DEUXIEME PARTIE
Les petites villes des bords de la mer, celles qui pendant quelques mois ont eu un peu de gatlé et d'animation, lorsque vient l'hiver sont plus tristes encore peut-Ctre que les villes dont rien n"a rompu la monotonie. Tous les jours qui suivent la saison des bains ressemblent au lendemain d'une Tête. On s'ennuio comme ailleurs, mais on a de plus l'amertume des regrets.
La nature, qui s'était faite si séduisante pour recevoir les étrangers, devient maussade et rechignéo dès qu'ils ont tourné le dos. Ou ne peut pas mettre le nez dehors sans être flagellé par de furieuses rafales , froides et chargées de pluie. Les nuages sombres et bas traînent au faite des falaises ; ta mer gronde continuellement et semble vouloir assiéger la ville. Les pauvres habitants confinés dans leur
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logis comptent les jours monotones avec une morne
résignation,
F... qui, d'après les statistiques, renferme quinze mille habitants, semble, pendant l'biver, presque inhabité. On désorte complètement la plage que les vents formidables qui soufQent du large rendent peu abordable. Les lames courent sans façon sur la promenade et viennent souvent fouetter les maisons qui font face à la mer. Le casino, l'bAtel des bains, sont abandonnés. La mer seule s'avise quelquefois de venir les visiter ; elle enfonce les portes, brise les fenêtres, et se roule sur les parquets dans les chambres démeublées. On se replie donc vers le centre de la ville et on n'en bouge plus,
La ville est construite dans une étroite vallée, rendue plus étroite encore par la rivière qui coule au pied d'une des collines, et ce peu d'espace entre une falaise et l'autre explique la conformation bizarre de F, , . , qui est tout en longueur. Qu'on se figure l'épine dorsale d'un poisson munie de ses arêtes transversales, et on aura une idée très-nette de la configuration des rues. L'arête principale représentera la rue des Bains, qui est à peu près longue d'une lieue ; les arêtes transversales figureront les ruelles, de trois cents pas au plus, qui débouchent, à droite au pied d'une des falaises, à gaucho sur les quais qui bordent le port. Les quais sont parallèles à la rue principale, mais n'atteignent pas le quart de sa longueur. Li on a plus d'espace devant les yeux et plus d'air que dans l'unique rue étroite et maussade.
Aassi, c'est sur les quais, en face des bassins, que s'élèvent les maisons bourgeoises ; la rue est abandonnée, presque d'un bout à l'autre, aux pêcheurs, dont les maisons à un seul étage, toutes semblables, sont construites en silex el en briques. Les babitutioos qui bordent les quais sont en pierre ou en moellons.
Eu face du premier bassin, sur le quai de la Vicomte, s'étend une maison peu haute (elle n'a que deux étages,) peinte en jaune clair, et dont la façade, sans aucun ornement, est percée régulièrement de nombreuses fenGtres. Une grande porte verte carrée, tout unie, troue la maison à peu près au centre, jusqu'à la hauteur du premier étage. Sur cette porte est fixée une plaque de cuivre où on peut lire en lettres noires: Maton aine, armateur. La porte franchie, on se trouve dans un large passage bitumé, donnant d'un côlé sur l'entrée des magasins, de l'autre sur un large escalier, au pied duquel on voit une statue en plâtre bronzé soutenant une lampe. Cet escalier, couvert d'un tapis rouge, conduit aux appartements de la maîtresse du logis.
C'est dans le salon de cette dame que se réunissent le plus volontiers, pour tromper leur ennui, les malheureux que la destinée cloue à F... hiver comme été ; et c'est là que nous les retrouverons un soir de décembre.
Madame Maton, la souveraine de ce lieu, fort jolie naguère et qui s'efforce de l'être encore, était
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assise près de la cheminée dans laquelle pétillait an feu de coke ; elle faisait de la tapisserie en Cace de madame Dumont, séparée d'elle par une petite tableà ouvrage qui supportait une lampe. La mère de Max travaillait aussi à une tapisserie, tandis que son fils, assis sur un siège bas, faisait du filet.
