‹ Lourdes;Chapitre 1 sur 1 · Lourdes; · texte numérisé non relu

Lourdes;

C’est clans mon carnet de voyageur, c’est dans les feuillets sur lesquels j’ai l’habitude de jeter à la hâte et pêle-mêle les notes que je recueille par-ci par-là, sur les routes où je pérégrine un peu tous les ans, que j’ai puisé le sujet de notre entretien de ce soir.

Avec votre permission, je vous parlerai de Lourdes.

Le nom de Lourdes est tellement populaire au Canada, que vous ne serez peut-être pas fâchés de connaître l’impression, franchement dite, qu’un homme sincère peut avoir éprouvée, sur ce coin de terre célèbre, en présence des choses étonnantes qui s’y déroulent d’un bout de l’année à l’autre.

Si j’avais été poussé là par ma dévotion, je ne rougirais pas de mon pèlerinage, mais je n’en parlerais goint^en oublie ;

je n’aime pis à grossir le nombre de ceux qui se tiennent debout dans le devant du temple, et croiraient avoir perdu leur peine s’ils ne nous renseignaient pas périodiquement sur le niveau barométrique de leur piété.

Et cela n’en donne que plus de poids à mes paroles, car les observations de l’homme qui voyage avec des opinions préconçues peuvent toujours être plus ou moins soupçonnées de parti pris, tandis que le témoin que le hasard amène présente le plus souvent un caractère d’indépendance qui donne une garantie toute spéciale de sa libre et naturelle impartialité.

Non, mesdames et messieurs, ce n’est pas la dévotion qui m’a conduit à Lourdes.

Je n’y suis pas allé non plus pour faire une cure ; je n’avais, merci à Dieu, rien à lui demander sous le rapport de la santé.

La curiosité n’y a même été pour rien : j’éprouve un éloignement instinctif pour tout ce qui sent la banalité ; et, malgré 1 attrait qu’a toujours eu pour moi l’iiistoire si touchante de la petite Bernadette Soubirous, je ne me sentais aucunement attire, je 1 avoue, vers ce qui me semblait le rendez- vous de ferveurs plus naïves qu’éclairées.

G est à une circonstance fortuite, ou pour mieux dire à une douce et vieille amitié, que je dois cette visite à Lourdes, dont je suis revenu extraordinairement impressionné, et qui comptera parmi mes souvenirs chers.

J’étais tout simplement allé visiter un ami malade à Cauterets, une station thermale encaissée, à quelques heures des frontières d’Espagne, dans un formidable entonnoir formé de pics farouches et de crêtes sourcilleuses.

Lourdes était sur ma route ; mon ami — un fervent

vint me reconduire jusqu’à la petite ville où convergent tant de

pèlerinages, et où nous avons passé ensemble vingt-quatre heures bien employées, je vous assure.

Lourdes n’est pas aussi banal que tout cela, croyez-m’en, mesdames et messieurs ; et, après ces vingt-quatre heures, je ne me sens plus du tout disposé à hausser les épaules quand ou m’en parle.

Il y a là un incontestable phénomène ; et, comme dit Henri Lasserre dans la préface de son livre — je cite de mémoire — “ qu’il y ait miracle ou non, que la cause de ce vaste courant de peuples soit dans l’action divine ou dans l’aberraùon des hommes, l’étude de ce ' phénomène n’en est pas moins du plus haut intérêt. ”

Du reste, c’est une impression de voyage comme une autre ; et, si controversée que soit la question, je ne vois pas pourquoLje ne ferais point part aux autres de ce que j’en sais par expérience personnelle.

Entendons-nous, mesdames et messieurs : cette question, je ne prétends pas la trancher.

Mes convictions intimes ne regardent que moi ; et fussentelles encore plus arrêtées, je me garderais bien de les donner comme le dernier mot de l’énigme.

Je vais essayer seulement de raconter tant bien que mal ce que j’ai vu et ressenti, sans rien conclure.

A quoi bon ?

Parlons un peu du pays d’abord !

Circonstance providentielle ou purement accidentelle, l’endroit ne pouvait être mieux choisi pour donner un cachet de mystérieuse grandeur aux événements dont la petite ville devait être le théâtre.

Nul horizon ne pouvait plus royalement servir de décor à

la scène où tant de manifestations étranges se produisent depuis bientôt quarante ans.

Tout autour de vous c’est un panorama superbe.

Un torrent tumultueux qui, après avoir bondi de cascade en cascade, prend sa course dans la plaine, des vallons qui se creusent et s’élargissent majestueusement, des coteaux qui se cabrent et semblent se poursuivre comme des vagues, des collines étagées les unes sur les autres, des ravins profonds, des abîmes voilés sous des replis de forêt sombre, des entassements de roches géantes, avec, dans le lointain, un colisée de monts aux pans abrupts, de croupes massives, de silhouettes monstres, de hauteurs montant toujours, derrière lesquelles tout un pêlemêle de sommets fuyants et de cimes qu’.on entrevoit à peine se prolonge et s’efface dans l’infini du ciel.

Ici, toute une suite de blanches et imposantes façades — couvents, monastères, hôpitaux, institutions religieuses de toutes sortes — s’échelonnent au soleil sur des pentes tout empanachées de grands bouquets de verdure.

La, c est un puissant château-fort, ou plutôt une citadelle historique, dont les ruines, du haut de leur bloc de rochers solitaire, nous font songer à quelque sentinelle des anciens jours debout et casque en tête, au seuil des Pyrénées.

A leur pied, le Gave de Pau roule ses eaux d’un bleu sombre aux reflets mordorés, à travers les nombreuses constructions — boutiques, magasins et hôtelleries — qui constituent la ville nouvelle, et qui contrastent d’une manière si frappante avec le vieux bourg aux toits bas et aux ruelles tortueuses qu’était Lourdes au temps de Bernadette.

Lt puis, c’est le vaste boulevard, les longues avenues conduisant à la basilique, les rampes gigantesques aux arcades de cathédrale, qui, comme d’immenses tentacules semblent s’ouvrir

au ]oin pour embrasser celle-ci ; c’est le rocher du Calvaire, avec son christ colossal^ et sa ceinture de parapets, dont le liane robuste épaule toute la masse des roches de Massabielle où se creuse la grotte célèbre et s’étagent les trois églises monumentales, sorties de terre à la parole d’une petite pastoure de quatorze ans qui n’avait jamais appris autre chose qu’un ave Maria !

Et tout cela en face des mystérieuses profondeurs de la Montagne, sur les confins d’une zône bouleversée par les antiques commotions du globe, et sous un ciel sans rival pour sa pureté radieuse et sa limpidité sereine !

C’est vraiment le pays des songes et des enthousiasmes : ce devait être le pays de la foi, de la dévotion et des émotions mystiques.

Dans ce cadre merveilleux il Hotte comme un souffle de mystère, comme une vague lueur de paradis rêvé.

Les bruits de la nature y ont connue des voix de cantiques.

Ce sont des légendes que la brise chuchote daus les sapins des goi'ges, dans les peupliers des routes.

Tous ces sommets lumineux font penser au ciel ; tout ce calme et toute cette solitude parlent à l’âme le langage des choses divines.

Aussi vous semble-t-il que vous êtes là dans un temple, et nulle pompe religieuse ne vous y étonne.

Ces volées de cloches, ces odeurs d’encens, ces processions, ces chants d’église, ces brasillenrents de cierges sans nombre, tout cela vous semble, malgré l’ébranlement nerveux que vous en ressentez, absolument naturel.

Ce n’est pas de loin qu’il faut juger Lourdes ; il faut y

aller.

Voyez Zola, qui n’est pas. un idéaliste pourtant. Il est aile à Lourdes dans le but de découvrir et de révéler l’explication naturelle de tout ce qui s’y passe.

Y a-t-il réussi ? Je me le demande.

Il a trouvé matière à critique dans bien des choses.

Jusqu’à quel point tout ce qu’il a dit est vrai ou faux, je n’en sais rien, bien que je puisse affirmer que le brutal romancier est inexact sur plus d’un point, comme je le ferai voir dans un instant ; sur certains autres, d’ailleurs, sa criti |ue respire un sentiment de malveillance évidemment systématique.

Eh bien, malgré cette malveillance calculée, malgré ce parti pris de dénigrement quand même, cet observateur à froid, ce libre penseur convaincu, ce partisan de notre orgueilleuse science encore dans les langes, est resté — cria se voit à chaque page de son livre — profondément déconcerté par l’éloquence troublante des faits.

11 a beau parler de forces ignorées ou mal étudiées, d’hallucination, d’auto-suggestion, de commotion nerveuse préparée de longue main, d’exaltation produite par l’entraînement du voyage, des prières et des cantiques, de “ souffle guérisseur, puissance inconnue qui se dégage des foules dans la crise aigrie de la foi, ” son embarras perce à chaque ligne.

Les effets palpables de cette 'puissance inconnue l’impressionnent malgré lui.

