JALOUSIE
Après le départ de Nino le More, l'avocat se promène en tous sens dans son cabinet, et peste avec rage contre Roero.
« Dire qu'il fut un temps où je le croyais réellement un homme supérieur!... Ca n'a jamais été qu'un égoïste et un être surfait... Pas autre chose! »
Il souffle bruyamment, tourne comme une bête fauve, se tire la barbe, puis il repart :
« Toute la vie, il se laisse mener par la baronne Arcolei, et, dans les courts intervalles, pauvre dadais, il s'amuse à faire le pantin avec les célébrités internationales de l'Éden et à jouer au papa avec Loulou, sans se dire que les années passent, et que Loulou est devenue mademoiselle Hélène. Écervelél... Ah! quelle tôle légère!... Et cette innocente madame Eugénie, qui demeure continuellement en extase, bouche bée, devant lui! Et moi qui attends jusqu'à aujourd'hui pour le connaître, moi qui ai contribué à faire de lui le grand homme de
Lodignolaî... Nino a raison. Pendant des années il est reste absent, et maintenant que l'enfant est une belle jeune fille, il arrive, sans crier gare, à la vieille maison et s'y installe. Nino a raison. »
Olivieri ne souffle plus; il soupire profondément.
« Eh oui!... C'est vrai, comme disait madame Eugénie, Nino est jeune, il fait bien d'être amoureux, c'est son droit. Au fond, c'est un brave garçon, intelligent, honnête, assez instruit et assez bien élevé. Peut-être nous sommes-nous trop effrayés... Je suis bête et léger, moi aussi!... Il y a eu un moment où je perdais positivement la tête. »
Olivieri s'arrête, pensif. Son visage change tout à coup d'expression : il n'est plus rouge de colère, mais il devient blême et porte les signes d'une afl'reuse angoisse.
On voit sous ses yeux deux cercles livides qui se creusent et descendent jusqu'à son épaisse barbe grise.
« J'étais insensé... J'en arrivais à être coquet pour lui plaire, laid comme je suis!... laid, avec ma tête déplumée, et vieux!... Oui vieux, car elle, c'est la jeunesse, la vie, le soleil; et moi, en comparaison, je ne suis qu'un pauvre tison éteint... Eh! quand on • ne raisonne plus, on tombe dans l'enfance; pis que cela, on devient méchant... J'ai été méchant pour ce pauvre Nino... c'est un brave garçon, et aussi un beau garçon. Il n'est pas riche, mais il a du courage et du caractère... Qui sait?... Peut-être le bonheur d'Hélène repose-t-il là, dans ce bon garçon qui l'adore? Il lui manque la délicatesse des manières, mais il a la délicatesse du cœur. Alors,
pourquoi non? Pourquoi tant s'effrayer? Parce qu'il est le' fils d'un fermier?... Et mademoiselle Hélène, en somme, de qui est-elle fille? Elle connaît ellemême sa situation et ne s'en fait pas accroire. C'est une fille de tête... une chère, une bonne et brave fille... Heureusement, c'est encore une enfant... Ainsi donc... Elle n'y pense pas : n'y pensons pas non plus!... Et si elle venait à apprendre que le pauvre Nino s'est brouillé avec son père et qu'il menace de se tuer par amour pour elle?... Il faut bien vite prévenir madame Eugénie et se méfier de cette bavarde de Louise. . . Hélène ne doit rien savoir ! jamais rien!... En tout cas, il est trop tôt pour la marier... et puis, si belle... C'est une vraie beauté... très intelligente... très instruite... Quels yeux superbes ! Quelle chevelure abondante ! . . . Non ! non ! ce n'est pas un paysan dégrossi de Lodignola qu'il lui faut!
L'avocat respire plus librement, sa figure s'éclaircit :
« Quand viendra le moment, dans quelques années, elle' fera un mariage splendide, oui!... Pourvu toutefois que cet animal de François ne commette pas quelque sottise!... Lodignola n'est pas une capitale ! Dans les petits pays, on est envieux, potinier, enclin à la méchanceté... On n'est jamais trop prudent avec les jeunes filles... Moi, par exemple, j'ai toujours été plein d'égards- Tandis que lui, du matin au soir, il est à la vieille maison, il s'arrête à cheval sous les fenêtres! C'est idiot ! »
A ce moment un clerc, qui était en train de copier des actes dans la pièce d'entrée, ouvre la porte et
annonce d'un ton joyeux M. Roero, qui s'avance, le sourire aux lèvres, une Heur à la Ijoulonnirre, la figure épanouie :
— Eh bien! l'ami, c'est du propre I On ne le voit plus à Lodignola.