K quelque distance, était dressée une table de whist, et quatre personnes jouaient gravement: M. Maton, le plus riche armateur delà ville, un homme trapu et carré, au teint plus sombre que les cheveux, vulgaire et de bonne humeur; M. Dumont, qui emprunte à ses moustaches blanches un air militaire. C'est un caractère taciturne, sans esprit et un peu féroce; le docteur Pascou, l'aimable spirite toujours souriant, qui correspond avec l'inconnu. Le quatrième partner était un jeune homme long et maigre nommé Félix Eaker, mais qu'on appelait simplement M. Félix; il est employé au télégraphe et a la passion du vélocipède.
La compagnie était silencieuse. Depuis longtemps la conversation était tombée, et personne ne s'efforçait de la ramasser. L'arrivée d'un nouveau personnage la ranima cependant.
— Voici le docteur Dartocl s'écria Max.
— Bonsoir, docteur, dit madame Maton, en tendant la main par-dessus son épaule.
Le jeune médecin s'avança d'un air languissant et donaa une poignée de main à chacune des personnes présentes. Puis il se laissa tomber avec accablement dans un fauteuil.
— Comment alkz-vous, docteur? dil Mux san quitter sa place.
— Ah! uo m'en parlez pas! s'écria le docteur ; ici je me dissous ; je vais tomber en poussière comme une bete empaillée restée trop longtemps dans un musée. J'ai de la moisissure dans les narines, des toiles d'araignée dans la cervelle. Il me semble que j'ai l'âgé des Pyramides et que la mort a oublié de me faucberl
— Vousn'files pas poli, savez-vous, dit madame Dumont en souriant.
— Poli ! est-ce qu'on eât poli sur le radeau de la Méduse? reprît le docteur en haussant les épaules. Nous sommes des compagnons d'infortune; gémissons ensemble.
— Pauvre docteur! dit Max, vous ne connaissez pas encore la résignation.
— La résignation! s'écria le jeune homme en faisant un bond sur son fauteuil, est-ce qu'on se résigne à mourir d'inanition? On se ronge les poings plutôt. Songez donc qu'il yasix mois j'étais àparis, c'est-à-dire en pleine vie, en pleine lumière; et maintenant je suis scellé tout vivant dans une tombe. Je me débals, Yous, vous êles momifiés.
— Merci, dit madame Maton en faisant la moue. .
— Tenez, continua le docteur, pour voir du nouveau, pour forcer celte maudite ville à s'agiter et à s'émouvoir un peu, j'ai enviede commettre un crime, Je songe k égorger mon confrère qui est là à jouer aux cartes, le docteur Pascou.
— Ha I hft I ba I dit en riant le spirite, sans se troubler davantage.
— Neriez pas, j'aï des idées sanguinaires, ce matin. J'ai vacciné l'enfant d'Hélène Richard, la comédienne, qui n'a pu quitter le pays, faute d'argent. Eh bleni j'avais envie de lui inoculer de ma salive pour le rendre enragé.
— Mon cher confrère, si vous continuez, il faudra vous soumettre à l'hydrothérapie, dit le docteur Pascou d'un air fin.
— Je voudrais bien Cire foui je pourrais m'îmaginer que je suis sous les galeries de l'Odéon.
— Vous demandez dunouveau? Il y a pourtant du nouveau dans la ville, dit M. Félix.
— Quoi? Une barque chargée de morue est arrivée de Terre-Neuve ? ou bien un baril de harengs s'est effondré sur le port?
— Ce n'est pas cela, je voulais parler de la modiste.
— Quelle modiste ?
— Mais, cette jeune personne qui est venue s'établir à F... il y a une quinzaine de jours.
Le sceptique docteur haussa les épaules.
— Je m'en moque pas mal de votre modiste I s'écria-t-il; quelque laideron à faire frémir. Est-ce qu'une jolie personne viendrait & F..?
— Encore une impertinence ! dit madame Maton.
