui avait eu la curiosité d'aller voir la célébration d'un mariage à leur synagogue, les félicita au nom de sa maîtresse et les fit récompenser.

L'enthousiasme continua durant le reste de la route, montrant à l'auguste voyageuse la loyale affection du peuple pour le Roi et l'ardeur des vœux universels pour son bonheur. Les étapes, au départ, furent à Malatour, Verdun, Clermont, Sainte-Menehould. A celle de Chàlons, où clercs et laïques rivalisèrent de cantates, odes, églogues et devises, les députés de la ville de Reims surent aussi se faire remarquer en apportant d'énormes corbeilles remplies de vins de Champagne et des boîtes de satin brodées et peintes contenant des

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confitures sèches du pays. Ce que Marie reçut avec le plus de plaisir fut le portrait du Roi enrichi de diamants que lui remit le duc de Mortemart, Premier gentilhomme de la Chambre, venu au-devant d'elle en grand équipage, pour la complimenter au nom de son époux. Le soir du départ de Châlons, un orage d'une violence extraordinaire, qui éclata à l'arrivée à Vertus, rendit fort malaisée la recherche des logements et empêcha les habitants de voir la Reine. La pluie, le tonnerre et les éclairs durèrent toute la nuit. Le lendemain, elle fut coucher à grand'peine à Sézanne, puis à Villenauxe, où elle fit au marquis de Saint-Chamant, lieutenant des gardes, l'honneur de descendre chez lui, ensuite à Provins, où elle logea au couvent des religieuses bénédictines et s'amusa à émerveiller les nonnes en leur montrant le portrait du Roi.

A mesure qu'on avançait, l'état des chemins rendait le trajet plus difficile. Assez souvent un fourgon s'enlisait ou se renversait et retardait tout le passage. On était obligé de passer par les champs, où les accidents recommençaient de plus belle. Un jour, le carrosse de la Faculté y brisa un essieu et y demeura jusqu'au soir; une autre fois, celui du duc d'Antin creusa son ornière dans une prairie et, le duc et sa compagnie ayant voulu descendre, chacun s'enfonça dans la boue jusqu'au genou. Au soir de l'avant-dernière journée du

voyage qui était la dix-septième, la pluie devint torrentielle, tous les carrosses s'embourbèrent à la fois, sans qu'on pût songer à les retirer avant le lendemain. On alla prévenir M. le Duc, qui se trouvait à Montereau et qui envoya aussitôt des chaises de poste, des flambeaux et des lanternes, avec des vivres en cas de besoin. La Reine fut portée dans la berline de Mlle de Clermont, qui était plus légère que les carrosses, et elle put parvenir à Montereau à onze heures du soir. Malgré le désordre de cette arrivée, M. le Duc, les secrétaires d'État et les seigneurs qui attendaient la Reine lui furent présentés séance tenante. Toute la nuit, par ce temps affreux, on vit arriver, les unes après les autres, les dames crottées et mouillées, qui avaient usé des ressources les plus burlesques : des duchesses avaient fait décharger le fourgon de la vaisselle d'argent et y étaient montées avec leur habit de cour, ayant pour coussins des bottes de paille. L'aventure était piquante; la Reine dit avec gaieté qu'elle en commanderait le tableau à quelque peintre, et ce fut Lancret qu'on lui fit choisir.

Le matin du 4 septembre, qui allait être le jour de l'entrevue de Leurs Majestés, la Reine s'étant levée à dix heures, une présentation unique eut lieu, celle de M. l'ancien évêque de Fréjus. On avait tant parlé à Marie de l'influence que ce personnage avait sur le Roi qu'elle dut l'accueillir

avec une curiosité un peu inquiète. Les récits nous disent qu'elle traita « d'une manière digne de son mérite ce sage et vertueux prélat », et qu'il se rendit aussitôt à l'église collégiale pour y recevoir Sa Majesté et y exercer pour la première fois la fonction de sa charge de grand aumônier. Marie écouta cette messe avec une dévotion particulière en pensant que le jour même ses plus chers désirs seraient comblés et qu'elle verrait l'époux glorieux que Dieu lui avait destiné.

