‹ Louis XVII, plaidoirieChapitre 2 sur 14 · PRÉSIDENCE DE M. GILARDIN, PREMIER PRÉSIDENT · texte numérisé non relu

PRÉSIDENCE DE M. GILARDIN, PREMIER PRÉSIDENT

M* Jules Favre, avocat des Appelants, se lève et lit ses conclusions principales. Elles sont ainsi conçues :

te Plaise à la Cour :

tt Recevoir les concluants Appelants du jugement susdaté;

« Donner acte aux concluants de ce que, en leurs qualités susénoncées, ils reprennent l'instance pendante entre' les parties ;

« Déclarer ladite instance reprise, mettre k néant le jugement dont il s'agit et décharger les concluants des dispositions et condamnations contre eux prononcées;

« Et, statuant à nouveau,

a Dire et ordonner que Tacte du prétendu décès du duc de Normandie, père et époux des Appelants, dressé le 24 prairial an III (12 juin 1795), est nul et non avenu ; que mention de celte nullité sera faite par la transcription, en marge dudit acte, de l'arrêt de la Cour ;

« Dire, en conséquence, que les Appelants sont réellement veuve et enfants légitimes de Charles-Louis, duc de Normandie, fils lui-même du roi Louis XVI et de la reine Marie-Antoinette, archiduchesse d* Autriche, son épouse; ledit ^itc ^de Normandie^ décédé à Delft (Pays-Bas), le 10 août^ièft5, ef qi^leUèidits JVppelants seront admis à jouir de tçus les droits civils qui .appartenaient à leur père et époii3:,l'pçytir.iès f^iirô -vak)ii: devant toute juridiction compétente ;

« Ordonner la restitution de l'amende ;

« Et condamner l'Intimé aux dépens de première instance et d'appel, dont distraction en ce qui le concerne à M* Dumont, avoué, aux offres de droit ;

« Sous toutes réserves de prendre d'autres conclusions et spécialement de demander toute enquête et de former toutes demandes s'il y a lieu.

« Et ce sera justice! »

Monsieur le Premier Président, Messieurs de la Cour,

Il y a aujourd'hui un peu plus de quarante ans, un jour du mois de mai i833, un homme encore dans la force de l'âge, mais courbé par la fatigue et la douleur, couvert de vêtements délabrés , s'exprimant à peine dans notre langue, franchissait l'enceinte de la ville de Paris, à pied, seul, sans argent, sans appui, ne sachant même pas où il trouverait un asile pour reposer sa tête.

Il traversait la foule indifférente, absorbé lui-même par

ses propres pensées, abattu, non vaincu par l'adversité, dont il semblait être la vivante image.

Mais à un observateur attentif, il eût été facile de reconnaître sar sa noble et mâle figure Tindice d'une indomptable volonté et d'une foi profonde dans, un dessein dont il poursuivait l'accomplissement.

D'abord, il se logea dans un hôtel de modeste apparence, dont il fut bientôt obligé de sortir faute de ressources.

Le voilà donc, errant le jour, parcourant nos places publiques, visitant nos monuments et essayant de retrouver le iil brisé de souvenirs effacés ; la nuit, cherchant un abri parfois même sous les arbres de nos promenades.

Un soir, par un temps affreux, il marchait au hasard : un enfant, l'ange de la charité, lui apparaît, gracieux comme son âge. Cet enfant s'approche, lui sourit et le conduit chez une pauvre vieille femme. Celle-ci l'accueille avec bonté ; elle lui offre, dans sa masure de Ménilmontant, un grabat sur lequel il se couche, après avoir remercié Dieu qui ne l'avait pas abandonné dans sa détresse.

Cet homme, cet inconnu, ce presque mendiant, ses enfants sont à cette barre 1 Ils revendiquent l'honneur de lui appartenir. Ils affirment et demandent à prouver qu'il était Charles- Louis, duc de Normandie, fils de Louis XVI, le dernier descendant de nos rois légitimes. Ils demandent à votre haute sagesse sa réhabilitation morale et civile.

Pour l'accomplissement de cette œuvre de piété filiale, ils sont assistés par deux généreux défenseurs, deux amis : l'un, M. le comte Gruau de la Barre, dont j'aurai à vous parler plus tard avec plus de détails. Ancien procureur du roi, de Mayenne, il a, depuis quarante ans, sacrifié sa position, sa fortune, sa vie à ce qu'il croit être un impérieux devoir. Et aujourd'hui, sur le bord de la tombe, il fait un dernier effort pour assurer le triomphe des légitimes revendications de ceux qui, à ses yeux, sont les véritables petits-enfants de Louis XVI.

Près de lui se trouve M. Van Buren, orateur éminent, jurisconsulte consommé, le premier dans sa profession au barreau de Rotterdam, et qui, à la suite de circonstances

extraordinaires que je vous raconterai, est devenu, lui aussi, un des défenseurs les plus zélés de cette famille infortunée.

Lui aussi, après avoir acquis une conviction profonde de la justesse des réclamations qui vous sont présentées, a voulu dans cette circonstance solennelle venir aux pieds de la justice de mon pays, témoigner par sa présence de la force de cette opinion que j'exprimerai en son nom.

Il a laissé son cabinet, sa famille, tout. Il a voulu me £siire l'honneur de m'assister à cette barre. Qu*il en reçoive mes remercîments publics; qu'il reçoive aussi les remercîments que le barreau de Paris envoie par ma bouche au barreau de la Hollande, comme un gage de la confraternité qui nous unit, et qui ne connaît ni frontières, ni difi'érences de langage.

Quant à moi, initié à cette affaire depuis trente ans, rattaché à la cause que je défends par le malheur, par son privilège, par son noble attrait ; fier d'en porter la servitude si chère à notre noble profession, je viens avec eux vous dire que quiconque s'est livré à l'étude patiente, impartiale, désintéressée de tous les événements que je vous ferai connaître en analyse, ne peut se soustraire aux convictions inébranlables qui naissent d'un pareil examen.

Suffira-t-elle pour trancher la question immédiatement, et pour solliciter de votre souveraine justice un arrêt qui consacre enfin des droits contre lesquels se sont élevés les iniquités de la politique et les calculs odieux de l'ambition? Je ne vais pas jusqu'à le dire ; mais ce que j'affirme avec une conviction absolue, en âme et conscience, c'est qu'après ce que j'aurai l'honneur de vous exposer, soustraire la cause à un plus ample informé, lui refuser ce qu'on a toujours demandé et ce qu'on n'a jamais voulu accorder, c'est-à-dire le bénéfice de la lumière et le secours d'une enquête, serait un acte que je ne qualifierai pas. J'ai trop de respect pour vous, pour jamais assimiler votre action à celle de la politique sur laquelle je viens de m'exprimer sévèrement.

Mais je repousse cette hypothèse. Non, vous ne nous refuserez pas la possibilité de chercher la vérité. Et il faut que nous ayons en elle une foi bien vive pour que nous ne craignions pas d'invoquer pour sa manifestation les circons*

tanceS) en apparence si défavorables, qui signalent l'entrée en scène du personnage auquel elle doit s'appliquer.

Cet homme dont je vous ai parlé, qui aurait été le fils de Louis XVI, il faut en convenir, devait paraître à ceux qui Toat entendu élever ses prétentions, le plus insensé ou le plus criminel des hommes, et je n'ose même pas m*arréter à ce dernier jugement, tant le premier le domine par une incontestable évidence.

Transportons^nous par la pensée à cette première veillée dans la chambre obscure et nue de la rue Ménilmontant.

Cet homme, pliant sous le poids de toutes les misères humaines, presque étranger à notre idiome, ne sachant à qui s'adresser, vient du fond d'un pays inconnu ; il ne rencontre ici aucune personne avec laquelle il puisse avoir des relations avouées, il ose se dire le fis de Louis XVI ^ et cela au mépris des déclarations de toutes les puissances : bien mieux, au mépris de leurs actes officiels, de leurs succès consacrés par le temps, de leur prise de possession du pouvoir.

Le voici seul I II persévère. C'est un fou ! On ne peut le juger autrement. Car s'il ne Test pas, c'est le dernier, le plus misérable et le plus audacieiuc des mortels.

Prétendre soulever le poids qui l'écrase, croire qu'il y aura des sentiers par lesquels il pourra de son abîme s'élever jusqu'au faîte vers lequel il aspire, ah 1 Messieurs, j'avais raison de le dire \ c'est l'acte d'un fou plutôt que d'un imposteur.

