‹ Lucien SpalmaChapitre 1 sur 33 · JULES A. DAVID · texte numérisé non relu

JULES A. DAVID

tout. nutiR.

0rmtiita.

J. F. NELINE, LtBRAIRE-ÉDITXUR.

Illll i

Les historiens modernes ont énergique « ment dénoncé VesephUaHon de Vkomme ptir i'homme. Nons devons à la philosophie du dixhuitième siècle d'être délivrés de «la tyrannie de cette orgueilleuse minorité. Aujourd'hui que la société ne souffre plus de ce vice fonda^ mental, il reste aux écrivains moralistes à le combattre dans les faits partiels où il s'est réfugié. Ainsi il existe encore parmi nous des hommes entreprenans et insatiables, qui confisquent à leur profit les inspirations généreuses de quelques jeunes esprits trop francs et

jr

trop désintéressés. Ce nouveau genre d'usurpation sociale pourrait s'appeler KexplaiUUiùn de Vinditfidu par Vindividu* C'est là ce que nous avons voulu flétrir.

Ce livre donc peint des mœurs réelles. Un égoïsme , d'autant plus odieux qu'il s'exerce sous le masque de l'amitié, y trouvera son portrait. Ce portrait sera sa punition, si cette œuvre obtient du succès. Puisse-t-elle servir à faire reconnaitrecette nouvelle hypocrisie, et à garantir le talent jeune et confiant des aspirations mortelles de ce vampirisme intellectuel.

ZalTBiB Z.

Kn bdl ronMftiittonnel.

Dans une maison de la rue St* Georges, au second ëtage , un jeune homme de vingt«cinq à trente ans, accoudé sur une petite table, paraissait fort attentif à feuilleter des papiers ëpars devant lui. Tantôt il se contentait de lire , et selon qu'il recevait de sa lecture une impression bonne ou mauvaise, ses traits rayonnaient de joie, ou se rembrunissaient de mécontentement. Tantôt sur la marge des

iO LITRB PREMIER.

feuilles manuscrites il ajoutait à la hâte quelques notes , comme pour achever un travail commencé , ou s'en rappeler un autre oublié depuis long-temps.

Les papiers imprimés étaient pour la plus part des journaux ; ce qui indiquait assez que celui dont nous parlons s'occupait de politique. — Si vous me demandez là couleur de ses opinions, je vous répondrai que ces journaux s'appelaient le National et la Tribune, — Il ne vous restera donc qu'à choisir entre les patriotes purs et les patriotes modérés y entre le système américain et la république universelle. Du reste , qu'il fût partisan du Congrès ou de la Convention, ce n'était pas, à coup sûr, un de ces républicains effrayans dont OS- a fourni les modèles.

Un divan et des fauteuils en toile de Perse, des rideaux de mousseline drapés avec grâce, de hautes et brillantes glaces , et enfin des gravures de bons maîtres richement encadrées, tout cela lui composait un appartement d'un godt assez pur et élégant. Nulle part chez lui vous n'eussiez trouvé le portrait de Fou* quier-Tinville ou de Robespierre; — et sur sa

"«H BAI eonsTiTunoHiisL. 11

themidée il avait une pendule, et non p«B une guillotine.

Sa personne d'ailleurs* ëtait en harmonie avec Télégance de Fameublement, et aie yoir enveloppé d'une robe de chambre bien ouatée , .eoiffé d'un béret de velours fourré en martre , et qui ne ressemblait . en rien au bonnet de la liberté > vous l'eussiez plutôt pris pour un heureux et insouciant sybarite que pour un ap6tre du peuple , pour un martyr de l'humanité.

Nul, pourtant, n'avait des principes pluâ iai^es, des opinions plus généreuses. Il e$^ pérait tout d'un avenir qui ne pouvait échapper ; car, disait-il , on n'arrête pas un char sur le penchant rapide d'une montagne, et l'humanité est indéfiniment progressive. Cette dernière phrase surtout lui plaisait singulièrement, il la lançait contre tous et à propos de tout, c'était son idée fixe, son utopie favorite, ce qu^on appelle un système politique. — Gon^prenez «vous tout ce que cela avait de beau et de retentissant ! — -Les jours d'émeute, il restait tranquillement chez lui ; mais le lendemain, son journal foudroyait le gouvernement

12 AtTM mwsR. «•

impoAUmr et nnCiaie polke^Enloi, risisliiicl du bien général et de la conservatîoa indiiFi* 4iieUe se confondaient à un égal degré. U se laiafint dire Tolo&tîcrs qu'il ét»t on de ees homme» ckers et précieux ^ opiion ne saurait trop ménagOT dans l'intérêt de la patrie.

Ce 8air«là, en jetant les yeu< sur le dernier Aoméro de la Tribune , iJL ne put ret^nû^un geste de àépiX : --^ Encore une amende , dkil, en grommelant; et laissant aller sa tèle entre ses mains , il tomba 4lans une médila'tion profonde. Conimençait41 à s'apercevoir que le patriotisme coûtait trc^ cher; ses idées de bien*ètre personnelles étaieat«lles en lutte contre ses idées de- booheur unirersel ; l'homme prrré faisoît^il tort à l'homme public ?••• Je l'ignore. Et d'ailleurs il fout y regarder à deux fois avant d'entacher une réputation du reproche honteux d'égoïsme.

Peut-'ètre serait-il resté long-temps dans sa rêverie, si le bruit de la pepdulé qui somait neuf heures ne l'eût rappelé à lui-même. •— r Il releva la tête comme éveillé en sursaut, rao^ea en toute hâte ses papiers, et prit un air ouvert et riant comme s'il eût voulu en

} vu. BAI coimiTiiTidimBt. 13

finir avec ses pensées. On lui arait remis le matin une invitation terminée piur cette formule banale : — on dansera. Aussi mainte^ nant était-il fM*odigîeusenient occupé à tirer de son armoire en acajou tout ce qui devait composer sa toilette. GrÀce à l'obéissance passive de son tailleur, notre jeune homme était par^nu à faire paurier sa mise. Il y avait un . principe social dans la coupe de son habit, de l'opposition dans le nœud de sa cravate, une idée répid>licaine dans les revers de son gilet. Et pourtant l'ensemble de son habfliement ne manquait pas d^originalité, en ce sens, du moins, qu'il appdait l'attention sur celui qui le portait. Mais il y manquait absolument le cachet aristocratique, particulier aux secrétaires d'ambassade. Il n'aurait pas demandé mieux, peut-être, que d'adopter un genre plus élevé, plus mondain. Par malheur il s'était cru obligé de traduire par un costuma presque noir, le puritanisme de ses doctrines politiques, et de bannir, en haine des habitudes somptueuses des monopoliseurs, ces petites recherches efféminées et impopulaires que la mode autorise.

14 LIVRE PREKIKI. .

On eût cependant remarqué dans ses apn prêts une attention particulière, un soin inaccoutumé qui révélait ce que les jeunes gens appellent des projets^ Plus d'une fois il de* manda à sa glace si la frisure de ses cheveux était de bon goût, et si le noir de ses moustaches tranchait assez sur son teint frais et colorée Comme un peintre observé un- tableau pour en découvrir les défauts les plus cachés, les plus secrètes imperfections, il étudia minutieusement chaque détail de son habillement, chaque ligne de sa figure, et un sourire <l'approbation et d'espérance lui échappa. — Il se trouvait bien.

• Onze heures allaient sonner quand Oscar de Savîgny arriva. Les toilettes fraîches encore ayûent perdu leur raideur primitive ; les femmes avaient laissé fondre au feu de la walse cette pudeur sauvage, cette crainte de se com* promettre ipii les enchaînent à leur arrivée. — Le bal, immobile d'abord, froid, gêné, triste, s'animait au bruit des pas, aux accords des instnunans.

Bans notre époque de transition, oij les mœurs ne sont pas faites, oiî le peuple se

débat sous le souvenir de ses vieille lois renversées, de ses vieilles habitudes détrui* tes, et plus encore sous l'impuissance d'en créer de nouvelles, un bal n'est pas un spectacle indigne d'intérêt. Là, toutes les aristocraties se touchent et se coudoient, tous les orgueils se heurtent et se froissent. C'est un étrange conflit entre les mille élémens divers de l'ordre social, déplacés par les vives et profondes secousses qui ont marqué nos cinquante dernières années. Mais le choc qui les a mêlées n'a pu les confondre ; les caractères primitifs n'ont pas changé : seulement les rêles sont devenus plus difficiles et les personnages plus actifs. A voir cette foiile compacte où l'artiste semble l'égal de l'avocffe, oô l'homme de bourse marche de pair avec i'hë^ ritier d'un grand nom , on pourrait croire lia instant à cette fusion des partis dont Napt^éon voulut faire un système : mais il n'y a qu'im empereur ou un observateur inattentif qui puissent s'y tromper. Les contrastes effilent peut-être des nuances plus délicates à saisir^ mais ils n'en sont que plus nondxreux et plus ptquans; car il ne faut pas s'imaginer que l'a*

UR BAL CONSTITOnONIlCL, 17

ristocntie ancienne ait abdiqué sa puissance. Elle forme encore une sorte de franc-maçonnerie, dont les sympathies sont d'autant plus vives qu'elles se manifestent moins ouverte* ment. Souvent un mot, un geste, un coupd'oeil vengent cruellement la fierté nobiliaire forcée de déroger; et le niveau des révolutions passera encore bien des fois sur cet orgueil vivace, avant qu'il cesse de relever la tète. C'est surtout aux bals de madame de Castelmare qu'on pouvait étudier cette particularité de notre époque.

Veuve d'un officier de Napoléon , madame de Castelmare avait toujours conservé , dans les fêtes qu'elle continuait de donner, les tra* ditkms impériales. Forcée d'abord de se soumettre, comme bien d'autres, au grand système de fusion, elle avait fini par s'y habituer, et par y prendre goût : c'est-à-dire que les salons d'un hètel du faubourg Saint-Germain s'ouvraient aux illustrations roturières, et aux intrigans de tontes les classes. Mais aussi combien de fns le spectacle de quelque gaucherie plébéienne vint dédommager la noble dame de:sa condescendance ! Chez elle la lé-

18 LIVRE PREHIBE*

gilimité causait avec l'Empire, la dynastie de juillet avec la République ; nulle part la foule n'était plus bruyante, les lumières plus prodiguées , les quadrilles plus nombreux. Mais souvent un malin sourire échangé entre deux partners de sang noble, punissait r<Hrgueil de quelque femme d'avocat, ou pulvérisait les diamans d'une femme d'agent de change. Les domestiques eux-mêmes, avec leur admirable instinct de valets , avaient appris à prononcer certains noms à haute voix, à en taire quelques autres. Et parmi les premiers, il n'y avait pas seulement des noms historiques, mais aussi certaines syllabes malencontreuses, dont les combinaisons ont le privilège d'atlirer sur celui qu'elles désignent une fâcheuse attention. Au surplus, la vanité naïve de la bourgeoisie s'accommodait £eicilement de tout; on voyait des avoués s'étendre complaisammentdans les fauteuils gothiques, comme s'il n'y avait pas de plians dans le monde ; et de petits employés à douze cents francs causer de steeple chose avec un clerc de notaire et un ambassadeur.

Et pendant ce temps-là, dans la courd«

vif BAL CONSTITUTIONIVKL. 19

Yhàtel y les chars numérotés heurtaient leurs essieux salis par deux courses à l'heure, contre les roues fraîchement vernissées d'une voiture de maître.