Roero entre, et, en serrant la main de l'avocat, il comprend que celui-ci est mal luné, mais il n'y fait pas attention et il continue gaiement :
— Je viens te tirer les oreilles de la part de ces dames.
Olivieri lui lance un coup d'œil de travers: il semble que les poils de sa barbe hirsute se dressent contre François.
— C'est moi qui devrais te tirer les oreilles î C'est aux gamins qu'on tire les oreilles, et tu te conduis comme un vrai gamin à Lodignola.
François ne rit plus... Il fait un pas en avant, les yeux braqués sur lavocat.
— Ouest-ce que cela veut dire?
— Gela veut dire... que tu oublies que Lodignola n'est pas Milan, et que mademoiselle Hélène n'est plus Loulou.
— Je n'oublie jamais rien, pas môme les droits do la vieille et sincère amitié, y compris celui de passer sur moi ta mauvaise humeur. Ne mettons pas en cause mademoiselle Hélène, je l'en prie... Cela, non!
L'avocat fait un pas, un geste de colère; puis il cherche à se modérer.
— Ce n'est pas moi qui la mets en cause. C'est le monde.
— Le monde? En quoi cela le regarde-l-il? Hélène n appartient qu'à moi. Je l'ai reçue de son père et je
Tai gardée; elle est comme ma fille. Est-ce que cela le regarde, le monde?
— Cela le regarde... en ce que... Cela le regarde, oui, parce que, à Lodignola comme ailleurs, le monde a des yeux pour voir et une langue pour parler.
— Voir quoi? parler de quoi? Personne n'a le droit de se mêler de mes affaires.
Roero élève la voix et Olivieri crie plus fort :
— Si on n'a pas le droit, on a pourtant raison de trouver au moins... étrange... le zèle paternel qui t'est venu tout d'un coup pour mademoiselle Hélène. . . à l'entretien de laquelle tu as toujours pourvu, c'est vrai, mais de qui tu ne t'es jamais occupé. Tu as attendu qu'elle eût... à peu près vingt ans... pour faire le papa.
L'avocat rit nerveusement et se remet à tourner dans son cabinet en soufflant comme un phoque.
François se calme, au contraire, au lieu de se fâcher davantage. Il a maintenant la conviction que l'avocat en tient pour Hélène, et en lui-même il le plaint : '< Le pauvre garçon! il n'a jamais eu de chance dans ses amours!... » De plus, ce jour-là, il ne veut pas se mettre en colère, il ne veut pas de scènes désagréables. Il est de bonne humeur, et il veut retourner à Lodignola de bonne humeur. Il s'assoit sur le canapé en balançant une de ses jambes -sur l'autre.
— Ce que tu dis peut sembler vrai aux gens qui ne savent pas, qui ne me connaissent pas. Certainement je ne me suis pas occupé personnellement de l'éducation de... d'Hélène; mais j'avais conscience de l'avoir mise en bonnes mains, et j'en ai la preuve.
Si je ne me suis presque jamais montré jusqu'à présent, tu sais pourquoi, mieux que personne. Tu sais que, bien souvent, je n'ai pas pu faire ce que je désirais le plus.
Tous deux gardent longtemps le silence. Olivieri s'assoit aussi sur le canapé et reprend le premier la conversation, mais sur un ton différent :
— Je sais très bien tout ce que Ion cœur affectueux, bon et généreux, t'a inspiré sans cesse pour... mademoiselle Hélène... Je sais très bien, et mieux que personne, que, de près ou de loin, tu as toujours été un père pour elle... oui, un vrai père... A moi, certes, il ne me serait jamais venu à l'idée de trouver mauvais que tu passes maintenant tes journées avec elle et que tu te promènes souvent à pied ou en voiture, le matin ou le soir, avec elle... Pour moi, c'est une chose toute simple, très naturelle et très innocente, bien entendu I... mais seulement pour moi, qui te connais à fond et qui suis au courant de toutes tes affaires... Pour les autres, pour tous ceux, justement, qui ne savent pas comment sont les choses... Tu comprends, on te voit arriver d'un jour à l'autre, et t'installer pour ainsi dire à la vieille maison... Mademoiselle Hélène... n'est pas la première venue... toi aussi tu attires les regards... et, dame! on fait des suppositions...
— Insensées! répond François en balançant toujours sa jambe et en considérant le bout de son pied.
— Insensées, précisément! répète Olivieri qui trouve le mot juste.
