HENRI, CÉCILE
CÉCILE
Me voilà !
Vous ! vous , enfin î...
CÉCILE
Y a-t-il un génie plus obéissant? votre pensée m'appelait , j'accours.
HENRI
Je commençais déjà à me désespérer.
CÉCILE
D'abord, vous commencez toujours par là.
HENRI
Songez-donc qu'il y a quinze jonrs que je ne vous ai vue , quinze jours que votre poète ne s'est ranimé à son soleil. Si vous saviez comme votre enthousiasme qui colore tout, comme ces trésors d'images et d'émotions que vous avez rapportés d'un autre monde, m'enflamment, m'animent, m'enivrent. Je fais toujours de beaux vers quand je vous quitte. Que je vous aime de m'avoir vu venir!
CÉCILE
Est-ce que je n'étais pas depuis une heure tapie derrière mon rideau comme une jalouse espagnole , maudissant tout bas la distance , le temps, vous aussi un peu... et pourtant cette journée m'inquiète.
HENRI
Qu'avez-vous donc ?
CÉCILE
Oh ! vous ne ferez pas de vers aujourd'hui : je suis sombre, j'ai peur.
Peur? de qui?
CÉCILE
De ce vieillard au front de marbre , dont les yeux d'un bleu clair sont toujours immobiles.
HENRI
Est-ce que vous avez chanté ce matin la romance du Saule?
CÉCILE
Ne plaisantez pas, je vous en prie. Faut-il toutvousdire? Depuis quinze jours j'aides idées que je n'avais pas encore eues. Avant celte visite au château de Lignerolles je ne connaissais que vous, Henri ; mais ce jour-là j'ai vu votre femme.
HENRI
Oh ! ne parlons jamais d'elle, je vous en con-
LOVISE DE LIGNRROLLFS.
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jure. Vous chanterez aujourd'hui, n'est-ce pas, vous chanterez?
CÉCILE
Oui , je vous dirai votre air préféré V ombra adorata de Roméo.
HENRI
i : merci
CÉCILE
C'est moi plutôt qui dois vous remercier ; il y a si long-temps que je n'ai fait pleurer personne.
HENRI
Comment cela?
CÉCILE
Si vous saviez ce que c'est pour moi que de vivre ici ?
HENRI
Le prince de Miré est fier', hautain.
CÉCILE
Non , il ne me reproche jamais d'être sa nièce. Mais dans ce château rien ne résonne, rien n'applaudit. Que M. de Givry soit en France , ou en Angleterre, comme en ce moment , je suis seule tout le jour, et le soir quand ils rentrent de la chasse, tous deux se jettent sur des sièges, et une bouche qui baille me dit : «Cécile, « chantez-nous donc quelque chose. » Je commence,et,quelques secondes après, ils dorment.
HENRI
Les impies! L..
CÉCILE
Moi ! moi , dont la voix électrisait une foule entière , moi qui noyais les yeux de pleurs , moi qui étais l'idole et la déesse de tant d'ames ! moi , chanter pour des chasseurs qui rêvent de cerfs et de chiens ! Oh ! je suis la plus malheureuse des femmes , car, faut-il vous le dire , Henri , j'ai besoin d'émouvoir comme de respirer; il me faut des coeurs que j'attendrisse ou que j'exalte : j'étouffe de toutes les larmes que je ne fais plus couler.
HENRI
Que vous êtes belle ainsi !
CÉCILE
Aussi, Henri, quand à ce château, où nous a^ns passé un mois, le premier soir, en commençant à chanter, j'ai vu votre figure si enthousiaste, si animée; quand vous vous êtes placé devant le piano avec vos yeux brillants attachés sur moi ; quand j'ai entendu vos paroles d'admiration ; alors, oh ! alors, Henri , je vous ai aimé, je vous ai aimé comme un souvenir , je vous ai aimé comme celui qui me faisait revivre, qui me rendait les beaux jours de ma jeunesse, l'air, l'ame ! Henri, il faut me pardonner de vous avoir aimé.
HENRI
Et moi ! et moi ! savez-vous ce que vous avez été pour moi : un ange qui pose ses doigts sur les yeux d'un aveugle,et qui lui rend la lumière. Avant de vous entendre, je ne comprenais pas
la musique. Gluck , Mozart , Heethowen , tous ces grands génies étaient pour moi comme la statue de Memnon avant que le soleil ne se lève ; je vous ai entendue, le soleil s'est levé ; vous avez achevé l'ouvrage de Dieu, vous m'avez doté d'un sens nouveau, vous avez donné une sœur à ma muse.
CÉCILE
Silence ! quelqu'un vient.
UN DOMESTIQUE , entrant.
Madame de Lignerolles , M. Lagrange.