En ce moment, les vastes appartemens ouverts à la danse offraient un coup-d'oeil magique. C'étaient des fleurs, des diamans, des femmes haletantes et légères, de la joie dans tous les traits, le honheur dans tous les yeux, le sourire sur toutes les houches, l'enivrement de la pensée , l'orgie des sens. A peine si vous eussiez remarqué çà et là quelques tètes d'hommes graves et soucieuses, jetées au milieu du hruit et des lumières comme d'étranges contrastes , comme des silhouettes de Remhrandt à travers de rians tableaux de l'Albane.

Il y a en effet deux manières de considérer un bal : la première, c'est la partie poétique, celle des jeunes gens : la musique, les fleurs, la walse éblouissante, les tailles qu'on entoure, les mains qu'on presse , les paroles d'amour qu'on échange. La seconde manière , c'est la partie que j'appellerai positive, celle des maris : les tortures de la jalousie, le désir de la

20 LIVBE PREMIER.

vengeanoà , ce malaise enfin qu'on éprouve à voir troubler une possession, enipiéter sur une propriété.

Qui sait combien n*ont dû leur malbeur qu*à^rimportation de la galope en France? Qui pourrait dire combien de femmes laissent leur vertu à cet imbroglio de mains données et reprises , comme les agneaux leur toison aux buissons en fleurs qui bordent les çbc" mins. Un bal se divise donc en deux fractions, Tune qui attaque, l'autre qui se défend; celleci qui veut acquérir, celle-là qui veut conserver; l'espérance et la crainte, le bien et le mal, -le paradis et l'enfer.

Pour Oscar de Sav^ny , on voyait assez à son attitude indépendante , qu'il n'avait aucun des soucis dont je parle. Il allait tète haute comme un insouciant célibataire, donnant un bonjour à l'un , une poignée de main à l'autre, jetant au hasard des paroles insignifiantes et vides qui se perdaient au milieu du tumulte. Une fois il essaya de se rapprocher d'un jeune homme blond qu'il avait aperçu dans la foule, mais il ne put que' lui crier de loin : « BojEyour, Lucien. » Et, malgré

vif BiL OOflSTITUTIOirifBl. 2|

lai , le flot des danseurs le livra de nouveau aux caprices de la cohue y aux ondulations de la foule.

Pourtant, il y avait dans la contraction de ses lèvres , dans le mouvement continuel de ses yeux, quelque chose qui accusait une secrète inquiétude , une impatience mal déguisée. Aux femmes les plus brillantes , il n'accordait à peine qu'un regard furtif ; puis il se retirait en hochant la tète, comme s'il eût voulu dire, « ce n'est pas cela ! »

Son désappointement était au comble, lorsqu'enfin arrivé au dernier des salons, un cercle d'hommes plus nombreux et plus empressé arrêta son attention et fixa son inquiétude. Il aperçut le bas d'une robe, le bout d'un ruban, la sommité d'un bouquet; il l'avait deviné : c'était elie^ c'était madame de Nangîs.

Fille d'un financier de la restauration, nièce, par sa mère, de madame de Gastelmare, mademoiselle Amélie Darcy avait épousé à srâe ans M* de Nangis, officier supérieur, très brave, disait -on , et fort bien en cour, suivant le style de l'époque. Elevée par sa mère

22 LITRE PREHIEB.

dans des principes rigides et dans unedé-^ pendance entière , trop jeune d'ailleurs pour savoir ce que c'était que l'amour, maderaoi-^ selle Darcy n'ayait compris le mariage que comme un moyen d'échapper à la surveillance maternelle et d'assurer sa liberté. Elle aimait le bal , et ne pouvait pas y aller ; le spectacle , on ne l'y menait jamais ; elle espéra qu'une fois marine, rien ne pourrait l'empêcher de satisfaire ses goilkts ; elle prit donc M. de Nangis , plutôt comme un passeport que comme un mari. Au surplus , les époux avaient toujours fait bon ménage, M. de Nangis n'avait jamais eu à se plaindre de sa femme ; si ce n'est que parfois il lui fallait , malgré les douleurs de la goutte, danser avec cette enfant. G^était alors , comme vous le voyez, une charmante petite fille qui promet* tait une jolie femme.

Deux ans après son mariage, M. de Nangis demanda sa retraite ; et comme il arrive sou-» vent, au moment de jouir du fruit de ses travaux et de se reposer de ses fatigues, la mort vînt le surprendre.

A cette époque, un changement subit s'é-

vif BAI CORSflTVflOlINEL. 23

tait tfpéré dans le caractère de la jeune veave; de folle et rieuse qu'on la savait, elle s'était £ûte pensive et sentimentale, soit que son temps d'aimer fût venu et qu'elle se sentit un vague besoin de choses inconnues, soit qu'échauffée à la lecture de nos poésies et de nos drames modernes, elle prit les folles rêveries de son cerveau pour les secrets élancemens de son cceur* Elle levait quelquefois les yeux au ciel, pleurait aux pièces chatouillantes du Gymnase, se trouvait mal aux drames fori$ de la Porte-Saint-Martin ; les mots de paène et à^artUte semblaient tomber fatalement de sa bouche, et chaque jour on l'entendait se plaindre de son excessive sensibilité nerveuse. Dans tout ceci peut-être n'y avait-il pas un changement bien réel, peut-être madame de Nangis n'était-elle alors, comme auparavant, qu'une femme à la mode. — Si vous l'interro* giez sur le passé, elle faisait de son époux un éloge bienveillant, avec cette restriction néanmoins, que dans le cas d'un second ma* riage, son choix ne se porterait plus sur un militaire. Cela est tout simple d'ailleurs : pour certaines femmes curieuses et actives, à quoi

24" tITftB raiHlBl.

seirirait de perdre nu m«ri, si on devait en prendre un pareil !

Ainsi faite, vous devinez bien que madame de Nangis ne devait pas manquer d'adorateurs; certes il y avait en elle de quoi flatter tous Les goûts , satisfaire à toutes les exigences. Du reste, malgré ses nouvelles inclinations, le bal Ini plaisait toujours, et toujours sa danse élégante s'y faisait remarquer. Seule«« ment au lieu de dire qu'elle galopait avec grâce, on disait qu'elle galopait avec Âme.

C'était une femme petite et frêle, avec des cheveux très blonds et très soyeux, une taille fine et cambrée, une peau d'une blancheur éblouissante, sur laquelle se dessinaient des veines d'un bleu pâle ; une figu» enfin singulièrement aristocratique.

Remarquez bien que ce dernier mot n'est pas vidé de sens. Le type de la beauté n'est pas le même pour le peuple que pour le beau monde. Ce qu'on nomme si originalement dans la rue un beau brin de fiUe^ serait trouvé, dans un salon , propre au plus à faire une déesse de la liberté ; et de toutes ces femmes que courtisent nos dandies , il n'y en a peut-^

UN BAK COnSTlTUTIONlfEL. 25

être pas une dont un manouvrier vbuMt faire sa femme ou un matelot sa maîtresse.

Ce soir-là , madame de Nangis portait une parure toute blanche , une robe de gaze avec des manches tombantes qui flottaient comme les ailes d'un cygne, des souliers de satin blanc, et dans ses cheveux une couronne de fleurs blanches. Elle ressemblait à une mariée, ou à une jeune fille qui va pleurer sur la tombe de sa sœur.

Lorsque le nuage d'hommes qui Tenvironnaît se fut dissipé , et qu'elle vint à se montrer dans tout son éclat , Savigny resta immobile d'admiration et de surprise, tant elle était jolie ! tant il y avait de noblesse dans sa mise , de délicatesse exquise dans ses traits ! . . Son premier mouvement fut de se présenter aussitôt à madame de Nangis, mais il calcula qu'une telle apparition serait commune et sans effet, et il attendit quelqu'incident qui put le mettre en lumière et lui donner du relief. En cela le hasard le servit à merveille.

Un agent de change qui faisait partie du cercle de madame de Nangis, l'aperçut en se

26 LIVRE F»!UBR«

détournant, et lui dit d'une voix assez haute : u Mais venez donc, M. Oscar, on vous at* » tend. » Oscar couvrant d'un air froid et indifférent la satisfaction intérieure qu'il éprouvait, traversa le salon et salua profondément madame de Nangis.

» On parlait de vous à l'instant , continua celui qui l'avait interpellé, madame se plaignait qu'il lui manquait un de ses plus infatigables danseurs.

— Madame est bien bonne, dit Oscar, de s'être aperçue de mon absence ; mais en vérité 9 il y ft cruauté de sa part à se retirer ainsi dans le dernier des salons. Il a fallu toute ma persévérance pour arriver jusqu'à elle.

— Vous plaigiiez-vous de votre peine, dit madame de Nangis?

— Non, madame, si je ne suis pas arrivé trop tard pour vous servir de partner.

— J'ai promis cette walse à M. Lîonnel de Beauval; voulez- vous l'autre?

Oscar s'inclina et se retira sans rien ajouter, craignant avant tout de se prodiguer en pure perte, et de dépenser inutilement les grâces étudiées de son esprit. Mais le même homme,

vif BAL COH8T1T0TIOIINKL. 27

^i loi avait servi d'introdacteor, vint à lui, et lui prenant le bras :

— C'est une charmante femme, n'est-ce pas, mon cher Oscar?

Celui-ci regarda fixement son interlocuteur comme s'il eût redouté dans cette question quelque chose d'ironique ou d'interrogateur; puis d'un ton insoucieux il répéta : charmante, en effet! Mais l'agent de change n'avait pas tout dit, et la phrase brève . et 'sèche d*Oscar ne parvint pas à le déconcerter.

— Voyez donc, reprit-il, en montrant madame de Nangis qui dansait avec M. de Beauval , voyez donc quelle souplesse dans la taille, quelle désinvolture dans les mouvemens ! Cette femme-là ferait tourner la tête d'un diplomate russe, ou d'un banquier juif. U est impossible que M. Lionnel n'en devienne pas éperdument amoureux. Il faut être aveugle pour soutenir qu'elle est moins jolie que ma femme.

Ces derniers mots expliquaient la loquacité insolite de l'obstiné causeur. .

M. Duterme était marié depuis trois ans à une femme ardente et spirituelle, doot la co-

26 UVftS PUHIIB.

quetterie lui inspii'ait des craintes séneuse^. Un jeune homme entre tous, qui avait paru plus assidu que les autres, lui donnait des soupçons , lui causait des mouvelnens jaloux qu*U avait peine à comprimer. Chaque fois qu'il conduisait sa femme au bal, c'était pour lui une soirée de soufiBrance et d'angoisses ; vous l'eussiez vu d'ordinaire appuyé sur le marbre d'une cheminée, affectant à grand' peine un air distrait, et s'efforçant de sourire pour déguiser sa jalousie.

A cette soirée comme aux autres, il était venu soucieux et malgré lui ; mais peu à peu son front s'était rasséréné , sa face longue et blême s'était éclaircie, lorsqu'il avait vu M. de Beauval délaisser sa femme pour s'occuper de madame de Nangis. Volontiers il eût re^ mercié la jeune veuve d'enlever ainsi un amant à madame Du^erme, et à lut un rival dangereux.