Les deux amis ne se regardent pas encore bien franchement, mais l'étui à cigarettes sert de trait d'union.
— Insensées, nous sommes d'accord; mais, mon cher François, quand les jaloux ont-ils jamais été raisonnables?
— Les jaloux? comment, les jaloux?... (La jambe de Roero s'abaisse net, ses yeux deviennent sombres.) Qu'est-ce que les jaloux viennent faire là?
— Nino le More était ici tout à l'heure. Il y a un moment qu'il est parti.
Roero bondit sur ses pieds et brandit sa canne d'un air menaçant.
— C'est ce malotru, qui se permet des remarques sur mon compte?... D'abord, qui lui a permis de quitter Casalpo?
L'avocat se lève à son tour.
— Cette permission, mon cher, il l'a prise sans la demander à personne.
— Bien. Ce soir, à mon arrivée à Lodignola, je parlerai à son père.
— Ce n'est pas la peine : il a planté là son père et il s'est fixé à Milan.
— Il s'est fixé à Milan? (François rit ironiquement.) Bravo ! . . . encore un déclassé. . . Il n'y en avait pas assez!
— Pardon, réplique Olivieri, encore un honnête garçon : et il n'en manque pas.
— Honnête?... Nous le verrons bien à l'épreuve! Roero devient pûle et nerveux.
— A l'épreuve?... nous l'y avons déjà vu, riposle fièrement l'avocat. Au lieu de rechercher la jeune fille, de lui monter la tête, de s'imposer, il s'est éloigné, il a disparu.
— Beau mérite! Ce n'est pas tout à fait un imbécile!... Lui! une espèce de paysan! il comprend trop
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bien que si Hélène s'était aperçue de quelque chose, elle en aurait ri!
Olivieri continue avec entêtement et avec insistance :
— Ehl qu'en sait-on? Je pourrais être de ton avis... mais je ne le jurerais pas!... Avec les jeunes filles, on ne peut jurer de rien... Du reste, nous verrons.
— Comment, nous verrons?
François recommence à perdre les étriers, tandis qu'Olivieri se montre calme, tranquille, souriant.
— Oui, nous verrons. On parlera de la rupture entre Nino le More et son père, de son départ de Lodignola ... et, ma foi ! ... ce sont des choses qui pourraient faire impression sur mademoiselle Hélène. « En guerre d'amour, est victorieux qui fuit. »
Olivieri cite le proverbe en le chantonnant.
— Hélène n'en saura rien. Elle n'entendra jamais parler de Nino le More.
— Non?... Tu ignores donc ce que sont les jeunes filles?
— Madame Eugénie et moi sommes là pour la surveiller.
— Surveiller... une jeune fille?
François réussit, par miracle, à se maîtriser encore.
— On dirait que lu le fais exprès pour me causer du dépit!
— Du dépit? répète l'avocat d'un ton de surprise exagéré. Pourquoi te causerais-je du dépit?
— Par esprit de contradiction! Quand tu le mets à contredire, lu ne sais plus ce que tu dis... Ou bien tu avances les choses les plus absurdes, et tu es capable de les soutenir.
— Ce n'est pas le moins du monde une absurdité de soutenir que mademoiselle Hélène peut s'éprendre de Nino le More.
— Tu déraisonnes!
Roero voudrait rire, lui aussi, mais il n'arrive qu'à grimacer.
— Toi, mon vieux, tu es fou!
— Et toi... trop sage... Au point de ne pas vouloir admettre qu'une jeune fille puisse perdre la tête pour un jeune homme, pour un beau garçon, déjà amoureux d'elle, amoureux fou !
— Mais c'est le fils de mon fermier!
— Qu'importe? Il est honnête, intelligent, c'est un brave garçon...
— Mais tu ne sais donc pas qu'Hélène sera très riche? qu'elle sera mon héritière... qu'elle aura toute ma fortune? Qu'elle est à moi, à moi, que son père me l'a donnée?...
— Son père te l'a donnée pour la rendre heureuse, pas pour la rendre riche.
Il faut l'avouer : l'avocat semble faire exprès d'insister et de contredire pour exaspérer François. Il est toujours souriant et marche à travers son cabinet en se dandidant d'un air vainqueur.