— Dites donc, docteur, vous offensez ces dames, s'écria M. Maton en riant.
— Cesdamesn'exi3tentpas;est-ce qu'on peut leur
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LUCIENNE 21a
faire la cour? est-ce qu'on ne serait pas foudroyé dès le premier mot?
— Cher docteur, dit Max, je vous assure que la personne dont parle Félis est loin d'Être une laideron.
— Elle est ravissante et enveloppée de mystère I dit Félix.
— Vous vous moquez de moi, n'est-ce pas? dit le docteur, qui regardait alternativement ses deux interlocuteurs.
— Si le jugement d'une femme vous parait moins suspect que celui de ces deux jeunes gens faciles à enflammer, apprenez de moi que la demoiselle est fort jolie, dit madame Maton.
— Mon Dieu, ma chère, ne montez donc pas ainsi la tète à ce brûlant docteur I s'écria madame Dumont. Que va devenir cette pauvre Qlle au milieu de cette meule d'adorateurs? Car M. Félix est déjà amoureux, et Max s'intéresse vivement à la modiste. Cette jeune personne est très-convenable et trèsréservée, mais elle est seule et sans défense. Le docteur, avec sa légèreté parisienne, va la compromettre.
— C'est donc sérieux! s'écria le docteur. 11 y a une jolie modiste à F.., et je n'en savais rient Je TOUS en conjure, dites-moi ce que vous savez d'elle. Ayez pitié d'un malheureux dont l'imagination n'a rien eu à dévorer depuis trois grands mois.
—-Nous ne savons rien du tout sur son compte, dit madame Dumont.
— J'ai inlerrojjé son propriélaîrc, qui m'a dit qu'elle avait fuit avec lui un bail de trois ans, dît Félix.
— Notre curiosité est aussi éveillée que la vôtre, reprit madame Maton, et nous nous promettons d'aller demain lui rendre visite, afin de l'interroger un peu. Nous lui porterons des chapeaux à arranger.
— Vous lui direz que, si elle est souffraotc, elle ne s'adresse pas à un autre qu'au docteur Dartoc.
— Dites donc, c'est une concurreoce déloyale que vous me faites làl s'écria le docteur Pascou.
— Je vous cède dix de mes malades pour celle-là.
— Allez] allezl ne vous gênez pas, dit le spirite, je ne suis plus, moi, dans l'Age des amours.
Les habitués du salon de madame Maton n'étaient pas les seuls à 6tre vivement intrigués par le mystère qui semblait entourer la nouvelle modiste. Elle faisait les frais de toutes les conversations, et l'on construisait sur son compte mille commentaires qui s'écroulaient faute de base. On n'était sûr que d'une chose, c'est qu'elle fondait un magasin de modes. Mais d'où venait-elle? pourquoi choisissait-elle F.., qu'elle n'avait jamais habité? pourquoi celte pâleur, cette tristesse, pourquoi cette solitude?
— C'est louche I c'est louche 1 se répétait-on sans cesse.
Et l'on passait plus souvent qu'il n'était nécessaire devant le magasin de l'inconnue, ppur tâcher de surprendre quelque chose de sa vie.
Le magasin s'ouvrait sur la place du Marché, k peu près vers le milieu de la longueur de la rue des Bains, qui s'épanouit là en un assez large espace, carré, régulièrement pavé.
Un des cAtés de la Place , celui qui continue la rue, est occupé par l'hâte! du Grand-Cerf, devant lequel s'alignent quelques arbustes dans des
— J'ai inUr:
qu'elle avaiL L-- Félix.
— Notre ciu'i reprit madame ' d'aller demain h; unpeu.Nousliii ;
— Vous lui <li:
ne s'adresse pas îi
— Dites donc, que vous me failc>
— Je vous cède 1^
— Allez 1 allez! ■ je ne suis plus, moi
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ter ses provisions, l'aidait à ranger son petit ménage et ne revenait plus de la journée.
Mais la jeune modiste semblait se plaire dans cet abandon, et, le jour où elle vit s'arrêter devant sa porte ta vieille voiture de madame Dumont, elle se leva brusquement toute surprise et confuse.