Voilà même que, dans sa joie, il ne dissimu* lait plus les avantages de Lionnel, et prenant Oscar pour confident : Joli garçon, disait^il, de l'esprit, une naissance illustre, il ne peut manquer de réussir^

Vfl BAL GOffSTITVnOIlIfSL. 29

— Vous êtes slupide, repartit brusquement Oscar en lui tournant le dos.

Duterme resta stupë£edt s^ns savoir si c'é* tait bien à lui que ces paroles étranges s'adres* salent : il ne comprenait pas. C'est que les rèles étaient changés, c'est qu'Oscar sou&aît à son tour, c'est qu'il était horriblement jaloux. Emportée par la rapidité de la walse, madame de Nangis avait passé deux fois près de lui ; deux fois il avait entendu le bruit de son souffle, senti le frôlement de sa robe, et il ne pouvait voir sans colère un antre que lui enlacer madame de Nangis de ses bras, et la presser contre sa poitrine; il lui semblait qu'on lui disait tort, qu'on lui dérobait son avenir, qu'on le volait. Car il s'était dit : j'aurai cette femme !

En vain on lui eût objecté que madame de Nangis était riche et d'une famille illustre, tandis que lui était pauvre et sans femUle. J'aurai cette femme! C'était pour lui une pensée immuable, une irrévocable résolution. 11 voulait! Devant sa volonté, les difficultés devaient tomber, les obstacles s'aplanir, le temps disparaître, l'espace s'effacer; aussi I 3

30 LIVIE VRIKIBI.

fut-il bi^ntAt remis du mouTemeiit d'impatience que lui avaient causé les paroles de Duterme ; s'il me barre le passage, murmurat-il en regardant le jeune Lionnel, eh bien ! je le briserai.

Une fois ce parti pris, il s'approcha de madame de Nangis, et lui offrit sa main pour la conduire à une contredanse nouvelle. Vous dire ce qu'il y eut d'habileté dans ses premières paroles, de ménàgemens dans sa galanterie; vous montrer comment il couvait sa jeune danseuse d'un oeil ardent et timide, tendre et respectueux à la fois, comment il s'insinuait dans sa confiance, interrogeait ses sentimens et flattait tous ses goûts, voilà qui serait pour nous chose impossible. Sans doute il allait réussir à concentrer sur lui seul toutes les distractions de la jeune femme ; mais cette fois la fatalité se déclara contre lui, comme pour éprouver ses forces et entrer en faitte avec sa volonté.

Dans IVmbrasure d'une croisée où un rassemblement s'était formé , on parlait assez vivement. D'une question individuelle, la discussion s'était élevée peu à peu à une questi(Hi générale ; des personnalités on en était venu aux abstractions. On avait commencé par mettre en conteste le plus ou le moins de mérite des littérateurs de nos jours, on demandait maintenant ce que c'était que le génie. Immense sujet, comme vous voyez, où toutes les opinions sont de mise, où tous les sopbis-

32 LIVRB PREHIEK.

mes sont soutenables. €'est surtout en pareille matière que la vérité n*est jamais qu'une affaire de plus ou de moins.

— Messieurs, dit quelqu'un, il y a des questions qu'il ne faut pas faire ; celle-là est du nombre, avouons tous que nous n*en savons rien, c'est le parti le plus sage.

Le parti le plus sage ne fut pas suivi.

— Mais', au moins, reprit un monsieur à tournure martiale , si vous ne voulez pas qu'on sache comment est fait le génie, je me chargerai bien de vous dire en quoi il consiste. Je ne sais pas ce que. Napoléon . avait dans la tête, mais il gagnait des batailles et soumettait l'Europe. Vous sm>e» au moins ce que fait le génie.

— Ne sortez pas de la question, dit un historien connu : le hasard et la fortune peuvent aussi renverser les empires et gagner des batailles ; le hasard ne créa pas une symphonie de Beethoven, une statue de Phydias : il. n'y a pas de génie à avoir de bons gênérau^L et de braves soldats, une armée fanatique et une artillerie bien exercée.

Il y eut à ces mots une explosion terrible.

VN BAL COnSTITIinOtlNEL. 99

Attaquer Napoléon ! nier le €rand-*Hoiiuiie, c'était une audace inouïe. Mai» on revînt bientôt au fond de la question.

Une jeune femme prétendit que le génie était une maladie du foie.

Un yaudevilliste fort gai dit en quatre paroles que c'était le souv^enir d'une femme aimée et aorte de la poitrine.

Un Saint-Simonien soutint que le génie consistait dans la plus vaste capacité d'amour pour l'humanité tout entière.

Un philosophe prononça grayeraent cet axiome : « Le génie se manifeste aussi bien » par l'action que par la pensée; le génie, » c'est l'exécution sublime ou d'une grande y* pensée ou d'une grande action. Voilà pourn quoi BOUS disons le génie littéraire, et le » génie guerrier : voilà pourquoi il y a eu » du génie à gagner la bataille d'Austerlitz, » eomme à écrire Rodogune. )) A la bonne heure, s'écria-t-on.

Le monsieur à la tournure martiale se frotta les mains..

Madame de Nangis remarqua qu'on pourrait même dire que Saint-Vincent de Pauîe

34 xivfti niiHiiR*

avait eu du génie dans la vertu. *— Quelqu'un 8e chargea de lui faire un compliment.

— Falîes que tout cela, dît un sceptique bien prononcé, qui se faisait gloire de ne croire à rien. — Pensez-vous pas avoir fait une définition avec vos pbrases bariolées d'épithètes? Le génie! c'est un vain son, un mot vide de sens, c*est le rien, c'est le néant* Le génie ! d'ovi cela vient^il ? où cela va^t-il ? il n'y. a pas plus de génie que de Dieu, .

Deux siècles plutôt, cette dernière phrase eût paru le comble de l'audace, de nos jours c'est une bamdité qui ne produit plus d'effet. Vous pouvez rencontrer une foule déjeunes gens plus impies que Voltaire, plus athées que l'Arétin, qui vous démolissent Dieu comme une masure vermoulue dont on n'a plus que faire et qui gène.

Après le sceptique, un médecin renommé annonça par un geste qu'il allait prendre la parole. C'était un homme savant qui avait approfondi tous les mystères de l'organisation humaine. Il savait la formation du sang, et comment il inonde les artères , et comment il fait battre le cœur; pour lui la phré-

mr B&i coNsmimoKiffiL. 35

iK^ogie était un livré 'd'enfaot, et la dKagnostiqae si compliquée de Lavater , un ai* phabet simple et facile , qu'il avait déchiffré depuis long-temps.

On voulut écouter un pareil homme; Tat* tention redoubla, les auditeurs se rapprochèrent , il se fît un grand silence.

Messieurs , dit le docteur d'un ton de voix lent et mesuré : — On ne peut pas avoir de certitude complète à l'égard du génie. Nul en effet ne peut dire ou il est , et où il n'est pas ; mais nier * son existence est une absurdité aussi grande que nier l'existence de la fièvre et de la folie.

Empêcherez -vous que les fibres du cer»

veau tendues et surexcitées ne donnent naissance à des idées bizaires et incohérentes? £h bien ! le génie n'est qu'une incohérence , un accident nerveux , un dérangement du système organique, une monomanie d'une es* pèee particulière. Entre la folie et le génie , il n'y a la dififêrence que du plus au moins, et l'on peut presque toujours s'attendre qu'un grand homme mourra fou. —

Un murmure d'approbation suivit ces pa-

36 LIVRB PRSJIIER.

rôles , e% cbaculi aUait se retirer» eu e<m$er- ' vsaaljt comme il arrive néoessairement , son opinion particulière. Mais Oscar de Savigny n'avait encore rien dit ; il ne voulait pas cependant perdre une aussi belle occasion de se mettre en relief, et s'il n'avait pas pris la parole plus tôt, c'est que la discussion, suivant son jugement, n'était pas encore arrivée au point oiî il la voulait* L'opinion du docteur avait au moins l'avantage de reposer sur quelques faits matériels. Oscar se garda bien de l'attaquer en face ; mais il manœuvra de manière à se l'approprier, puis, quand il eut présenté les idées que l'on venait d'émettre , sous le point de vue qui lui convenait , il parut avoir dit des cboses neuves , et avoir réfuté tous les systèmes qu'<m venait d'entendre. — Le génie, ajouta-t-il, est une manière d'être. Si vous en , faites un être à part , vous courez grand ris^ que d'en donner de fausses définitions. Mais pour moi, je ne veux pas nier le^énie ^ plus que je ne peux nier le bonbeur au jeu.

Oscar avaH une grande facilité d'élocution; il était verbeux et entraînant. Ce fut lui qpi allait obtenir tous les suffrages, lorsqu'un

jeuoe homme , q[iii n'avait encore rien dit» «b leva tout-à-coup, et d'une voix forle et vi* brante s'écria : le génie c'est la foi»

A ces mots un grand nombre de voix édatèrent mêlées de rires confus , on interpella assez vivement le nouvel orateur. Mais il j avait dans son attitude quelque chose de si étrange et de si convaincu; il y avait tant d'ii^ spiration dans ses yeux , tant de fermeté dans son geste , que les plus décidés finirent par se taire, les plus incrédules par écouter.

— Oui , reprit-il , le génie , c'est la foi , fi>î en Dieu, foi à l'enfer, fiH en tout, mais la foi toujours ! Si Raphaël est Iç plus idéal, le plu$ grand des peintres , c'est qu'il croyait à son Dieu comme à son art. Quand il peignait la vierge , son tableau n'était-^il pour lui qu'une toile et des couleurs? Dans ses lignes si har^r monieuses n'y avait*ii ni religion, ni pensée? Non ! c'était une création immortelle , c'était une sainte, la mère immaculée d'un dieu mort sur la croix ! Combien de fois son àme échauffée par la foi dut voir son modèle dans de mystiques extases ! car il ne créait pas, il copiait, son chevalet s'était transformé en

S8 LIVRE IPREHIER*

autel, la vierge avait posé devant lui; et quand il ne peignait plus, il adorait.

Et Weber ! a-t-il pu composer le Freychutz sans trembler devant le génie du mal ? Mozart a-t-il pu faire marcher sa statue de pierre sans être frappé d'épouvante? Qui donc lui avait appris ces gémissemens des damnés , ces terribles grincemens de dents? Oh I si vous avez vu don Juan se tordre sous la main glacée du commandeur, comment pouvez-vous douter encore que Mozart n'ait cru à l'enfer ! Oui , il s'est mêlé une fois à cette ronde des démons , il a assisté à leurs tortures, il a partagé leur ineffable désespoir, — 11 avait la foi.... Et s'il pouvait revivre, il nous dirait que sa musique, à lui, le faisait frémir, que plus d'une fois, dans ses longues insomnies, dans la tourmente d'idées tumultueuses qui le dévoraient, il s*est réveillé tremblant et couvert de sueur pour s'agenouiller devant son crucifix , et lui dire : mon Dieu, ayez pitié de moi, miserere! Enfin ! qui l'a tué? C'est son requiem, c'est la foi. —

En parlant ainsi , les yeux du jeune homme brillaient , ses joues pâles et creuses s'étaient animées. Dans un autre temps on l'eât pro-

cil BAL GO1I8TIT0TIO1IIIEL. ' 39

clamé prophète, on le prit pour un fou,

II continua : — Faut -il donc, après ces grands noms, vous citer un nom mille fois jdus grand encore ? Un nom que Tunivers entier ré* pète, <iue les anges célèbrent dans le ciel sur leurs harpes d*or, que les poètes chantent sur la terre avec leurs lyres d'ébène, faut-il nom* mer le Christ?