La rencontre devait avoir lieu vers quatre heures. Marie avait quitté Montereau après dîner, dans son habit de noces de Strasbourg. Une demilieue après ce départ, un cavalier vint avertir que le carrosse du Roi attendait sur la hauteur de Froidefontaine : les équipages de la Cour l'accompagnaient avec des détachements de sa Maison, et tout le populaire du pays, à quinze lieues à la ronde, était massé sur les bords de la route. Le temps était maintenant doux et tiède; la pluie avait cessé et un arc-en-ciel d'un excellent présage venait de paraître sur l'horizon. Des bandes de violons jouaient de toutes parts des airs d'allégresse, et le peuple, de plus en plus nombreux à mesure que montait le carrosse de la Reine, l'applaudissait et mêlait son nom à celui de Louis XV.

Quand on s'arrête, Marie se hâte de descendre

et, suivant le cérémonial, va se mettre aux genoux du beau prince, qui vient à elle entouré de dames en grand habit. Mais il lui laisse à peine le temps de toucher le tapis qu'on a jeté devant elle; il la relève et l'embrasse à plusieurs reprises. Tous les yeux la regardent en ce moment : elle paraît agréable de sa personne et point si laide que quelques-uns l'ont dit. Cependant les timbales et les trompettes ont couvert les acclamations de la foule. Le Roi présente, l'une après l'autre, les princesses du sang, que la Reine embrasse, et il lui parle quelques instants de la joie qu'il éprouve à voir terminé enfin ce long voyage. Cette joie n'est nullement feinte, et chacun remarque qu'il n'a jamais montré autant de vivacité qu'en ce moment. Sur ce visage juvénile, aux traits réguliers et si rarement émus, c'est un sentiment nouveau qui semble se peindre. Et tandis que Marie admire la prestance et la grâce de son jeune époux, tout le monde applaudit, en ces minutes d'un spectacle unique, l'heureuse promesse de cette émotion.

Le Roi aida la Reine à remonter dans son carrosse et s'y place auprès d'elle avec la jeune duchesse d'Orléans, la duchesse douairière de Bourbon, mère de M. le Duc, la princesse de Conti et Mlle de Charolais. Tous les autres carrosses se remplissent et s'ébranlent; les mousquetaires et chevau-légers ouvrent la marche, les

gardes du corps et gendarmes la ferment. Le long du trajet, la compagnie du Vol du Cabinet donne à Leurs Majestés le plaisir de regarder la chasse au vol, spectacle commode pour fournir un sujet de conversation. Au reste, le Roi est fort aimable et d'une gaieté qu'on ne lui a jamais vue. On arrive vers les sept heures à Moret, dont le château, qui est aux Rohan, abritera pour la nuit la Reine et sa maison. Les princes et tout ce qu'il y a d'hommes de la Cour y sont présentés par le Roi. Il reste lui-même une heure encore avant de repartir pour Fontainebleau avec les princes. Aussitôt, Mlle de Clermont présente les dames du palais qui n'ont pas été du voyage; puis M. le Duc a son audience particulière, et la Reine soupe à son grand couvert, au son des hautbois, avant la courte nuit qui la sépare de son bonheur.

Elle arrive à neuf heures et demie, le matin du 3 septembre, dans l'appartement royal de Fontainebleau, où l'empressement du Roi lui rend visite avant sa toilette de mariage. A partir de ce moment, la reine Marie sent bien qu'elle ne s'appartient plus; entourée de figures nouvelles, transportée dans un palais plus somptueux qu'aucun de ceux qu'elle a pu voir, elle est devenue un personnage de représentation et un objet d'hommages. On est trois heures à l'accommoder. A sa toilette assistent, suivant leur rang d'étiquette, les princes, les princesses, les dames titrées. M. le Duc

y vient, suivi du garde du Trésor royal, qui met sur la toilette deux bourses de pièces d'or, puis le duc de Mortemart avec l'intendant de l'argenterie et des Menus-Plaisirs offrent, de la part du Roi, la couronne de diamants fermée par une double rieur de lis, qui doit surmonter l'édifice de ses cheveux. Après la coiffure, Marie revêt sa jupe de velours violet, bordée d'hermine et semée de fleurs de lis d'or, le devant couvert de pierreries ainsi que le corps de jupe, dont les manches sont agrafées de diamants. Après que le manteau royal est placé sur ses épaules, du même velours violet fleurdelisé d'or, bordé et doublé d'hermine, elle se rend au cabinet du Roi, où l'attend le cortège de l'époux. Il est lui-même en habit de brocart d'or, en manteau de point d'Espagne d'or, et un énorme diamant relève un côté de son chapeau à plumes blanches.