Max descendit le premier, après avoir fait de nombreux eDorts p^our ouvrir la porte ankylosée; puis il tendit la main à sa mère et à madame Maton, et ' tous trois entrèrent dans la boutique.
Une sorte de fausse honte faisait rougir la jeune fille, qui salua avec embarras. .
Elle offrit des chaises cependant, et son regard lemanda ce que ces dames désiraient.
Madame Maton posa sur la table le paquet qu'elle
ivait apporté et déploya le papier qui l'enveloppait.
Noua sommes sans doute indiscrets, dit-elle,
eut-6tre ne vous cbargez-vous pas des arrange-
• iients.
Mais si, madame, je m'en cbarge très-volonf^rs, dit la modiste en prenant le chapeau un peu 'né que lui tendait sa cliente.
' Voici; je -voudrais des rubans de velours, au
eu de ces rubans de taffetas, et ici une couronne ff. ifeuillesde jais.
k- - C'estfacile, dit la jeune fille.
Or- — Vous avez là de bien jolis chapeaux, dit mat: ime Dumont j est-ce que c'est nouveau?
i»i. — Ce sont les derniers modèles, madame.
*^. ~ ^°"« ^'es de Paris, n'est-ce pas?
caisses peintes en vert. En face se dressent la mairie et les halles qui gagnent du terrain vers le port. A droite, un marchand d'objets de piété, et la librairie des trois sœurs Lenolr. A gauche, le plus beau magasin de la ville, celui d'un tailleur ; les larges vitres de sa devanture laissent voir, sous nne rangée de becs de gaz surmontés d'abat-jour en porcelaine, des draps de différentes qualités à demi déployés, près d'une gravure de mode, sur une pente en bois de noyer.
A peu de distance du tailleur, et séparée seulement de lui par une boulangerie, s'ouvrait la petite boutique de la modiste dont la devanture noire était décorée de Blets d'or. Au-dessus de la porte on lisait : MADBMOiSBLtE feurauld, et sur la vitre, en lettres de cuivre : modes.
C'était derrière cette vitre qu'apparaissait le profil p&le et sérieux delà jeune fille, toujours penchée vers son ouvrage, et qui ne le relevait pas pour regarder ceux qui la considéraient de la rue. Elle était brune : ses cheveux simplement nattés et relevés en couronne sur sa tête, donnaient & son visage une sorte de dignité douce, qui contrastait avec l'expression humble et craintive de ses traits.
Elle était toujours seule et ne semblait disposée à lier connaissance avec personne. Depuis quinze jours qu'elle était là, aucune cliente n'était encore entrée dans son magasin; elle n'avait donc pas échangé un mot avec un être vivant, si ce n'est avec la fille d'un pécheur, qui venait k matin lui appor-
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ter ses provisions, l'aidait à ranger son petit ménage et ne revenait plus de la journée.
Mais la jeune modiste semblait se plaire dans cet abandon, et, le jour où elle vit s'arrêter devant sa porte la vieille voiture de madame Dumont, elle se leva brusquement toute surprise et confuse.
Max descendit le premier, après avoir fait de nombreux eflorts pour ouvrir la porte ankylosée ; puis il tendit la main à sa mère et à madame Maton, et ' tous trois entrèrent dans la boutique.
Une sorte de fausse honte faisait roug^Ir la jeune fille, qui salua avec embarras. .
Elle offrit des chaises cependant, et son regard demanda ce que ces dames désiraient.
Madame Maton posa sur la table le paquet qu'elle avait apporté et déploya le papier qui l'enveloppait.
— Nous sommes sans doute indiscrets, dit-elle, peut-être ne vous chargez-vous pas des arrangements.
— Mais si, madame, je m'en charge très-volontiers, dit la modiste en prenant le chapeau un peu fané que lui tendait sa cliente.
— Voici; je voudrais des rubans de velours, au lieu de ces rubans de taffetas, et ici une couronne en feuilles de jais.