Et voilà ce qui fait que sa conclusion, si bien déduite qu’elle lut d’avance, est toujours hésitante et souvent confuse.

Mais revenons à ma description topographique, et ajoutons-y un mot d’histoire, car les faits dont j’ai à parler appartiennent maintenant à l’histoire de l’humanité.

Ce qu’on appelle les roches de Massabielle est un bloc de

granit coupé à pic, et dont le pied n’était autrefois séparé du Gave de Pau, que par une pente de quelques pas seulement couverte de débris de roc, et dont l’approche était assez difficile.

L’endroit où s’ouvre la grotte qui devait faire tant de bruit dans le monde était tout particulièrement sauvage, et ceux que le hasard ou le besoin de se mettre à l’abri conduisait là n’y pouvaient guère atteindre que par une île appelée l’île du Chalet, et formée par un embranchement du Gave, embranchement qui, dans les basses eaux, pouvait se franchir presque à pied sec.

Aujourd’hui tout cela est changé.

Les éclats de rochers ont été enlevés, l’île s’est trouvée à disparaître avec le canal qui la formait, le Gave lui-même s’est reculé pour faire place à de vastes terrassements plantés d’arbres et bordés de parapets, ce qui permet à des foules énormes de se grouper devant la grotte.

A celle-ci on a eu le bon esprit de ne faire subir aucune modification importante.

On a canalisé la source au moyen de tuyaux qui conduisent l’eau dans les édicules à piscines ; on a dillé le sol, on a grillé l’entrée, et l’on a posé une madone en marbre dans l’excavation où la Vierge est apparue à Bernadette.

A part cela et les trophées d’innombrables béquilles qui en constellent les parois et l’encadrement, l’ensemble est resté dans son état primitif.

Aussi, malgré tout ce mouvement, toute cette vie, toute cette richesse, toute cette pompe, en dépit même des monumentales constructions qui l’embellissent, le lieu a conservé je ne sais quel cachet de solitude pittoresque, de mystérieux isolement qui vous donnent la sensation, des que vous avez débouché sur la terrasse longeant le côté gauche de la basilique, d’être transporté tout à coup au fond d’un désert, à cent lieues

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de toute civilisation, seul, avec cette foule, en face de Dieu et de votre conscience. ÜiLt.uc

La grotte principale — car il y en a deux — s’ouvre au niveau du sol.

C’est un enfoncement brusque dans le fl me abrupt du rocher, ayant à peu près la forme d’un porche roman, et qui se clôt, à l’intérieur, par la retombée d’une demi- voûte, dont le point le plus élevé peut avoir une quinzaine de pieds de hauteur, et dont la base mesure, en long et en large, à peu près vingt-cinq pieds sur trente.

Au-dessus de ce cintre légèrement surbaissé, un peu à la droite du spectateur, une ouverture plus petite et de forme ogivale, comme une niche d’église, et dans laquelle une personne de moyenne taille pourrait se tenir debout, se creuse aussi, noire et profonde, dans le pan vertical du rocher.

C’est dans cette dernière grotte qu’ont eu lieu les apparitions, et que s’élève aujourd’hui la madone dont je viens de parler.

De ce côté, principalement, le rocher moussu se couronne et se tapisse de lierre, de buis, de bruyère, d’églantiers et autres arbustes qui s’enchevêtrent les uns dans les autres en accrochant leurs racines à toutes les fentes et anfractuosités du roc.

Voilà, autant que je puis en donner une idée, l’aspect des lieux ; disons quelques mots des étranges événements qui les ont rendus si célèbres d’un bout du monde à l’autre.

Le 11 lévrier 1858, trois petites filles, dont l’aînée venait d’avoir quatoize ans, étaient allées, vers midi, sur les rives du Gave, ramasser quelques fagots de bois mort, et s’étaient laissées entraîner jusqu’à l’extrémité de l’île du Chalet, en face de la grotte de Massabielle.

Là, croyant pouvoir faire une meilleure provision parmi les quartiers de roches qui gisaient au pied de l’escarpement, elles voulurent traverser à gué le cours d’eau qui les en séparait, ce qui força l’aînée, appelée Bernadette, un peu souffrante ce jourlà, à rester en arrière.

Quand ses compagnes la rejoignirent, elle paraissait sous le coup d’une émotion intense :

— Avez-vous vu ? demanda-t-elle toute bouleversée.

Et, s’apercevant qu’on ne comprenait pas ce qu’elle voulait dire, elle fit le récit d’un prodige dont elle venait d’être le témoin.

Un grand bruit d’abord, puis une vive lumière, et enfin une dame d’une beauté céleste qu’elle avait aperçue debout dans la niche ogivale dont je viens de vous dire un mot.

Qu’était- ce que Bernadette ?

Bernadette était l’enfant de François Soubirous, un pauvre meunier de Lourdes que des circonstances malheureuses avaient réduit à un état voisin de la misère.

Elle était l’aînée de quatre enfants, deux filles et deux garçons.

Sa mère étant de faible sauté, on avait dû, dès la naissance de la petite, mettre celle-ci en nourrice dans un village voisin, à Bartrès, chez des paysans qui s’attachèrent à elle et la gardèrent jusqu’à l’âge de quatorze ans.

Elle était chétive, peu développée pour son âge et souffrait d’un asthme chronique ; mais elle était si douce, si bonne, si complaisante, sa belle figure respirait fiant d innocence et de candeur, que chacun l’aimait et se sentait pris, eu sa présence, d’un singulier sentiment de respect.

Quand elles la rencontraient dans la montagne conduisant

le petit troupeau de brebis qu’elle était chargée de garder, les femmes du village s’écriaient :

— La chère mignonne ! Ce ne sont pas ses bêtes, c’est elle qui est l’agneau du bon Dieu !

Le curé de l’endroit, l’abbé A 1er, avait une affection particulière pour elle.

11 disait quelquefois — c’est Zola qui rapporte la chose :

— Cette petite me fait penser aux enfants de la Salette ; chaque fois que je la rencontre, je ne sais ce qui se passe en moi, mais je crois apercevoir la petite Mélanie !

Le bon curé ne devait pas vivre assez longtemps pour voir son inconsciente quasi-prophétie se réaliser.

Ce qui frappait surtout chez Bernadette, c’était la profondeur mystérieuse du regard. Il y avait dans ses grands yeux de velours brun des lueurs tranquilles et d’une sérénité si naïve qu’elles donnaient à sa physionomie tout entière une expression étrangement pénétrante.

Je possède une photographie de Bernadette plus âgée, que son propre frère m’a vendue, et qui atteste une beauté plus qu’ordinaire. En outre de ce regard profond, la bouche y est merveilleusement expressive, le nez distingué, et le front d’une parfaite pureté de lignes.

Il n’y a pas à dire, quand l’enfant qui possédait cette têtelà affirmait quelque chose, on pouvait la croire sur parole.

Bernadette avait grandi sans aller à l’école, et tout son savoir se bornait aux formules du chapelet, qu’elle allait sans cesse récitant par les près, les ravins et les collines, à la suite de son petit troupeau broutant à l’aventure.

Cette prière des cœurs simples plaisait à sa piété enfantine, et s’échappait de ses lèvres pour monter à Dieu, avec le chant

clés- brises et les parfums de la forêt, comme l’éçlio naturel des vagues adorations qui lui hantaient l’àme et faisaient palpiter sa frêle poitrine d’asthmatique.

Vraiment, je ne saurais trop dire pourquoi, mais cette chère petite sauvage, maladive, pauvre, ignorante, promenant ses haillons et égrenant son chapelet rustique, seule avec ses agneaux, sous le vaste ciel clair, au milieu de ces solitudes éloquentes, me fait l’effet d’une grande sainte.

Je ne connais point de figure plus poétique, et pour laquelle je me sente épris d'une plus chaude tendresse instinctive.

Une vie de souffrances, de persécutions et d’humilité constante, suivie d une mort admirable, devait ajouter son complément suprême à cette existence toute do prière, de douceur et de simplicité.

Bernadette venait d’avoir quatorze ans lorsque ses parents la rappelèrent à Lourdes pour la faire préparer à sa première communion.

Ce fut juste quinze jours après son retour au foyer paternel qu’eut lieu la scène que je viens de rapporter.

Le récit des dix-huit apparitions successives qui se manifestèrent aux yeux de l’enfant, au même endroit et dans l’espace de trois à quatre semaines, a été trop souvent fait, et est trop connu de ceux qui m’écoutent pour que je me permette d’entrer là-dessus dans aucuns détails.

Les guérisons extraordinaires qui s’en suivirent ont eu trop de retentissement dans le monde entier, pour qu’il me soit nécessaire d’en parler de nouveau.

Tout cela est depuis longtemps du domaine de l’histoire populaire.

Je viens de dire que Bernadette avait été en butte à des persécutions. Elles furent nombreuses.

