SCÈNE III — LA REINE, MADAME DE POLIGNAC
MADAME DE POLIGNAC. Vous voilà bien pensive, ma-. dame I
LA REINE. Ah ! c'est vous ! Savez-vous à quoi je songeais ?
MADAME DE pouGNAC. Au bonheuT de vos sujets,
LA REINE. Vous n'y êtes pas : est-ce que j'ai des sujets quand je suis ici ? j'étais en train de faire de vieilles déclamations contre le trône.
MADAME DE POLIGNAC. NoH pas coottc le trône de la beauté et de la grâce.
LA REINE. Contre le trône des rois, la plus triste prï- Bon où l'âme puisse s'enchaîner sur la terre. Autrefois, à Vienne, j'étais libre comme ces bouvreuils qui chantent ; aussi je chantais, alors I Pourquoi, dans mon aveuglement, me suis-je laissé prendre au trébuchet ? Voyez-vous, ma belle duchesse, vous ne saurez jamais dans quelles chaînes je passe ma vie.
MADAME DE POLIGNAC. Des chaîncs de fleurs.
LA REINE. Des chaînes de fleurs ! Hélas ! le premier chaînon est Louis XVI ; qui sait comment s'appellera le dernier? Mille fois heureuses sont celles qui viennent
DinliîHinvGoOglc
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au monde dans un berceau d'osier: elles n'ont pas un royaume, mais elles ont leur vie à elles.
MADAME DE poLiGNAc. Nul n'cst maîcrcsse de sa vie ; Dieu seul a la main assez forte pour tout conduire
LA REINE. Ah ! si je n'étais pas reine de France, vous verriez comme je vivrais à mon gré. Est-ce que Dieu m'empêcherait de respirer l'air libre, de courir sur les montagnes, de cueillir la marguerite et la primevère ? Quelle joie d'emporter au ravin son pain noir, de boire à la fontaine, de s'asseoir sur la roche ! Le pain, l'eau de la fontaine, la roche alpestre, l'air sauvage de la montagne, tout cela serait à moi ; tandis que, reine de France, vous le savez, à les entendre, tous ces philosophes babillards, le pain que je mange, c'est le pain de mes sujets; l'eau que je bois, c'est la sueur du peuple. Si on me voit sourire, on crie au scandale, sous prétexte qu'il y a de la misère en France. Que me reste-t-il donc, à moi ? Croyez-le, je suis plus pauvre que la femme du pâtre ; sa misère est bénie du ciel ; sa cabane est délabrée, mais n'habite-t-èlle pas tout le vallon ? n'a-t-elle pas des tentes de verdure que Dieu lui-même entretient ? Pour boire à la fontaine, elle n'a pas une coupe d'or, mais il est bien plus doux de boire dans sa main. D'ailleurs, le peu qu'elle a est bien à elle; ses plats d'étain, ses rideaux de serge, sa jupe de toile, c'est le fruit de son travail; et moi, je vous le demande, qu'ai-je à moi ?