— C'est facile, dit la jeune fille.
— Vous avez là de bien jolis chapeaux, dit madame Dumont ; est-ce que c'est nouveau?
— Ce sont les derniers modèles, madame.
— Vous êtes de Paris, n'est-ce pas?
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— Non, madame, je suis née en Bourgogne ; mais j'ai fait mon apprentissage à Paris.
— Je ne m'étonne plus du goût parfait de votre travail, dit madameDumont avec un aimable sourire.
— Ne trouves-tu pas, maman, que mademoiselle ressemble un peu à cette jeune UUe qui était avec son oncle à l'bfitel des Bains ? s'écria Max. Tu sais, celle qui s'était liée avec la famille Després.
La jeune modiste eut un imperceptible tressaillement.
— Mais non, dit madame Dumont, La personne dont tu parles était blonde.
— C'est vrai, elle était blondel dit Max qui mit tout un monde de sentiment dans ce mot « blonde ».
Madame Maton reprit avec aménité :
— C'est une bonne fortune pour nous d'avoir une modiste de votre valeur dans notre ville, nous ne serons plus réduites à faire venir nos chapeaux de Paris sans les avoir vus et sans les avoir essayés.
— Celui que j'ai me coiffe très-mal, dit madame Dumont; je me déciderai à vous eu commander un pour mes visites du jour de l'an. Vous n'aurez pas de rivale ici; vous aurez bienlAt beaucoup d'ouvrage. Mais vous êtes toute seule, vous n'avez pas même une ouvrière.
— J'ai eu peu de ebose & faire jusqu'à présent, dit mademoiselle Perrauld en souriant, et, tant que je pourrai sufllre, je resterai seule. Je ne suis pas ambitieuse d'ailleurs, et pourvu que je gagne ma
LUGIENNU Sai
— Mais TOUS mourrez d'ennui I Est-ce qu'on peut vivre ainsi, toute seule? Vous n'avez donc pas de parents?
— Je suis orpheline, madame.
— C'est égal, pour rechercher ainsi la solitude, il faut qu'un bien grand chagrin ait assombri votre vie, dit madame Maton, en la regardant attentive' ment.
— Je n'ai ni père ni mère, dit la jeune flUe, ce chagrin-U suffit, je n'en ai point d'autre.
— Elle est vraiment touchante, murmura Max, en retenant une larme.
En ce moment, le docteur Dartoc entra brusquement dans le magasin.
— J'ai vu la voiture de madame Dumont à la porte, dît-il; j'en ai conclu, ce qui était facile, que vous étiez ici, et je n'ai pas voulu passer si prés de vous sans vous saluer.
Madame Dumont le menaça du doigt.
— Vous voulez me faire entendre que je sais peut-être indiscret en pénétrant ainsi chez mademoiselle, dit-il. Mais, présenté par vous, je suis sûr d'être bien accueilli. N'est-ce pas, mademoiselle, continua- t-il, vous me pardonnez de poursuivre mes amis jusque chez vous? D'ailleurs, je suis on ne peut plus heureux de faire votre connaissance^ et de pouvoir vous dire que je suis tout à votre service, et que je serai flatté d'être votre docteur et de vous donner mes soins, si par malheur vous étiez soufTranle.
SSS LUCIENNE
— Je TOUS remercie jnille fois, monsieur, dit la jeane fille avec une froide politesse, mais j'ai une santé de paysanne.
— Vous êtes bien pâle cependant, dit le docteur, mais cela ne prouve rien; et, malgré mon désir de vous servir, je désire encore plus vivement que vous n'ayez'jamais besoin de me voir.
Les dames se levèrent.
— Lorsque le chapeau sera refait, vous me l'apporterez, n'est-ce pas? dit madame Maton en donnant sa carte à la modiste.
— Je ne pourrai le porter que le soir, une fois ma boutique fermée, dit-elle.
— L'heure importe peu, dit madame Maton, qui salua avec un sourire.
La jeune fille referma la porte sur les visiteurs et alla se rasseoir h sa table.