On se met en marche pour la chapelle par la galerie de François Ier, à travers la double haie des gardes du corps. La musique de la Chambre va devant, avec ses trompettes, fifres et tambours, puis défilent les hallebardes des Gent-Suisses, enfin le cortège royal, précédé des hérauts d'armes et des grand-maître et maître des cérémonies. Les chevaliers du Saint-Esprit suivent deux à deux, les grands officiers de l'ordre en tête, et, à la suite, le comte de Charolais, le comte de Clermont et le prince de Conti, en habit de l'ordre et

marchant seuls. Les masses des deux huissiers de la Chambre et l'épée du marquis de Courtenvaux, capitaine des Cent-Suisses, annoncent le Roi. Il a, pour lui donner la main, le prince Charles de Lorraine, grand écuyer, et le commandeur de Beringhen, premier écuyer; derrière Sa Majesté est le duc de Villeroy, capitaine des gardes, ayant à sa droite le premier gentilhomme, duc de Mortemart, et le grand-maître de la garde-robe, duc de La Rochefoucauld. Aux côtés du Roi se tiennent les officiers des gardes et les six gardes écossais, avec la cotte d'armes brodée et la pertuisane.

La Reine est menée par le duc d'Orléans et le duc de Bourbon, ayant auprès d'elle le marquis de Nangis, son chevalier d'honneur, et le comte de Tessé, son premier écuyer; le duc de Noailles, capitaine de la première compagnie des gardes du corps, soutient la queue du manteau, qui est porté par trois princesses du sang, Mme la duchesse de Bourbon, la princesse de Conti et Mlle de Charolais. Chacune a deux seigneurs pour l'accompagner, l'un lui donnant la main, l'autre portant sa mante. La duchesse d'Orléans suit la Reine, puis viennent Mlle de Clermont, qui est Condé, et Mlle de la Roche-sur-Yon, qui est Conti, chaque princesse étant accompagnée pour la main et pour la mante, enfin toutes les dames de la Reine et les dames d'honneur des princesses du sang.

La chapelle de Fontainebleau a été aménagée pour recevoir beaucoup de monde, et la richesse de la décoration paraît plus somptueuse dans ce cadre un peu étroit. Toutes les portes hautes sont tendues de velours bleu brodé d'or aux armes de France; en bas, les bancs et les estrades sont recouverts de velours violet à rieurs de lis, et ie chœur entier de très beaux tapis de Perse. Un amphithéâtre pour la musique remplit la tribune royale; les premiers rangs y sont occupés parles dames les plus brillantes, ainsi que les balcons construits tout autour de la chapelle jusqu'à l'autel et d'où la vue plonge sur les espaces réservés aux secrétaires d'État et aux princes étrangers, qui s'y trouvent déjà placés, aux chevaliers du Saint- Esprit et à la Cour.

Le cortège approche, musique en tête, et pénètre dans la chapelle. Les hérauts d'armes s'avancent pour rester debout au bas des marches de l'autel; les chevaliers de l'ordre entrent dans leurs bancs, et Leurs Majestés vont s'agenouiller sur la haute estrade, au-dessous du dais suspendu, tandis que les princes et princesses sont menés à leurs sièges pliants et à leurs carreaux. MM. de Villeroy, de Mortemart et de La Rochefoucauld prennent place derrière le fauteuil du Roi; MM. de Noailles, de Nangis et de Tessé derrière celui de la Reine. Les aumôniers sont rangés de chaque côté entre le prie-Dieu royal et l'autel. Alors sort de la

sacristie le cardinal de Rohan, pontificalement vêtu, avec les évêques de Soissons et de Viviers, qui lui serviront de diacre et de sous-diacre. Le salut du marquis de Dreux avertit Leurs Majestés de s'approcher de l'autel. Tous les princes descendent avec eux de l'estrade, et le cardinal prononce son discours.