Et cependant, il est bon de placer cette remarque au seuil même des explications que je vais avoir l'honneur de donner à la Cour, jamais on n'a élevé contre lui une semblable objection.

Il la faut donc écarter, non pas seulement parce qu'elle répugne à la nature des choses, mais encore parce qu'elle n'a jamais été émise.

Si ce n'est pas un fou, c'est donc un imposteur ? Oui, on fa dit, on l'a écrit. Et c'est là, Messieurs, la seule raison par laquelle nos adversaires ont repoussé nos prétentions.

j'ai dit nos adversaires ; je me trompe, car d'adversaires sous n'en avons pas. Ici, comme en première instance, il

plu aux défendeurs et à l'Intimé de ne pas se présenter devant la justice.

Est-ce dédain ? je ne le puis croire, Messieurs. On peut mépriser une prétention mal fondée. On ne méprise ni la justice ni V opinion publique y et je me garderai de faire à M. le Comte de Chambord l'injure de le croire capable d'une telle irrévérence ou d'une telle maladresse.

Non ! Ce n'est pas par indifférence qu'il est absent; il sait très-bien à quoi s'en tenir. S'il agit ainsi, ce ne peut être que par intérêt personnel et par calcul. Il est absent parce qu'il ne veut pas être présent. Et il ne veut pas être présent, parce qu'il ne le peut pas. Il estime que des explications directes seraient dangereuses, et qu'il est plus habile de laisser les magistrats prononcer leur arrêt en dehors de lui.

Je sais, Messieurs, que le ministère public veille pour lui, et je sais tout ce qu'on peut attendre de la haute impartialité du Parquet. Mais le magistrat qui le représente à cette audience parlera au nom de la loi et planera au-dessus des intérêts privés : et il ne pourra, quelle que soit l'autorité de sa parole, ni diminuer les regrets ni efïacer les soupçons que fait naître l'absence de l'Intimé, alors qu'il lui était si &cile de les dissiper, s'il avait voulu, par ses explications personnelles.

Je ne veux pas cependant tirer avantage d'un pareil incident; il a plu au Comte de Chambord de ne pas paraître devant la Cour de Paris : affaire à lui ! Je ne prononcerai pas un mot qui le puisse atteindre; je vise plus haut. Je recherche avec vous la vérité : je la demande à des documents placés au-dessus de l'Intimé, et par conséquent peu m'importe qu'il ne soit pas là pour les contrôler.

Je viens ici au nom d'une famille irréprochable et pure, que j'ai le droit de dire digne du sort qu'elle réclame parce qu'elle se montre supérieure à celui que lui Êiit l'adversité, et qui ne peut manquer, quel que soit votre arrêt, de se concilier votre bienveillant intérêt quand elle viwit essayer de venger la mémoire d'un père chéri et vénéré.

Quant à moi, lié à elle par ce qu'il y a de plus respectable et de plus sacré, c'est-à-dire par l'infortune et la persécution.

)e me sens ici, Messieurs, dans cet acte direct de ma chère profession au-dessus des critiques de la malveillance ou de la frivolité, couvert d'ailleurs par une double égide : celle de votre justice et celle de la sympathie qui est due au malheur.

Et pourtant je ne puis me dissimuler combien est effrayante pour ma cause la disproportion qui existe entre l'origine alléguée et la destinée apparente de celui dont je vous montrais tout à l'heure les premiers pas dans la redoutable carrière où il s'engageait en i833.

Toutefois l'étranger que nous avons vu tout à l'heure dans le dénûment et l'abandon, est bientôt reconnu par un certain nombre des anciens serviteurs de Louis XVI, qui n'éprouvent après des expériences multipliées ni doutes, ni incertitudes. Alors se groupent autour de lui des personnes dévouées qui Tencouragent, le soutiennent et le relèvent de la misère, pour lui permettre de marcher dans la voie au bout de laquelle il espère trouver le succès et le triomphe de la vérité.

Il parle haut et net ; il proclame ses prétentions ; il les fait connaître à tous et avant tout aux pouvoirs publics, -au gouvernement. On se tait. Il parle plus haut, il provoque, il défie. On se tait encore. Alors il saisit la justice. Immédiatement le despotisme arbitraire de la police vient l'y arracher, et quarante-huit heures après on le prend lorsque ses bras étaient tendus vers vous, on le jette dans un cachot, et de là, sans autre explication, sur les côtes de l'Angleterre.

Là il trouve un asile qui n'est pas troublé, si ce n'est par des événements que vous connaîtrez. — Puis quelques années après, il passe en Hollande, et en 1845 il y meurt!... Et sur sa tombe, j'en fournirai la preuve lorsque le temps sera venu, avec la tolérance et après l'examen de l'autorité royale, on inscrit ses noms et qualités :

CHARLES-LOUIS, DUC DE NORMANDIE, Fils de Louis XVI et de Marie- Antoinette.

Six ans après, la monarchie de Juillet, qui l'avait expulsé de France, était elle-même chassée; les enfants du proscrit

croient qu'il leur est permis de saisir de nouveau la justice* Ils demandent la rectification de Pacte de décès de leur père ; ils demandent à être reconnus comme appartenant à la bran* che royale de France ; subsidiairement ils demandent à en fournir la preuve. La justice prononce et repousse leurs pré* tentions par un jugement en date du juin i85i, jugement dont nous avons interjeté appel dès le mois de septembre suivant. Pourquoi cet appel a-t-il été porté si tard à Tau^ dience ? C'est là une question de peu d'importance à laquelle je répondrai plus tard. Qu'il me suffise de dire en ce moment qu'aucun acte qui fasse courir la péremption ou la prescription n'est intervenu et n'a été signifié, et que notre droit, sous ce rapport, est intact.

Devant la Cour, nos conclusions sont les mêmes, principales et subsidiaires, qu'en première instance, avec cette différence toutefois, que depuis i85i il s'est produit des faits importants que nous relevons pour les joindre aux premiers, et dont nous vous demandons aussi à faire la preuve.

Au fond, notre demande est la même : elle nous impose l'obligation de parcourir ce long enchaînement d'événements qui ont à la fois étouffé et mis en lumière notre droit. Nous devons vous les raconter en tâchant de n'omettre aucun de ceux qui peuvent vous éclairer.

Nous le devons, Messieurs, d'abord, permettez-moi de le dire, à notre généreux pays dans lequel une cause de cette nature ne peut pas se produire sans exciter une émotion légitime ; il a le droit de connaître tous les feits se rattachant à son histoire, afin de juger avec justice et liberté les hommes pohtiques qui y ont joué un rôle.-

Nous le devons aussi à la cause elle-même, aux malheurs de ceux qui réclament devant vous ; et j'ajoute, parce que c'est l'intime conviction de mon cœur, nous le devons avant tout à votre illustre compagnie qui recherche les motifs de ses arrêts, non dans les inspirations de la politique ou dans l'obéissance aux grands de ce monde, mais dans le critérium de sa conscience qui ne relève que de Dieu seul 1

Dès lors, vous le voyez, Tune des premières n^essités de ma cause est un appel è^ votre patience.

Je vous ai dit tout à l'heure que j'étais initié à cette affaire depuis de longues années, ce qui ne m'a point empêché de m'enfermer depuis quinze jours pour l'étudier encore. Je voudrais pouvoir vous en présenter seulement la substance, afin de ne pas abuser de vos instants : je voudrais être court, je ne le puis, Messieurs; je trahirais ma cause. Jai élagué un grand nombre de documents, mais il en est d'autres qu'il me faut vous soumettre. Se borner simplement à vous les faire connaître par un commentaire rapide, ce serait en détruire la force et l'autorité. Je le répète donc, je fais appel à votre bienveillance, à votre patience. Elle se lie à votre amour pour la justice. Elle est ma force, ma seule autorité, et je suis sûr de ne pas y avoir en vain recours.

Je chercherai du moins^ à défaut de brièveté, à procéder avec ordre et méthode, et je vous guiderai, en éclairant ainsi ma route, à travers le dédale des faits que j'ar à parcourir.