— C'est très-mal, docteur, de vous Être servi de nous pour pénétrer chez elle ! dit madame Dumont en remontant en voiture.
— Ou fait comme on peut, dit le docteur. Mais voua aviez raison, elle est adorable. Savez-vous quelque chose?
— Presque rien, elle n'est pas bavarde.
— Eh bien, moi, je vais tous dire ce qu'elle est, dit le docteur. C'est une fille qui a été séduite et abandonnée.
— Celui qui a pu abandonner une pareille femme est un fameux gredin, s'écria Max.
— Elle a un enfant quelque part, en nourrice.
continua le docteur; elle travaille pour l'élever. T&cbez de savoir si elle reçoit des lettres de la campagne.
— J'essaierai de séduire la directrice des postes, dit madame Maton ; au revoir I
La porliëre se ferma et la voiture s'ébranla en gémissant.
Pourquoi Lucienne revenait-elle à F..., où elle risquait d'être reconnue par les habitués de la plage, plut^it que d'aller s'établir dans toute autre petite Tille? Elle avait lutté longtemps contre le désir qui la poussait vers ce lieu pour elle si plein de souvenirs; mais elle avait fini par céder à ce désir. — Personne, pensait-elle, n'ira s'imaginer que la ni&ce du riche M. Provost puisse Être la même qu'une humble petite modiste vivant de son travail.
De plus, elle se souvenait que, pendant son séjour à F,.., ayant voulu faire préparer un chapeau gâté par la pluie, on lui avait dit qu'il n'existait pas de modiste dans la ville. Le commerce qu'elle voulait entreprendre avait donc des chances de réussite là plutAt qu'ailleurs, et cette raison avait achevé de ta décider.
Elle était revenue avec joie vers ce berceau de son amour. Il loi semblait que lài elle souffrirait moins, que la solitude serait moins lourde. Elle pouvait se passer des êtres humains et vivre dans le silence ; les choses ne lui parlaient-elles pas sans cesse de son bien-aimé? Il avait respiré cet air, ses pieds avaient
foulé ces pavés, son ombre s'était allongée sur ces murailles ; et Lucienne, lorsqu'elle s'aventurait du côté de la ]ilage, s'imaginait le voir plongeant sous les hautes lames, ou bien, si le soleil déchirait le brouillard, elle croyait l'aperceToir au faîte de la falaise.
Les visages de ceux qu'elle avait connus, du temps qu'il était là, lui faisaient éprouver une émotion lorsqu'elle les revoyait. Les êtres les plus insignifiants prenaient pour elle un intérêt particulier. Le maître baigneur, le cocher de l'bAtel des Bains passaient souvent devant sa boutique. La boulangère, madame Heurtebise, dont elle ignorait toujours l'Mstoire, était sa voisine.
Elle revit Mas, et le mélancolique vélocipédiste dont elle avait quelquefois suivi des yeux la course rapide sur la promenade. Mais elle ne tarda pas à découvrir que les deux jeunes gens tournaient autour d'elle avec des intentions faciles à deviner, Félix Baker surtout. Il faisait des heures entières de planton au coin des balles, ou devant la mairie, l'oeil braqué sur la boutique de Lucienne. En allant à son bureau le matin et en en revenant le soir, il ne manquait jamais de passer par la place du Marché et de s'y arrêter longtemps.
Lucienne fit mettre des petits rideaux de soie verte derrière les vitres pour être à l'abri de ces regards indiscrets; mais les jours étaient si sombres qu'elle ne pouvait pas toujours tenir ses rideaux fermés.
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D'ailleurs, son attitude était peu faite pour encourager les soupirants. Droite sur sa chaise, derrière la table de bois noir où étaient éparpillés les fleurs et les rubans, ne tournant jamais la tgle, le visage pâle et sévère, elle avait quelque chose de monacal, un aspect glacé qui eût arrêté les aveux sur les lèvres les plus insouciantes. EUe sentait qu'elle était le point de mire de tous les regards, que toutes tes curiosités étaient éveillées sur son compte; mais elle se disait que cela passerait, et que sa conduite irréprochable finirait bien par lui gagner l'estime des honnêtes gens.