A ce mot, ce fut une clameur générale, composée de mille cris divers, de nulle excla-' mations injurieuses. — Le Christ ! il croit en Dieu! — c'est un fou! —c'est un niais! — écoutez , écoutez !

Le jeune homme avait incliné la tète comme prosterné devant la majesté du nom qu'il venait d'invoquer. Et quand le silence fiit rétabli:

— Le Christ ! qu'est-ce autre chose que la foi qui d'un Dieu fait un homme ou d'un homme un Dieu, qui aplanit- les montagnes, comble les vallées, guérit les paralytiques, et en mourant sur le calvaire, laisse à douze pauvres pécheurs le soin de régénérer le monde et de renouveler la face de la terre! Le Christ! il vient prêcher à un monde pourri de matéria-

40 LlVftE PVSKIKII.

lÎMïie le saorîfice et l'abaégatîoa du foi, la tîe dans Tamour^ la foi à ce qui est immatériel. Du haut de sa croix il étend ses bras assez grands pour que le genre humain tout entier puisse s'y presser ! Il vient proclamer le pre- ' flûer que le fils de Thomme est aussi le fils de Dieu, dogme sublime qui fait que la terre touche le ciel sans cesser d'en être distincte ! Il vient en vertu d'une mission divine, et d'une révélation que Dieu a murmuré dans son cœur, et cette révélation grandiose, c'est la foi!

Après ces paroles , le jeune homme allait se taire et s'éloigner, lorsqu'une dernière objection le rappela malgré lui dans l'arëtte. — Byron, Byron ! oriait-on de toutes parts.

— Byron ! reprit-il ; mais lui aussi croit eomme Raphaël, comme Mozart, comme Jésus- Christ! Byron, sublime panthéiste au milieu de Rome, faisant de toutes les ruines des temps passés un piédestal à son génie! Entendez-le soupirer comme Lucrèce dans ce. vase de fleurs immense que l'on nomme le Colisée; voyez-le, sur le cap de Tarente, jeter aux vents dans un élan de piété impie, les cendres

vif BàL GOVriTOTlOniIBL. 41

dtf Shette]|^ l'éloqueiiUpèlrede la Natune^Heu; 6caabec*le chanter aor la nier lonieime eon jétm Maria du. soif ! Puis n'a-fc-il pas placé (dans Maofred) le paradis et l'enfer an fond du ciear de l'homme ? Tant c'est une nëoe»sité pour lui que de croire, tant la Itvce aâcensioBDelle de sa pensée l'élève cmmne tous les grands poètes et le fait remonter vers le ciel I Et dans sa yie intime ? il rit de fammu*, mais, dans les jardins de Kavenne, il passe de longs jours aux pieds de la comtesse Guic* eidi ; il flétrit la gloire, maïs il meurt pour elle, et Athènes hii doit un tombeau arec cette inscription : à Noël fiyron, général Grec, mert pour la sainte liberté !

Vous le voyez donc bien, et vous avez beau faire , le génie, c'est la fioi !

— Et la volonté ; dit une voix sèche et sifflante qui sortit de la foule.

Le jeune homme ne répondit pas; il était tombé sur un fauteuil, les yeux éteints, et comme brisé par la violence des émotions qu'il venait d'éprouver.

Un instant après, il sortit.

Mais l'agitation qu'il avait causée dura quel-

42 UVBB PBUIM*

que temps encore* — C'est un homme att^nt d'épUepsie , disaient les uns* — C'est un fanatique , disaient les autres. — Les fenunes avaient remarqué le feu de son regard, l'animation de son teint, la vivacité de son geste, la sonorité de «on organe.

— Quel est ce jeune homme , dit madame de Nangis à Oscar; quand les quadrilles se furent reformés.

— C'est une espèce de fou, dit Oscar.

— Mais encore?

— Un homme qui passe sa vie étendu au soleil, à regarder le nuage qui passe, ou l'oiseau qui vole.

— Son nom?

• — A quoi hon, madame.

— Mais je le veux.

Un ifommt adH an ht%'-ntmxinu isiicU*

Maintenant que nous avons montré la plupart des personnages de ce drame, il convient de revenir sur les antécédens de Tun des principaux acteurs.

A vingt ans, Oscar de Savigny avait un rang dans le monde et une conviction. C'était un de ces hommes à volonté forte, dont l'infatigable persévérance ne se détourne jamais

d'un but, une fois proposé, dont l'activité incessante se repatt d'alimens toujours nouveaux, s'aiguise contre les difficultés, dévore les obstacles. Un de ces hommes précieux pour qui la paresse n'est qu'un mot , l'ennui un non sens. Doué d'un esprit vif et pénétrant et d'une facilité peu commune , Oscar n'avait jamais connu les dégoûts de l'étude. Il avait compris tout d'abord combien les éducations de collège étaient insignifiantes , et la force de son organisation lui avait permis de devancer, seul et sans appui , les cours cons^ctés par la routine officielle. Â seize ans, il^ avait déjà deviné le monde. Il sentit alors que de nos jours une éducation superficielle valait mieux qu'une spécialité ; et par une habile division de ses facultés , il se ménagea bientôt une sorte d'instruction encyclopédique qui le rendit également propre à tout. D'ailleurs il oaasait bien de ce qu'il savait , mieux encore de qu'il ne savait pas , et possédait au suprême degré l'art de se taire.

Un jour vint, où le choix d'un état faillit mettre en défont la précoce sagacité du jeune homme; pour la première fois, peut-élre,

un HOMMm Acnr au xix' ofiCLi. 45

Oscar se méconniit. Il imagina, Dieu sait pourquoi , que la carrière des lettres était la plus belle , la plus honorëe , la plus lucrative : il pensa que Taristocratie de Fîntelligence allait recueillir l'héritage des rieilles aristocratîes^e l'argent et de la naissance ; il avisa que le moment de la régénération sociale était proche, que le règne des avocats et des journalistes allait commencer, que la seule carrière qui pût le mener à quelque chose , c'est-à-dire à tout, était celle du publiciste. Avez^vous quelquefois ressenti ce frisson électrique par lequel notre machine répond aux ébranlemens de notre cerveau, ce contre-coup des sens qui se réveillent après l'enfantement d'une grande pensée, cette glorification intime de tout l'être, qui contemple sa création , son idée , et qui dit : <( Cela est bien ! » Oscar tressaillît ainsi devant cette illumination subite qui lui découvrait une vision d'avenir, et pendant une semaine entière , il crut que sa destinée l'appelait dans l'arène littéraire. Sans guide, sans protecteur, il entreprend de se faire un nom, une fortune : il a foi en lui-même , et il ne désespère pas des autres ; il compte sur son

46 UyRB PRBMISR.

mérite , et en mèine temps sur la justice des honmies; sur ses talens, et en même temps sur le tact appréciateur du public. Hâtonsnous d'ajouter que ces illusions ne tardèrent pas à s'évanouir, et que ces symptômes de faiblesse ne se renouvelèrent jamais. Aujourd'hui Oscar sourit de pitié au souvenir de sa première folie de jeunesse, et ne manque jamais de faire observer qu'elle fut la seule.

Cependant il fallait bien payer tribut à cette maladie d'amour-propre qui nous persuade à tous que nous sommes nés pour écrire. C'est une fièvre qui dure plus ou moins long* temps, suivant les circonstances, et qui par malheur d^énère quelquefois en affection chronique. Mais Oscar ne devait pas succomber: il fut guéri tout d'abord, et voici comme.

Notre jeune homme voulait rester pur de toute camaraderie littéraire. Il poussait même ce scrupule à un tel point d'exagération, qu'il crut devoir cacher son premier essai sous le voile du pseudonyme.

Quelques relations de famille l'avaient mis en rapport avec le propriétaire d'un journal assez répandu ; mais il craignit d'arracher à la

DU HOHHS ACTIf AU XIX" SliCLI. 47

simple politesse ce qu'il ne voudait obtenir que par justice s Vimpre$9Ùm; et.il se ccmtenta de déposer le chef- d'œuvre suivant dans la boite du journal , oii l'on pourrait au besoin le retrouver, car il n'en est jamais sorti*

« MoRSISUft ,

» Je voudrais bien savoir quelle est ma vo- » cfl^on , si j^en ai une , ou m'en faire une, si ]> je n'en ai pas. C'est pourquoi j'ai dû écrire » quatre lettres pour demander des conseils , » me réservant naturellement la faculté de ne » pas les suivre , comme il arrive à tous ceux ^i- ^i ont besoin d'avis. De ces quatre lettres, » monsieur, celle-ci étant la dernière, il con- » vient de vous faire connaître le sort des » précédentes.

» La première fut adressée à un industriel n de grand mérite , qui passait pour aimer sa n profession en artiste. Je lui exposais, mon » goût pour la littérature , et mon talent nais- » sant pour la fjacture des couplets de vaude- » ville. — Toutes réflexions faites , il me con-

4â IIVRK PRSXtIR.

n seillA de me ^re soldat : avec mes disn positioiis , je pooirats devenir maréchal de u France. — Aussitôt je fis valoir à un vieil » officier d'invalides mes connaissances en » mathématiques et en d^sin , ma bravoure » personnelle et la force de ma complexion ; » il m'engagea à prendre les ordres. -^ Mais » hélas! le sacristain (fe ma paroisse à qui » j'en ai touché deux mots , vient de me ré- » pondre que je ne parviendrais jamais. En » effet, il me manque d'avoir été élevé à » Saint- Acheul.

<« H paraît, me dis^je alors, que je n'ai pas » de spécialité, autrement que je ne suis bon » à rien, autrement que je suis propre à tout : » d'où il suit que je ferais uh excellent journ naliste; Je termine, monsieur, par quelques )t réflexions sur cette profession, afin que vous )> puissiez juger, d'après mes principes sur la H matière , h je suis capable de devenir un » jour votre confrère.

}i 1° On peut considérer un journal coomie » une entreprise commerciale , et cependant }> à mes yeux un journaliste n'est pas un in- » dustriel. Gela revient à dire que si le choix

cil HOKftB ACTIF AU TIX" 81ÈCLI. 49

» .d'uoe opinion peut être quelquefins une af- » faire d'argent, celle d*un article serait tou- » jours pour moi une affaire de conscience.

» 2** Il y a des gens qui écrivent pour inon> » trer qu'ils ont de Tesprit , c'est heureuse- » ment le petit nombre. Les autres écrivent :• par métier^ et c'est fort bien fait à eux, si le » métier est bon ; mds les publicistes font une » classe à part, oîi l'argent n'est prisé qu'en » seconde ligne.

n S° Le r'édacteur d'un journal ne saurait » avoir qu'un seul but : la propagation des » lumières ; il ne forme qu'un seul vœu : le » boâheiirde la patrie ; et ses colonnes désin- » târessées n'ont jamais accueilli que des véri- » tés utiles. Quelle admirable magistrature ! » quel sublime^iaoerdece !