Voici l'ordre que je me propose de suivre :

Au lieu d'aborder immédiatement les problèmes qui peuvent paraître obscurs, je parlerai de ce qui est établi par des pièces doût vous allez juger la valeur, et, suivant par cette route naturelle l'ordre et l'enchaînement des faits, j'aborderai enfin ce qui peut être sujet à controverse. J'essaierai avec vous de démêler la vérité de l'erreur, et, m'emparant de toutes les preuves que m'ofïrent l'histoire, la politique, l'administration, les faits du procès, j'espère vous présenter un faisceau assez saisissant pour que votre conviction soit celle que j'exprimerai tout à l'heure, pour qu'au moins en tout état de cause, nous ne puissions être écartés de ce prétoire sans avoir obtenu l'enquête sollicitée*

Je m'empresse de dire que, dans ce travail, — ai^je besoin de le répéter ? — je n'ai pas une oeuvre politique à accomplir, mais une œuvre exclusivement judiciaire.

Dès les premières paroles que le père des Appelants a prononcées, il a déclaré formellement qu'il n'élevait aucune prétention politique. Il demandait un nom, une famille, un ber^ ceau, une tombe!

C'est donc d'un procès purement civil qu'il s'agit, tel que pourrait le faire le dernier des citoyens.

J'avais besoin de dire ceci^ afin qu'aucune confusion ne pu* régner entre nous.

Vous voyez où je vais. Maintenant laissez-moi dire queest mon point de départ.

Ce point de départ est dans le fait par lequel j*ai commencema plaidoirie. Nous avons à nous demander d'où venait l'étranger qui apparaissait à Paris le 26 mai i833 ; s'il nous es: possible d'obtenir des renseignements certains sur ses antécédents.

Or, en remontant à vingt-trois ans en arrière de Tépoqut à laquelle je laisse l'étranger chez la vieille femme indigent *:■ de la rue Ménilmontant, nous le retrouvons à peu près dan^ ime situation identique, entrant à Berlin, inconnu, avec un passeport qu'un voyageur, qu'il avait rencontré sur sa route, lui avait charitablement prêté pour pénétrer dans cette capitaie; fuyant l'œil de l'autorité, cherchant à s'effacer, avide de repos, de silence et de travail.

Il avait, à cette époque, vingt-cinq ans. Il descendit d'abord dans un hôtel dont le maître, après quelques hésitations, lui procura un permis de séjour. Bientôt il s'établit chez lui, dans une modeste petite chambre qu'il avait louée pour y exercer la profession d'horloger (i). Ceci se passait en i8ic. Il vivait là obscur, dans une retraite conforme à ses goûts, et se croyait ignoré du monde entier.

Le passeport qui lui avait été donné portait les noms de NaundorfF, Charles-Guillaume, né à Weimar, âgé de 43 ans. Il était évident que ce passeport ne s'appliquait ni à son âge, ni à son extérieur, il suffisait de voir le porteur pour en cire convaincu. Cependant la police de Berlin, police active s'il en tût, s'en était contentée, et NaundorfF, puisque Naundorlï il y a, vivait ainsi dans le travail et la retraite, évitant les

(i) A sa sortie du Temple, le Dauphin fut confié à la veuve d'un Suisse de la garde tué dans la iournée du 10 août 1702. Celle dame se reroari 1 avec un de ses compatriotes qui était horloger, et c'est en voyant travailler celui-ci que le Prince, qui avait le génie de la mécanique, prit les premières notions de l'horlogerie qui devaient plus tard lui servi à gagner son pain en arrivant en Prusse.

iences et ne se permettant aucun rapport d'amitié. Unt on le découvrit, on l'appela chez le gouverneur, on iqua des explications, qui ne furent plus sollicitées cette ivec bienveillance. Il se troubla, demanda à parler au Supérieur, et on le conduisit devant le directeur, qui leureusement était Français d'origine. C'était M. Le Coq. le fallut pas longtemps à ce magistrat pour découvrir ^l'était pas en face d'un homme s'appclant NaundorfFet iint répondre aux indications de son passeport, et alors tiger comprit qu'il était en présence d'un homme de ; il lui déclara qu*il était le fils de Louis XVI et de ^"-Antoinette y arraché du Temple par des amis inconnus, lit été confié à d'autres amis qui l'avaient caché de leur

I. Plus tard, poursuivi par la police impériale, il avait de nombreuses années en prison. On l'avait fait ensuite er en Italie et en Angleterre. Puis, arrêté de nouveau, ît été précipité successivement dans les cachots de France et d'Allemagne, s'en était échappé, et enfin, à la suite d'aventures que nous raconterons, il était arrivé à Berlin, après avoir reçu d'un inconnu complaisant un passeport qui constituait pour lui une usurpation de nom , bien excusable dans son malheur.

Chose bizarre l l'employé supérieur de la police ne montra qu'une médiocre surprise à cette déclaration étrange. Il demanda quelques justifications. Le prétendu Naundorfî avait cousu dans ses vêtements quelques pièces qu'il confia à M. Le Coq. L'une d'elles était un autographe précieux du roi Louis XVI; les autres, dont nous parlerons plus tard, étaient de nature à faire croire à la véracité du déclarant.

Mais je l'ai dit, M. Le Coq paraissait à l'avance disposé à accepter cette confidence. Seulement, il dit à l'étranger : « Vous ne pouvez pas rester à Berlin; la police française vous inquiéterait et nous aussi : il faut vous rendre dans une ville voisine, à Spandau, vous vous y ferez recevoir bourgeois. »

Se faire recevoir bourgeois n'était pas chose facile. Naundorfi" en fit l'objection.

« Ne vous en préoccupez pas, répondit M. Le Coq, je me charge de lever toutes les difficultés. »

Or, Messieurs, aux termes d'une ordonnance pru89Îenne du 19 novembre 1808, on ne pouvait être admis bourgeois d'une ville qu'à la condition de certifier ses antécédent» et surtout de fournir son extrait de naissance. C'était là vine pièce indispensable sans laquelle rien n'était possible.

M. Le Coq dit qu'il se chargeait de tout, qu'il enverrait les pièces nécessaires, et Naundorfî partit pour Spandau. -

Il y resta quelques mois, après lesquels, sur l'ordre de M. Le Coq, il présenta sa demande à la bourgeoisie de Spandau pour y être admis.

Voici le texte de la requête, qui porte la date du a 5 novembre 1812 :

« Actum Spandau, ce a 5 novembre 181 a.

« En vertu d'assignation paraît :

« 1® L'horloger Charles-Guillaume Nauendorf en per- « sonne, habitant, et dépose :

« Je suis venu de Berlin ici avec la permission du magis- « trat de cette ville pour my établir comme horloger. Étant « tenu, aux termes de la loi, de me foire conférer le droit de a bourgeoisie, y^ présente à cet effet un certificat du 2 noa vembre c. in originali, du président royal de la police, con- « seiller d'Etat à Berlin, Monsieur Le Coq. Je sollicite donc « en conséquence mon admission comme bourgeois dans a cette ville...

« 2® Le marchand M . Jean-Chrétien-Samuel Beckmann.

« Le même dit : etc., etc.

« Pour copie conforme,

a Berlin, le 26 mai i836.

*t Welff,

« Inspecteur secret de la chancellerie au tninis- « tère de l'intérieur et de la police. »

Suit le certificat de M. Le Coq, que nous avons pu nous procurer depuis.

Vous allez voir quel est son impératif laconisme : « Nous certifions, par le présent acte, que Charles-Guil-

« laume Nauendorf, horloger, pendant son séjour dans cette a ville, s'est comporté en habitant paisible et régulier ; et que a d'ailleurs, il n'existe point ici de renseignements défavo- «t râbles sur son compte.

« Berlin, le 2 novembre 181 2.

€ Ls conseiller d'Etat royal et président de la < police de Berlin^

« Signé : Le Coci. »

Comment donc, Messieurs, l'ordonnance du 19 novembre 1808 pouvait-elle être ainsi interprétée? Comment la municipalité pouvait-elle accepter un semblable certificat comme le remplacement des pièces prescrites par cette ordonnance? A. cela il n'y a qu'une réponse raisonnable, à savoir : que dès les premiers jours, la police a protégé autant qu'elle a persécuté celui pour les enfants duquel je parle : et de cette protection occulte accordée par la police, il faudra bien qu'on m'explique l'origine et la cause, si elle n'est pas dans un secret d'Etat, que M. Le Coq connaissait. Aussi, voyez, il donne un ordre auquel il est impossible de se soustraire, et, sur le vu de cet ordre, les droits de bourgeoisie furent conférés par l'acte suivant en date du 8 décembre 181 2 :

« Le magistrat de la ville royale prussienne de Spandau, « située en la Kurmzvky certifie et reconnaît y par ces présentes, « que l'horloger Charles-Guillaume Nauendorf, après avoir « justifié des qualités requises^ a été admj^ comme bourgeois < de cette ville...

a Délivré, pour lui servir de document authentique, et « scellé du sceau de la ville, à Spandau, le 8 décembre 1812.