Malgré son courage et sa volonté, malgré les consolations que lui apportait l'aspect du pays qu'elle aimait, bien des heures accablantes passaient sur Lucienne. La solitude l'écrasait parfois. Elle n'avait personne à saluer nu réveil ; jamais visage humain n'échangeait uu sourire avec elle. Elle avait peine à avaler le frugal repas qu'elle prenait seule, en toute b&te, dans l'arriëre-boutique, et la journée lui semblait d'une loufrueur interminable.
Pourtant ses nuits étaient plus douloureuses encore. Elle n'était pas maîtresse de ses rêves; la nature semblait vouloir défaire la nuit ce que la volonté de la jeune flUe avait fait le jour, et lui faire reperdre le terrain qu'elle avait gagné. Bien rarement l'être adoré qui emplissait ses veilles, et que chaque soir elle espérait voir en songe, paraissait dans les scènes qui emplissaient son sommeil. Ce qu'elle voyait, c'était, au contraire, les figures
qu'elle aurait voulu effacer pour toujours de sa mémoire ; les femmes impudentes qu'elle avait coonues et qui lui parlaient sur un ton d'égalité ; les hommes d'esprit léger qui l'accablaient encore de compliments fades ou injurieux; et elle riaîtl et elle leur répondait dans un langage qu'elle avait depuis longtemps répudié! '
Quelquefois elle se voyait sur la scène, court vStue, dansant une danse grotesque, ou chantant des couplets d'opérette. D'autres fois, c'était dans un cabinet de restaurant ; elle soupait, en costume de théâtre, au milieu des éclats de rire et des plaïsanleries grossières de ses camarades. Mais alors, interrompant ces horribles joies, un beau jeune homme, pâle de colère, surgissait, et lui disait d'une vois terrible: <i Vous fites une infàmel je vous connais! » Les cris d'effroi qu'elle poussait l'éveillaient bientAt, et elle s'efforçait de ne plus dormir pour échapper à ces horribles cauchemars.
Le dimanche, elle allait à la grnnd'messe, non par dévotion, mais pour ne choquer aucun préjugé. Puis, dans l'aprës-midi, ces jours-là, sans prendre garde ni an froid ni à la pluie, elle s'en allait vers la mer, comme si elle eût couru à un rendez-vous.
Les lames, souvent furieuses, qui se ruaient sur la rive avec un bruit semblable à des décharges d'artillerie, ne l'épouvantaient pas. Elle luttait avec énergie contre le vent qui l'empêchait d'avancer ; elle se laissait éclabousser par l'écume de la mer, et longeait lentementl'hôtel des fiains,fermé et désert.
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XS8 LUCIEKNE
Là, ella g'arrSlait souvent, savourant à chaque pas un souvenir. Elle faisait de longues stations sods ta fenêtre de la chambre qu'elle avait habitée, cherchant sur la muraille quelques traces, invisibles pour un œil indifférent, de légères égralignures prodaites par le frottement d'an pied contre le pUtre. C'était Adrien qui avait fait ces marques-là, le jour oh il s'était amusé à grimper jusqu'au balcon de Lucienne.
La jeune fille demeurait des heures entières absorbée, insensible à l'ouragan qui secouait ses vêtements autour d'elle. Lorsqu'elle s'en revenait, au soleil couchaot, trempée de pluie, écbevelée, tout étoordie par le vent, on rayonnement de joie éclairait ses yeux.
Elle était décidée à vivre de son travail ; mais les clientes semblaient décidées, elles, à ne pas venir cheE la nouvelle modiste. Bile se crut un instant entourée d'an cercle de réprobation que personne ne voulait franchir, et elle conçut de vives inqniétudes. Aussi la visite de madame Maton, accompagnée de son amie et de Max, lui avait-elle causé, le premier instant d'embarras passé, un grand plaisir. Ces deux dames étaient les plus distinguées de la ville ; on tâchait de les imiter, et là où elles étaient venues les autres viendraient.
