DE LOUIS XV
Cette Vie privée de Louis XV, par Mouille d'Angerville, est fort curieuse ; elle abonde en anecdotes qui méritent d'être acceptées pour sincères, le plus souvent. Voici ce que nous y lisons sur les premiers Rapports de Louis XV avec Mme de Mailly.
« Le Roi constant jusqu'alors à sa tendresse pour son auguste compagne, avait écarté loin de lui les séducteurs infâmes qui avaient essayé de Ten détourner. Lorsqu'on cherchait à fixer avec adresse ses regards sur quelque objet enchanteur, il répondait froidement : Je trouve ta Reine encore plus bette. Mais enfin il pouvait s'en dégoûter ; la multitude d'enfants qu'elle lui avait donné, devait môme accélérer ce moment fatal ; et quelle révolution h craindre en pareille circonstance ! Le vrai moyen d'en prévenir les suites était de l'opérer soi-même ; de mettre
dans la couche de Sa Majesté une Sirène dont on fût sûr ; qui, satisfaite du département des plaisirs, laissât celui de la politique et des affaires à Son Éminence. On fit comprendre cela à la Princesse, qui l'insinua au Cardinal, et Ton ourdit en conséquence une trame où se serait prise la sagesse elle-même. D'une part on gagna le confesseur de la Reine ; ce béat fit pieusement entendre à Sa Majesté qu'ayant rempli les devoirs de son état en donnant un héritier au trône, et des princesses pour en être l'édification, elle ferait une chose très agréable à Dieu, en exerçant désormais la plus excellente des vertus, la chasteté ; en se sevrant de temps en temps des voluptés charnelles, toujours trop propres à courber notre âme vers la terre, au lieu de Télever au ciel, notre véritable patrie. Sans doute si Marie eût eu pour les plaisirs un attrait bien vif, ces conseils n'eussent pas produit un grand effet ; mais le peu de tempérament qu elle avait, était éteint par la dévotion. Un jour que son époux, la tête chaude de vin, et conséquemment mal disposé à l'amour, s'était cependant introduit dans le lit de la Reine, elle se livra trop indiscrètement à son dégoût et repoussa ses embrassements avec une répugnance affligeante pour l'amour-propre du Monarque. Il jura qu'il ne recevrait pas deux fois un pareil affront, et tint parole {Voir appendice, n° 2).
u Alors les corrupteurs eurent beau jeu ; il ne leur resta plus qu'à vaincre sa pudeur alarmée* d'un changement auquel il n'était point habitué, augmentée encore par une timidité qui faisait l'essence de son
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caractère. La comtesse de Mailly, dame du palais de la Reine, fut jugée la plus convenable pour ce rôle. Elle était à peu près comme veuve, sans enfants, pleine de probité et dénuée d*ambition ; d'ailleurs amie de Mme la comtesse de Toulouse, incapable d'abuser de sa place et de donner le moindre ombrage au Cardinal; en outre très aimante, très caressante et pourvue du manège nécessaire pour apprivoiser le moderne Hippolythe. Elle n'était ni jeune, ni belle, ni même jolie. Agée de près de trente-cinq ans, elle n'avait de remarquable dans le visage que deux grands yeux noirs, assez bien fendus, très vifs, d'un regard naturellementdur,maisqui, adouci pour le Monarque, ne conservait que cette hardiesse, indice du tempérament, aiguillon puissant pour provoquer un novice aux combats amoureux. Le son de sa voix rude ne faisait que confirmer cette annonce, que complétait encore sa démarche délibérée et lascive. Un tel extérieur, dans la circonstance, était infiniment préférable à la gorge la plus appétissante, aux bras les mieux arrondis, à la noblesse, aux grâces, à tous les attraits de cent beautés de la cour. Elle les surpassait en outre par un talent qui supplée à bien des charmes, par l'art de la toilette qu'elle possédait au suprême degré, par un goût exquis que les rivales tâchaient en vain d'imiter. Enfin la nature l'avait amplement dédommagée de ce qu'elle lui avait refusé du côté de la figure, par les qualités de l'esprit et du cœur. Elle était amusante, enjouée, d'une humeur égale, amie sûre, généreuse, compa-
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tissante et cherchant à rendre service. Malheureusement jusque dans son élévation elle fut obligée d'employer des voies indirectes, ne le pouvant faire par elle-même, sans s'exposer à perdre la faveur, l'affection des personnes augustes à qui elle la devait, et surtout l'appui du Cardinal, qui ne l'avait préférée qu'à la charge d'un rôle purement passif.