La reine Marie remplit pour la seconde fois ce cérémonial du mariage, mais c'est aujourd'hui avec toute l'émotion de la réelle présence de celui qu'elle aime déjà. Les paroles qu'elle entend ont un ton bien différent de celles de Strasbourg. Le grand aumônier passe sous silence les souvenirs de Stanislas; il évoque surtout la grandeur du trône de Louis XIV et les devoirs qui y sont attachés, appelant la paix sur le nouveau règne, après tant de triomphes militaires. Il donne au couple royal les louanges d'usage, annonçant à la jeune Reine le bonheur que lui promet un tel assemblage de grâces et de gloire chez son auguste époux, et disant au Roi qu'il doit trouver le sien dans un attachement inviolable et tendre à l'épouse formée selon le cœur de Dieu et faite pour réunir et fixer ses inclinations. Ce sont les ordinaires espérances de l'Eglise, que la vie ne se charge pas toujours de confirmer; mais qui songerait à d'autres pensées en un tel jour? Voici tout un spectacle : après la cérémonie de la bénédiction nuptiale, celles de la bague, des treize pièces d'or

des épousailles, de l'eau bénite offerte, plus tard le livre des Evangiles apporté à baiser, enfin le cierge à poignée de satin blanc fleurdelisé, que chargent vingt louis d'or et que tient le roi d'armes à genoux auprès de l'autel; le marquis de Dreux offre le cierge au duc d'Orléans, qui le présente au Roi, le Roi l'offre au cardinal après avoir baisé sa bague, et le même rite est observé pour un cierge semblable que la duchesse d'Orléans présente à la Reine. C'est une image sans doute de la soumission des époux à l'Eglise, et le grand poêle de brocart d'argent qu'étendent au-dessus de leur tête l'évêque de Metz et l'ancien évêque de Fréjus, pendant les oraisons d'usage, est un symbole d'un autre genre, celui de l'union à jamais fidèle sous la bénédiction du même toit.

La longue cérémonie a fatigué la Reine, qui s'est évanouie un petit instant; elle est terminée; il ne reste plus maintenant qu'à signer le registre paroissial, apporté par le curé de Fontainebleau, et, pendant que les hérauts d'armes distribuent aux assistants les médailles frappées pour le mariage, le Te Deum, entonné par le grand aumônier, est chanté par la chapelle de musique; on récite l'oraison pour le Roi, puis le cortège, dans le même ordre que pour l'arrivée, retourne aux appartements royaux.

Lorsqu'elle a déposé le manteau royal et ce lourd habit de cérémonie, la Reine dîne au grand

7o LOUIS XV ET MARIE LEGZINSKA

couvert avec le Roi et toutes les princesses du sang assises à sa table. Elle ouvre ensuite le coffre de velours cramoisi brodé d'or, qui contient les présents d'usage dont elle peut disposer, toutes les bagatelles magnifiques qu'on appelle sa corbeille. Elle fait une première distribution sur-lechamp aux princesses et aux dames du palais. C'est pour elle un plaisir tout nouveau que de donner ainsi, et celui qu'elle doit sentir le plus vivement. « Voilà, dit-elle, la première fois de ma vie que j'ai pu faire des présents. » Et le lendemain elle sera plus contente encore, puisqu'elle fera part à tous ses serviteurs, même aux plus modestes, de tout ce trésor de bijoux et de ciselures d'or qui iront conserver dans les familles le souvenir du mariage et de la grâce affectueuse de la Reine.

