TOUJOURS LOULOU
Hélène ne se décidait pas à se lever : il lui était impossible de dormir, elle n'avait nulle envie de lire, et elle restait au lit. Tant que « petite mère » ne reviendrait pas de Milan, que ferait-elle? En se levant, en passant près de la fenêtre, elle verrait forcément la villa toute close.
— Non! non! Je resterai au lit tant que madame Eugénie ne sera pas rentrée.
Louise, la figure consternée, était déjà venue lui demander deux fois ce qu'elle voulait pour son déjeuner.
— Rien.
Vers dix heures, elle revient, mais très gaie.
— Mademoiselle! mademoiselle!... Un cadeau que vous envoie M. Roero!... (Et elle lui présente la fameuse boîte.) Il est rentré hier soir.
Hélène est au comble de la joie; elle saute à bas du lit et se précipite à la fenêtre.
— Oui, oui! Quel bonheur! La villa est ouverte 1
— Couvrez vous, il fait frais. A présent, n'est-ce
pas, vous allez me dire ce que vous voulez pour votre déjeuner?
Louise la regarde d'une façon particulière : elle est sur le point de deviner quelque chose.
Hélène sourit vivement :
— Tu diras à la Pinella de faire tout ce qui plaît à M. François.
— Mais M. François ne vient pas!
Il semble à Hélène que le soleil, qui s'était montré, se cache brusquement.
— Comment, il ne vient pas?
— Il a dit à Patrice d'avertir ces dames qu'il viendrait un moment, après déjeuner, pour leur faire ses adieux.
Hélène, étonnée, se répète en elle-même : « Avertir ces dames?... Il viendra un moment, après déjeuner, pour leur faire ses adieux?... Alors il est revenu pour repartir?... » Elle se sent observée, étudiée par Louise, et cela l'irrite.
— Va-t'en, je vais me lever.
— Et pour déjeuner, que faut-il faire?
— Ce que tu voudras! ce que lu voudras!... Mais va-t'en et ferme la porte.
Hélène attend que Louise soit sortie, puis elle saute de nouveau à bas de son lit et donne un tour de clef à la serrure.
« Oui, il est revenu pour repartir... »
L'idée lui vient qu'il peut y avoir dans le paquet une lettre, un mot d'explication : elle l'ouvre en hûte, nerveusement, et il lui tombe aussitôt sous les yeux ce que François avait écrit sur la boîte :
« Une belle dame de Milan ^ venue à Lodignola pour rendre visite à la comtesse. »
Hélène ouvre la boîte et trouve la poupée. Elle fronce les sourcils et devient très pâle.
« Encore une poupée!... Pour lui... je suis toujours Loulou... »
Ce cadeau, ce refus de déjeuner, ces mots : « avertir ces dames qu'il viendra un moment, après déjeuner, pour leur faire ses adieux », tout cela ne laisse aucun doute.
« Il est venu à Lodignola chercher ses affaires, et il repart tout de suite. Il va en Suisse, avec Vautre... »
Hélène s'habille lentement, mais ne s'approche plus de la fenêtre... Elle descend déjeuner, mange un peu, agacée par les regards de Louise; puis elle prépare comme d'habitude le plat de Roland et le lui porte dans le potager; mais elle reste pâle, avec des yeux farouches et le front plissé.
Sa figure ne s'éclaire même pas lorsque François se présente, avec l'air de faire une visite.
— Comment?... madame Eugénie n'est pas là?
— Elle est allée à Milan.
— Juste aujourd'hui!... Quelle malchance!... J'aurais tant désiré lui dire adieu, à elle aussi!
Au bout d'un moment, Louise disparaît sur la pointe des pieds; François et Hélène restent seuls, sans môme s'en apercevoir. Hélène s'est assise dans l'embrasure de la fenêtre, sur le fauteuil de madame Eugénie; François s'assied de l'autre côté. On a posé au milieu de la table la « belle dame de Milan », qui sourit immobile, en tenant ses «petits bras ouverts.
— Je vous remercie... de votre magnifique poupée...
Hélène a la figure courroucée, la voix sombre basse. Roero est blanc comme un linge.
— C'était une plaisanterie. Je voulais te rapporter des bonbons; mais j'ai vu cette bonbonnière, et je l'ai achetée pour le faire une farce. Pardonne-moi; ne sois pas fûchée. Je pars, et je viens te dire adieu.
Hélène a dans les yeux de grosses larmes qui scintillent.
— Il faut croire que vous êtes bien content de partir, pour avoir une telle envie de plaisanter en me disant adieu I,..