« Quand on eut arrangé les conventions, le premier Ministre chargea le duc de Richelieu de proposer au roi Mme de Mailly. Ce courtisan, fin et séduisant, s'était insinué dans les bonnes grâces de Sa Majesté et avait sa confiance. Le Cardinal ne douta pas qu'en faisant changer d'objet à ses talents, on ne pût l'employer avec autant de succès dans une négociation galante, que dans une négociation politique. En effet usant de la familiarité que lui donnait Louis XV, son favori le mit adroitement sur le compte de la Reine, sur le vide qu'elle laissait dans son cœur; il le fit convenir de la nécessité de remplacer cette passion par une autre; il lui représenta Tamour comme la consolation de tous les hommes et principalement des grands Princes, obligés de charmer les soucis du trône. Il détermina de la sorte le Roi à une entrevue avec Mme de Mailly, et malgré l'ardeur que devait lui donner son âge, malgré la fougue de son tempérament, malgré la longue privation où il avait vécu depuis la rupture, elle fut infructueuse : la timidité avait glacé ses sens, au point que la Comtesse désespérée se plaignit du peu d'impression qu'elle avait faite. On eut peine
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à la déterminer à un second tête à tête : on la prévint qu'il fallait oublier le monarque pour ne s'occuper que de Thomme. La docilité du jeune prince à revenir à elle l'encouragea merveilleusement ; persuadée par cette démarche qu'il n'était question que d'affaiblir pour triompher, après les agaceries préliminaires elle se permit les moyens extrêmes des courtisanes les plus dévergondées. Ses attouchements furent un talisman si heureux, que l'amant reprenant à l'instant ses droits se livra à des emportements d'autant plus violents qu'ils avaient été plus contraints. Quand cette scène fut finie, Mme de Mailly enchantée, sortit dans le désordre amoureux où elle était encore, et se présentant à ses instigateurs, curieux d'apprendre ce qui s'était passé, elle ne leur dit autre chose, sinon : voyez de grâce, comme ce paillard m'a accommodée,
« Le premier pas fait, le Roi ne sentit plus rien qui l'inquiétât r il se livra sans remords à ce double adultère. Cependant les rendez- vous se donnèrent encore quelque temps en secret, mais il secoua bientôt cette gêne et ne fit nul mystère de sa conquête. Les courtisans s'en entretinrent ; la Reine même en fut informée, et au lieu d'essayer sur son époux l'ascendant qu'elle avait toujours eu pour le rappeler au lit nuptial, elle se contenta d'en gémir au pied des autels. Le comte de Mailly, qui se souciait peu de sa femme avant, s'avisa de trouver mauvaise cette infidélité. Pour réponse, il reçut défense d'avoir avec elle aucun commerce. Le marquis de Nesle, père de
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la favorite, d'une des plus illustres maisons du royaume, voulut aussi en critiquer la conduite. On jugea que ce n'était qu'une tournure de demander de l'argent, dont il avait grand besoin, vu le dérangement de ses affaires, et l'on lui en prodigua pour lui
fermer la bouche.
« Le personnage le plus embarrassé à jouer son rôle dans le début des amours du Roi, ce fut le Cardinal. Afin d'en imposer à la nation, fauteur indirect des dérèglements de son auguste pupille, il poussa l'hypocrisie jusqu'à oser lui faire des remontrances. Je vous ai abandonné la conduite de mon Royaume, répondit aigrement Sa Majesté, 7 'espère que vous me laisserez maître de la mienne. Mots qui, malgré leur sécheresse, le comblèrent. Ses émissaires, en le disculpant, divulguèrent dans les cercles la réponse du roi. On ne saurait concevoir combien les Parisiens en furent scandalisés. Les peuples, en général, et les Français surtout, aiment à changer de situation, dans l'espérance d'être mieux. On s'était flatté qu'une maîtresse opérerait quelque révolution : s'apercevant que celle-ci ne servait qu'à raffermir l'autorité du premier ministre, ceux qui avaient applaudi à la passion du Roi, ne la regardèrent plus du même œil. On la fit passer aux yeux du public pour un commerce horrible, qui ne manquerait pas d'attirer le courroux du ciel sur le royaume. On fit des vers satiriques ; on chanta des chansons licencieuses, où l'on maltraitrait également l'amante et l'amant.
« Ce qui excuse le personnage singulier de la pre-
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mière, auquel elle n'était point faite, (qu'elle jôUait sans doute, pour la première fois, infâkne, abotninable dans tout autre, c'est qu'il lui était inspiré pôi* son cœur ; c'est qu'elle fut toujours plus attachée à la personne qu'au diadème ; c'est qu'elle aimait véritablement Louis XV ; c'est qu'elle ne demanda jamaisaucune grâce, nipourelle, ni pour ses parents ; c'est qu'elle ne fut en rien à charge à l'État ; c'est qu'elle sortit de la cour aussi pauvre qu'elle y était entrée; c'est qu'à l'exemple de Mme de la Vallière, après cet amant, elle n'en vit d'autre digne d'elle que Dieu ; c'est enfin, qu'elle expia dans les larmes et les macérations jusqu'à la mort, le scandale qu'elle avait donné, le seul crime, toujours grand dans la société, d'avoir souillé la couche nuptiale. »
A vrai dire tous ces récits de la « première entrevue » sont quelque peu contradictoires ; toutes ces démarches des v* ehtremetteurs et des entremetteuses » nous apparaissent quelque peu confuses, si bien que l'on ne sait, vraiment, au juste qui jeta la première maîtresse a officielle, » dans les bras de l'amant; mais, ces incertitudes, ces mystères ne sont-ils pas, aujourd'hui, le charme de cette aventure galante, charme qui nous la fait apparaître moins banale.
Le système de Mme de Mailly, lorsqu'elle était jalouse d'une femme de la Cour, était de persécuter le roi jusqu'à ce qu'elle obtînt de lui un mot désobligeant sur la figure ou la toilette de la femme jalousée. Le roi ayant vu Mme d'Antin chez la comtesse
tue