€ Le magistrat de la ville,

a Signé : Kattfus. »

En même temps il payait la rétribution nécessaire pour l'acquisition des droits de bourgeoisie, c'est-à-dire la somme de 6 thalers, 18 gros. Le certificat qui porte cette mention porte également celle relative à une autre personne, le, sieur

Beckmann, marchand, qui ne paie, lui, pour sa réception, que i8 gros, parce qu'il est déjà bourgois de Berlin, et qu'il ne s*agit à son égard que d'une translation de droits.

Si j'insiste. Messieurs, sur ce détail, c'est qu'il établit d'une manière irrécusable que NaundorfF acquérait à Spandau le droit de bourgeoisie, sans fournir aucune pièce autre que Tordre de M. Le Coq, qui, au nom de l'autorité supérieure, forçait les portes de la bourgeoisie de Spandau, éludait le texte de l'ordonnance de 1808, et introduisait cet étranger sans antécédents, dont on ne connaissait pas l'origine, parmi les paisibles bourgeois de Spandau.

Plus tard, dans des circonstances que vous connaîtrez, nous avons dû essayer d'arriver à une conviction complète en ce qui concerne ce fait. Nous avons dû faire des recherches à Spandau, et il a été attesté par les magistrats de la ville qu'on n'avait, en effet, produit aucune autre pièce que le certificat de M. Le Coq.

Voici le texte de la déclaration des magistrats de Spandau, recueillie en 1856 par M. le consul prussien à Rotterdam :

« Le Magistrat de Spandau déclare que ni d'après les

a actes qui se trouvent à Spandau, ni d'après les autres actes « judiciaires qu'il a examinés, le sieur Nauendorf n'a remis « d'autres documents à l'occasion de son domicile à Spandau, « qui pourraient donner les éclaircissements désirés, que « l'attestation du conseiller d'Etat, président de la police, « M. Le Coq.

^ Signé : Frédéric Carp.

Voilà, Messieurs, le point de départ de tous les événements certains, je ne m'occupe que de crux-ci pour le moment, nous allons en suivre la filière.

NaundorfF arrivant à Berlin, où il n'est pas connu, où il ne peut rien dire de son origine, où il fait à M. Le Coq la déclaration que j'ai dite, obtient de ce magistrat une protection tellement puissante, quïl est admis bourgeois de Spandau sans autre vérification que celle qui vient de l'autorité officielle.

— ai —

De i8ia à 1822, il vit à Spandau paisiblement, cherchant, comme à Berlin, l'obscurité et le silence. Il puise ses ressources dans son travail d'horloger ; il est d'ailleurs considéré par tous comme un homme d'un naturel doux et paisible. En même temps, cependant, vous le verrez par des documents qui frapperont votre attention, des signes extérieurs font naître des soupçons sur son origine.

Quant à lui, il ne cherche pas à feire des révélations. Loin de là 1 Seulement, il suit d*un œil inquiet les événements de l'Europe, et vous savez de quelle nature étaient à cette époque ces événements.

Lorsqu'en 1 810 et 1812, il venait chercher asile à Berlin et à Spandau, M. Le Coq avait bien raison de lui dire, que, même dans une contrée si lointaine de la France, on avait encore à redouter l'ascendant formidable de cette puissance. La Prusse était à cette époque humiliée et vaincue. Elle craignait notre épée victorieuse... Et l'on sait assez quelle était l'inflexible politique du capitaine qui se croyait le maître du monde, pour comprendre que NaundorfF ait dû, pendant cette période, cacher soigneusement ses prétentions.

Mais, en 1814, l'édifice impérial s'écroule. La branche aînée reparaît. Louis XVIII monte sur le trône. .. et alors, dans cette petite ville de Spandau, l'obscur horloger prend la plume, et, en août 181 5, il écrit la lettre que voici à M"« la duchesse d'Angouléme :

c Spandau, 3 août 181 5.

a Ma bien chère Sœur,

c La journée d'aujourd'hui, jour d'amour et de bonheur • pour le peuple prussien, me rappelle de nouveau ma félii cité perdue. Hélas ! rien ne m'est resté que les souvenirs « amers et tristes de notre fuite à Varennes. C'est en vous K que repose maintenant le peu de confiance que je dois « avoir en tout ce qui porte le nom d'homme. Je sais qu'on « cherche à vous cacher mon existence, mais un temps c viendra où tous les traîtres seront punis. Ah ! je me rappelle le jour où celui qui est encore mon ennemi et mon

c persécuteur vint prendre congé de moi ; c'était un soir, « peu de temps avant notre départ pour Varennes. Je ne puis « préciser la date, mais je me souviens de ce fait comme s'il « venait d'arriver.

« La nuit était déjà avancée^ lorsque notre bonne mère, « accompagnée de M*« de Tourzel, s'approcha de mon lit et « me réveilla en m'embrassant. Je fus aussitôt habillé en « petite fille par M"*« de Tourzel, dans la chambre de ma « mère. Hélas ! cette excellente mère, pourquoi ne peut-elle « plus témoigner en ma faveur ? Mais vous, ma chère sœur, « et M"« de Tourzel, si elle existe encore, avec lesquelles « j'ai quitté les Tuileries, n'êtes-vous pas toutes deux des « témoins irrécusables de mon existence? Hélas! peut- « être ma sœur , abusée , doute-t-elle encore. Elle doit « savoir, au reste, que personne autre que moi ne peut lui « dire ce qui se passa durant cette nuit ; quels pieds foulè- «f rent les miens, lorsque j'étais caché et accroupi dans le c fond de la voiture. Rappelez-vous la défense de ma bonne « mère, lorsqu'elle m'ordonna un silence absolu, quelque a chose qui m'arrivât.

« Mais aujourd'hui , une douleur bien plus grande me « tourmente, car- je cherche la sœur que j'ai perdue pour « savoir d'elle si elle veut enfin mettre un terme à la situait tion pénible que mon déguisement me faisait considérer à « cette époque comme une comédie. Ah ! je le sens, cette « cruelle incertitude ne finira peut-être jamais, puisque « l'homme qui me porta dans ses bras, en changeant de voi- « ture dans le cours de ce voyage, n'existe plus. Cela se « passait dans un des faubourgs de Paris. Je ne veux pas « m'épuiseï* en regrets et en plaintes inutiles; je préfère « transmettre à ma sœur chérie le récit d'un de mes fidèles « amis ; il sera peut-être pour elle un éclaircissement utile.

« Pendant ce triste voyage, un nommé Valéry {Valory) « doit nous avoir accompagnés comme courrier. Le misé- «f rable doit avoir averti, peu de temps avant notre arrivée à « Varennes, les traîtres qui nous y ont arrêtés. C'est ainsi « qu'il aurait tout préparé pour notre arrestation, par ordre « de Lafayette et du consentement de notre oncle. Ce Valéry

« existe-t-il encore ? Dans ce cas, il vous serait &cile d'avoir « enfin la preuve de rambition criminelle de celui qui me « poursuivit sans cesse.

« Je n*ose vous communiquer, par écrit, d'autres détails « concernant cet événement, ne sachant si cette lettre arri* « vera ou non jusque dans vos mains...

« Votre malheureux frère,

« Charles*Loui8, duc de Normandie. »

A partir de cette époque, que je prends comme le point de départ des communications que NaundorfF essaie d'établir entre lui et la famille royale, il ne cesse, avec une persistance qu'attestent les documents de mon dossier, de renouveler ses revendications et ses plaintes.

En x8i6, en 1817, en 181 8, il écrit plusieurs lettres, soit à la duchesse d'Angoulême, soit au duc de Berry. Ces lettres sont là. Elles contiennent l'expression de ses plaintes. Elles demandent à la duchesse d'Angoulême une entrevue, qui justifiera les prétentions énoncés.