» Pénétré de cette grande vérité que l'ave- » nir appartient à la presse progressive, je me » voue à l'oeuvre de la régénération sociale : » mais c'est à yous,< monsieur, de m'indiquer » la route que je dois suivre. Si vous croyez » que je puisse travailler au progrès de l'hu- » manité, l'impression de cette lettre sera le '> signal de ma course dans la carrière, que

)) VOUS parcourez vous-même si noblement. }> Votre silence m'indiquera suffisamment que )> je dois chercher une autre manière de me » rendre utile à la société. »

 peine cette lettre eut disparu dans les parois de la boite , que l'apprenti publiciste fut pris d'une nausée cruelle au souvenir de ces lignes , qui sentaient si fort l'écolier. Il maudissait son idée en général, et chacune de ses expressions en particulier. Quoi de f^tis insignifiant , de plus vide , de plus nul que cette lettre ? Comment avait*il pu croire ua seul instant que la nature lui avak donné la faculté d'écrire, lui qui d'ordinaire savait si bien s'apprécier, lui qui n'avait jamais eu à se repentir d'une fausse démarche? Et chacun des mots de cette pauvre production revenait à sa pensée , enlaidi de tout le dégoût qu'un auteur peut éprouver pour son œuvre de malheur; les expressions tournoyaient devant lui en grimaçant, et les fibres de son cerveau frémissaient douloureusement à la perception de ces malplaisans souvenirs. Oscar se fit justice. Il jura de ne jamais se jeter dans la lit-

tm HOVKE KCm AU -JLnL" SitCLI. 51

tératttTe , et comme lé malheureux essai ne fut point imprimé , rien ne Fempècha de se tenir parole*

— Oscar de Savigny croyait donc à la perfectibilité indéfinie de l'espèce humaine.

Or, ne pouvant appliquer par la voix de la juresse ses larges doctrines de progrès , il lui fallait trouver un autre débouché à ses théories. La carrière politique menait plus directement au but : Oscar l'embrassa avec hardiesse et ne tarda pas à oublier sa déconvenue littéraire. 1>ès son enfance il avait dévoré la philosophie de Voltaire, il savait donc parfaitement à quoi s'en tenir sur l'âme , les sens , la religion, les préjugés et la société. Son scepticisme irondeur, ses froides railleries l'avaient rendu redoutable de bonne heure, car il trouva toujours plus d'avantage à être craint qu'à être aimé , et jeune encore il se plaisait à accabler ses maîtres de sa précoce supériorité. D'ailleurs il avait la parole impérieuse, le coup-d'œil assuré, la présence d'esprit imperturbable, le raisonnement serré, ou du moins spécieux. Il fallait rendre justice à se»* moyens : seulement on souhaitait qu'ils se

52 LIVRE PKIMUII.

trouvassent bien employés. Au reste , il ne redoutait nullement les paradoxes : non pas qu'il eût le jugement faux, mais un certain esprit de contradiction qui le portait souvent à plaider contre sa propre pensée , et l'intention louable de s'exercer à la discussion lui donnait une allure paradoxale, qui quelquefois n'était pas sans charmes. Il tenait fort peu à ce qu'on pensât de lui qu'il était un homme aimable, pourvu qu'on dit : « c'est un homme d'esprit. » Mais comme on ne rencontre jamais personne d'accompli , même dans les livres , je dois vous avouer l'un de ses travers les plus marquans.

Il affectait la plus profonde indifférence pour l'opinion d'autrui, et cependant personne plus que lui ne consommait de points d'interrogation pour terminer une phrase comme celle-ci : u que pense-t^on de moi ? >» Au surplus, il était utilitaire, la raison la plus stricte , la logique la plus sûre présidaient à ses démarches , et dans les occasions oà le temps de réfléchir ne lui étaàt pas accordé , •vun instinct admirable le guidait toujours du bon c6té. Je vous ai dit comment il avait finlli

VR HOHKB ACTIF AV XVL" SlftCLI. 63

une seule fois : mais il ne connut jamais cette maladie de l'imagination qui n'a pas encore trouvé son nom , et dont les paroxismes font lesgrands artistes, lorsque la fièvre s'en mêle.

Avec une telle organisation, Oscar avait tout ce qu'il fallait pour être heureux , et il l'était. — De l'ambition il ne connaissait que les joies, parce qu'une volonté ferme et pa* tiente ne redoute m la liarrière des hommes , ni la barrière des choses. Il avait su tout d'à» bord se mettre au-dessus de ses égaux , et au niveau de ses supérieurs ; et quoiqu'un pareil système soit rarement suivi de succès , il avait pensé avec raison que les voies de l'humilité étant battues par la plupart des ambitieux, il y aurait de l'avantage à suivre celles de l'insolence. Oscar se faisait donc des ennemis par calcul , comme un autre se fait des protecteurs , et c'est par eux qu'il réussissait.

Lorsqu'au bout de quelques années. Oscar jeta ses regards en arrière, il se trouva ramené par le cours naturel de son système, à peu près au point d'oà il était parti. — En eflfet , Oscar était pobliciste. — Comment donc cet homme sage et voyant , qui avait ri si souvent

54 LIVBE PBEHISB.

de pitié au souvenir de son premier essai, qui était si vite et si bien revenu de toute vanité littéraire, comment cet homme logique avait-^ il pu reprendre la plume , et demander-à sa capacité intellectuelle un rang dans le monde et de l'argent? Désenchanté , d'ailleurs , sur son propre compte , comment osait-il se représenter dans une carrière qu'on ne parcourt jamais sans être soutenu par l'amourpropre? Je vous l'ai dit. Oscar, croyait au progrès indéfini de l'humanité, il avait foi dans la presse surtout ; et ses principes, plus ou moins bien arrêtés , se traduisaient , dans leur application personnelle, par un dévouement raisonné et raisonnable aux doctrines les plus avancées. Oscar s'était fait l'homme d'un parti , parce qu'il avait cru reconnaître dan^ ce parti , de l'avenir et de la vitalité; il s'était fait publiciste , parce que les services de la presse étaient les seuls que ce parti pût alors recevoir, publiciste parce qu'il faut un stage à la profession de ministre.

Mais maintenant les é,lucubrations littéraires ou politiques d'Oscar de Savigny n'attendaient plus humblement dans la boite d'un

* Hlf HOMME ACnr AU XIX* SIÈCLE. 55

journal cpi'il plût au rédacteur de les en exhumer, toutes salies par Thumidité des longues nuits d*hiyer , ou noircies par la poussière d'un mois d'étë. Oscar était devenu un bomme influent, parce qu'il avait encore plus de mépris pour les autres que de défiance de lui-même : ses moindres paroles avaient acquis une haute portée, grâce à l'impertinence qui y régnait généralement, et ses plus minces écrits étaient acceptés comme des manifestes par les plus habiles de son parti.

Et voilà tout son secret : une fatuité merveilleusement calculée.

Certes, ce n'est pas un talent bien commun que celui de l'impertinence, je ne parle pas de ce don de la nature qui permet à quelques^ uns de ne voir qu'une seule personne' dans le monde entier, et de sacrifier à leur admiration pour eux-mêmes toute admiration étrangère. Que ceux-là s'aiment, se conviennent, se suffisent, il n'y a là rien de bien étonnant : leur vue bornée se refuse aux comparaisons. Mais le beau , le sublime de l'impertinence , n'est-il pas de convaincre les autres d'un mérite auquel on ne croit pas soi-même , de se

56 UTBE PRBKIER.

créer sur eux une supériorité factice, de s'imposer à leur admiration, de se cramponner à leur estime? Oscar Tentendait ainsi.

La première victime de cette influence presque magnétique dont la nature avait doué Oscar de Savigny, fut un jeune homme que le hasard avait placé auprès de lui sur les bancs du collège. Ce jeune homme se nommait Lucien Spalma. C'était une de ces âmes habituellement faibles , qui ont en horreur toute surexcitation, et qui pourtant sentent vivement les passions, les plaisirs et les peines. Le premier besoin d'une organisation frêle est de chercher un appui, et Spalma crut avoir trouvé les sympathies qu'il lui fallait dans l'amitié protectrice de Savigny. Mais celui-ci conserva toujours une domination presque tyrannique sur le conir aimant, c'est-à-dire sur l'organisme sans vigueur de son camarade. Peu à peu Lucien, qui ne suivait jamais que les impulsions d'Oscar, prit l'habitude de lui obéir en tout : une sorte de paresse s'en mêla , et lorsqu'il lui arriva de sentir le joug , cela l'empêcha de le secouer. Car la supériorité d'Oscar n'était pas si bien

UN HOMME ACTir AD XIX* SltCLB. 57

marquée , après tout , que son ami ne s'indignât quelquefois de la vreconnattre. Maïs il eût fallu combattre , il eût fallu s'élever à la hauteur d'une volonté , et cet effort , cette fatigue efi^ayait instinctivement Tapathique jeune homme. Au surplus, par instant il trouvait fort commode de se laisser dominer : c'était s'épargner {a peine de penser et d'agir; et bien des fois il remercia le ciel d'à* voir donné à Oscar de la volonté pour deux.

De son cûté Savîgny, qui savait s'apprécier, ne perdait pas une occasion d'établir et de consolider sa supériorité , il craignait que Lucien ne se réveillât de sa léthargie , et ne re* prit le rang qu'il lui avait ravi, aussi lui donnait-il à chaque instant des preuves de mérite et de talent que Lucien ne prenait pas le souci de contester. £n présence d'un tiers, c'était encore bien pis. Là , Savigny se dessinait admirablement en relief, et Spalma servait de repoussoir. Le premier brillait de tout son éclat : l'autre jouait le rûie d'admirateur soldé.

Dans le monde la position respective de ces deux hommes ne changea pas. Oscar afficha

58 LIVBE PREMIER*

partout qu'il avait du talent, Lucien le répéta sans le croire bien fermement , et seulement pour n'être pas obligé de dire ou de croire autre chose , puis bientôt tout le monde fut du même avis. Le mérite de Savigny comme écrivain politique, et comme économiste, devint donc en peu de temps chose reconnue , consacrée, incontestable. Et il continua à pro* téger Spalma, à lui dicter un avis, une opinion, une règle de conduite , à poser devant lui, à l'étourdir de sa force intellectuelle, de ses doctrines larges et progressives , à lui arracher par lambeaux une admiration toute passive.

Il peut sembler étrange que le génie calculateur de Savigny Fait jeté à son début dans ces doctrines de progrès et de perfectibilité, qui n'ont jamais rapporté grand' chose à ceux qui les ont professées. Mais un concours particulier de circonstances justifiait assez le parti que ce jeune homme venait d'embrasser; le nom de Savigny était évidemment un nom de guerre. Personne au monde n'avaitentendu parler d'un Député de la Convention appelé Savigny, et pourtant on savait partout qu'Os-

vif noms ACTir au xxt^ siicu. 59

car était le fils d'un conyentioimel. Cette singularité veut qu'on l'explique.

