Lucien Métivet
HEZ les amis où je devais passer la soirée, j'étais arrivé si tard qu'une haie d'habits noirs me barra rentrée du salon. On y jouait un trio de Schumann.
Relégué dans le fumoir, j'écoutais d'une oreille distraite, lorsqu'un solo de violoncelle, traduit avec un sentiment remarquable, força mon attention. Je m'enquis du virtuose.
— C'est Métivet.
— Quel Métivet ? L'humoriste ?
— Lui-même.
— Allons donc !... Vous me présenterez !
Je ne sais plus quoi survint qui empêcha la présentation. Un peu plus tard, j'avais réussi à me glisser dans le salon. Mlle Jane Vieu était au piano. Auprès d'elle se tenait un homme jeune à la physionomie ouverte et gaie ; il avait une barbe frisée et ses cheveux étaient rares. Je lui trouvai de loin un peu de cette expression narquoise qu'on donne aux philosophes de l'ancienne Grèce.
Je pensais que ce monsieur était là pour tourner les pages; aussi ma surprise fut-elle extrême en l'entendant dire, sur les airs de Mlle Vieu, des vers spirituels et pimpants, d'une verve joyeuse, avec des pointes, d'inattendues fantaisies et d'extraordinaires chocs d'idées et de mots.
Je dis à mon voisin :
— L'auteur de ces vers-là ne doit pas s'embêter ! Il a un interprète qui sort tous les effets et qui paraît s'amuser autant que nous-mêmes.
— Vous ne savez donc rien ! C'est la Belle au Bois dormant et c'est Métivet qui dit ses propres vers.
— (Juel Mttii>et? Celui i/iu inne du l'ioliinrt'Ui- .' L'Inimorislr ?...
— Lui-même !...
— C'est Irop fort !... Vous me présenlerez !...
Je fus présenté. Alors ce fut, de la part de cet konnant Méticel, un feu d'artifice d'esprit, de mots, d'anecdotes à ravir les plus difficiles. C'était une étincelante chronique.
Très séduit, je manœuvrai si bien que Métivet m'invita à aller voir son atelier ; à entendre ce musicien e.tquis, ce poète et ce spirituel conteur, j'allais oublier l'humoriste, l'humoriste incisif et fin... et d'ailleurs glorieux.
Mais, dans cet atelier où je pensais voir surtout des dessins spirituels, je m'aperçus aussitôt que Métivet était encore un admirable peintre. Ici, une « Théroigne » exaltée, chevauchant parmi la populace : là, une énorme toile, une figure inoubliable : une angoissante, une inexorable AvKyx/; ; un peu plus loin un cruel et décevant « Retour de Cythère » ; en face « La Critique », la femme borgne qui rend des arrêts, œuvre dont les critiques d'art ne voulurent pas parler... ou à peine Et je me souvins de cette fresque immense « La .fournée d'une Parisienne » que Métivet avait brossée dans la joie pour la TAVERNE DE PARIS ; toutes compositions larges, d'un art accompli et pleines de pensée.
Et nous causâmes. Et m' apparut décidément, en cet homme, l'artiste vraiment complet, harmonieux et fort ; non pas seulement le technicien habile, cantonné dans une spécialité, mais l'esprit large, l'âme ouverte sur le domxiine entier de V Art ; le cerveau capable des belles synthèses et en même temps, le railleur gai et bien portant qui se délasse à de gracieuses satires car enfin ses dessins innombrables, ses légendes qui nous enchantent, cette invention quotidienne, variée, prodigieuse., mais vous ailes la voir en partie dans cet album.
Et comme, après longtemps, et malgré tant d'esprit, je n'avais pas encore entendu Lucien Métivet dire, sur personne, ni une méchanceté, ni une rosserie ; comme je le vis, immuablement loyal camarade, sans jalousie et le cœur offert, alors je m'employai à conquérir son amitié, histoire, simplement, de m'enrichir.
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