J'avais l'intention de mettre en entier ces lettres sous vos yeux; mais j'abuserais de votre patience.

Je me contenterai donc de les mentionner, d'en établir le caractère, de constater qu'elles sont toutes restées sans réponse; mais que la situation du Prince n'a pas changé... Et ne croyez pas que cette observation ait uniquement pour but de vous indiquer le dédain, au moins apparent, avec lequel la fiamille royale recevait de semblables communications. Non, il est clair, à mes yeux, que le dédain pouvait avoir ses dangers. Ce n'est pas le dédain qui a inspiré cette conduite : il était facile, non pas seulement de faire répondre à celui qui fatiguait la famille royale de ses obsessions qu'il était un imposteur et qu'on le savait, mais de demander l'intervention de la police prussienne, qui n'eût pas été refusée.

Ainsi, durant ces trois années, NaundorfF, vivant à Sparidau, poursuit son but avec la même insistance, et écrit à toutes les personnes qu'il peut croire capables de faire des révélations en sa faveur, sans que jamais on ait essayé d'entraver ses

actes, sans que jamais non plus on ait répondu à ses revendications. '

En 1817, une circonstance s'offrit à lui qui lui parut Àvorable pour faire parvenir aux pieds du roi ce qu'il considérait comme ses légitimes réclamations.

Ayant rencontré à Spandau un officier français (un des débris de l'armée de Russie), du nom de Marassin, qui rentrait en France, il lui confia sa situation, lui donna quelques pièces pour rétablir, et le chargea de voir le roi.

L'officier, reconnaissant des soins qu'il avait reçus de lui, promit de faire à Paris les démarches nécessaires. Il partit, et depuis sa trace a été perdue, sans qu'il ait jamais été possible de savoir ce qu'il était devenu.

Dès cette époque commence principalement l'apparition des faux dauphins. C'est-à-dire que sur la scène du monde se produisent des personnages mystérieux, grotesques, posant pour la galerie surtout (car ils ne peuvent avoir aucune prétention de tromper la justice), et venant bientôt échouer successivement devant ses sévères investigations, et recevoir le châtiment de leur crime ou de leur complaisance.

Je laisse à choisir entre ces deux alternatives, car il ne m'est pas démontré que ces personnages aient été sérieux.

Et quand tout à l'heure vous verrez que l'un d'eux, celui qui a le premier acquis cette triste célébrité, Mathurin Bruneau, a été deux personnes; que la première, arrêtée à Paris, avait une apparence assez distinguée, un air d'ancien officier; mais que, dans le trajet de Paris à Rouen, cette personne a été changée, et qu'une autre, d'allures bien différentes, a comparu devant les juges de Rouen, vous me permettrez de ne pas hésiter dans le choix de l'alternative.

Quant à Naundorff, il n'entendit jamais parler de l'officier Marassin, et ne put recevoir aucune indication ultérieure.

Cependant, en 1818, fatigué de la vie isolée qu'il menait à Spandau, il voulut se marier. Il avait rencontré une jeune fille charmante à tous égards, appartenant à une famille de négociants très-estimés, et n'ayant plus que sa mère. Avant de s'unir à cette jeune fille, il écrivit au duc de Berry et à M"»« la duchesse d'Angoulême.

Voici les deux lettres. L'une du i8, l'autre du a 5 septembre 1818 :

tf Monrieur,

« Tout ce que j'ai fait Jusqu'ici pour me réunir à ma « sœur a été sans succès. Mon existence et mon identité ne « peuvent pas vous être inconnues. C'est pourquoi je m'a- « dresse à fous pour vous demander une justice qui ne sau- « rait m'être refusée, et obtenir enfin du roi que j'en sois « écouté. Je n'ai pas l'intention de le troubler dans sa pos- « session illégitime des droits qui m'appartiennent du chef «r de mon père; mais je demande que l'infortuné fils de « Louis XVI ne reste pas au milieu de ses semblables sans « père et sans nom.

« Je suis résolu d'unir ma destinée à celle d'une humble « bourgeoise. J'ai cru devoir vous faire cette communication, ff et s'il reste encore à un Bourbon de France un sentiment « d*honneur, j'espère que vous ne laisserez pas cette lettre « sans réponse. S'il vous restait un doute sur mon identité, « adressez-vous à la sœur de Vinfdme Robespierre (qui fut « pensionnée par Louis XVIII), personne mieux qu'elle ne « pourra vous éclairer. Mais dans Iç cas où je devrais vous « compter au nombre de mes ennemis, et où vous pariage- « riez leur projet d'effacer mon origine, je laisse à Dieu le « soin de vous juger, et rappelez-vous que la malédiction « céleste atteindra jusqu'à vos enfants.

« Louis-CiiAaLSS, »

€ 5pandau, septembre 1818, • Madame,

«f II n'y a que moi qui peut sentir combien il est dou- « loureux de m'imposer à vous comme votre frère par les « tristes récits des événements de notre enfance, Cependant, « Madame, comme vous m'avez refusé jusqu'ici toute réponse « à mes lettres, excusez-moi si je vous rappellç des choses « d'une époq[ue où je vous fus cher, et qui ne vous çauseroiit

« pas des souvenirs agréables. Ces choses vous prouveront « indubitablement que je suis réellement votre frère. J*avais « r intention de ne vous communiquer que de vive- voix ces « particularités minutieuses qui ne peuvent être connues que « de vous. Mais comme j'insère cette lettre dans celle que « j'adresse au duc de Berry, j'espère d'autant mieux vous « convaincre ainsi de mon identité, dans le cas où vous en « douteriez encore après toutes les démarches que j'ai faites « pour me réunir à vous.

« Madame, je ne reviens pas sur les premiers jours de « mon enfance, au sujet desquels je vous ai déjà souvent écrit, « mais je vous rappelle la nuit où vous me tîntes par la mairiy « avec qM^^ la marquise de Toun^el^ et où nous quittâmes « en secret et dans le silence les Tuileries, Vous vous sou- « viendrez, Madame, que je n'ai rien su d'avance de cette « fuite; c'est pourquoi je n'ai jamais pu oublier qu'on me « mit au lit, ce soir-là, comme de coutume, que je m'en- « dormis, et qu'à une heure insolite je fus réveillé pour ce « voyage par notre mère à jamais mémorable. Vous vous « rappellerez que ce fut M"»« de Tourzel et notre mère qui « m'habillèrent. Si cette circonstance n'était pas une preuve « suffisante pour vous, Madame, rappelez-vous alors la « défense que M°« de Tourzel et notre mère me firent avant « de quitter les Tuileries. Cette défense était que nous ne « devions parler à personne, et que moi, surtout, je ne devais « pas faire le moindre bruit,

a Ce fut donc silencieusement, Madame, que nous arri- « vâmes dans un endroit dont j'ai oublié le nom; et je me « souviens très-bien encore que ce fut dans l'obscurité que « nous dûmes attendre l'arrivée de notre père, de notre mère a et de notre tante. Je sais aussi, en outre, que notre père « s'excusait auprès de M"® de Tourzel de sa longue absence, « en disant qu^il s'était égaré.

« Madame, ce fait seul doit vous convaincre que je ne suis « pas du nombre de ceux par lesquels on cherche à vous « tromper et à vous éloigner de moi, s'il était possible que « vous pussiez encore le moins du monde douter de moi, « alors permettez-moi de vous rappeler le jour malheureux où

c Ton nous conduisit, pour la première fois, dans ce grand « édifice, où vous, moi, notre père, notre mère et notre « tante, avec M"« la princesse de Lamballe et M"« de Tour- « zel, nous fûmes vers le soir enfermés dans la loge grillée « où, épuisé de fatigues, je m'endormis sur les genoux de ma c mère et ne me réveillai, je crois, que le lendemain, lors- € qu'on nous mena dans les tristes prisons.