Lorsque le gouvernement Impérial s'éleva sur les débris de la République, quelques hommes habiles suivirent le mouvement des idées , et se dévouèrent sans arrière pensée au Bouvel ordre de choses. Parmi les plus zélés s^riteurs de son empire, Napoléon remarqua M. R..., ci-devant montagnard fiévreux, désormais sujet plein d'humilité. M. R... servit avec distinction dans la police et dans la contre-police impériale, amassa beaucoup d'argent, et perdit le tout au jeu. En 181^, il passa aux Rourbons, toujours sans arrière pen^ sésy et mérita par ses bons et loyaux services l'oubli du régicide auquel il avait participé. Mais les faveurs de la cour ne s'accordaient qu'avec répugnance au conventionnel R... On voulait bien pardonner à Thomme , mais le nom restait toujours un objet d'horreur; et le conseil du pavillon Marsan s'élevait sans cesse contre cette fatale combinaison de lettres. M. R..., en bon père, sentit qu'il devait laver son enfant ,de la tache originelle, et pour que le nom du régicide ne fût pas un obstacle à

60 LIVBE PRKHIS».

son avancement , il se fit af^eler Savigny , et éleva le jeune Oscar sous ce nom. Vint la révolution de 18â0 , où Savigny regretta bien amèrement le premier nom de son père : mais en endroit calculateur , il ne voulut pas laisser perdre l'avantage que les antécédens révolutionnaires de M. R... pouvaient lui donner dans les circonstances nouvelles ; il >sat les rappeler habilement, sans éveiller l'attention sur la suite de l'histoire, sans parler d'empire ni de restauration; le parti du mouvement avait alors besoin de noms-propres : le sien fut accepté avec une sorte de reconnaissance , et s'il continua à signer Savigny , c'est que l'habitude en était }»îse , et que le nombre de ses relations ne lui permettait pas de changer encore une fois.

Une nuit (c'était au retour du bal de madame de Castelmare), Oscar se prit à réfléchir sur sa destinée, à remonter un à un les mille échelons qui l'avaient amené là, dans un grand fauteuil , au coin d'un bon feu. H se complut long-temps à suivre dans leur enchaînement, je dirai presque dans leur logicjbe, chacune de ses actions d'enfant et d'homme, à repren-

vif HOMSB ACTIF AD XIX® SltCLI. 61

dr^ par ordre ces époques de la vie qui sont datées d'une pensée comme d'un chiffre; et Oscar s'admira. Ses forces se retrempaient dans la contemplation du passé , dans le souvenir des obstacles qu'il avait surmontés, des erreurs qu'il n'avait pas commises, des illusions auxquelles il avait échappé ; il savourait avec délice la seule jouissance que connût son amour-propre, celle d'en imposer au monde sur son compte, et de mépriser ceux qui ne le méprisaient pas.

En conscience, se disait-il, c'est moi, et non pas un autre, qui représente le dix-neu» vième siècle. A la vérité, tous les livres modernes se passent la vanité d'un personnage spécialement chaîné de remplir ce rôle. Mais moi seul, peut-être, j'ai des titres.

Et d'abord ne suis-je pas né avec le siècle , c'est-à-dire dans le moment oiî la société tout entière venait se jeter dans les voies du progrès, et de briser les chatn^jjjKmmâDoriales des préjugés ?

Du grand au petit, j'ai fait comme la société. Je m'appelle Oscar; je suis fier que mon nom ne soit pas inscrit dans le calendrier romain ;

62 LIVRE PRBMIEH.

et d'ailleurs je n'ai jamais était baptisé. Le dixneuvième siècle n'a rien fait, rien cru , rien produit : il s'est contenté de recueillir l'héritage de ses aines, et d'accepter comme sien le grand œuvre de régénération que l'on avait commencé sans lui. — Moi, j'ai été habile à me tenir au niveau du siècle, j'ai profité des calculs tout faits, j'ai appris par coeur les mots sacramentels de la doctrine progressive, et désormais il faudrait être bien hardi pour m'accuser d'impuissance. Le siècle a trouvé des admirateurs; moi, je m'en suis fait des détracteurs ; grâce au ciel, je n'en manque pas. Au surplus, si j'ai les qualités de mon siècle, j'ai aussi ses défauts, et j'y tiens.

Et ici Oscar resta absorbé dans sa comparaison. Puis, lorsqu'il eut suffisamment établi cette parité qui semblait lui plaire, il songea à son métier de progressif, et chercha de nouveau les moyens de marcher parallèlement avec l'époque.' Remarquons, en passant, que l'utilitaire Savigny faisait beaucoup d'honneur à ce pauvre dix -neuvième siècle en réglant sur lui son allure et ses idées. Car, à tout prendre, Oscar avait un but et une vo*

rn HOHHS ACTir au xix® siècle. 63

lonté ; or, il eût été fort embarrassé d'assigner un but à son modèle, et de définir bien daîrement ee que voulait son siècle.

Quant à lui, Oscar de Savîgny , il se préparait de longue main un accès au ministère. C'était là qu'il avait placé son ambition. Chacune de ses paroles, chacune de ses démar* ches se rapportait, d'une manière plus ou moins directe, à cette pensée dominante ; et tous les soirs , pour se rendre compte de sa journée, il n'avait qu'une seule demande à se faire : u de combien me suis -je rapproché » du but? » Oscar n'avait pas accepté sans motif les fatigues d'un bal. Le cours de ses réflexions, autant que le tintement confus des quadrilles et des walses qui bourdonnaient encore à ses oreilles, le ramena bientôt aux souvenirs de la soirée, et il s'y arrêta longtemps. Sans doute sa conduite au bal se rattachait à un vaste plan, car il rechercha dans sa mémoire avec une minutieuse exactitude jusqu'à ses moindres gestes, jusqu'à ses moindres paroles.

Au reste, il parut fort satisfait de son examen. Son esprit se reporta encore une fois

64 LITRE PRBMIBR.

sur la discuMÛm presque publique où le ffénie avait été mis en eause , et le souvenir du râle qu'il y avait joué lui fut de nouveau fort agréable.

Les pauvres niais, pensa-tril, pas un d'entre eux n'a osé dire que le génie était le saroirfaire. Puis, dans l'exaltation de son sucées, dans l'irritation nerveuse d'une nuit de bal, il s'écria tout haut : c'est moi qui ai du génie !

A ce moment la porte s'ouvrit, et Lucien Spalma entra*

Cmm $)mlma.

Le soleil ^ levait ; h la lueur de ses premiers rayons, un jeune homme, accoudé sur le balcon de sa fenêtre, considérait les rues désertes de Paris et les allées du Luxembourg plus désertes encore ; et l'on eût dit qu'il s'effrayait du «ilence funèbre dans lequel reposttent encore toutes les passions bruyantes de l'immense cité.

66 LITRE PREHIBR.

€e jeune homme n'était pas un peintre , mais jamais peintre n'avait senti plus passionnément les beaux spectacles de la terre , et les merveilles du monde ; ce n'était pas un musicien, mais aucun musicien n'avait mieux entendu ces harmonies sublimes que la nature, à son réveil, fait monter jusqu'au créateur; ce n'était pas un poète non plus, mais quel poète aurait renfermé dans son âme un plus vaste trésor d'illusions et d'amour !

Il n'y a point de mot dans notre langue européenne qui puisse caractériser ce Lucien Spalma, né sous le ciel de Smyrne, d'un père napolitain et d'une mère asiatique, et élevé chez nous dès l'enfance. Son âme offrait les mêmes contrastes que sa destinée, ardente mais inégale, passionnée mais paresseuse, elle ressemblait , quant au fond , à la patrie dont elle avait recules premières impressions. Tantôt exubérante, tantôt pauvre à l'excès, entrecoupée de paradis et de déserts.

J'ai dit que Lucien Spalma n'était ni peintre, ni musicien y ni poète, quoiqu'il participât de toutes ces natures; mais il était en quelque sorte la lyre du musicien , la toile du

LUCIEN 8PALHA. 67

peintre, l'écho du poète ; tant son Àme acceptait les plus magnifiques sensations et s'identifiait avec elles. Un pareil caractère demandait à se développer sous l'inspiration solennelle et vraie de la nature , on lui substitua celle de la société, de la société française la plus capricieuse , la plus journalière de toutes, et Lucien Spalma devint un de ces hommes incomplets dont notre siècle est encombré. Comme eux , il se rendit malade de toutes les maladies imaginaires qu'on peut recueillir sur la scène ou dans les romans: et plus d'une fois il devint la chétive réalité d'un type fabuleux ; de même que chez nos voisins le brigand Moor eut des imitateurs , lui qui n'avait pas de modèle.

Quoique Lucien Spalma fàt un homme essentiellement imparfait, on peut dire que la Providence avait été prodigue à son égard ; elle lui donnait en étendue d'esprit ce qu'elle lui refusait en profondeur, et n'eussent été les séductions qui l'ont détourné de sa route, vous n'auriez trouvé nulle part d'âme plus libérale, ni de cœur plus aimant. Hélas! ce sont surtout ces natures candides que l'on

68 LIVKK PREMIEH.

voit, aux accens d'un poète philosophe , tomber dans le dâire de Timitation , pendre les couleurs de la vie , et devenir des ombres.

Lucien entrait alors dans une phase religieuse et presque catholique , quoiqu'il ne se montrât sévère ni pour la foi toute poétique de Chateaubriand, ni pour la foi toute rationnelle de l'abbé Lamennais. Son caractère enthousiaste lui défendait une critique in-flexible , et le portait à concilier les opinions les plus extrêmes.

Il venait de passer la nuit à dévorer des sou« venirs d'enfance, et d'autres plus récens, mais plus pénibles et moins purs. Toutes ses productions inachevées gisaient devant lui pèlemêle ; il s'était imposé la triste occupation de remonter avec soin à cette époque peu lointaine encore oti sa raison naisaante bégayait les blasphèmes du XYIII" siècle : et plus il parcourait les pages qu'il avait tracées alors, plus il remerciait Dieu. La lecture de leurs vieux sophianes faisait errer sur son visage un sourire empreint d'amertume , de-honte et de mépris; et cependant, par intervalles, ses yeux rayonnaient de plaisir, lorsqu'il rencon-

LOCIBR SPAUiA. 69

trait une de ces pensées touchantes qui n'appartiennent qu'aux âmes mystiques. Il s'arrêtait surtout avec un amour enfantin aux esquisses bizarres qu'inspire la première lecture d'uo grand écrivain. Ces révoletions d'idées seules faisaient époque dans son existence, ei maintenant il ne se croyait né à la vie vérita* ble , que le jour oij les œuvres de Laouirtine et de Chateaubriand étaient tombées entre ses m«ins. Quand il eut fini sa lecture , il se dit : je veux conserver ces pensées écrites, elles me rappelleront de qu^ abtme la Providence m'a tiré.

Puis il se |m>mena long-temps dans sa petite chambre, asile d'une pauvreté religieuse, on rhomme avait un lit humble et pauvre, et l'Ét^tiel un crucifix d'or.

Et quand il eut cessé de réfléchir aux liens invisibles qui rattachait son Àme à sa patrie céleste, voulant atteindre à une inspiration spontanée, il ouvrit un livre au hasard et tomba sur ces mote :

Il est une langue inconnue

Que parient les vents dans les airs ,

La vague aux bords grondans des mers, L*astre endormi dans la vallée.

Soudain il tourna ses yeux vers le ciel pour saisir quelques mots du mystérieux langage ; et il s'abima silencieusement dans la lecture du poème éternel.

L'étroite chambre de Lucien Spalma loi convenait, et ne convenait qu'à lui seul; comme lui dont le cœur était vide d'affections terrestres, mais dont les yeux plongeaient incessamment dans un monde idéal, cette cbam^ bre était triste à l'intérieur, mais elle regardait un panorama somptueux, le jardin du Luxembourg sur le premier plan, plus loin et dans un brouillard perpétuel les tours de Notre-Dame, de Saint- Jacques et Saint-É tienne. Ces masses vénérables éveillaient dans le cœur de Lucien des émotions sacrées. Peut-être le génie de l'histoire hii parlait-il encore plus haut que celui du christianisme , lorsque le soir il considérait les églises gothiques de la capitale, et que, suivant les dégradations successives de leurs teintes, il se sentait les yeux

LUCISR SPAUIA. 71

humides , quand la diNmière flèche s*eJBbçait au sein des ténèbres. Ainsi son chaste amour pour les choses passées avait presque l'enfantillage de nos passions grossières.

