‹ Louise d'Esparbès, comtesse de PolastronChapitre 16 sur 126 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les Débuts a la Cour.

La mariée ne compte guère plus de quinze printemps, et le jeune époux, que la Reine vient de pourvoir d'un brevet de capitaine au régiment de Roi-cavalerie, en a dix-huit à peine.

Ces mariages entre enfants n'étaient pas rares dans l'aristocratie, qui ne faisait, en agissant ainsi, que suivre l'exemple donné par les familles royales. — Lorsqu'on 1735 le Roi déclara le mariage de la princesse Elisabeth avec le troisième fils de Philippe V, roi d'Espagne, celle-ci n'avait encore que douze ans. l^e prince de Condé n'en comptait que dix-sept lorsqu'il avait épousé, en 1753, Charlotte de Rohan-Soubise; et plus récemment encore, le duc de Bourbon, qu'on avait vu s'unir en 1770 à sa cousine. M''*" d'Orléans, n'était âgé que de quatorze ans. Enfin, dans les dernières années du règne de Louis XYI, la fille aînée de M"'" de Genlis avait

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épousé, à douze ans, M. de Lawœstine, et la marquise de Mirabeau s'était trouvée veuve du marquis de Sauvebœuf à l'âge de treize ans '.

Par ces mariages précoces^ on assurait irrévocablement des alliances convenues et arrêtées longtemps à l'avance, souvent même dès la naissance des enfants, entre les deux familles, et on év^itait ainsi que quelque événement imprévu vînt en empêcher dans l'avenir la réalisation.

Mais ces unions de pure convenance ne donnaient leur indépendance ni à l'un, ni à l'autre des deux jeunes gens. Dès le soir même, après les pompes de la cérémonie nuptiale, les splendeurs du repas de noces et les élégances du menuet de circonstance, la mariée quittait sa brillante parure et réintégrait son couvent, tandis que le marié, dépouillant ses galants habits de fête, retombait sous la férule d'un précepteur sévère ou bien rentrait à l'Ecole militaire pour achever d'y gagner ses galons. Les nouveaux époux, séparés l'un de l'autre, ne se faisaient plus qu'à de rares intervalles une cérémonieuse visite qui n'avait jamais lieu sans témoins, et ce n'est que quelques années plus tard, lorsque le physique et le moral leur semblaient chez liiii

1. La Femme au AT///" siècle, par E. et J. de Concourt. Paris, Charpentier, 1882.

<;omme chez l'autre suffisamment développés, que les parents autorisaient la réunion définitive, qui permettrait enfin la consommation du mariage si longtemps attendue.

Tel devait être le cas de M"^ d'Esparbès et de HVJ. de Polastron : les parents, d'un commun accord, décidèrent sagement que la cohabitation serait différée entre ce garçon de dix-huit ans et cette fille de quinze, qui n'était pas même encore nubile. A peine mariée, la jeune Louise rentra •donc à Panthemont, où provisoirement elle allait •continuer à vivre, tandis que, plus heureux, M. de Polastron, depuis quatre ans déjà au service et .gratifié par la Reine d'un brevet de capitaine, gar- •derait son indépendance. Cependant le petit mari, fort épris, semblait mal résigné à se conformer à des conditions aussi dures et fort contristé à l'idée de ne pouvoir apporter des preuves de sa tendresse à celle que l'Eglise et la loi venaient de lui donner pour femme. On pouvait craindre que, «'autorisant d'un précédent célèbre, le nouveau marié ne suivît l'exemple du jeune duc de Bourbon. Celui-ci, peu disposé à s'éloigner si vite de jyjiie d'Orléans, à laquelle il venait d'être uni, et mal résigné à voir retarder l'heure attendue par «es justes impatiences, avait si bien profité d'un court moment de tête à tête, qu'il avait fallu re-

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connaître que toute espèce de séparation entreeux était devenue désormais inutile.

Aussi exigea-t-on d'Adhémar de Polastron l'engagement d'honneur qu'il ne se prévaudrait pa& jusqu'à nouvel ordre de ses droits d'époux et qu'il n'userait pas de ses légitimes prérogatives. Cettepromesse héroïque, comme on le verra plus loin, lui attira quelques épigrammes; mais il lui demeura fidèle, et rien ne nous autorise à croire, comme le raconte M"" de Gontaut, que le souci de son régiment l'ait rendu dès le premier jour indifférent pour sa jeune épouse. Les lettres inédites que nous possédons et que nous devons à l'obligeance de ses petits-neveux nous montrent, au contraire, les deux époux fort épris l'un d& l'autre, et rien ne vient diminuer le mérite que dut avoir le jeune homme à tenir sa promesse et à se conformer à ses engagements.

