HENRI, M. DE GIVRY
M. DE GIVRY entre suivi de son domestique, et lui dit haut.
Reste ici à côté. ( Le domestique sort. — M. de Givry et Henri, après s'être salués, se regardent quelque temps en silence.) Monsieur, nous nous voyons pour la première fois, mais nous nous connaissons déjà.
HENRI
Comment cela, monsieur?
M. DE GIVRY
Je vais m'expliquer. Monsieur, vous êtes l'amant de ma femme.
HENRI
Qui a osé dire?...
M. DE GIVRY
J'étais bien sûr que vous ne répondriez ni oui ni non; aussi n'est-ce pas une question, (montrant des lettres.) j'ai les preuves.
HENRI
Alors , monsieur , que voulez-vous? nous battre? tant mieux ! les armes? le lieu?
M. DE GIVRY
C'est vous qui me provoquez! les rôles sont changés... Je ne veux pas me battre.
On m'avait pourtant dit que vous étiez brave !
M. DE GIVRY
1 On vous a dit la vérité , et c'est pareeque je suis brave , pareeque j'ai fait dix ans mes preuves, que je puis vous dire que je ne risquerai pas ma vie pour une femme à qui je retire affection et estime, et que je puis punir autrement.
HENRI
Vous attaqueriez une femme qui ne peut se défendre, quand il y a là un homme!
M. DE GIVRY
Vous raillez-vous de moi, avec vos phrases chevaleresques? Et qui êtes-vous donc, vous , monsieur? Comment! pareeque vous vous êtes glissé chez moi, pareeque vous avez séduit ma femme, il faudra que je vous fasse l'honneur de me battre avec vous ? et dites moi : si demain un homme me prend, non pas du bonheur, mais seulement de l'argent, faudra-t-il que j'accepte son cartel?
HENRI
Monsieur, ce sont là les arguties de la peur. Marchons.
M. DE GIVRY
Allez tirer sur les poupées de Lepage , si cela
vous fait plaisir ; un duel vous serait plus commode, je le conçois : vous donneriez ou vous recevriez un coup d'épée, ce qui vous ferait beaucoup d'honneur; ou bien encore, vous me tueriez, et vous ririez ensuite du défunt avec la veuve. Non , monsieur , j'ai plus de bon sens que cela. Je ne me bats pas avec les gens que je peux faire mettre en prison.
HENRI
Comment! vous auriez la bassesse...
H. DE GIVRY
Oui , certes, j'aurai la bassesse de me venger. Il y a assez long-temps que les maris sont ridicules; à votre tour, messieurs les amants! il faut qu'enfin un homme de cœur vous châtie et vous flétrisse. Un procès! entendez-vous, un procès qui dépoétise vos amours : il ne s'agit que d'attacher le grelot; eh bien ! je J'attacherai , moi ; les autres me suivront.
HENRI
Que me voulez-vous donc? que venez-vous faire chez moi?
M. DE GIVRY
Je viens chercher ma femme.
HENRI
Ici , monsieur !
M. DE GIVRY
Oui, monsieur, ici, parcequ'elle est ici.
HENRI
Celui qui a dit cela a calomnié.
M. DE GIVRY
Un instant, monsieur, c'est moi qui ai dit cela ; c'est moi qui l'ai suivie depuis Senlis; ce sont mes gens qui l'ont vue entrer chez vous ; ainsi , je vous déclare qu'elle est ici et que je la veux.
HENRI
Et si elle y était, croyez-vous que je serais assez lâche pour la livrer!
M. DE GIVRY
Vous l'avez bien été assez pour la corrompre.
HENRI
Vous m'insultez, monsieur.
M. DE GIVRY
Je serai long- temps en reste avec vous.
HENRI
Ah! vous prendrez tout mon sang...
M. DE GIVRY
Je n'en veux pas de votre sang ! je veux Cécile; me la rendrez-vous?
HENRI
Je vous ordonne de sortir de chez moi.
M. DE GIVRY
Je sais ce que j'ai à faire. (Appelant.) Antoine!
( Le domestique de M. de Givry paraît , il lui parle bas à l'oreille ; Antoine sort.)
HENRI
Que faites-vous?
H. DE GIVRY-
Vous allez le savoir : comme je ne veux pas
effo
que vous la fassiez échapper, je ne vous quitte plus.
HENRI
Vous dites?
M. DE GIVRY
Je dis que je m'assieds là devant vous et que , comme votre ombre, je ne vous laisse pas faire un seul pas sans vous suivre.
HENRI
Et vous croyez que je le souffrirai! à mon tour, je vous déclare que, si vous ne sortez pas, je vous forcerai bien à vous battre et qu'une offense publique...
M. DE GIVRY
Vous me donnerez un soufflet? Ce bras-là qui a manié dix ans le sabre broierait votre main qui n'a jamais tenu qu'une plume.
HENRI
C'est ce que nous verrons !
{ Il s'élance sur lui quand Lagrange paraît. )