Mais cette immense besoin d'aimer qu'on élève si haut de nos jours» n'est rien pour le bonheur ni même pour la gloire. O Lucien Spalma ! doué d'une âme moins chaleureuse, n'aurais-tu pas modestement pratiqué les vertus et la religion du vulgaire? Mais la nature t'a. donné trop pour te laisser obscur, et trop peu pour te rendre grand. Comment pourraistu conserver jusqu'à la dernière heure cette croyance qui fait ta richesse, toi qui n'es chrétien et même religieux que du christia* nisme et de la religion d'un autre ! Pense-t-on que l'amour puisse communiquer la flamme delà vie à cette personnalité mensongère dont tu t'es revêtu. Paie reflet de Chateaubriand! ne t'enorgueillis pas de n'être plus le reflet de Voltaire.

Ce qui causa la chute de Lucien, c'est qu'il tenait au monde par un fil impossible à rompre, la pauvreté. Trop de besoins étaient issus de son. éducation pour qu'il pût vivre satisfait

de son humble fortune';"eet homme si idéaliste était ramené constamment vers la réalité, il se heurtait à toutes les misères domestiques, chacune des mille exigen<;es de la vie matérielle venait le froisser à son tour ; souvent Tachât d'un*livre, d'une partition, d'une gravure lui dévorait le nécessaire. Alors il devenait soucieux du lendemain, et c'était là son plus grand supplice ; malgré son aversion pour les journaux, malgré sa passion pour l'espèce de quiétisme oii s'éteignait son activité , Lucien saisissait une plume, il griffonnait quelques articles ; et quand son pain était gagné, c'est alors qu'il recommençait à vivre. Mais cette nécessité de faire argent de son i&telligenee développait en lui la faculté déjà trop éminente d'aborder tout avec désordre et passion; sa manière était fougueuse, il se ruait sur les questions ; et l'un de ses amis qui le faisait écrire le trouvait trop entraînant, et lui re^ prochait son enthousiasme.

Malgré cette apparente facilité , Lucien ne présentait aucunement l'ensemble d'un génie producteur; son âme était surtout contemplative , elle ne créait que par nécessité ma-^

LVGIin 5PALMA. 73

térielle, par te sentin^t de la misère et du besoio; aussi devenait -elle en ces momens l'esclave d'une excitatimi nerveuse qui la menait presque au délire.

Comme Lucien traitait d'inspirations divines les exaltaticNss fiévreuses au sein desquelles le plongeait l'intuition de certaines œuvres, il ne négligeait rien pour reproduire ces secousses qui le minaient à la longue , et finissaient par émousser Tacntesse première de ses sens. Qui ne l'avait vu pâlir et frissonner en exécutant des passages de Mozart , de Gluck ou de Beethoven ! S'il parcourait la galerie du Louvre , une terreur instinctive se réveillait en lui, lorsqu'il entrevoyait de loin la Bataille de Salvator ; et nul de ses amis n'aimait à le laisser long-temps devant la Belle Jardinière, ou TAssomptioB de Murillo. Enfin il s'aban* donnait aisément à bâtir des histoires romanesques sur les portraits du Titien et ceux de Raphaël.

Entre tous les tableaux de ce dernier matti%i il chérissait surtout une petite tète de jeune homme accoudé sur un mur, parce que son regard et sa physionomie lui semblaient

76 UVBI PRtMlSR.

ua âge où les senMftiofis extérieures ne lais* sent pas dans la mémoire une empreinte durable, cependant on eût dit qu'il se ressouvenait encore du ciel oriental. Ce n'était peint qu'il en parlât souvent , ni même qu'il s'efforçât de recomposer quelques sites dont les images confuses surgissaient parfois dans ses rêves ; mais il aimait tant le soleil ! Dans son enfance il n'avait point pris garde à cette admirable nature d'Asie, et comment l'eût ^ il fait? il ne soupçonnait pas qu'il en existât d'autre. La première impression durable que le monde extérieur eut produit sur son âme , c'était* un sentiment de douleur et d'effiroi, lorsqu'il avait éprouvé tout-à-conp l'édiange de sa terre brûlante et de son beau ciel bleu, contre un climat bumide et des montagnes de nuages. La naissance asiatique de Lucien Spalma se trahissait encore par l'inconcevable influence qu'exerçaient sur lui les beaux jours si rares de nos froides contrées. L'apparition d'un ciel pur et d'un soleil ardent qui semble ordinairement réveiller le vulgaire, lui communiquer de la force et du mouvement, jetait au contraire Lucien dans

une somnolence tout orientale , semblable à ce que nous appelons l'extase.

Et justement la matinée à laquelle le récit présent se rapporte, présageait par les vives couleurs de l'horizon une magnifique journée. Aussi Lucien Spalma^se laissait-il tomber dans celte rêverie qu'il ne pouvait ni ne désirait Taincre. Assis auprès de sa fenêtre, il trans* portsât. alternativement ses regards d'un livre qu'il tenait, au spectacle de la grande ville, et semblait trouver quelque charme à suivre ce contraste. Ce livre était VAntigone de Ballanche, l'un de ceux qui parlaient le plus haut à son cœur et qui l'habituaient le mieux à quitter le monde des sens.

landîs qn'ii bénissait l'heureoM solitude offirte à ses pensées, la porte s'«tivrit biws-* quement, et de d^pîi il poussa «on livre à terre, il avait reconnu l'un de se^ bons amis.

— Parbleu , mon cher Lucien , j'aime à te voir en bonne humeur dès le matin, dit Oscar de Savigny, qui riait aux éclats de l'accueO fait à sa visite.

— Mais , répondit Lucien , je ne suis pas du tout de bonne humeur.

Cette réponse naïve augmenta la gaieté d'Oscar; hé! disait-il en secouant son pauvre camarade, réveille-toi, Lucien!

— Je ne dors pas.

LOCIUf SFAUIA. 70

— Si ùlti A tait ; tu dors pour notre monde, duquel uniquement je yeux l'entretenir ; et tu veillais dans les mondes vaporeux de M. Ballanche , desquels je ne veux pas te soufler un seul mot. «

— Ma foi, je ne comprends rien à ce que tu me contes-là.

— Patience ! je ne t'ai rien conté , mais je vais te dire bien des choses , car il y a forée nouvelles.

— Je les connais.

— Gomment ! c'est impossible !

— C'est qu'alors. é. c'est que, vois-tu, je n'ai pas envie de les connaître.

— Qu'est-ce à dire, Lucien, et quelle révolution s'est donc faite en toi : voici qu'il se passe des choses d'un puissant intérêt pour la France et l'Europe entière, la. politique s'anime, les faits se croisent avec une rapidité foudroyante; toutes les libertés européennes et tous les privilèges sont en lutte; et pour de pareils intérêts , je te trouve insouciant , je te trouve impassible ! Lucien , Lucien , relèvetoi ! Souviens-toi qu'aux jours de Juillet jefîis forcé de l'arracher les armes , et que dans ce

80 UVftl PRCHIBR.

moBMiit je te ctim» en main : ce n'est pas aux pemeuf s qu'il appartient d'allerferrailler dans les rues.

— C'est qu'alors j'étais fou ! Maintenant je ne m'attacbe qu'aux idées.

^— C'est au contraire maintenant que ta folie commence. Eh quoi! Lucien, l'humamté tonte entière se réduit-elle à deux ou trois hommes chétifs, qui dans l'ombre et l'inaction creusent incessamment des rêveries étranges, et se repaissent de chimériques projets? En parlant comme tu l'as fait, parlais-tn de sangfroid , Lucien? Dieu , ce Dieu qui t'occupe si fort, se serait-il retiré de la niasse pour aller se livrer à l'homme d'exception? Est-ce donc U ta providence?

-^Un autre jour nous discuterons, ai tu veux, un jour qu'il pleuvra, par exemple.

->— A la bonne heure , Lucien ; mais en at*tendant je t'engage à rentrer quelque peu dans la vie positive : car, encore qu'idéaliste, on admet, ce me semble, l'existence du corps , et s'il existe , il existe par suite une morale qui tend ^ le perfectionner. •••

— L'hygiène ; dit Lucien avec un rire amer.

IVCII1I flPALHA. 81

— Ont, sans doute, l'hygiène anasi! et je me feis fort de prouver. . .

— Tout ce que tu voudrais , car je ne ré^ poods rien.

Après avoir dit ces paroles, Lucien tourna les yeux vers les allées du Luxembourg , et fit remarquer à Oscar quelques groupes de promeneurs qui, disait-il, consumaîent sottement en discussions stériles le temps que Dieu leur accordait pour jouir de ses merveilles.

Ces sentimens exagérés faisaient entrer une satisfaction pr^nde dans l'àme intéressée d'Oscpr. S'il combattait les penchans de Lucien c'était pour les enraciner plus avant dans son coeur, s'il le détournait de la route mauvaise c'était pour l'y engager davantage; car Lucien était de ces esprits contradictoires que l'on dirige vers un but , plutôt en les conjurant de l'éviter qu'en les suppliant de l'atteindre. Esprits faibles , que l'on conduit en laisse aussi tellement que les e'sprits dociles, pourvu qu'on les tire à droite pour les faire tourner à gauche.

Oscar avait compris depuis long-temps que plus l'imagination de son enthousiaste ami

83 UVRB ?REHIEB.

s'égarerait, et plus un homme habfle pourrait faire profit de son àme. L'ambitieux Oscar avait juré d'être cet homme habile. Lui qui lisait si bien dans la réalité , ne s'en imposait pas sur son propre mérite ; il comprenait la sécheresse de son àme , et sentait le besoin d'en avoir une ailleurs, sauf à la diriger comme sienne par toute la puissance de sa volonté.

]>e cette manière deux hommes n'en faisaient plus qu'un. Oscar était la volonté , Lucien l'inspiration; le premier seul donnait son nom , l'autre disparaissait ; et pour quiconque ne voyait qu'un homme au lieu d'une association , c'était un homme éminemment supérieur, car il semblait gran4 et complet. Ainsi la tâche d'Oscar était double, il avait à conduire cette àme qu'il nommait la sienne , mais qui vivait dans un autre corps; puis il avait encore à dérober un homme , à le cacher si bien derrière lui , que les yeux les plus clairvoyans ne pussent même le soupçonner.

Oscar ne pouvant engager son ami sur le terrain philoso|^ique , marcha directement

LVCIXII SFALMA. 88

au but de sa visite. — Tu m*avais promis hier * * un article, dit-il; est-ce fait?

— Pas mèoie commencé.

— Tant mieux, tu ne le feras point, entends-tu ; je yais t'en demander un antre sur la naiûmalité poionai$e. J'ai pensé que ce texte te plairait davantage , attendu que l'autre sujet, Vimmaralité des gauvemans^ n'est^'Oepas, cela commence à se faire bien vieux* £h bien, te charges-tu des Polonaia?

— Nous verrons-ça.

— Mais il font voir à l'instant; je le veux pour demain.

— Dans ce cas c'est tout vu , je ne m'en charge point.

— Comment!., mais^c'est insupportable...

qu'as-tu donc à faire aujourd'hui ?

— Mon Dieu !..> me reposer.

— Vraiment! te reposer ! la noble occupation : il va se reposer aujourd'hui de n'avoir rien fait hier.