« Mais si cela ne suffisait pas pour vous prouver que je c suis votre véritable frère, je vais vous rappeler les témoins c qui nous ont accompagnés jusqu'à cet édifice, et dont je « n'oublierai jamais les noms ; c'étaient le prince de Poix, et € le vicomte de Saint-Priest, et M. de Jarjaye. J'ai encore c moins oublié le jour où nous fûmes menés au Temple, et c je sais fort bien comment notre bon père, ma mère, ma € tante. M»* la princesse de Lamballe, M"« de Tourzel, avec « M"* Pauline, nous fûmes tous mis dans la même voiture «f pour être conduits à notre nouvelle prison. Vous, Madame, € vous vous souviendrez que j'ai fait le trajet jusque là sur « les genoux de ma bonne mèrCy à cause du manque de place. « Vous vous souviendrez aussi de M"« Bazire et de Messieurs « Chamilly et Hue, qui nous suivirent jusque dans la petite « tour. Je vous ai déjà parlé, dans mes lettres précédentes, « de notre fidèle Cléry, qui nous rejoignit plus tard, et de « bien des choses que vouspouve^ seule savoir.

« Vous vous souviendrez peut-être. Madame, de Vobjet que « M"»» la duchesse du Sérent fit parvenir à notre tante, lors- « que nous nous trouvâmes dans la grande tour, et qu'elle « cacha dans le chapeau qu'elle gardait dans sa chambre. «r Mais si tous ces souvenirs, Madame, ne suffisaient pas c pour vous convaincre de mon existence, il n'y a que votre « véritable frère qui puisse vous faire la description suivante, c c'est-à-dire, celle des appartements de la grande tour, où, « en entrant dans la chambre de notre bonne mère, son lit « se trouvait placé contre la cloison de bois, à gauche : mais « en entrant dans la chambre de notre tante, c'était le con- « traire. Son lit était à la droite contre la même cloison. La c fenêtre de la chambre de notre tante était en face de la « porte d'entrée, et donnait sur le jardin du Temple, Je me

« «ouviçns mèm9 trèft»çlairQmcnt que, pour nPHIi r^ndr^ dç « la chambra d© notre mère d^OP celle df nçtrç tant§, BQU| 9 devions p^sqr p(ir Thabitaiioa de Ti^oQ, que youjs connai%- « scz bien. Je n'ai jamais pu oublier npn plus Yim de foliç « dans lequel ^e trouvait la femme de ce méchant homme. ^ Je vQUfi di» çe(;i pour ma justification, Puissent mes perses « cuteurs ne jamaifi 4prouv9r un SQrt semblable ^u mien, car « je leur pardonne*

« Louis-Charles, duc de Normandie. « Spandau, a5 septembre i8^5. p

Je met? cei pièce» wu» vps yeu^c, m'^b^tenant de tput gon»menteire. Je n'en tire, qpant à présent, aucune conclusion, me borniut à mentionner qu'il n'a pa? été plus répondu ^ ces deu3i lettres qu'eus précédentes. Cependant, je le répète, le sort de Naundorff n'a pas changé ? aucune persécution n'a été dirigée eontre lui, Nul effort n> été tenté ppuf mettre un termes auiç manoeuvrei de ce prétendu imposteur, qui £itigue ainsi de see obsessions et Madame la daupbine et le duc de Berry.

Le Prinee avait aeeompli son devoir j auQun obstacle ne Perapêûhait de mettre son projet ^ exécution et, le 19 no^ vembre 1818, ij épeusait M^' Frédériqne çinert.

Ici se présenta la x^êma difficulté qu'il avait rencontrée pour se fiire recevoir bourgeois de ÇpandaUi Jl ne pouvait contracter mariage sans produire un acte de naissance : il n'en avait pas. Il ne s'agissait plus, dans cette occasion, 4'une ordonnance de police plus ou moins favprgble, mai§ des principes régulier? du droit commun, imposant à (shaque cir toyen le devoir de justification que ne pouvait fournir ce bour:geois de Spandau.

En i836, lorsque se sont élevées des discussion» ardentea sur la personnalité de Naundorff, on a essayé, d'apFôs des notes de police reconnues mensongàres, d'introduire dans le débat un acte de mariage qui aurait constaté que Naundorff s'était présenté comme le fils de Guillaume Naundorff, né ^ Weimi^r, D'après ledit acte, Naundorff aurait déelaré qu'il

- ag -

était vcijf d'unç première femme, « tandis, aioutaUm î^s DQtes de police, qu'il vivait avec uoe oonaubinç. n On ajoutait encore d*ai|tre§ mensonges... ConsUton« qua l'attrait de l'acte en question ne portait aucune signature at manquait de tout caractère d'authenticité. Il est donc évident qu'il était apocryphe, J'ai d'autant plufi le droit de le dire que je tiens à la main un certificat éman^ du consul de Prus»e )l Rotterdam, lequel certificat constate que le mariage du 19 no^ vembre 1818 a été célébré sur un ordre supérieur, et que Naundorfi* n'a produit* en fait de pièces, que S9n pai9a«port.

Or, comment expliquer cette violation de la loU Pourquoi cette intervention de l'autorité prussienne dans leg affaires privées de Naundorff? Pourquoi le prendre constamment par la main pour lui iaire franchir ces défilés obscurs que lui crée l'incertitude imposée de sa personnalité?

Ce sont là des questions qui, je le dis sans témérité, resteront sans réponse. On a beaucoup insulté Naundorff, et je comprends qu'on le puisse au milieu de3 mystères qui l'environnent. La malveillance, l'inimitié, Terreur, tout est possible ; je m*en indigne peu. Je recherche des explications raisonnables, et je demande au ministère public, puisqu'il tient ici la place de T Intimé, je lui demande de me révéler la cause du singulier privilège dont jouit cet homme, à qui la police prussienne sert de tuteur officiel ordonnant à Pauto* rite compétente de célébrer son mariage sur la présentation d'un passeport qu'elle m% bien être un passeport sup* posé*

Ce n'est pas 1^ Tbistoire de tout le monde, et dans la si* tuation de Naundorff, s'il est Naundorff, il y a quelque chose de mystérieux et de secret, Si ee secret n'est pas un secret d'État, la police de Prusse a des procédés vraiment ineom*préhensibles l

Le 3ï aoôl 18 19, un enfant naît à Naundorff. C'est M"* Amélie, qui m'assiste à cette barre.

A ce moment eneore, Naundorff prend la plume, écrit è la duchesse d'Angoulême pour lui faire connaître la naissance 4^ sa ftllô, e| lui diu « Je l'ai appelée Amélie parce <|ue ç'es|

-: Sole nom qu'on vous avait donné pour le voyage de Varennes; vous reconnaîtrez là mon cœur. » Personne ne savait, Messieurs, qu'on avait appelé ainsi la duchesse d'Angoulême. Mais je passe, car ce sont là, comme vous le verrez, des choses secondaires.

Or, ce ne sont pas des souvenirs que je cherche dans ces lettres. Je les apporte matériellement. Elles ont été écrites, on n'a pas voulu y répondre, et nous retrouvons toujours, dans le cours de cet exposé, la , même volonté systématique et le même calcul.

Je continue. Fatigué de sa situation, NaundorfF veut en sortir. A la date du 27 mars 1820, il écrit au ministre de Hardenberg, ministre de l'intérieur en Prusse.

a Spandau, le 27 mars 1820.

« Monsieur,

« Vous aurez eu la conviction, d'après les papiers que vous « m'avez fait demander, en 181 1, par le président de police, « M. Le Coq, au nom de votre souverain, que j'ai accompli a ma trente-cinquième année. Vous me connaissez et vous « n'ignorez pas le nom sous lequel je vis ici. Je suis mainte- « nant père de famille, et j'ai par conséquent l'obligation « sacrée de donner à mes enftnts au moins mon nom véri- « table. Le silence que vous avez gardé jusqu'à ce jour me « fait présumer que vous êtes aussi au nombre de mes ennea mis politiques. Je ne vous demande point la justice en vous « priant; non! mais je vous somme de me rendre les papiers « que vous m'avez pris. Je n'ai nullement l'intention de vou- « loir troubler la tranquillité de ma patrie. Cependant, à « cause de mes enfants, je ne puis plus garder le nom que « votre politique m'a imposé. Si vous ne pouvez rien faire « pour moi sans le consentement de votre souverain, ou si « vous ne voulez pas faire droit à ma juste demande, je vous « prie de me faire délivrer un passeport pour Paris, sous « mon nom légitime,

« Dans le cas où vous laisseriez encore cette lettre .sans

« réponse, je trouverai moyen d'aborder le roi, car la vérité « n'a personne à craindre.

« Charles-Louis, duc de Normandie. »

Eh bien! Messieurs, que voulez-vous? c'est peut-être une exagération de logique de ma part ; mais mon étonnement est grand.