On lui fit subir toutes sortes d’interrogatoires insidieux ; on essaya de l’intimider de toutes manières; on lui lit mille menaces; elle fut sur le point d’être emprisonnée.

L’enfant ne broncha pas et répondit à tout avec un sangfroid et une assurance qui étonnèrent ses plus acharnes contradicteurs.

Toujours ses réponses furent nettes et précises.

Jusqu’à sa mort, on ne put surprendre chez elle la plus "légère contradiction ; jamais elle ne dévia d’une ligne dans ses récits, tous empreints du plus irrésistible accent de bonne foi et de sincérité.

Elle ne rencontra même pas les sympathies du clergé, qui s’abstint systématiquement — réserve pleine de sagesse — de prendre la moindre part aux démonstrations publiques dont la grotte de Massabielle était journellement le théâtre.

1 Seul, l’abbé Peyramale, le curé de Lourdes, dont j’aurai l’occasion de parler dans un instant, après avoir longtemps refusé d’ajquter foi aux paroles de Bernadette, finit par se rendre à l’évidence, et se fit l’ardent défenseur de l’enfant aupiès des autorités civiles et diocésaines.

Le fait est que ce fut seulement en 1864, c’est-à-dire six ans après la période des apparition^, que, enquêtes sur enquêtes et investigations sur investigations ayant été faites, le clergé se décida à se rendre en procession à la grotte miraculeuse, pour inaugurer la longue série de cérémonies solennelles qui se sont perpétuées sans interruption jusqu’à nos jours.

C’est ici le moment, je crois, mesdames et messieurs, de dire un mot des monuments religieux de Lourdes.

I a basilique de Lourdes se compose en réalité de trois églises en quelque sotte superposées.

L’église du Eosaire, d’abord, qui s’ouvre au premier plan sui un parvis encerclé par les rampes en arcades cyclopéennes dont j’ai parlé en commençant.

Tuis la crypte de la basilique proprement dite, qui forme un autre étage en arrière, et se creuse en plein roc sous la basilique elle-même, dont la flèche et les contreforts gothiques dressent vigoureusement leur masse jaunâtre dans un flamboiement de rosaces, de pinacles et de clochetons.

Ces travaux gigantesques ont dû coûter des sommes folles.

A-t-on atteint au moins l’idéal qu’on se proposait ?

Cela n’est pas aussi certain.

Tous les détails sont beaux, c’est vrai ; l’ensemble même est grandiose, je n’en disconviens pas.

Mais cet ensemble n’est-il pas un peu bien compliqué ?

Et, grâce à cette complication, l’église du Eosaire ne s’est-elle pas trouvée forcément trop lourde, trop raccourcie, puisqu’elle est ronde, et surtout trop écrasée ?

Sans compter que cet avant-corps massif masque déplorablement la façade de la basilique, et en escamote les bas-côté3, ce qui la fait paraître grêle et d’une assise mal déployée.

Dans la description un peu fantaisiste qu’il fait de la célèbre église, Zola trouve que la flèche est trop menue, et qu’audessus des rampes gigantesques, elle n’apparaît “ que comme la petite flamme droite d’in cierge, parmi l’immense horizon, la houle sans fin des vallées et des montagnes. ”

Tel n’est pas mon avis. La flèche est belle ; elle monte d'un jet fier et solide, et les proportions en sont irréprochables.

C’est le corps de l’édifice lui-même qui paraît manquer d’ampleur, parce qu’on n’en aperçoit guère que la partie haute, c’est-à-dire la nef principale.

Quand on se place à une certaine élévation, sur le chemin qui conduit au Calvaire, par exemple, d’où le regard peut embrasser les trois nefs, le coup d’œil n’est plus le même.

Défaut d’ensemble.

Malheureusement, on est en frais de construire deux tours aux flancs de l’église du Rosaire, qui, je le crains, n’amélioreront pas les choses.

Ce n’est pas l’église du Rosaire qu’il faudrait exhausser, c’est la basilique, ou plutôt les nefs latérales de la basilique.

Une ceinture d’arcs-boutants sur laquelle s’appuierait la grande nef ferait deviner -les autres, et rétablirait l’harmonie compromise par l’effet d’une mauvaise perspective.

Est-il besoin de parler des richesses que renferment ces trois églises ?

Elles sont incalculables.

L’argenterie, les porphyres, les bronzes, les œuvres d’art, les lampes d’or massif, les étoffes les plus précieuses, les tissus les plus merveilleux, les drapeaux, les bannières, les ex-voto de toutes sortes y pullulent dans un entassement qui éblouit.

Les inscriptions touchantes surtout y foisonnent.

Les murailles, les embrasures, les pilastres en sont c juverts, attestant une guérison, une conversion, une faveur quelconque obtenue par l’intercession de Marie.

' On circule là en pleine féerie religieuse, en pleine atmosphère de prodiges. ■ f •

Le marbre chante, la pierre parle ; et ce chant c’est un cantique, cette parole un acte de foi.

Vous écoutez; et, qui que vous soyez, si vous ne tombez pas à genoux, nue prière instinctive au moins monte à vos lèvres,

une inconsciente élévation dame s’accomplit au fond de votre intérieur.

Vous vous sentez le cœur élargi, agrandi» Un immense besoin d’aimer s’empare de vous.

D’aimer qui, quoi ? ' ' •

Tout! le ciel, la terre, Dieu, la Vierge, la foule qui vous entoure, l’humanité entière.

Vous avez eu des persécuteurs : où sont-ils ? des désagréments : quand donc ? des morsures au talon : jamais de la vie !

Tout cela n’a existé qu’en rêve.

Vous êtes baigné, vivifié, rajeuni dans un courant d’affection universelle, d’indulgence attendrie, d’oubli et de pardon.

Cela, c’est un miracle comme un autre !

— Il est bientôt huit heures et demie, me fit remarquer un des révérends pères de lTmmaeulée-Conception, le rédacteur des Annales de Lourdes, un homme aussi sympathique que savant ; la procession va commencer; je suppose que vous tenez à la

voir.

— Certes ! lui répondis-je; avec cela qu’en votre compagnie c’est pour moi une double aubaine.

— Eh bien, partons, alors. Pas besoin de couvre-chefs ; nous ne sommes pas au Canada.

En effet, l’atmosphère était tellement calme, et douce, le ciel était d’une sérénité si reposée, que la flamme d’une bougie n’eût pas frissonné dans l’air.

Un profond recueillement des âmes et des choses semblait se répandre partout dans la paix souveraine de la nuit.

L’heure était aux émotions intimes: sans mot dire, nous nous acheminâmes, bras dessus bras dessous, vers le parvis de la basilique.

La procession commençait.

Une foule de dix mille pèlerins portant dix mille cierges allumés, émergeait de l’obscurité, du côté de la Grotte, et se déployait sous nos yeux dans un fourmillement d'ombres, piqué, rayé, criblé par un fouillis d’étincelles mouvantes.

Des voix flottantes, aux vibrations fiévreuses et sonores, s’échappaient de toutes ces poitrines et roulaient sur toutes ces têtes dans le flux et le reflux des cantiques et des versets sacres.

Le flot lumineux et chantant, vaste marée humaine, déboucha sous les arcades monumentales et se répandit d’abord sur la place.

Puis le mouvement se régularisa, les rangs se formèrent, et la masse, en double haie rutilante, ainsi qu’une légion de vers-luisants en marche, monta le long des rampes, contourna les portiques, et se mit à redescendre du côté opposé, pour aller s’épancher dans le lointain des avenues illuminées par une croix de feu colossale — la Croix des Bretons — flamboyaut dans les ténèbres.

Là, le flot houleux, après de longues oscillations, prenait la forme d’un gigantesque serpent de flamme, dont les anneaux, se déroulant et s’allongeant sans cesse, incendiaient l’immense promenade et jetaient comme des rafales de lueurs vagues sur les rochers, les arbres et les monuments.

La scène devenait magique ; nous gravîmes jusqu’à micôte la montée conduisant au Calvaire, pour mieux jouir du coup d’œil dans son ensemble.

De cette hauteur, le spectacle revêtait des splendeurs inouïes.

doute cette myriade de lucioles errantes, toutes ces petites flammes fourmillant ainsi dans le creux sombre de la vallée,

augmentaient l’opacité de l’ombre et reculaient les lointains dans des profondeurs de rêve !

Ce n’était plus une foule de pèlerins circulant dans la nuit un cierge à la main ; c’était une poussière d’astres, un poudroiement de soleils, une voie lactée grouillant et roulant à des milliards de lieues au fond d’immensités apocalyptiques.

Les voix elles-mêmes ne montaient plus jusqu’à nous qu’enveloppées pour ainsi dire dans une fantasmagorie d’incantation mystérieuse.

Elles se succédaient, s’appelaient, s’entre-croisaient de groupe en groupe, de distance en distance ; et, pendant que les plus rapprochées éclataient comme des fanfares, les plus éloignées, plus légères, plus ténues, plus indécises, allaient comme des vagissements se confondre avec les échos perdus de la Montagne.