— Je suis né de la sorte.

— Eh ! quand on est né de la sorte , monsieur , l'on se réforme. Plutôt que de laisser dans l'embarras des amis qui comptent sur

84 LIVBK VEinSl.

* soi, Ton fiut ua sacrifice, on leè préfère k sa paresse.

Lucien paraissait élMranlé; mais sesivgards s'étant dirigés hors la chambre ^ s'arrêtèrent long'^temps sur les quartiers et les promenades lointaines qui brillaient aux rayons d'an soleil éblouissant. Lucien devint alors comme les enfans que rend intraitables la présence du jouet dont on veut les priver; il s'approcha d'Oscar, lui prit la main d'un air sérieux et peiné. — Vraiment, je ne peux pas , dit-il < — L'onction avec laquelle il avait prononcé ces mots aurait fait rire Oscar , s'il n'eût pas désiré si vivement l'article.

— Eh ! lui répondit-il , fais-moi grâce de ton air sentimental et de tes aottes raisons. Repose-toi , passe ton tçmps à te farcir la tète de mythes et de symboles.

•^ Telle est ma laataisie. ^

•^ Avant peu , Lucien , tu seras aussi ridî* cule que tes philosophes radoteurs,

— Oui, c'est pour cela même, pour me rendre aussi ridicule que mes philosophes radoteurs) c^estpour cela que je refuse ton article; «t je le ftiis ainsi parce que je le veux.

LUGIElf SPAIMA. 80

— Et me», parce que je déteste iescaprkes et les refus, je ne vons renouvelle point mes ofiOres, adressez-TOus ailleurs.

— Vous ai -je mendié mon pain, monsieur , s*écria Lucien d'une voix tonnante en se dressant de toute sa hauteur.

— Ma foi , monsieur f je ne suis pas yenu chez vous sans en être prié.

Lucien rougit et pâlit tour à tour , puis un sourire dédaigneux vint glisser sur ses lèvres tremblantes, et lentement il laissa tomber ces paroles : — je ne vous prie pas d'y rester.

Oscar venait de se lever , prêt à partir et surtout à lançeicune réponse digne de son ressentiment, car cette dernière sortie de Lucien, dure et sèche, semblait le menacer dans l'empire qu'il avait pris, et commandait une rupture. Mais un éclair de raison vint sillonner l'esprit de Savigny; j'ai besoin de lui, pensat^il, et devant cette réflexion, son orgueil, son ressentiment tombèrent; un sourire parut sur ses lèvres , il murmura ces mots d'une voix douce et tranquille : — Lucien ne s'est pas aperçu qu'il s'adressait à son ami , la colère l'emportait et le rendait injuste.

86 LIYBE PRÏVIIR.

La honte d'un retour auquel le conviait ce tendre et modeste reproche tenait Lucien enchaîné sur sa chaise, il laissait partir son ami; lorsqu'on ouvrit la porte et qu'on lui remit une lettre.

Une lettre ! je me trompe ; c'était , je vous l'assure , un adorable billet doux , sur papier azuré , satiné, glacé. Le cachet d'ailleurs était d'une marquise , l'écriture anglaise et l'odeur n'en paraissaient point indignes. Quant au contenu, bien des gens l'ont trouvé d'un romanesque achevé , beaucoup d'autres ont dit qu'il sentait quelque peu son Wauxhali; j'aime mieux vous en faire juge , le voici : Fenez à i' Opéra ce soir, et saches le langage des fieurs. Lucien resta plongé quelques minutes dans l'étonnement le plus complet, et s'il conclut enfin qu'il Iqi tombait du ciel une bonne fortune , c'est qu'il ne connaissait absolument personne qui conversât en fleurs , et qui pût écrire une lettre aussi mystérieuse, avec une cire aussi belle , une écriture si délicate, un cachet si aristocratique.

Allons à l'Opéra , se dit-il , et faisant tomber le devant de son secrétaire il en tira

LITGIBII flPALKA. 87

qiiel({iies tiroffs, d'abord ayec le plus grand calme , puis ensuite avec une agitation croissante, enfin avec une sorte de désespoir, jus* qu'à ce qu'il les eut tous parcourus. — Quoi ! pas un pauvre louis ! — Il recommença tristement sa visite , mais vainement , tous les tiroirs étaient vides. Lucien rougissait de honte, il s'aperçut qu'Oscar le regardait, et qi|<Hqu'on ne pât lire sur la phyâonomie de Savigny aucune des réflexions malignes qui pouvaient passer dans sa tète, Lucien rougit encore davantage. Puis, par une inspiration soudaine, il interrogea toutes ses poches ; mais il n'en put tirer que quelques pièces de monnaie. Peu s'en fidlut qu'il ne pleurât de rage.

— Oscar, dit-il enfin avec une fierté contrainte, pourquoi demeures -tu, ne t'ai -je pas offensé ? — Je n'en crois pas un mot , lui répondit Oscar, et ils se serrèrent la main.

Lucien^ pourtant restait encore muet. — J'espère, dit Oscar d'une voix pénétrante, que tu ne me ferais pas le chagrin d'emprunter à d'autre qu'à moi, si tes affaires l'exigeaient.

88 LITBB FRBUIl.

— Préte-moi donc Tingt francs, nnntniira Ludea avec un sourire pénible.

Oscar les posa sur la table.

— ** Et ton article sera fait demain , ajouta Lucien.

— Du tout, je ne veux pas, je n'entends pas que tu te gènes.

•«-* Il sera fait , te dis^e.

— A la bonne heure, putsqite tu le veux , je viendrai te le prendre sur les deux heures, n'est-ce pas? c'est convenu.

— Dis-moi , ne ras point tomber dans la philosophie ; je te demande un morceau sans portée, déclamatoire seulement* Tu saisis très bien ce genre-là. C'est un article à pleuns entremêlé de quelques bons détails sur les' massacres prétendus.

— £h ! parbleu ! je comprends très bien» — Si tu pouvais aussi avec adresse amener

la fameuse phrase de Vordre règne à P^ars^^pte^ l'à-propos serait admirabie. Tu coulerais à l'aide de cette ironie une magnifique période. Ce serait foudroyant.

— Cher ami, si tu restes là, cène $er<ipas foudroyant^ car rien ne se fera.

— Allons , je me retire , adiên.

— Pour deux heures.

— Oui , oui , n'oublie pus mes conseils et surtout : Vùrêre règne à Farâomêt Adieu f

Comme il descendait Tesealier , Lucien le rappela.

— Mon cher Oscar , un moi : tu dois connaître ]»>es<|cie toutes les dames quifigurâieiic au bal delà marquise de Gastelmare.

— Sans doute! repartit Oscar en étouffant ime secrète joie , lui qui s'était déjà tourmenté Fesprit au sujet de ia lettre , qui brûlait de la Hre et de saisir les fils d'une intrigue qu'il na soupçonnait métne pas. Les dernières paroles de Lucien semblaient s'y rapporter.

— Voici le fiait) une dame m'écrit, je suppose qu'elle a dû me voir à ce bal , et comme sa démarche indique une personne peu novice, tu pourrais bien connaître aussi son écriture et me mettre au courant.

A ces mots il tendit le billet, dont Oscar s'empara d'une m^n empressée.

Mais je ne pense pas que jamais homme foudroyé par un accident impfévu , ait laiissé percer son seciret dans une secousse pl«s

90 UVIUB PRBHIli.

courte et plutôt comprimée qu'Osear, en jetant les yeux sur la lettre. Quelque ra* pide cependant qu'eut été ea dissimulation, Lucien n'en restait point la dupe , et même après que son ami , avee un calme admirablement joué 9 lui eut restitué la lettre, affectant de n'en point deviner l'auteur, il demeura toujours convaincu du contraire.

Oscar et Lucien se séparèrent donc également préoccupés. L'un avait cru voir un instant s'écrouler toutes les espérances qu'il échafaudait sur l'amour incertain d'une femme. L'autre se torturait l'esprit à découvrir celle qui venait ainsi se jeter dans ses bras. Dans le principe il s'était fait d'elle une image assez peu flatteuse , mais plus il se livrait aux rêves inspirés par la circonstance, f^us il s'adoucissait , plus sa vanité se plaisait à parer d'attraits et de cbarmes celle qui l'avait su distinguer au milieu de la foule. Bientôt il l'adora sans la connaître , et cette passion bizarre n'était pourtant pas singulière dans une âme pure et déticate comme celle de Lucien Spalma. Les roués , qui savent à quoi s'en tenir sur les avances d'une femoiie ,

LrCIVN 8PALH4. 91

ne sauraient comprendre ce qu'une âme neuve et candide éprouve de bonheur céleste à se savoir aimée pour elle-même ; combien elle est reconnaissante de l'amour qu'elle inspire, avec quels transports elle accueille les plus insignifiantes grâces de la part de celle qui, bravant pour lui les préjugés de la société, a montré le courage d'aimer et de se déclarer humblement la première. L'ivresse de Lucien Spalma n'était donc comparable qu'à son ignorance du monde.

Depuis que ces deux lignes de femme étaient tombées entre ses mains , aucune pensée de poète , de religion ou d'art n'avait pénétré dans son âme. En vain pour se distraire il entr'ouvrait un livre, ses yeux et son esprit n'y pouvaient apporter aucune attention ; des paroles et des chants d'amour semblaient se détacher de toutes les œuvres poétiques dont sa mémoire était remplie , pour l'assaillir en ce moment. À plusieurs reprises il avait abordé l'article commandé pour le lendemain, et la première phrase n'en était pas encore faite. . . Enfin l'heure sonna ! . . •

O Providence ! faut-il qu'uii homme tel que

92 uvms PRKini.

Lucien atlende avec un empressement aussi vif, rheure qui doit le rendre à jamais misérable !

Unt ûtux ^pnhûlxtpxt.

Après avoir lu la lettre que Lucien venait de recevoir, Oscar n'était pas demeuré un seal instant dans Tincertitude. L'émotion que madame de Nangis avait montrée en écoutant les phrases mystiques et les paradoxes étranges mais sincères de Spalma, l'opiniâtreté qu'elle avait mise à demander son nom , U tenduice qu'elle affectait vers les idées

94 UTIIV PRBHIBII.

nouvelles, tout l'accusait à la fois, tout la dénonçait comme auteur du mystérieux billet.

Si donc Oscar ne la nomma pas à Lucien, ce fut par un sentiment d'égoisme qui ne surprendra pas en lui. Il avait compris d'ailleurs, et tout d'un coup , la portée de cet incident romanesque; et comme un homme arraché en sursaut à un sommeil voluptueux, à un rêve magnifique, il s'était senti contre Spalma un mouvement d'acre colère, une atteinte cruelle de jalousie.

Jalousie ! je me trompe : Oscar n'était pas jaloux, mais envieux. — On est jaloux de ce qu'on aime ; on est envieux de ce qu'on désire. — La jalousie naît de l'amour ou de la vanité; l'envie, de l'avarice ou de l'ambition : Oscar était ambitieux. — 11 ne consi* dërait les femmes que comme moyens, jamais comme but; il voulait arriver à elles , afin d'arriver par elles. — Chez lui tout se résumait en calcul ; ses actions n'étaient que des chifires, et sa conduite im total.

€e qui l'attirait vers madame de IXangis^ ce n'était ni l'élégance de sa taille, ni la langueur de ses yeux , ni ses blonds cheveux , ni

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