Comment, dans un pays comme la Prusse, une semblable lettre peut-elle être écrite à un ministre, sans que celui-ci y réponde par un ordre d'emprisonnement contre le grossier personnage qui la lui aurait envoyée ?

Est-ce que, en Prusse, les ménagements pour les imposteurs y sont à Tordre du jour? Est-ce que cette sommation pressante, adressée à un homme comme le prince de Hardenberg n'appellera pas un châtiment sur son téméraire auteur?

J'avoue que je ne le comprendrais pas ; et si tout à l'heure le silence de la famille royale me paraissait extraordinaire, celui du ministre me semblerait inadmissible s'il n'avait sa raison d*être.

Or, cette raison je vous l'ai dite assez pour ne pas vous la répéter.

Naundorff était en réalité le pensionnaire de la Prusse. C'était la Prusse qui lui avait» fait son sort^ elle lui avait imposé son passeport et son nom ; c'était elle qui l'avait introduit et le maintenait à Spandau, et cependant sa position devenait difficile.

Quelque chose avait transpiré.... et les inquiétudes qui commençaient à l'assaillir le déterminèrent à quitter Spandau....

Il était très-lié avec une honorable famille, celle d'un professeur du nom de Preiss. Un jour, après avoir quitté Spandau pour Brandebourg, il y revint et passa la nuit chez ses amis. Le lendemain, la servante de M'"^ Preiss entra de bonne heure dans la chambre de l'hôte qui venait de sortir; elle vit sur son lit un médaillon que M. Preiss reconnut. C'était le ^portrait de Louis XVI !

On le contemplait avec étonnement, lorsquç, revenu précipitamment sur ses pas, comme un homme qui a oublié quelque chose de précieux, Naundorfï sunint, Tanxiété peinte sur le visage. Il vit son ami Prçis^ çt le médaillon, et alors, fondant en larmes, vaincu par une émotion irrésistible, il s'écria : « Aussi vrai qu'il y a un Dieu, cet homme est mon père! Mais n'en dites jamais rieri^ ce ^eçret vous perdrait avec moi!

Je certifie le fait, cgr ij est attesté par un grand personnage hollandais, qui a eu l'occasion de causer avec M"* Preiss biea des années après ; cette dame le lui a raconté avec les détails les plus circonstanciés.

Après cette aventure, et malgré Iç secret juré par M. Preiss, Naundorff ne fut plus tranquille, sachant un autrç que lui dépositaire d'un secret si grave? Une parole imprudente pouvait le découvrir.

Brandebourg est à quarante-quatre kilomètres de Berlin, C'est une ville plus importante que Spandau; il espérait y trouver la sécurité et. la paix qu'il recherchait.

Mais il fallait, bien entendu, qu'à Brandebourg comme i Spandau, il fût reçu bourgeois. Alors se présenta Ja même difficulté qu'en 1812; en 182?, comme en 1812, voici comment sa demande fut accueillie :

tf Sur la requête présentée par rborloger Nauendorff à « Spandau d« 19-33 février dernier,

fi Faisons savoir :

« Qu'il n'existe aucun empêchement à ce que sa demande « d'être admis au nombre des bourgeois de pçtte ville et de d jouir des privilèges y attachés, appuyée d'un certificat de a bonnes moeurs et de bonne conduite, soit accueillie, mais (^ qu'il lui reste encore à verser la somme de huit ri^cdales « pour avance de frais dç bourgçpisiç.

« Brandebourg, le i6 février 1822, 9

En effet, il paya huit riçdales, produisit le certificat de bourgeois de Spandau et prêta le serment exigé. Voici le procès-verbal constatant l'accomplissement de ces formalités, et le consacrant bourgeois de Brandebourg.

Il e$p4rait enfin jpuîf d'un pçu 4» trMquUlité, mais il s*aperçut biçn vite que son incognito était plus apparent que réel, çt qu'il était en buttç aux défiances ; autour de lui , quelque chose l'gvertissait d'un dang§r prochain. Bientôt aux soupçons succédèrent l§s gfdomnies et les persécutions.

Le nialheuFeu^ ne pouvait cependant prévoir la terrible catastrophe qui le menaçait.

Il habitait à Prandebourg une petite maison contiguâ au théâtre, cç dernier édifice devint la proie des flammes. La demeure de l'horloger fut abîmée et pillée à cette occasion ; néanmoins on n'hésita pas à le dénoncer comme coupable du crime d'incendie volontaire, mais le peu de fondement de cette accusation fut reconnu, et il n'y fut pas donné suite.

Il n'avait évité c§ péril que pour tomber dans un plus grand ; car, quelques temps après, on vint l'arrêter un matin comme coupable .du crime de fabrication de fausse- monnaie. Il resta en prison pendant plus d'un an et ce fut alors que le jug§ d'instruction de Brandebourg voulut éelaireir le secret d§ se§ antécédents/ Il n'avait pas de papiers. Il n'avait que Iç passeport qui k disait fils de Guillaume Naundorff. Il avait été admis bourgeois de Spandau et de Brandebourg sans actç de nais$^nce; on ne savait pas quel était son origine; pn Iç pressait de la révéler, il ne le pouvait.

Il y avait donc entre l'accusé et le juge une lutte que vous voyez d*ici, le juge lui communiquait des renseignements parvenus de Weimar, qui prouvaient la fausseté des énonciations de son passeport :

H II r4mll0 dUm éerit du conseil de la ville de Weimar^ du € 17 décembre ïSî4, êdre$9é an magistrat de la résidence de « BrandebQurgy qu après me recherche mimttieuae dans les » registres d'églises du pays, le- nom de Naundorff n'a pu « être trouvé^ et que les plus anciennes familles ne se sou^ « viennent pas qM*il ait jamais existé à Weimar quelqu'un du « nom d« Naunciorff..,ll »

Ainsi tout réchafaudage sur lequel reposait Tédifîce construit par la main de la police prussienne s'écroulait, et sous le poid^ d0 sa ruine accablait le malheureux accusé.

Voua YQU8 rapjpelea» Messieurs^ cet extrait d'acte de ma-

riage dont j'ai parlé et où il était question d*une filiation qui aurait rattaché Charles- Guillaume NaundorfiT à Guillaume Naundorff, propriétaire à Weimar? Nous avons maintenant la preuve que cette allégation était fausse et qu'il n'y avait jamais eu de Naundorft'à Weimar. Par conséquent Taccusé était sans origine et sans antécédents. Et comment pouvait-il en être autrement, quand toutes les autorités prussiennes avaient reconnu qu'il était impossible de les déterminer?

Voici, en effet, comment le ministre de Tintérieur, M. de Rochow, s'en expliquait dans une dépêche officielle, envoyée par lui, plus tard, le i3 juillet i836, au gouvernement français :

a Où ledit Naundorff, avant son arrivée à Berlin, a-Uil « résidé? D'où est-il venu? QjÀels étaient ses papiers consta- « tant la famille à laquelle il appartient? Il a été impossible € de se procurer des renseignements à cet égard. Aussi les a journaux du bureau des étrangers ne contiennent aucune a notice sur lui. Cependant le propriétaire chef[ lequel il a « résidé j le tonnelier Stettin, SchUts^enstrasse^ n® 52, semble a pouvoir se souvenir que Naundorff avait d*abord logé dans « un hôtel. »

Ainsi, vous le voyez, avant 1810, rien I Naundorff arrive * Berlin en 18 10 sous un faux nom. Cela est incontestable. Avec un passeport d'emprunt qui ne s'applique ni à sa personne ni à son âge; qu'était-il avant? Nul ne le sait. Le juge le presse... Et alors, vaincu par la douleur, comprenant la gravité de sa situation, il s'écrie :

« Je suis prince natif et malheureux sans le mériter; mais ee n'est pas à moi de vous découvrir ce mystère. Si la justice veut en pénétrer les profondeurs, qu'elle s'adresse à Sa Majesté le roi de Prusse, qui a été instruit de ma haute position sociale par le prince de Hardenberg. »

Vous comprenez. Messieurs , quelle dût être la stupéÊiction et l'incrédulité de l'honorable magistrat auquel pareiUtréponse était faite.