Roero est frappé par ces paroles, par cette expahsion de douleur si franche et si vraie : il regarde la jeune fille, et son cœur bat avec violence.
— Non, non, non, je ne suis pas content, ma chère Loulou... mais...
— Appelez-moi Hélène... (Son beau frontse plisse de nouveau.) Aujourd'hui, au moins... appelez-moi Hélène.
— Non... Loulou... toujours Loulou... Cela me donnera plus de courage pour te dire. . ce qu'il faut que je te dise... Je le vois bien, que tu as grandi, que maintemanttu es... réellement une demoiselle... Et regarde ce que j'ai caché là, sous cette dame qui t'a si fort mise en colère, là au milieu des bonbons.
François soulève le couvercle de la bonbonnière, prend l'écrin l'ouvre, et montre la bague.
La jeune fille rougit : elle se trompe sur l'intention de Roero, et son cœur, à elle aussi, bat maintenant avec violence.
Les paroles de François, sa pâleur, expriment une douloureuse tristesse.
— Écoute-moi, ma chère, ma chère enfant... Te
voilà grande... et tu es une demoiselle... bientôt tu seras une dame... Mais moi, je veux toujours être... ton papa.
— Non, répond sèchement Hélène en repoussant la bague, je ne serai jamais une dame comme vous Tentendez. Je l'ai déjà déclaré à madame Eugénie. Je veux faire comme madame Eugénie, rester toujours... seule.
Hélène prononce avec fierté, avec dédain, ce mot : u seule ».
C'est la réponse à cet autre mot : « papa », dit par François et qui l'a blessée.
François sourit doucement, mais sans la croire.
— Oh! mon enfant, ma chère enfant!... quelles résolutions, à dix-huit ans!
— Dix-neuf... et même plus.
François parle avec une lenteur presque solennelle, en regardant Hélène attentivement.
— Voilà ce que je voulais te dire... pour aujourd'hui, pour demain, pour toujours... Aie confiance en moi, ne me cache rien. Et si, un jour... quand ton cœur... (La voix de François est altérée, il devient encore plus pâle...) Quand tu éprouveras quelque sympathie, dis-le-moi tout de suite.
— Non.
— Comment, non?
— Non!... répète Hélène avec plus de force. François la regarde, étonné.
— Voudrais-tu défendre à ton cœur d'avoir même... une sympathie?
— Je l'aurai, mais je ne vous le dirai pas, non !
— Pourquoi non?
— Parce que c'est non !
François se lève, regarde la jeune fille, lâche de comprendre.
Hélène le regarde à son tour, et s'acharne à répondre :
— Non ! non! non!
Roero a la léle en feu : se Irompe-t-il? réve-t-il? devient-il fou?... ou est-ce bien la vérité?
— Écoute-moi, Hélène, lui dit-il plus bas, mais d'un ton grave, écoute-moi bien : tu sais qu'il y a un jeune homme qui t'aime... qui t'aime sérieusement... honnêtement?
— Je le sais, mais je ne l'aime pas.
— Jure -le!... s'écrie François, en se rapprochant d'Hélène, avec un éclair de jalousie dans les yeux.
— Je ne l'aime pas, répond simplement la jeune fille en le regardant avec assurance, avec calme.
François lui prend une main, reste muet, paraît l'implorer.
Hélène lit dans ses yeux, sent la chaleur fiévreuse de cette main et ne se trompe plus. Alors elle se rapproche, elle aussi, suppliante :
— Ne partez pas... restez avec moi... toujours avec moi...
Elle lui caresse la main avec sa joue chaude, humide, et elle s'abandonne, inerte, sur sa poitrine.
François la serre follement entre ses bras en criant d'une voix étouffée :
— Hélène!... Hélène!...
Hélène demeure un instant silencieuse, puis sans se séparer de lui, relève son visage, le regarde avec des yeux brillants d'amour, de bonheur et de confiance.
— Maintenant oui, appelez-moi Loulou... encore Loulou... Loulou qui restera toujours là, comme cela, avec vous...
François tremble comme un enfant, caresse la tête d'Hélène, la presse sur sa poitrine :
— Loulou... ma chérie... Ne te fais pas d'illu sions!... tu t'abuses. Tu m'aimes bien, mais tu ne peux pas m'aimer, tu ne pourras jamais avoir de l'amour pour moi. Laisse-moi partir.
— Non.
— Mais pense à ce que je deviendrais plus tard... si tu te trompais aujourd'hui!
— Non... ne partez pas... restez avec moi ! répètet-elle.
Sa voix est une caresse, et elle appuie sa tête sur son épaule, elle se serre toute contre sa poitrine, comme pour se faire entendre par son cœur.