— Du reste, mon cher ami, tu dois savoir que mademoiselle Savoldi, — c'est la première fois, et non sans intention, que l'astucieux avocat l'appelle du nom de son père, — tu dois savoir que mademoiselle Savoldi est parfaitement renseignée, et qu'elle raisonne avec plus de logique que nous... Sais-tu ce qu'elle disait un jour à madame Eugénie? « Je ne veux pas me marier... je resterai... comme vous. Une fille qui ne connaît même pas son origine, qui
ignore «jui c-l ^a uirro, trouve (liffirilf'mcnl un bon parti. »
— Juslement, dans sa logique, elle a parlé d'un bon parti... Et toi, cerveau fôlé, tu trouves que Nino le More est un bon parti?
— Somme toute, du jour où mademoiselle Hélène l'aimerait comme lui l'aime... oui.
Roero se lève et s'apprête à partir.
— C'est bien, c'est bien, j'ai compris. Tu voudrais, je ne sais pourquoi, me chercher dispute. cL moi, je n'en ai nulle envie et je m'en vais. Adieu 1
— Bon voyage!... Une seule recommandation... J'en ai le droit, j'espère... Jusqu'ici, tu m'as permis de m'occuper un peu de mademoiselle Hélène. Par conséquent, réfléchis, et prends garde que ce ne soit pas toi, par tes imprudences, qui lui fasse manquer l'occasion du fameux bon parti !
Cette fois, Roero rit gaiement et réussit à i)iqucr l'avocat :
— Mais, à entendre toutes tes observations et à te voir si exalté, on pourrait presque se demander si on n'a pas affaire... à un jaloux.
— Ris tant que tu voudras!... J'ai bien ri moimême, tout à l'heure, en voyant lo pniivre Nino jaloux... de toi!
— Expliquons-nous franchement. Aurais-tu, par hasard, la ferme intention de me blesser?
— Pour te blesser, il faudrait que je croie la chose vraisemblable et que je le juge capable, durant les intervalles de liberté qui te sont accordés par Donna Stéphanie, de t'amuser... à traiter légèrement.. r<' fjue tu dois avoir de plus sacré au monde.
François s'approche d'Olivieri, Pair menaçant ; il a une figure bouleversée, effrayante.
— Assez! finissons-en! Pas un mot de plus!... Je t'ai beaucoup d'obligations, je me les rappelle encore en ce moment... et je te pardonne. Nous sommes quittes. Adieu!
Et il sort.
Il ne part plus à trois heures. Il est trop courroucé, et en quittant l'étude d'Olivieri, il prend la résolution de ne plus remettre les pieds à Lodignola.
Au lieu d'aller tout droit chez lui, il va au Club s'informer si Faraggiola et Estensi seraient à Milan, ou l'un des deux. Ils s'arrangeraient pour filer ensemble tout de suite sur Zermatt. Il n'y a pas de temps à perdre, la saison est déjà avancée.
« Je ne veux plus y retourner. »
Il était furieux contre tout le monde, môme contre Hélène, surtout contre Hélène. Seule, Donna Stéphanie ne lui inspirait pas de colère, parce qu'il ne pensait môme pas à elle.
« Je ne veux plus retourner à Ladignola... c'est décidé! Mais... et mes vêtements d'été?... Les habits de montagne? Ils sont à Lodignola?... Comment m'y prendre? Me les faire expédier? Pas moyen. Patrice est trop bête. »
Il enrage de nouveau quand on lui répond, au Club, que Faraggiola et Estensi ne sont pas à Milan.
« Quelle sale journée!... C'est la guigne! »
Il se met à son bureau pour écrire la fameuse lettre, comme il l'a promis à Donna Stéphanie : mais après le : « Mon cher ami », il déchire son papier, se lève et sort.
Il n'a pas la tête à écrire, à penser, à rien faire.
« Cet Olivieri mériterait une bonne leçon... Ah! ahl cela se devine... il ne voudrait que lui à la vieille maison!... Pas du tout! Moi je retourne à Lodignola ce soir, comme c'était décidé, et je repartirai demain... tranquillement... C'est curieux! pour faire plaisir à ce cher avocat, je ne serais plus le maître d'aller chez moi?... »
Mais il s'agit bien de l'avocat! C'est contre Hélène qu'il s'exaspère.
« C'est une fdle qui rit toujours, une fille qui rit tropl... « L'avocat est si bon! L'avocat est si gentil!... » Et puis... ce tutoiement!... Olivieri, toujours prêt à s'enflammer, s'est monté la tête, et fait semblant, maintenant de protéger l'autre, parce qu'il est jaloux de moi... Imbécile! »
Quand le soir, vers neuf heures, il se met en roule pour Lodignola, il aperçoit dans la voiture un paquet de forme carrée.
— Qu'est-ce que c'est que ça?
— Quelque chose qu'on a apporté de chez le confiseur, répond le portier.