L’effet produit par ces milliers de voix chantant toutes ensemble des mélodies différentes et sur des tons différents est assez curieux, mesdames et messieurs.

Chaque tronçon de la procession chante son hymne ou son cantique, sans se préoccuper de ce qui se chante plus loin.

Dans d’autres conditions, il en résulterait une insupportable cacophonie ; dans le vaste cirque de Lourdes, avec le nombre des voix et l’espace où se meut chaque groupe de chanteurs. il en est tout autrement.

Pour les oreilles de ceux qui sont en procession, il ne saurait y avoir de confusion, puisque chacun ne peut entendre que la voix de ceux qui l’entourent.

Et pour les spectateurs qui regardent passer, ces chants qui s’éloignent en s’affaiblissant dans le lointain, et ces voix à peine distinctes qui grandissent en s’approchant, au moment même où d’autres déploient toute leur ampleur dans un envo-

lement de débordante sonorité, ne font qu’ajouter au charme étrange et grandiose du spectacle.

— Ave, ave, ave, Maria ! crient des milliers de voix féminines et masculines dans un élan d’entraînante exaltation.

— Magnificat anima mea Dominum, répondent d’autres milliers de voix éperdues.

Tandis que, dans l’intervalle des versets, l’àme de la patrie française, la généreuse impulsion populaire de la vieille Gaule, qui sait toujours mêler au sentiment religieux l’amour sacré du drapeau, lance, dans un cri d’enthousiasme et d’ardente prière, cet appel touchant :

Vierge, notre espérance,

Etends sur nous tou bras.

Sauve, sauve la France :

.Ne l’ abandonne pas !

Cela se chante sur l’air de : Heureux le cœur fidèle, refrain d’un cantique que vous connaissez tous.

La mélodie est bien naïve, et les vers assez médiocres, n’estce pas ?

Eh bien, quand vous entendez cela clamé par tout un peuple suppliant, dans l’incomparable splendeur d’une nuit pyrénéenne et sous l’impression féerique d’une pareille scène, vous ressentez je 11e sais quel gonflement intérieur; le cœur vous monte à la gorge, et vous vous tenez à quatre pour ne pas éclater en sanglots.

Dans ces moments-là, mesdames et messieurs, qu’on ne vienne pas me parler de science positive, de pur raisonnement!

On aura beau dire, ce que je sens là remuer, palpiter, crier en moi, c’est Dieu qui l’y a mis, tout aussi bien que la pensée sous mon crâne.

Le cœur a ses droits comme le cerveau.

Le sentiment nous égaré parfois; mais qui oserait prétendre qu’il nous a plus souvent trompés que la froide raison ?

Ce sont la deux flambeaux divins qui ont chacun leur mission, et dont 1 un ne doit pas être entretenu aux dépens de l’autre.

L homme qui aime vaut peut-être encore mieux que l’homme qui discute...

Eh bien, me dit en prenant congé de moi, le rédacteur

des Annales de Lourdes, quelle impression emportez-vous de tout cela ?

— La voici, mon père, repondis-je : quand on s’arrête à songer que toutes ces prières, ces acclamations, ces démonstrations délirantes s adressent a l’humble femme d’un charpentier, morte il y a deux mille ans, dans une petite bourgade d’Orient, renverseriez-vous toutes les lois de la nature, on peut vous dire sans hésiter : “ Voilà le plus grand de vos miracles! ”

Dix minutes apres, j’étais accoudé sur le balcon de mon hôtel, le regard perdu dans les lointains sombres, rêvant à tout ce que je venais de voir, incapable de dormir.

Fait-il quelquefois mauvais temps à Lourdes?

Je le suppose, mais j’ai peine à me le figurer.

Cette pureté du firmament, cette limpidité lumineuse de l’atmosphère, ce calme, pour ainsi dire recueilli, de tout ce qui vous entoure, vous font rêver au printemps éternel des poètes, aux jardins paradisiaques des contes de fées ; et vous ne pouvez pas vous défendre de l’impression que tout cela est immuable, et que la pluie, le vent et les nuages respectentce coin de terre privilégié, sous sa coupole d’azur immaculé et tranquille.

Là, que la veillée ait été prolongée ou non, les matins sont si divinement radieux, que, fût-on le moins rêveur ou le plus

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indolent des hommes, on quitte la chambre aux premières heures du jour.

C’est ce que nous fîmes le lendemain, mon compagnon de voyage et moi.

Dès l’aube, nous sortions de l’Hôtel du Boulevard pour nous rendre à la Grotte, où la messe devait être célébrée par Mgr Gouthe-Soulard, l’archevêque d’Aix-en-Provence, que ses différends avec le gouvernement français ont fait connaître au

loin.

Une grande foule circulait déjà dans les avenues, et envahissait les abords de la basilique.

Des rachitiques, des podagres, des perclus en petites voitures, de malheureux estropiés sur des béquilles, de pauvres ataxiques sur des chaises à roulettes, des malades des deux sexes et de tout âge étendus sur des brancards, des mourants dans des litières d’osier étaient traînés, poussés, portés, par des domestiques, par des parents, par des religieuses, par des prêtres, et, la courroie des porte-faix à l’épaule, par des brancardiers volontaires parmi lesquels se comptent des fils de famille, rejetons de la plus haute noblesse de France.

Un père était là qui guidait ? travers les groupes son fils aveugle, dont les regards éteints se dirigeaient vers la madone doublement illuminée par les lueurs roses de l’aurore et la flambée d’or des cierges.

Un vieillard se traînait à genoux, les mains jointes et pleurait.

Des plaintes déchirantes, des accents désespérés se faisaient entendre: c’était un pauvre enfant déliait à dix ans qui, la figure horrifiée, les yeux roulant dans leurs orbites, se tordait aux bras d’une femme qui semblait épuisée par les anxiétés et les veilles.

Un amour de petite iille, blonde comme un épi, jolie comme un rêve, avec de longs regards inquiets et surpris, s’avance, impotente et paralysée, dans une petite voiture que sa mère pousse en sanglotant vers la Grotte.

Et cela défile, défile, se hâte, se presse, avec des élans d’espoir, des supplications affolées, tous les yeux fixés sur la madone.

C’est à fondre en larmes, ni plus ni moins!

Aussi, raillez-moi tant que vous voudrez, mesdames et messieurs, je l’avoue ingénuement, j’ai entendu toute cette messe, du commencement à la fin, avec le mouchoir aux lèvres et la joue humide.

Que voulez-vous, j’ai promis d’être sincère : voilà l’effet produit sur moi.

Et sur combien d’autres!...

On m’avait fait la faveur spéciale d’une chaise, du côté de l’Evangile, tout près de la grille, dans l’espace resté libre entre celle-ci et l’assistance.

J’avais ainsi, en face de moi, la statue de l’Immaculée- Conception, toute rayonnante dans sa niche de granit rustique, couronnée de verdure.

A ma droite, s’étalaient de longues rangées de malades étendus sur le sol avec des chapelets entre les doigts, la figure terreuse, les yeux caves, dans l’attitude de la plus ardente prière ; et tout alentour, et loin en arrière jusqu’au Gave, la foule, la grande foule haletante, enfiévrée, la houle des têtes prosternées dans une adoration muette, ou dressées soudain dans une crise de foi et d’invocation enthousiaste.

A ma gauche, c’était la Grotte jonchée de fleurs, avec ses fouillis d’ex-voto, ses parois usées et noircies par les milliards

de lèvres qui les ont effleurées ; et, parmi les balancements des encensoirs, les harmonieuses vibrations de l’orgue, et la lumière des cierges, diffuse et douce comme un flamboiement d’auréole, un imposant vieillard à tête blanche, la naître au front, debout sur les degrés de l’autel d’argent massif, dans toute la majesté solennelle du culte !

Ce spectacle, je ne l’oublierai pas de sitôt.

Nulle part ailleurs, peut-être, Dieu, la nature et l’homme ne se sont mieux entendus pour parler à l’âme et au cœur.

Le génie humain n’a pas élevé de plus beau temple que la Grotte de Lourdes ; et jamais portiques ne se sont ouverts ici- „bas devant un peuple plus pieux et plus sincère dans l’effervescence attendrie de sa foi.

L’effervescence de la foi, à Lourdes, c’est un miracle en soi. On la respire pour ainsi dire dans l’air ambiant.

Elle se propage par le courant électrique des foules.

Elle se communique d’une poitrine à l’autre, grisante, enveloppante, contagieuse.

Vous n’êtes pas un chanteur; vous êtes enroué par une nuit de chemin de fer ; vous n’avez aucune envie de chanter : pourquoi chantez-vous ?

Parce que c’est plus fort que soi.

Oh ! la foi, elle est empoignante, à Lourdes. On ne peut se figurer ce qu’elle fait faire.