C'était un personnage d'origine royale qui se présentait devant lui. S'il ne faisait pas connaître ses antécédents, c'est qu'il avait intérêt à les cacher, et quand il soulevait le voile

de ce mystère c'était pour laisser entrevoir une origine royale, un blason consacré par la plus haute gloire et la plus grande des infortunes! Allons donc, cène pouvait être qu'un imposteur, et c'est en effet comme tel qu'il fut condamné à trois ans de détention dans une forteresse et non pour fabrication de fausse-monnaie, qui n'était que le motif apparent.

La preuve de ce que j'avance, on a pu l'avoir, car le dossier de cette affaire est passé sous les yeux du conseil de l'infortuné père des Appelants, et voici ce qu'il a lu dans les motifs de la condamnation :

« Attendu que, bien que les indices qui s'élèvent contre Vac^ « cusé Charles-Guillaume Naundorff ne soient pas suffisants « pour le condamner, une condamnation devient nécessaire a dans ce cas, parce qu'il s^est conduit pendant le cours du a procès comme un menteur impudent, se disant prince natif, « et laissant supposer qu'il appartient à l'auguste famille des « Bourbons. »

Mais hélas I quels que soient ces motifs, le voilà frappé, noté d'infamie. Il n'aura plus pour asile que la forteresse, d'autres compagnons que des malfaiteurs.

Eh bien 1 ici encore, une surprise nous est réservée : cet homme tombé si bas... accablé par la justice du pays qui lui donne l'hospitalié, il va conquérir les sympathies et enchaîner les convictions de son gardien.

Le chef de l'administration de la forteresse était un gouverneur issu d'une an'^ienne noblesse, portant un nom trèsrespecté, M. le baron de SeckendorfT. Ce haut fonctionnaire fait de son prisonnier son ami, et quand celui-ci lui demande plus tard d'attester le jugement qu'il a porté sur sa conduite et sa personne, voici le certificat qui lui est envoyé :

tt Je, soussigné, atteste et certifie à tous ceux qu il appara tiendra que, pendant la durée de mes fonctions d'inspec- « teur général de la maison de correction sise à Altstad « Brandebourg, j'ai fait la connaissance d'un détenu nommé « Naundorfï, ci-devant horloger à Brandebourg, lequel, je « puis l'assurer, en mon âme et conscience, se distinguait « par une très-bonne conduite ;...

« Que pour ma pari je me suis convaincu ^ après les épreuves « et les observations les plus minutieuses, que le nommé u Naundorff est un homme très-honorable, moral j dans tout « le sens du mot^ un honnête homme.

« Crossçn, le 23 avril i836.

« Signé I Baron »» Seckendorfp. »

Ce certificat est bien extraordinaire I Qu'un prévenu se soit bien conduit, que sa bonne conduite lui ait valu une attestation dç son gardien ? bien ! mais que ce dernier aille jusqu'à dire que ce condamné est le modèlç des honnêtes gens, qu'il est d une moralité et d'une honorabilité irréprochables, c'est là un fait digne de fixer votre attention, d'autant plus qu'après avoir mieux étudié sa situation, et avoir suivi attentivement tous les incidents qui se sont produits, le baron de Seckendorffest devenu l'un des partisans les plus convaincus de la légitimité des réclamations du condamné.

Il le lui a écrit dans une nombreuse correspondance que je ne veux pas faire passer sous vos yeux, sauf un fragment de lettre écrite en i836.

Il lui disait ;

« ... J'espère que vous comprendrez le motif qui m'çm- « pêche d'accorder actuellement ^ ma plume la liberté de « XX2LCQT votre rang et vos titres; bientôt, j'espère, on recon- « naîtra leur légitimité; mon cœur alors en sera rempli de « joie...

« Pendant que les bruits les plus inquiétants se répan- « daient à Paris sur votre situation,... je chargeai mon fils, « qui était alors secrétaire de poste, et séjournait souvent « des semaines entières à l'ambassade de Prusse, à Paris, de • tâcher d'employer tous les moyens possibles pour vous « entretenir de vive voix, et vous offrir ses services ainsi que c< les miens...

« Mon fils s'adressa alors à V ambassadeur de Prusse lui--. « même; celui-ci lui montra un long écrit de vous et ajouta « qu*il n'y pouvait rien fairCy et qu'il n'avait plus entendu « parler de vous. Mon fils Jïtt jplus tard averti ^u'on ne poi:-

« vait vous appliquer aucune peine à cause de vos droits posi- « tifs,., »

Dans cette lettre, Messieurs, se rencontre un épisode tellement curieux, que je demande la permission de vous en entretenir.

Cette affaire du duc de Normandie, connue en Allemagne comme en France, et même davantage, était le sujet de conversations officielles, si bien que le baron de Seckendorff, se trouvant à dîner chez un ministre prussien, placé en face de l'ambassadeur de France et du regretté prince d'Orléans, fils de Louis-Philippe, fut amené à en parler, et voici en quels termes il cite cet épisode dans la lettre du 27 mai i836 :

a Je cherchai à profiter de l'occasion du passage des ducs « d'Orléans et de Nemours, ainsi que de leur suite, pour « sonder ce qu'on pensait de vous à la cour de Louis-Pni- « lippe et quelles dispositions on avait contre vous, pensant « que cela pourrait avoir quelque intérêt pour vous. Dans ce % but, je me fis présenter et je fus invité à table et placé a vis-à-vis de l'ambassadeur français, M. Bresson, et à côté « de l'adjudant du duc d'Orléans. Je dirigeai la conversation « sur les beaux environs de Crossen, et sur ce que le lieu « était devenu célèbre par le séjour d'un Dauphin retrouré « qui y séjourna pendant plusieurs années^ et duquel on a « souvent fait mention à la Chambre des Députés. L'affaire « paraissait toute étrange et sans intérêt à monsieur l'adju- « dant; mais l'ambassadeur de France répondit : C'est a M. Naundorff, je sais fort bien qu'il a vécu ici comme « horloger ; ensuite il s'informa sur l'avocat, et à la distance « où j'étais, je ne pouvais entendre clairement; pensant qu'il « s'informait sur Pezold, je lui dis que celui-ci était mort. « Quoi I s'écria-t-il, il est mort ? Je sais pourtant qu'il était « ici avec M"« de Survillé, il y a peu de temps. Après avoir « éclairci ce malentendu, l'ambassadeur continua : Naundorff « a été transtéré de Berlin à Spandau à cause de fabrication « de fausse monnaie. Je cherchai à prouver que Naundorff « avait été établi à Spandau pendant plusieurs années, et « qu'il y avait toujours passé pour un homme probe ; mais

« de là qu'il fut transféré en prison par pur soupçon» où

« j'appris à le connaître avec avantage. Quelque temps après^ <« il fut gracié par le roi. L'ambassadeur dit alors d'un ton tf railleur à l'adjudant : Ahl c'est le roi de France. Je « répondis alors que ce n'était nullement son but, qu'il se « contenterait volontiers de la reconnaissance de son titre et « de son rang, ainsi que de la fortune qui lui revenait. La « conversation s'arrêta là, et je ne pus trouver aucun moyen a de parler davantage sur cette matière sans lùe rendre « suspect. Le duc d'Orléans, qui n'était séparé de l'ambassa- « deur que par un couvert, a dû entendre la conversation, vu « que je parlai à dessein à voix haute ; mais je doute qu'il y « portât la moindre attention, sa conversation avec le major < Démarche, sur la landwehr, paraissait trop l'occuper. »

Je ne cite ce £aiit qu'afin de bien établir ^opinion dans laquelle les relations du prisonnier et du baron de SeckendorfF ont laissé ce dernier ; la conviction de cet honnête homme, basée sur des motifs que je n'ai pas besoin d'énumérer ; et enfin, la publicité des faits, qui était tel?e qu'on s'en entretenait à la table d'un ministre d*Etat, en présence d'un ambassadeur et d'un prince du sang, de l'héritier présomptif du trône.

Telle était donc la situation dans laquelle se trouvait NaundorfTà la suite de la condamnation qui l'avait frappé.

Envoyé dans une forteresse, il gagne la confiance, l'estime, la sympathie de celui qui était chargé de veiller à sa garde. Et cet homme, ce gouverneur, devient son ami dévoué, son partisan convaincu.

C'est dans ces conditions. Messieurs, qu'après avoir subi sa peine, il fut, par suite d'une décision de l'autorité supérieure, envoyé dans le fond de la Silésie, à Crossen.

(L'audience est renvoyée «u lendemain ^ féyrite

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