Cette fatigante journée se termine par un spectacle où les comédiens français jouent du Molière, un souper avec les princesses et un feu d'artifice médiocrement tiré au bout du parterre du Tibre. L'illumination de ce parterre, qui aurait dû être fort belle, se trouve manquée, un fort vent éteignant les lampions à mesure qu'on les allume. L'impatience du jeune Roi, qu'il dissimule à peine, appelle une intimité dont le sépare encore une assez longue étiquette. Il doit aller se mettre un moment dans son lit, pour le cérémonial obligatoire du coucher, puis être mené dans celui de

la Reine par M. le Duc, M. de Mortemart, M. de La Rochefoucauld et le maréchal de Villars, qui a les mêmes entrées que le premier gentilhomme et le grand-maître de la garde-robe. Ces personnages reviennent à dix heures, le lendemain, présenter leur compliment à la Reine encore couchée. « Les compliments ont été modestes, raconte Villars ; ils montraient l'un et l'autre une vraie satisfaction de nouveaux mariés. » Et M. le Duc, écrivant à Stanislas quelques heures plus tard, assure que le Roi lui a exprimé, « en s'étendant infiniment, la satisfaction qu'il avait eue de la Reine » ; le ministre donne même des détails circonstanciés et surabondants, destinés à rassurer pleinement le roi de Pologne sur la destinée conjugale de sa fille.

Tous les jours suivants, Fontainebleau est en fête. A l'animation ordinaire qu'y mettent les séjours de la Cour s'ajoutent les allées et venues des étrangers invités aux cérémonies ou attirés par le désir de voir la Reine. Le jeune Voltaire, qui loge chez sa grande protectrice, Mme de Prie, et qui est à la meilleure loge pour bien voir, écrit à une autre de ses amies : « C'est ici un bruit, un fracas, une presse, un tumulte épouvantables. Je me garderai bien, dans ces premiers jours de confusion, de me faire présenter à la Reine; j'attendrai que la foule soit écoulée et que Sa

Majesté soit revenue de l'étourdissement que tout ce sabbat doit lui causer. »

Voltaire trouve que les choses se passent assez bien ; il ne blâme guère que le programme de la comédie donnée le soir du mariage, Amphitryon et le Médecin malgré lui, « ce qui, dit-il, ne parut pas très convenable » ; il est vrai que M. de Mortemart a refusé de faire jouer, ce soir-là même, un petit divertissement que Voltaire avait préparé. Le Premier gentilhomme, chargé d'organiser les spectacles, a craint sans doute de faire des jaloux parmi les rimeurs qui se sont mis à célébrer la Reine. « Je crois, écrit le nôtre, que tous les poètes du monde se sont donné rendez-vous à Fontainebleau.... La Reine est tous les jours assassinée d'odes pindariques, de sonnets, d'épîtres et d'épithalames. Je m'imagine qu'elle a pris les poètes pour les fous de la Cour. » Mais, peu de jours après, Voltaire est content : on a joué ses pièces; il a été présenté par Mme de Prie; Sa Majesté, qui a décidément du goût, lui a parlé de la Henriade, comme si ce poème en manuscrit l'intéressait fort. Il écrit sa joie à tous ses amis : « J'ai été très bien reçu par la Reine. Elle a pleuré à Mariamne, elle a ri à Y Indiscret', elle me parle souvent; elle m'appelle mon pauvre Voltaire! » Il se voit déjà poète royal et gratifié comme tel; sa verve s'enflamme; il a beau avoir de l'esprit, il n'aperçoit point que c'est Adrienne

Lecouvreur, et non Mariamnc, qui a fait pleurer la Reine. Il lui dédie sa tragédie, en attendant mieux, par une épître en vers héroïques, mieux coulants en somme que le fiot monotone épanché six mois durant, dans le Mercure, par les faméliques du Parnasse et les rhétoriciens des Jésuites :

... La Fortune souvent fait les maîtres du monde, Mais dans votre maison la Vertu fait les rois. Du trône redouté que vous rendez aimable, Jetez sur cet écrit un coup d'oeil favorable; Daignez m'encourager d'un seul de vos regards. Et songez que Pallas, cette auguste déesse Dont vous avez le port, la bonté, la sagesse. Est la divinité qui préside aux Beaux-Arts.

Le poète est trop avisé pour aller, comme tant d'autres, jusqu'à la flagornerie de la beauté : Pallas le dispense de Vénus. En revanche, il exalte ainsi qu'il convient la gloire du roi Stanislas, oubliant que, la veille encore, il se moquait avec les autres de « la demoiselle Leczinska ». Les dispositions de l'opinion ont, du reste, assez promptement changé ; la bonne grâce de Marie a désarmé les préventions de Cour ; la consommation du mariage et l'empressement si apparent du Roi viennent d'entourer sa jeune tête d'un prestige de fidélité et de respect. Quant au peuple, qui n'entend rien à la politique, il voit seulement qu'on a amené une bonne femme à son cher petit roi.