Roero regarde le paquet en fronçant les sourcils et le fait placer devant lui sur la banquette.
La voiture part, et, au sortir de Milan, Roero essaie de s'allonger pour dormir, mais tout lui cause de l'ennui, jusqu'à ce paquet. Il aurait envie de le prendre et de le lancer sur la route.
« La poupée!,.. Moi qui lui rapportais une belle poupée de Milan... »
Il sourit ironiquement, mais, peu à peu, c'est justement cette boîte posée là devant lui, c'est justement celte poupée qui arrive à le radoucir.
« Pauvre petite! Est-ce sa faute si... l'anarchiste
est fou, et si Olivier! est encore plus fou?... Elle, elle est toujours Loulou... tranquille... bonne... et aimable... »
Il continue à regarder la boîte... ou plutôt la poupée qu'il se rappelle, qu'il revoit dans cette boîte. 11 devient triste... puis inquiet... Son cœur bat avec violence : ce n'est plus la poupée, c'est Loulou, c'est Hélène, la belle et florissante jeune fille, qu'il a devant lui, dans les yeux, dans le cœur...
« Nino le More ou un autre... le jour viendra où Hélène aimera... où on me l'enlèvera... »
Il a un sursaut et se redresse, comme épouvanté...
« Il ne faut plus que je la voie! »
Et, en ce moment, il se le jure à lui-même :
« Je ne la reverrai plus! »
Mais la poupée est là, et là est Hélène... Et il la revoit vivante... belle... et aimée.
Il se retourne, regarde de l'autre côté, mais vainement :1a nuit est sombre, pleine d'ombres noires... L'image de la jeune fille resplendit toujours devant lui... Il ferme les yeux presque avec colère... Hélène est toujours là... et rit... Il entend même son rire et sa voix fraîche et argentine.
« Si je devais la voir ainsi toute ma vie?... si je ne pouvais plus l'oublier jamais... jamais?... »
Tout à coup une idée nouvelle, une idée bizarre et terrible lui saute à l'esprit :
« Le père de Loulou I... C'est la vengeance du pauvre Nespola î »
Ce n'est plus Hélène, c'est la figure de Savoldi, qui lui apparaît au bout de tant d'années; ce n'est plus le rire perlé d'Hélène, c'est le ricanement sonore
3iù LOULOU
du pauvre Ncspola, du pauvre Ncspola lue par sa faute, qui retentit à son oreille.
Un air lourd et chaud souffle autour de la voilure qui roule rapidement. La nuit épaissit toujours : on ne distingue môme plus les ombres des arbres et des maisons dans la vaste plaine enlénébrée. La seule chose qu'on voie, par intervalles, c'est un éclair sinistre qui déchire les nuages noirs amoncelés à l'horizon.
« Olivieri a raison : son père me Ta donnée pour la rendre heureuse, et non pour la rendre riche... Si je m'étais trompé?... Avec les jeunes fdles on ne peut jamais savoir, il ne faut jurer de rien... Si Hélène avait de la sympathie pour ce jeune homme?. . . Il est honnête... intelligent... il en est amoureux fou... »
Maintenant Roero ne voit môme plus la boîte. Il fait trop nuit, nuit complète... La voiture roule rapidement...
« Lodignola me semblait si loin... et nous y sommes déjà!... On arrive toujours, et toujours trop vite, en ce monde... môme à ce qui paraît le plus éloigné... on arrive au bout... de tout!... Eh bien, si Hélène le veut... soit! II faut qu'elle soit heureuse, coûte que coûte. Quant à moi, désormais... »
— Cette boîte-là, c'est à porter à la vieille maison? demande Patrice, tandis que Roero descend de voiture.
Le domestique a deviné que c'était quelque cadeau pour la signorina.
François fait un geste d'irritation... Il aurait voulu ne plus entendre parler de cette boîte, il aurait voulu ne plus l'avoir sous les yeux.
— Il est bien tard ce soir. Pourra-t-on la porter seulement demain matin? insiste Patrice.
— Oui, oui, demain matin.
— On a apporté une dépêche.
— Quand?
— Il y a deux heures.
Roero exhale sa mauvaise humeur :
— Où est-elle?... Toujours des bavardages, et vous ne me dites pas le plus pressé?
— Je l'ai mise dans la chambre de monsieur avec le courrier.
— Allez la chercher, dépêchez-vous.
Le télégramme est d'Olivieri :
Je te souhaite ce que tu désires le plus, et je t'embrasse avec toute notre vieille et sincère amitié.