La veille, nous avions rencontré, en sortant du Rosaire, un petit frère des Ecoles chrétiennes, un tout jeune homme, presque un enfant, qui se traînait péniblement à l’aide d’une canne et en s’appuyant sur le bras de son père ; — une famille de Lyon, si je me souviens bien.

Lu malheureux doit être mort à présent, car il était au dernier période de la phtisie.

Il respirait à peine, et la parole haletait sur ses lèvres par saccades et en soupirs étouffés. Je me demande encore comment il pouvait se tenir debout.

Mon ami l’avait rencontré à Marseille l’année précédente .

nous nous approchâmes du pauvre cadavre ambulant, qui nous accueillit avec un sourire que je vois encore.

— Il est venu mourir auprès de la seule mère qui lui reste, fit le père avec tristesse.

— Mourir, non, non ! je suis venu guérir ! protesta le malade en enfonçant le bout de sa canne dans le sol, et en mettant dans sou regard toute l’énergie qu’il ne pouvait mettre dans sa voix faible comme un souffle. Oui, guérir! répéta-t-il avec un air de conviction dont on ne peut pas se faire une idée sans en avoir été témoin; je guérirai! la Vierge me guérira, père ; je le sais !

Je restai confondu.

Cette suprême résistance de la vie, qui acculée à l’impossible, fait ainsi appel au miracle comme dernier espoir, est d’un tragique renversant.

Après la messe de la Grotte, nous revîmes l’infortuné, toujours suspendu au bras de son père.

Il était radieux. Sa figure émaciée, ses grands yeux creux

de poitrinaire, sa bouche toute pâle, entr’ouverte pour aspirer péniblement quelques bulles d’air, rayonnaient de confiance et de ferveur.

Il avait été mis dans la piscine une première fois, la veille ; et il attendait de nouveau son tour.

— = Est-ce Dieu possible, me dis-je à moi-même, qu’on va

plonger ce mourant dans l’eau glacée de la source ? Ce sera déjà un assez beau miracle s’il en sort vivant !

Nous avions un laissez-passer pour assister aux immersions, — avec l’assentiment des malades, bien entendu.

Le vaillant petit frère nous permit volontiers d’assister à la sienne.

Les piscines sont disposées, à la droite de la Grotte, le long du mur vertical que forme le rocher, sous d’élégants édicules, où, comme je l’ai dit, l’eau de la fontaine miraculeuse est conduite par des tubes, et dont l’entrée est masquée par des rideaux.

Elles sont propres, dallées de marbre, et se creusent à quelques degrés au-dessous du niveau du sol, entre des parois toutes couvertes de textes saints et de formules d’invocations gravées dans la pierre. (

Elles ont a peu près les dimensions d’une baignoire ordidinaire, et sont garnies d’un rebord, en dehors duquel, et de chaque côté, se tiennent les aides chargés de soutenir les malheureux qui y descendent.

Quand nous pénétrâmes à l’intérieur, en compagnie du pauvre phtisique, un vieillard débile et décrépit, vêtu d’un simple pagne ou tablier, sortait de l’eau tout transi, la poitrine secouee par des crises de frissons convulsifs, et titubant sur ses tibias décharnés.

Le bon petit frère venait ensuite.

Déshabillé à son tour, il nous apparut comme une vision macabre, ou plutôt comme un sujet d’amphithéâtre qu’on vient d’arracher au cercueil.

Tout chancelant dans sa maigreur cadavéreuse, il s’avança, porté pour ainsi dire sur les deux bras charitables des aides, les yeux levés au ciel, les mains jointes.

— 0 Marie conçue sans péché, guérissez-moi ! murmurat-il clans un élan de suppliante confiance.

Et, sans hésitation, sans frayeur, sans révolte apparente de la chair sous la morsure glaciale, le pauvre enfant descendit dans la piscine.

Mesdames et messieurs, on a rarement l’occasion de voir un pareil exemple de courage moral.

Les aides qui l’assistaient étaient un prêtre et un laïque, deux de ces admirables chrétiens qui se dévouent là, sans rétribution, au soulagement de la misère humaine.

A trois reprises, en priant eux-mêmes à voix haute, ils immergèrent le patient dans le bain jusque par-dessus les épaules.

Puis ils l’aidèrent à remonter, l’essuyèrent soigneusement et lui remirent ses habits, pendant que, avec ce sourire calme et résigné que l’on voit parfois sur la figure des agonisants, le malheureux, tout grelottant, nous soufflait dans un râle:

— Pas encore cette fois-ci, mais ça viendra!...

Et — - je suis ainsi fait — cela me remua plus que si je l’avais vu sortir de l’eau, triomphant et guéri.

— Mais me demanderez- vous, avez- vous été témoin de quelque guérison extraordinaire?

Non, mesdames et messieurs; ce que j’ai vu de plus approchant, le voici :

J’ai vu marcher un homme qu’on disait miraculé de la veille, et qui m’a affirmé, les larmes aux yeux, qu’il n’avait pas pu se tenir sur ses jambes depuis deux ans et demi.

Il ne marchait pas très allègrement, c’est vrai ; mais il marchait.

Maintenant, une remarque en passant :

Zola fait une description immonde des piscines de Lourdes.

A l’entendre, tous les malades, les fiévreux, les cancéreux, les hydropiques, les corps gangrenés et suintant le pus, sont indistinctement plongés — des centaines à la suite — dans la même eau putride, à la surface de laquelle flottent des lavures d’ulcères, des caillots de sang, des débris de peau, des bouts de linge, des croûtes, des morceaux de charpie et de bandage, des ventres d’abcès crevés, un affreux consommé de tous les maux, de toutes les plaies, de toutes les pourritures.

C’est presque mot à mot.

D’autres, des défenseurs imprudents, vont trop loin de leur

côté :

— C’est faux, répondent-ils, l’eau est changée après l’immersion de chaque patient.

Eh bien, il n’y a rien de vrai en tout cela.

•J’ai assisté à l’immersion de trois malades ; et, je puis l’affirmer de la façon la plus positive, on ne change point l’eau après chaque immersion.

Quant à la description de Zola, c’est la fille d’une sale imagination de pornographe toujours en quête de quelque dégoûtante ordure à crocheter.

Il est bien assez répugnant de se plonger dans une baignoire qu’un autre vient de quitter — fût-il le plus propre des hommes — sans que l’épreuve prenne les proportions d’un cauchemar aussi nauséabond.

Du reste, j’ai eu d’autres occasions de m’édifier sur l’exactitude naturaliste de M. Zola relativement aux choses de Lourdes.

A la maison de Bernadette, par exemple.

Je tenais à la visiter, car, à part l’intérêt qui s’attache tout

naturellement à cette humble demeure, il y avait encore chez moi le désir de contrôler de visu la description qu’en fait hauteur des Rougon-Maequart, et que je soupçonnais fort d’être, comme celle des piscines, plus ou moins fantaisiste.

Je ne me trompais point, comme on va le voir.

Notre cocher nous déposa à l’entrée de la rue des Petits- Eossés, une ruelle tortueuse, légèrement en pente, et trop étroite pour la circulation des voitures.

En quelques pas, nous atteignîmes une maison de très humble apparence, dont l’encoignure empiétait un peu sur la ruelle, et sur la façade latérale de laquelle une modeste enseigne portait ces mots : Maison où est née Bernadette Soubirous.

Ici laissons parler .VI. Zola.

“ Tous deux, dit-ii, levant la tête, regardaient la petite maison qui semblait morte, avec ses croisées étroites, son crépi grossier, violâtre, d’une laide r h juteuse de pauvre.

“ En bas, l’allée s’enfoncait toute noire, une mince grille ancienne seule la fermait ; et il y avait une marche à monter, que le ruisseau, par les orages, baignait.. . .

L’allée était profonde, Pierre suivait de la main le mur humide, par crainte de quelque faux pas. Il lui semblait descendre dans une cave, en pleine obscurité, avec la sensation, sous lui, d’un sol glissant, toujours trempé cl’eau. ”

M. Zola chevauche ici eu pleine rêverie. Cette allée élevée d’une marche, n’est trempée d’eau — comme bien d’autres — que lorsqu’il pleut. Elle était parfaitement sèche lorsque j’y ai passé.

De plus, il y fait aussi clair que dans la cour et la ruelle.

Première inexactitude.

Plus loin, le romancier donne libre cours à sa fantaisie.

Le voici à la porte de la prétendue chambre de Bernadette. Citons :

“ Comme celle de la rue, cette porte de la chambre était grande ouverte, dans une insouciance d’abandon. Et Pierre, qui s’était arrêté au milieu de la pièce, hésitant, les yeux emplis de la vive clarté du dehors .... ”

Remarquez qu’il voyageait tout à l’heure en pleine obscurité !

“ . . . . ne distinguait absolument rien, tombé là en pleine nuit ....