Aux fêtes qui se font dans la France entière, v. 6

les sujets de Louis XV sont franchement joyeux. Dans la capitale, il y a eu des Te Deum à toutes les églises, et le feu d'artifice d'usage sur la place de Grève. Les réjouissances populaires durent trois jours. Les Parisiens de tous les quartiers allument des feux de joie devant leur porte et, comptant qu'il n'y aura plus ni guerre, ni méchants impôts, ni mauvaises récoltes, dansent et chantent des nuits entières, le long des rues illuminées, en l'honneur de la reine Marie :

Notre malheur, Par cette heureuse hyménée {sic),

Notre malheur Changera bientôt de couleur; Et même aussi dès cette année Il s'en ira comme fumée.

Ainsi parlent, sur les airs connus, les naïves chansons qui accompagnent les estampes du moment, celles que les balles des colporteurs répandent, pour quelques sols, dans tout le royaume. Ce sont elles qui montrent le mieux les dispositions du peuple et disent quelles espérances rapides se sont éveillées dans les cœurs.

Ce séjour de Fontainebleau initie la princesse polonaise aux splendeurs de la Cour de France. Dès le lendemain du mariage a lieu une cavalcade à laquelle on a voulu donner l'éclat d'un somptueux spectacle. Le Roi est allé d'abord le long du

canal, suivi de tous les hommes de la Cour, dans le plus pompeux équipage ; ni les habits des cavaliers, ni les harnais des chevaux n'ont paru les jours précédents. Il en est de même des toilettes des dames, qui remplissent les carrosses de la Cour. Dès qu'arrive la calèche de la Reine, le Roi met son chapeau sous le bras et l'accompagne à la portière pendant toute la promenade. Des bateaux dorés, chargés de musique, suivent Leurs Majestés à force de rames, les airs d'opéras alternant avec les fanfares. Après deux tours de canal, qui ont permis le brillant déploiement de la cavalcade, on va regarder, autour d'un des bassins du parc, la pèche aux cormorans ; le divertissement est de voir ces oiseaux pêcher le poisson à coups de bec et le jeter d'un mouvement brusque hors de l'eau.

On montre à la jeune Reine les grandes chasses dans la forêt, qui sont le plaisir favori de son époux. Elle voit dans le même jour forcer trois cerfs par trois équipages différents : celui du Roi, celui de Chantilly, qui est à M. le Duc, et celui du prince de Conti; et les échos de Franchart retentissent de la « Fanfare de la Reine », composée en son honneur par M. de Dampierre, gentilhomme des chasses. Presque tous les soirs, il y a spectacle français ou italien, et très souvent souper au grand couvert chez la Reine, avec concert d'instruments et de voix. Au milieu de ces récits,

le Mercure note une grande nouvelle : le Roi fait couper ses cheveux et prend la perruque.

D'autres journées sont consacrées aux audiences de félicitations. Les députations paraissent le matin chez le Roi, dînent dans une salle du Château et vont l'après-midi complimenter la Reine. Les députés de l'Assemblée générale du Clergé sont reçus d'abord, suivant l'usage, puis ceux du Parlement, dont plus de cinquante membres arrivent en grand costume, ayant couché la veille à Melun, pour la commodité du voyage; ce sont ensuite la Chambre des comptes, la Cour des aides, le Grand Conseil ayant à sa tète le garde des sceaux, la Cour des monnaies, l'Université, enfin l'Académie française, qui a pris l'habitude de complimenter le Roi dans les circonstances solennelles, au même titre que les grands corps de l'État. Le jour de l'audience du prévôt des marchands et des échevins de Paris, les dames de la Halle, qui sont la vraie députation de la Ville, viennent aussi saluer joyeusement la Reine et se faire régaler aux dépens du Roi.