Sa femme, pendant ces premières semaines^ allait trouver dans sa belle-sœur une protectrice dévouée, une amie fidèle et un guide éclairé, uniquement occupée à l'entourer de soins et d'attentions de toutes sortes. — Fée bienfaisante, à qui les grilles peu rébarbatives de Panthemont ne résistaient guère et qui s'entr'ouvraient chaque fois qu'à son appel affectueux, Louise accourait pour un bal, un souper, un concert ou un spectacle à

Versailles, à la Muette, à Marly ou à Trianon. — Tout en lui prodiguant des distractions par ces sorties incessantes. M""' de Polignac n'avait rien négligé pour procurer à sa belle-sœur les plus augustes amitiés et lui assurer, dès ses débuts à la Cour, les plus puissantes protections.

Dans une lettre au frère de son père, le comte d'Esparbès, qui l'avait en partie dotée et auquel elle portait, depuis son enfance, une tendre affection, la jeune femme racontait combien l'accueil de la Reine avait été flatteur. Le comte d'Esparbès, lieutenant général des armées du roi, après avoir passé quelques semaines à Versailles au moment du mariage de sa nièce, où, comme nous l'avons vu, il avait signé au contrat, venait de rentrer en Guyenne pour reprendre le commandement de la province'.

La lettre est adressée au « comte d'Esparbès », titre habituellement porté par l'oncle de Louise de Polastron, tandis que celui de « comte de Lussan » était porté par son père.

« De Panthemout, ce 27 juin 1780.

« Mon cher oncle, la lettre de bonté et d'amitié « que vous m'avez écrit en partan a encore og-

1. Il était commandeur pour Sa Majes-té des provinces do Guyenne et du Quercy.

30 LES REINES DE l'ÉMIGRATION.

(( mente, s'il eut été possible, le regret que me

« cause votre départ. Pendant votre séjour à

«. Paris, vous n'avez été occupé que faire mon

<( bonheur; c'est à vous à qui je le dois, mon cher

« oncle, car je crois qu'il eût été impossible d'en

<( trouver un plus parfait. Après vous avoir dit

« combien je suis heureuse^ je veut vous parler

« aussi de votre santé qui est une des chauses qui

« m'intéresse le plus. J'espère, mon cher oncle,

« que vous ne négligerez point de m'en donner

. « souvent des nouvelles.

« Le lendemain de votre départ, j'ai dinné chez

« la comtesse Jules avec la Reine. Je vous assure

« que j'ai été premièrement un peu embarrassée,

« mais elle m'a parlé avec tant de bonté que j'ai

« été bientôt rassuré.

« On vient m'avertir, mon cher oncle, que

« M"' la comtesse Jules vient me chercher pour

<(■ sortir; je finis donc en vous assurant qu'il n'y a

« point d'attachement plus vrai et plus sincère

« que ce] ui que je vous ait voué pour toute ma vie.

La lettre suivante, écrite par M. de Rougeot à €e même comte d'Esparbès, oncle de sa petite-fille,

1. Archives du cliàteau do Lamotte-lJardi^'ue. L'orthograplio de la lettre originale a été scrupuleusement respectée.

<ionne de curieux détails sur les rapports du jeune ménag-e, et elle montre que, comme l'a prétendu la seule contemporaine qui, dans ses Mémoires, nous ait parlé un peu longuement de M""' de Polastron, ce n'est nullement au lendemain de son mariage que le mari regagna sa garnison.

Ce fut seulement au mois d'août qu'il reçut l'ordre de quitter Versailles, où il avait passé tout l'été, pour se rendre à Strasbourg, où sa jeune femme ne se consolait pas de le voir envoyer. Ce "détail n'aurait qu'une bien secondaire importance s'il ne donnait la preuve de la part d'imagination •qui présida aux Mémoires de M™^ de Gontaut, écrits lorsqu'elle avait atteint déjà un âge avancé, et quand l'éloignement des faits avait altéré la pré- -cision des souvenirs.

« Paris, 9 juillet 1780.

« Parlons un peu de votre enfant' et de ce qui « s'est passé à son sujet depuis votre départ <( jusqu'à aujourd'hui. Elle s'est parfaitement bien <( conduite dans la maison de ses nouveaux pa- « rents. Elle est comme de raison, et relative- « ment à l'âge rapproché, liée intimement avec « M^'^ Aglaé^ qui sera demain duchesse de

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