Mais, peu à peu, ses yeux s’habituèrent. Les deux fenêtres, de grandeur inégale, prenaient jour sur une étroite cour intérieure, où ne descendait qu’une lumière verdâtre, comme au fond d’un puits ; et pour lire dans la chambre en plein midi il aurait fallu une chandelle. Cette chambre, grande de quatre mètres sur trois mètres cinquante environ, était dallée de grosses pierres raboteuses ; tandis que la maîtresse poutre et les solives du plafond, apparentes, avaient noirci à la longue, d’un ton sale de suie ....

“ Les murs, dont un ancien badigeon s’en allait en écailles, tachés d’humidité, couturés de cicatrices, tournaient, comme le plafond, à une saleté noire. ”

Voilà un tableau d’un beau coloris; malheureusement une légère observation s’impose : c’est que M. Zola fait déplorablement fausse route. Ce n’est pas là du tout la chambre de Bernadette.

Cette chambre se trouve à l’étage supérieur: je le tiens du propre frère de la Voyante.

Il faut supposer que les fameux documents qui servent à confectionner les livres du fameux naturaliste lui auront été

fournis cette fois par quelque farceur désireux de mettre le naturalisme en échec.

Mais complétons la description:

“ Les yeux de Pierre, de plus en plus, s’accoutumaient à 1 obscurité; et, dans les objets vagues, inquiétants, qui emplissaient les coins, il finissait par reconnaître de vieux tonneaux, des débris de cages à poule, des outils cassés, toutes les loques' qu’on balaye, qu’on jette au fond des caves...”

Parbleu, puisque c’en est une, cave !

Si M. Zola se paie l’excentricité de chercher des chambres a coucher dans les sous-sols et des salons dans les greniers, il ne doit pas s’étonner s’il y rencontre matière à surprises.

Oui, sans doute, il y a, au rez-de-chaussée de l’humble maison, une pièce qui répond un peu à cette description, moins toutefois les couleurs crues et les amoncellements cl’outrances et d’exagérations qui sont les caractéristiques du style de l’auteur; mais c’est, je le répète, une espèce de cave, ou tout etu moins une chambre de débarras qui n’a probablement jamais été habitée.

L’appartement de la famille Soubirous, et en particulier la chambre de Bernadette, sont sur un second palier, que M. Zola n’a point vu. C’est à recommencer.

Que dis-je, M. Zola n’a peut-être pas mis le pied dans la maison.

C’est ce que je suis assez porté à croire en relisant la scène suivante, qui nous transporte en plein roman de pure imagination :

“ Une ombre, que Pierre prit d’abord pour une vieille femme, entra. C’était un prêtre, le vicaire de la paroisse, qui justement occupait aujourd’hui la maison. Il connaissait le docteur.

« J’ai entendu votre voix, monsieur Chassaigne, et je suis descendu ... Alors, voilà que vous faites encore visiter la chambre ?

“ — En effet, monsieur l’abbé, je me suis permis .... Cela ne vous dérange pas ?

“ — Oh ! du tout, du tout! .... Venez tant qu’il vous plaira> amenez du monde ....

“ — Et à ce que je vois, reprit Pierre, avec un léger frémissement, vous avez cru devoir utiliser la chambre ?

“ Le vicaire commençait à être gêné.

“ — Sans doute, c’est cela même .... Que voulez-vous! la maison est petite, j’ai si peu de place ! Et puis, vous n’avez pas d’idée connue cette pièce est humide, il est radicalement impossible de l’habiter.... Alors, mon Dieu, petit à petit, to t cela s’y est entassé de soi-même, sans qu’on l’ait voulu ....

“ — Vraiment, monsieur le vicaire, excusez-moi si j’insiste. Mais songez donc que vous devez tout à Bernadette, que saus elle Lourdes serait encore une des villes les plus ignorées de la France .... Il me semble que la reconnaissance delà paroisse aurait dû transformer cette misérable chambre en une chapelle .... C’est monstrueux, cet oubli, cet abandon, la saleté où l’on a laissé tomber cette pièce! ... ”

En vérité, cette histoire de vicaire installé dans cette maison me stupéfie. Et si les j ersonnes qui m’écoutent veulent bien me suivre un peu là-haut, je n’aurai pas besoin de leur dire pourquoi cette impression.

J’étais en train, le récit de Zola à la mémoire, de jeter un coup d’œil dans les recoins du rez-de-chaussée, lorsque, avisant un petit escalier tout étroit, mon compagnon me dit :

— Ce doit être de ce côté, montons.

En mettant le pied sur la dernière marche, nous nous trouvons en face d’un jeune homme blond, un peu fluet, très passablement mis, et d’un abord tout à fait cordial.

— C’est ici la demeure de Bernadette Soubirous ?

— Oui, messieurs.

— Par qui est-elle habitée en ce moment ?

— Elle n est pas sortie de la famille, messieurs; c’est moi qui l’habite, avec mes neveux et mes nièces, depuis la mort de mon père et de ma mère.

— Alors vous êtes ... ?

Le frère de Bernadette.

Nous lui serrâmes la main.

— Serait-il possible de visiter sa chambre ?

— Sans doute, messieurs ; la voici, donnez-vous la peine d’entrer.

Nous pénétrâmes dans une chambre assez étroite, pauvre mais propre et bien éclairée.

— Piien n’a été changé, nous dit le frère de Bernadette ; tout est, à l’exception de ces portraits que vous voyez, exactement comme du temps de ma sœur. Voici où elle dormait ; c’est la même couchette, la même paillasse, la même courte-pointe. Vous voyez que cette dernière est un peu déchiquetée par les coups de ciseaux ; c’est pour cela que nous avons dû mettre ce grillage autour du lit.

Ce pauvre lit de la petite sainte est tout ce qu’il peut y avoir de touchant dans sa rusticité indigente.

Ce treillis qui l’entoure en fait quelque chose de sacré.

La couchette se trouve immédiatement à gauche de la porte, la tête dans l’angle qui donne sur la rue.

La chambre es1' blanchie à la chaux’, avec un plancher usé à un tel point qu’on a dû y dissimuler certaines fentes avec des appliquées -ànfwtY finir

Oui, c’est pauvre; mais combien je préfère cette pauvreté respectueuse de relique à tout l’éclat de cette chapelle que, pour les besoins de sa critique, M. Zola voudrait voir à la place!

C’est la propre chambre de Bernadette qu’on aime à visiter, dans toute sa simplicité primitive, telle qu’elle était lorsque l’enfant prédestinée y a vécu, respiré, aimé et prié.

La chambre de Bernadette, pavée en mosaïque et lambrissée de dorures, ^ne serait plus Ta chambre de Bernadette; pas plus que son lisserait son lit, si on le remplaçait par un meuble en ébène ou en acajou, avec un couvre-pied de satin et des courtines de soie.

Pour moi, cette chambre, telle qu’elle est, me fait beaucoup plus l’effet d’un sanctuaire, que s’il y avait là un autel où l’on brûlerait de l’encens et des cierges.

Chaque chose à sa place !

Sur le manteau de la cheminée et sur les murs, on voyait des images de piété, des portraits à l’estompe du père et de la mère de Bernadette, des photographies de la famille en groupe, ces photographies de Bernadette elle-même, avec quelques bibelots de peu de valeur, petits riens qui font l’ornement des habitations d’ouvriers.

— Voici des lettres de ma soeur, que nous avons fait encadrer, me dit notre bienveillant cicérone.

L’écriture est belle, line, soignée. A peine une légère peccadille par-ci par-là contre l’orthographe.

— Ah ! elle avait donc appris à écrire ?

— Oui, monsieur, après les apparitions, au couvent de Nevers, où elle est morte religieuse.

— Vous veudez sa photographie, n’est-ce pas ?

— Oui, monsieur; si vous voulez bien passer au magasin, vous en choisirez une à votre goût.

— Non, allez nous en choisir deux vous-même, nous voulons les acheter dans la propre chambre de Bernadette.

Je fis constater cette particularité au dos de la photographie, sous la signature de Bernard- Pierre Soubirous, dont nous prîmes après cela congé, et qui nous fit sortir en passant par son petit magasin, où nous aperçûmes des enfants qui nous regardaient avec curiosité.

— Mes neveux et mes nièces, fit notre conducteur; des orphelins; nous vivons tous ensemble.

Ce magasin fait partie, avec d’autres pièces, d’un nouveau corps de logis, qui a été ajouté comme annexe à l’ancienne bâtisse.

Et nous sortîmes, remplis d’admiration pour cette modeste famille, braves gens qui aui aient pu tirer un si grand parti des circonstances, et qui — le père et la mère Soubirous, sans parler de Bernadette elle- même, ont plus d’une fois refusé la fortune — voulurent toujours, par un sentiment de délicatesse bien audessus de leur condition, que le désintéressement de leur vie pauvre et digue fût un témoignage de plus, ajouté à tant d’autres, de leur bonne foi et de leur sincérité.

Et voilà !