— Mais il faut que je te dise bien des choses... Je ne suis pas digne de toi... tu crois m'aimer, mais c'est par bonté, par reconnaissance... Eh bien, tu ne me dois rien, je t'assure !... Ce que j'ai fait pour toi, je devais le faire : c'était un devoir de conscience... je t'expliquerai cela... Toi, tu ne me dois rien.
— Ce que je vous dois, c'est de vous aimer... et cela seul me rend heureuse.
François est encore tremblant : sa voix devient plus basse; il parle à Hélène en se cachant presque la figure dans ses cheveux.
— Oui, Hélène, je t'aime, je t'aime : je l'ai compris hier : et c'est pour cela... pour cela seulement, que je voulais partir, que je voulais fuir...
Hélène tressaille de joie.
— J'étais plein de jalousie, de désespoir, et je voulais fuir loin de Lodignola, de loi, de tout le monde... Oui, tu t'es emparée de mon cœur, tu en es la maîtresse ; mais il faut examiner ma conscience et me juger. Écoute... j'ai appartenu pendant dix ans à une autre...
— Je le sais.
— C'était un amour bien différent de celui que j'éprouve pour toi... Je ne lui devais rien, à cette femme, je ne l'estimais même pas... Et pourtant je lui ai donné ma jeunesse, ma vie, mon honneur presque...
— Je le sais.
— J'ai été faible et lâche avec elle. J'étais né pour agir, pour lutter, pour vaincre. Je voyais autour de moi les misères, les injustices, et je voulais me consacrer à faire du bien... Pour elle, au contraire, je me suis renfermé dans l'égoïsme d'une passion, d'une habitude... pis encore... tu ne comprends pas... mais moisi... Et je sens qu'il est trop tard, maintenant !...
— Jamais!... il n'est jamais trop tard!... Des misères et des injustices, il y en a toujours, partout... Et toi... (En disant « toi », elle a les joues ardentes et ses yeux rient...) Tu le sais bien! loi qui as toujours été si bon, et qui as toujours fait du bien, toi qui as toujours voulu qu'on fît du bien... Au lieu de beaux livres, tu feras des bonnes œuvres avec moi. Ceux qui souffrent en profiteront davantage, et l'exemple sera plus utile.
— Mais réfléchis encore à ceci... il faut que tu le saches, car tu dois savoir tout... Si celle femme... à présent qu'elle est libre, l'avait voulu... je ne serais pas aujourd'hui près de toi, je serais avec elle.
— C'eût été ton devoir.
— Et toi?...
— Je te l'ai dit, je serais restée comme madame Eugénie, toujours seule.
François croit devenir fou. Il doute de son bonheur.
— Ma chérie! ma chérie!... Écoute- moi, mais attentivement... Tu es jeune... tu es encore une enfant... et moi, j'ai l'âge qu'aurait ton père... Il y a trop peu de temps que tu m'as revu, il y a trop peu de temps que tu m'aimes... pour pouvoir être sûre de toi... pour toute la vie...
— Je t'ai toujours aimé... Aussi loin que remontent mes souvenirs, je te vois toujours, je t'ai aimé même quand tu étais absent, même pendant toutes cesannées où je ne t'ai pas vu... et j'ai été jalouse et j'ai pleuré... Et pourtant, que veux-tu? j'ai toujours eu une grande foi dans mon bonheur à venir, parce que je me suis toujours sentie à toi, toute à toi. Je suis un peu sauvage, tu sais?... Il n'y a que toi que j'ai aimé, réellement aimé; j'ai beaucoup d'affection pour madame Eugénie, pour ma chère petite mère, et cependant c'est comme cela... Hier, quand j'étais en colère contre toi, elle m'était devenue indifférente et je lui ai mal répondu : j'ai été mauvaise... Oui, aimé, réellement aimé... il n'y a jamais eu que toi seul. Je te vois encore la première fois... je ne me souviens plus de tout le reste, mais de toi, si... je te vois comme le premier jour, quand tu es venu me chercher... Tu as toujours été le même, et tu ne changeras jamais, pour moi... Dès ce temps-là... oui... dès ce temps-là!...
Hélène a un éclair dans les yeux, elle s'écarte :
— Dis-moi... Est-il possible ([u*à cet àge-là on puisse ctre amoureuse?
François la saisit dans ses bras, la contemple avec un amour infini et se penche, les lèvres ardentes, pour l'embrasser.
Hélène le regarde en souriant, se recule, retire une de ses mains de celles de Roero :
— Là...
Et elle baisse la tête, en écartant ses cheveux, comme faisait Loulou, jadis, pour recevoir le baiser sur sa petite nuque blanche.