ALICE, LUCIE
ALICE
Si j’ai compris un mot à tout ce qu’il m’a dit!... (Lucie cmrc
un peu pile, un peu triste, sa toilette n'est pas achevée ; elle n’a ni bijoux ni coiffure.)
LUCIE. ■
Bonsoir, Alice.
ALICE
Bonsoir, Lucie.
LUCIE
N’étais-tu pas avec ton mari?...
ALICE
Oui!... il me recommandait de me tenir droite, de ne pas ^ Lucie, Alice. ...
Ar.TK II, SCÈNE IV. 34
chiffonner ma robe!... tu sais! toujours le môme!.. Il prétend qu’un ne doit avoir de regards que pour sa femme.
Ll'ClK.
Oui, c’est un bien digne homme... tu es heureuse, Alice *.
Auce.
Je le conseille de parler des autres... toi, dix fois plus aimée, plus adorée que moi !
LUCIE
Où vois-tu cela ?
ALICE
Dam ! c'est qu’il me semble qu’un avare doit aimer plus son or qu’il renferme, qu’un prodigue n’aime celui qu’il jette à tout venant...
LUCIE
Il y a tant de manières d'aimer, Alice, qu’il est bien difficile de .se prononcer. Les uns sont jaloux, les autres sont conflants; ceux-ci sont égoïstes... ceux-là... capables de se sacrifier.
ALICE
Oh ! de SC .sacrifier... d’abord, qu’appelles-tu sacrifices ?
' LUCIE, tressaillaut.
.Moi... je n’en sais rien ! (un silence.)
ALICE, préparant la coiffure de Lucie.
Ah ! Lucie! Lucie ! je vous gronderai ! encore ce vilain silence dans lequel lu tombes si souvent... et qui fait le désespoir de luus ceux qui t’entourent! (s’agenouillant près d’elle.) Allons! riez tout de suite... riez... je le veux !... Lucie, est-ce que tu ne m’entends pas?
LUCIE, tressaillant.
Hein ! tu disais?
Tiens, je m’en veux, vois-tu, il me semble que. je suis pour quelque chose dans ton chagrin.
LUCIE
Je n’ai pa.f4le chagrin...
ALICE
Oli!... si fait.., je le vois bien... et ce chagrin-là t’est venu i depuis que tu m’as dit de te remettre en cachette des lettres adressées à mon nom par rentremise de Champagne. Ces lettres sont le secret de ta tristesse... Oh ! je t’aime bien mieux que tu ne m’aimes, va... car si j’étais à ta place, moi, je te laisserais prendre ta part de mes douleurs. . .
LUCIE**
Alice! chère Alice! (seievaBi.) Mais, mon Dieu... qu’est-ce que vous avez donc tous à m’interroger? je n’ai rien, absolument
* Alice, Lucie.
** Lueje, Alicç,
LUCIE DILIEK.
rien ! Tiens! coiire-moi !... Tous ces gens vont venir !.. Ah ! quel ennui, mon Dieu ! quel ennui! ^
ALICE, la coifToat.
Tu es pourtant bien jolie !
Ah! oui... un grand bonheur!
ALICE
Mais, je crois bien !
LUCIE. -
A quoi cela sert-il?
ALICE
- Ah! quelle question... mais à tout, Lucie, atout! d’abord, et avant tout, à plaire à son mari !
LUCIE
Jusqu’à ce que l’on plaise à un autre... qui vous dira... Faites bon marché de votre honneur, car vous me plaisez; foulez aux pieds tous vos droits d’honnéte femme... tous vos sentiments d’épouse... et de mère, car vous me plaisez!... et cet autre, cet infâme, aux pieds duquel on se traînera en pleurant, en suppliant, n’aura pitié ni de vos larmes, ni de vos prières, parce que vous lui plaisez!...
ALICE, riant.
Ah! çà, mais c’est un mélodrame que tu me racontes-là!... Des larmes! des prières!... pourquoi tant de mal, mon Dieu? Quant à moi, si l’on n’élait pas content de regarder et d’admirer de loin, si l’on se pennetlait de devenir entreprenant, je sonnerais, Champagne arriverait, et je lui dirais : Reconduisez Monsieur... Voilà...
LUCIE
Et tu n’admets pas que pour sauver le nom... la réputation... l’existence de... (Elle s’arrête et éclate de rire.) Décidément nous sommes folles... Coiffe-moi donc? (Alice achève de la coiffer. Didier entre.)