Si mon récit ne s’accorde guère avec celui du grand pontife de la vérité en littérature, ce n’est pas ma faute. J’ai raconté ce que j’ai vu et entendu.

Le fait est, mesdames et messieurs, que le livre de Zola est un réquisitoire en règle contre' les pères de l’Immaculée- Conception, qui ont été chargés, ou se sont chargés eux-mêmes, de la desserte de la Grotte de Lourdes et de ses dépendances.

Certes, l’auteur est dans son droit, et ce n’est pas moi qui lui contesterai le privilège de juger et même de combattre ces messieurs, qui, après tout, sont des hommes comme les autres, et peuvent fort bien — je n’en sais absolument rien, remarquez-le ! — ne pas être au-dessus de tout reproche.

Je suis partisan de la parole libre, et ne crois aucunement aux institutions humaines qui prétendraient échapper aux appréciations de 'l’opinion publique.

A mon humble estimation, chacun a le droit de juger les pères de l’Immaculée-Conception dans leur manière de conduire les choses d’intérêt public, à Lourdes. Mais ce que je conteste à M. Zola comme à d’autres, c’est le droit de défigurer les faits ou de les présenter sous un faux jour, dans un but de critique malsaine.

Dans l’esprit de M. Zola, tout ce que les pères de l’Immaculée-Conception ont fait à Lourdes est mal fait; tout ce qu’ils y font chaque jour est répréhensible par quelque côté : témoin cette prétendue horrible malpropreté des piscines, dont je parlais il y a un instant.

Ce sont des égoïstes que la soif du lucre dévore, des ingrats qui font systématiquement le silence autour du nom de Bernadette, et laissent tomber dans un honteux délabrement, dans une décrépitude iguoble la chambrette où est née la pauvre petite sainte à qui ils doivent tout.

En ce qui regarde les piscines, l’accusation est tellement invraisemblable qu’on ne saurait raisonnablement s’y arrêter un instant; et en ce qui regarde la chambre de Bernadette, le reproche tombe de lui-même devant la réalité des faits.

D’autres parties du réquisitoire ne souffrent même pas d’examen logique. Ainsi le dénonciateur accuse les pères de i’Immaeulée-Conception de favoriser le développement de la

partie neuve de Lourdes, au détriment des vieux quartiers, et il leur reproche ce crime à plusieurs reprises de la façon la plus amère.

N’est -ce pas tout à fait risible ?

Lourdes, étant données les circonstances nouvelles, devait fatalement s’agrandir. Elle 11e pouvait point rester à perpétuité l’amas de bicoques qu’elle était autrefois.

Or, pour s’agrandir, il fallait bien qu’elle s’étendît d’un côté ou d’un autre. Vérité de La Paliee !

Ce n’est pas tout, cependant. En favorisant le développement de la ville, les Pères ont poussé la population sur une mauvaise pente.

Lourdes s’est corrompu ; le niveau de la moralité y a baissé ; on n’y retrouve plus les mœurs patriarcales et sévères de l’ancien temps.

Cela est dit dans des termes beaucoup plus énergiques ; qu’on en juge :

“ Le pays entier se pourrissait, dit AI. Zola ; le triomphe de la Grotte avait amené une telle rage de lucre, une fièvre si brûlante de posséder et de jouir, que, sous la pluie bal tante des millions, une perversion extraordinaire s’aggravait de jour en jour, changeait en Gomorrhe et en Sodome le Bethléem de Bernadette. Le père Sempé venait d’achever le triomphe de Dieu, dans l’abomination humaine, au milieu du désastre des âmes.”

C’est assez raide, comme 011 voit.

Est-ce vrai ? J’en doute fort, mais je n’en sais rien.

Il peut se faire — et c’est même assez probable — que la jeunesse actuelle de Lourdes soit un peu plus délurée que du temps de Bernadette Soubirous; mais j’avouerai que je ne suis pas assez naturaliste dans mes tendances et mes goûts pour avoir dirigé mes investigations de ce côté-là.

Lourdes n’est peut-être pas à l’abri de la contagion que peuvent répandre des livres comme Pot-Bouille, La Terre et Germinal — qui me semblent un peu plus dangereux que des processions; quand Lourdes sera grande ville, il est évident qu’elle aura les défauts comme les qualités des grandes villes.

Mais, s’il faut en tenir responsables ceux qui auront fait une cité de cette bourgade, la responsabilité ne doit pas s’arrêter aux ^ ères de l’Immaculée-Conception : on doit logiquement la faire remonter jusqu’à Bernadette.... et même encore plus haut. Ce n’est pas ainsi qu’un homme sérieux raisonne, voyons !

Mais le reproche capital que le romancier fait aux pères de l’immaculée- Conception, c’est d’avoir trouvé le moyen d’élever la basilique de la Grotte dans des conditions si somptueuses, quand l’église projetée par l’ancien curé de Lourdes, l’abbé Peyramale, est restée inachevée.

11 les accuse de duplicité, d’intrigues, de conspiration, de péculat, que sais-je ?

Bref, ils ont contrecarré tous les projets du pauvre curé, paralysé tous ses moyens, ruiné son entreprise, et, finalement, l’ont fait mourir de chagrin. Cela par envie, par âpreté au gain, pour s’emparer de son œuvre.

Mesdames et messieurs, ces choses-là peuvent arriver, remarquons-le bien ; mais, comme on ne doit point présumer le mal, pour ma part, avant de l’admettre, je tiens à ce que le mal me soit démontré.

Or, ce n’est pas avec des arguments fondés ou étayés sur le travestissement des faits que M. Zola me convaincra plus sur ce point que sur d’autms.

Apiès avoir lu le fameux livre, j’étais resté sous l'impression que les plans de l’abbé Peyramale étaient absolument grandioses,

et que son église promettait quelque chose de monumental, comme les cathédrales de Chartres ou de Paris, pour le moins.

J’avais à la mémoire les lignes suivantes :

“ La Vierge avait demandé qu’on construisît une chapelle ; et lui voulut une église, toute une basilique triomphale. Il voyait grand, bousculant les architectes, exigeant d’eux des palais dignes de la Reine du ciel, plein d’une sereine confiance dans l’aide enthousiaste de la chrétienté entière....

“ Il rêvait une église magnifique, une cathédrale aux proportions géantes, pouvant contenir tout un peuple. ”

Plus loin, en parlant de l’église arrêtée dans sa construction, le romancier la fait “s’immobiliser dans sa croissance de colosse géant. ”

En outre, à l’entendre, l’église est presque achevée :

“ Toute la puissante carcasse de la nef et des bas-côtss, du transept et de l’abside, dit-il, était debout. On pénétrait là comme dans une église véritable. ”

L’auteur oublie qu’il vient justement de dire qu’on a peine à découvrir cette construction au milieu “ des laideurs et des misères qui la masquent. ”

En effet, mesdames et messieurs, il n’y a dans tout le quartier où l’on a jeté les fondations de cette église que des masures misérables, petites, basses, pressées les unes contre les autres dans un pêle-mêle de faubourg pauvre ....

Et ce n’est pourtant qu’après avoir circulé à travers ces taudis, et franchi une palissade en planches, qu’on peut apercevoir le “ colosse géant”, une enceinte de murs très peu élevés, ayant au centre deux rangées de colonnes romanes en marbre des Pyrénées recouvertes d’une carapace de bois brut.

Quant aux dimensions de cette “ basilique triomphale”, ce sont celles d’une de nos églises de campagne ordinaires.

Eien que cela ?

Ni plus ni moins !

Fiez-vous à M. Zola maintenant !

Pas plus en parlant de cette église qu’en parlant de la chambre de Bernadette il n’a été fidèle à la vérité ; pourquoi alors devrais-je ajouter plus de foi à ses autres affirmations ?

Si ou l’en croyait, la haine des pères de l’immaculée- Conception persécuterait l’abbé Peyramale jusque dans son tombeau.

“ Ils le poursuivaient jusque dans la tombe,” dit-il.

Or, quand il s’agit de démontrer le fait, le chef de l’école naturaliste n’hésite pas à recourir à de nouvelles faussetés :

“ D’un geste de pitié émue, le docteur Chassaigne, silencieusement, avait montré à Pierre, une tache énorme d’humidité qui verdissait le mur du fond .... Evidemment, des infiltrations se produisaient, une source véritable coulait en bas, envahissait la crypte par les temps de forte pluie. Toits deux eurent le cœur serré lorsqu’ils s’aperçurent que l’eau suivait la voûte par minces filets et retombait en grosses gouttes régulières, cadencées, sur le tombeau. Le docteur ne put retenir un gémissement : — Il pleut maintenant, il pleut sur lui ! ”

Eh bien — vous en serez probablement étonnés, mesdames et messieurs — cette énorme tache d’humidité qui verdit le mur de la crypte, au-dessus du tombeau de l’abbé Peyramale, n’a existé que dans l’imagination de M. Zola.