De toute la pompeuse éloquence qui défile devant elle, Marie ne saurait être bien profondément touchée ; les harangues écoutées le long du voyage lui ont prodigué le même encens que celui des Cours souveraines, des ambassadeurs, des États de Languedoc ou d'Artois. Ce qui l'émeut le plus, ce sont les allusions faites à l'honneur de

sa famille et à la gloire de son père. L'Académie a rendu un hommage tout particulier à l'éducation qu'elle a reçue de lui : « L'Académie, a dit l'évèque de Blois, instruite de l'étendue des connaissances de Votre Majesté, ne cherche point à se définir. Si elle vous présente ici ce que l'Église, l'État, les armes et la politique ont de plus grand, elle sait assez que son objet, son travail, son utilité n'ont pu échapper à une éducation telle que la vôtre. »

Au milieu de tant d'adulations, la fille de Stanislas n'oublie pas un instant la reconnaissance et la tendresse qui l'unissent à son père éloigné. « On me dit les choses les plus belles du monde, lui écrit-elle, mais personne ne me dit que vous soyez près de moi.... Je subis à chaque instant des métamorphoses plus brillantes les unes que les autres; tantôt je suis plus belle que les Grâces, tantôt je suis de la famille des neuf Sœurs; hier j'étais la merveille du monde; aujourd'hui je suis l'astre aux bénignes influences. Chacun fait de son mieux pour me diviniser, et sans doute que demain je serai placée au-dessus des Immortels. Pour faire cesser ce prestige, je me mets la main sur la tète, et aussitôt je retrouve celle que vous aimez et qui vous aime bien tendrement. » Dans un autre billet de la petite « Maruchna » se révèle l'amour qui enivre son cœur : « Mon âme est en

paix, je trouve ici un contentement dont je n'osais me flatter, même sur votre parole. Je n'ai de peine que celle de ne pas vous voir, mon chérissime papa, et s'il plaît à Dieu, elle ne durera pas longtemps. On a déjà décidé, dans le Conseil, le cérémonial de votre réception. Sur quelques difficultés que l'on faisait à ce sujet, le Roi a dit : « Ce que je ne lui dois pas comme roi, je le lui dois comme gendre. » Jugez, cher papa, combien ce propos m'a fait de plaisir ; et ce n'est pas le Roi qui me l'a rendu. On ne respire ici que pour mon bonheur. »

Cette réception de Stanislas est la grande joie de Marie dans les premières semaines de son mariage. Prié d'abord de se rendre directement de Strasbourg dans la résidence qui lui est assignée en France, et qui n'est autre que le noble domaine de Chambord, une attention délicate de M. le Duc change au dernier moment son itinéraire. Le Roi l'invite à s'arrêter au château de Bourron, à deux lieues seulement de Fontainebleau. Escorté sur toute sa route parla cavalerie française, traité partout en souverain, il arrive le 14 octobre à Bourron avec la reine Catherine. Le lendemain, Marie est dans leurs bras. Quand Stanislas vient accueillir sa fille au pied de l'escalier du château, il la voit dans sa gloire nouvelle, entourée de la plus brillante cour, et c'est elle-même qui lui présente les princes de la maison de Bourbon.

Pendant trois journées, c'est un continuel va-etvient de la Cour entre Fontainebleau et Bourron; tout le monde veut voir le roi et la reine de Pologne, « car, écrit Voltaire, nous ne connaissons plus ici le roi Auguste ». Stanislas est enchanté de se retrouver dans son rôle. Il témoigne son affection à Louis XV, sa confiance à M. le Duc, et recommence avec sa fille les longues causeries qui faisaient le charme de leur vie de jadis. Il a vu de ses yeux la place qu'elle a prise auprès de son mari et combien de garanties entourent son bonheur. « Le grand Dieu soit loué! écrit-il au maréchal du Bourg; l'amitié du Roi pour la Reine augmente notablement, et se réduit à une grande confiance qu'il a pour elle. On est toujours, Dieu merci, content de sa conduite. Il n'y a rien à désirer que le dauphin! »

Le dauphin devait venir et l'estime demeurer. Mais cette tendresse du très jeune époux, si vivement manifestée en ces premiers temps, était peutêtre autre chose que de l'amour.

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