Il y a si peu de traces de cette espèce, soit au mur soit à la voûte, que nous étions, mon ami et moi, à nous demander si cette histoire de pluie tombant sur le marbre de l’abbé Peyramale ne valait pas celle du vicaire installé chez les Soubirous, lorsque la gardienne nous dit :

— • En effet, messieurs, après les grandes pluies je viens

essuyer ces marches, car il y tombe parfois quelques gouttes d’eau.

C’est là ce que M. Zola appelle une source véritable dont l’eau envahit la crypte.

Mais, raisonnons un peu : quand même ce que le romancier raconte serait vrai ; quand il pleuvrait à verse sur ce tombeau ; est-ce la faute des pères de l’immaculée- Conception si l’abbé Peyramale a voulu être inhumé dans une crypte audessus de laquelle il n’y a pas encore d’église ? Faudrait-il qu’ils se chargeassent d’achever la construction du “colosse géant” pour empêcher quelques gouttes d’eau de filtrer à travers la voûte de cette crypte, parce qu’il y a là un tombeau ?

D’ailleurs je ne m’explique pas trop ces gémissements. Oà est le sacrilège, où est la profanation ? Depuis quand la pluie déshonore-t-elle les tombes? A ce compte-là nous ne pourrions assez gémir sur le sort de nos pauvres morts qui dorment dans les cimetières....

Non, tout cela mérite à peine le nom de plaisanterie, et n’a été inventé ou invoqué que pour les besoins d’une thèse malveillante. Rien ne me parait plus évident.

Qu’il y ait eu rivalité et même conflit entre les pères de l’Immaculée-Conception et l’abbé Peyramale, c’est plus que possible, c’est même probable. La nécessité d’une grande église à la Grotte, et la triste localité que l’abbé Peyramale avait choisie pour y construire la sienne sont deux raisons suffisantes pour justifier l’opposition qu’ont pu rencontrer les projets de ce dernier.

Mais vouloir échafauder là-dessus tout un système de conjurations et de persécutions haineuses de tout un clergé, l’évêque en tête, contre un des leurs ne me semble pas d’une déduction fort logique.

M’est avis que, si l’abbé Peyramale avait triomphé, ce n’est pas lui qui aurait aujourd’hui toutes les sympathies de M. Zola. Au contraire, je parierais bien que les gémissements auraient été réservés pour ces pauvres Pères si bien intentionnés et si impitoyablement écrasés par l’ambition, la haine implacable et la convoitise effrénée de l’abbé Peyramale acharné à tout garder pour lui.

Il faut pourtant que quelqu’un soit chargé du culte à Lourdes comme ailleurs.

Que ce soient des jésuites, des dominicains ou des pères de l’Immaculée-Conception, qu’est-ce que cela peut bien faire au reste du monde ?

— Exploitation! exploitation! crie M. Zola.

C’est facile à dire. Mais, après tout, ne se laissent exploiter que ceux qui le veulent bien. Pour ma part, je suis à me demander — je n’ai passé, il est vrai, que vingt-quatre heures à Lourdes — en quoi peut consister cette exploitation.

On reçoit des dons volontaires: la belle histoire!

Le tronc des pauvres à l’entrée de nos églises, serait une exploitation alors !

Veut-on savoir toute ma pensée: j’ai vu de l’exploitation dans certains lieux de pèlerinage ; je n’en ai point vu à Lourdes et, la main sur la conscience, je ne crois pas qu’il y en ait.

On y construit des monuments religieux, on y pratique le culte avec un grand faste ; quel mal y a-t-il à cela ?

Etant données les croyances de ces prêtres et la foi des pèlerins que le lieu attire, je ne vois pas comment les pères de l’Immaculée-Conception pourraient s’y prendre pour mieux faire.

C’est là ma seule conclusion; car, quant au reste, je le répète, je ne veux rien conclure.

Quelques réflexions s’imposent cependant : les unes en ce qui regarde les visions de Bernadette, les autres en ce qui regarde les faits extraordinaires qu’on est convenu d’appeler les miracles de Lourdes.

Qu’on se passionne pour ou contre le surnaturel, on est forcé d’admettre que, dans les apparitions de la Grotte, de même que dans les guérisons qui ont lieu là tous les jours, il y a quelque chose d’inexplicable qui déroute les plus ingénieuses comme les plus savantes théories.

Nul ne conteste aujourd’hui la bonne foi de Bernadette, cela n’est plus possible; mais on parle d’hallucination, d’aberration des sens provoquée par les phénomènes nerveux de l’extase, et que sais-je encore ?

Voyons, pourtant, en admettant ces hypothèses, comment alors expliquer le fait de cette main d’enfant qui ne présente aucune trace de brûlure, après être restée plusieurs minutes en contact avec la flamme d’un cierge, aux yeux d’une foule effaree ?

Comment expliquer l’apparition de cette source qui, sous les doigts de la Voyante, jaillit tout à coup d’un terrain jusquelà parfaitement sec, en présence de plusieurs centaines de personnes qui attestent le fait sous serment ?

“ Ce n’est qu’une petite mare bourbeuse produite par les suintements du rocher,” disaient les journaux hostiles du temps et de l’endroit, admettant ainsi qu’il n’y avait point la de source auparavant.

Or, cette source, elle existe toujours, mesdames et messieurs, je l’ai vue, j’ai bu de son eau. Elle en fournit bel et bien> au-delà de 100,000 litres par jour. Si ce n’est là qu’une simple mare qui suinte d’un rocher, je ne sais plus ce que c est qu une fontaine.

Oui, en effet, cette source ne s’est présentée tout d abord

que comine un simple filet d’eau boueuse ; mais cette circonstance n’a servi, comme je viens de le dire, qu’à prouver, d’une façon plus éclatante, qu’il n’y avait là ni source ni cours d’eau avant Bernadette.

Une coïncidence alors....

Qui le croira ?

Mais mon intention n’est pas de discuter. Je constate seulement ; expliquera qui pourra !

-Maintenant, comme simple matière de fait, on peut, encore moins que les Apparitions, contester les guérisons extraordinaires qui ont lieu à Lourdes. Elles ont lieu de nos jours, sous les yeux de milliers de témoins, au vu et au su de tous les liommes de science qui désirent les contrôler.

Tout dernièrement encore, un protestant célèbre, sénateur des Etats-Unis, M. Cbauncey Depew, après une visite sur les lieux, admettait loyalement l’existence de ces faits, dans un article de magazine qui a eu du retentissement.

Ces faits trouveront-ils jamais leur explication purement scientifique ?

C’est possible.

La nature — ou la divinité, si l’on préfère — a sans doute encore bien des secrets à nous révéler.

Nos connaissances physiques, physiologiques et pathologiques sont encore en embryon. Qui de nous peut dire aujourd’hui où se trouve la frontière entre le possible et l’impossible ?

De même que les rêves des alchimistes ont produit la chimie moderne, ce levier d’Archimède qui est en train de remuer le monde, pourquoi ne sortirait-il pas de ce qui se passe

à Lourdes quelque nouveau rayonnement dans les ténèbres où la science tâtonne encore ?

Combien de choses nous semblent parfaitement naturelles aujourd’hui, qui naguère intriguaient et stupéfiaient les savants comme les ignorants !

Ces conquêtes sur 1 inconnu seraient-elles moins providentielles que ce qu’on est convenu d’appeler miracle ?

L intervention divine se manifestant par l’application nouvelle de lois éternelles et suprêmes est pour moi tout aussi admirable — et même plus — qu’une intervention exceptionnelle qui bouleverserait l'ordre naturel des choses.

Les moyens humains, ou plutôt les lois de la nature émanent de Dieu tout aussi bien que le surnaturel. Parce qu il n’a pas encore jugé à propos de les mettre toutes à notre disposition, ce nest pas une raison pour lui de ne pas s’en servir pour faire éclater sa puissance.

Ce n’est donc pas nier l’intervention divine que de supposer — bien hardi serait celui qui oserait affirmer ici dans un sens ou dans l’autre ! — que les guérisons de Lourdes s’expliqueront un jour scientifiquement.

L’intervention divine, mais elle est partout, mesdames et messieurs ! Je la vois, je la pressens, je la devine, immanente, omnisciente et omnipotente, dans tout ce qui frappe mes yeux.

Et quand j’aperçois le doigt de Dieu jusque sous le microscope de Pasteur, comment oserais-je le nier précisément là où il se montre plus visible qu’ai Heurs ?

Ce ne serait pas logique. ‘

Il suffit, après tout, de bien s’entendre sur le mot miracle, et ne pas aller chercher midi à quatorze heures.

Des guérisons merveilleuses s’opèrent.

Elles s’opèrent en faveur de ceux qui prient.

A quoi bon fendre les cheveux en quatre, et que veut-on de plus?

Pour ma part, je suis trop croyant pour nier, et trop ignorant pour affirmer.

Et la plupart le ceux qui vont à Lourdes pourraient en dire autant.

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