Elle apporta donc le plus grand soin dansl'exécution de l'ouvrage commandé. Les quelques mois d'apprentissage qu'elle aviùt faits autrefois à Paris avaient suffi pour donner à ses doigts une certaine
habileté; ses habitades d'élégance et son goût de Parisienne faisaient le reste.
Le chapeau fut hientAt prêt , elle le mit dans un petit carton.et, le soir, lorsqu'elle eut fermé sa boutique, elle sortit, allaût pour la première .fois reporter de l'ouvrage.
Lorsqu'elle sonna à la grande porte verte du logis de l'armateur, on était occupé à parler d'elle dans le salon de madame Maton. Les habitués étaient réunis, les dames travaillaient, Max faisait du filet, les joueurs de whist étaient en présence. Seul, le docteur Dartoc ne faisait rien et s'agitait dans son fauteuil.
— Allons, moucher Pascou, disait-il, convenez que, même avec l'aide des esprits.vous n'avez jamais été aussi sorcier que je viens de l'être en cette circonstance.
— Je ne vois pas bien clairement que vous ayez deviné juste, dit le spirite.
— CommentI s'écria le docteur qui semblait toujours vouloir s'élalicer hors de son fauteuil, et qui en réalité n'en bougeait jamais ; ma première idée, en voyant cette charmante personne, est qu'elle a un enfant eu nourrice & la campagne ; et madame Maton ne vient-elle pas de nous dire que la modiste reçoit en effet des lettres d'un petit village de Bourgogne?
— Avez-TOU8 lu ces lettres?
— Je n'ai pas comme vous le don de seconde vue.
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— Alors, permettez-moi de tous dire que votre clairvoyance ne m'est nullement prouvée.
— Mademoiselle Perrault est bien jolie, elle a dû 6tre tentée souvent, dit Félix avec un soupir. Je ne puis me défendre de croire que lé docteur a raison.
— Dieu I que les hommes sont méchants I s'écria madame Dûment; vous ne pouvez pas laisser une pauvre inconnue tranquille, au lieu de faire sur son compte toutes ces suppositions outrageantes.
— On .ne suppose jamais que le mal t dit Max d'une voix ûûtée.
— C'est amusant de déchiffrer des énigmes, dit madame Maton.
— Le mot de l'énigme , je l'ai dit, s'écria le docteur. Cette jeune fille a été chassée de sa famille, abandonnée par son amant, et son enfant est en nourrice en Bourgogne.
C'est au moment où l'on rendait contre elle ce verdict, que Lucienne agita la sonnette.
Une femme de chambre vint annoncer à demivoix l'arrivée de Lucienne à madame Maton.
— Faites-la entrer, dit madame Maton vivement, mais à voix basse.
Lucienne, qui ne s'attendait pas à 6tre introduite au milieu d'une réunion, s'arrêta un instant un peu indécise sur la porte, regardant ce grand salon blanc et or, aux murs nus, au parquet luisant, et ces personnages dont les mains seules étaient éclairées, sous les abat-jour qui recouvraient les lampes.
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— Entrez mademoiselle, lui dit madame Maton, sans quitter sa place.
Lucienne traversa le salon avec un certain em- . barras, dans sa petite robe de laine noire un peu courte, dans son paletot de drap brun garni de faux astrakan; elle qui avait traîné sur les tapis tant de toilettes superbes ! Elle s'avança, sous tous ces regards fixés sur elle, son petit carton à la main, et triompha bien vite du sentiment d'humiliation qui l'avait fait rougir tout d'abord. Elle sentit que le sacrifice qu'elle accomplissait la relevait déjà à ses propres yeux.
En la Tojant entrer, le docteur, Max et M. Félix avaient laissé échapper un léger cri de surprise.
— C'est votre chapeau, madame; il est arrangé, dit Lucienne en posant son carton sur la table à ouvrage.
— Ah 1 très-bien I Voyons comment il me va, dit madame Maton en se levant.
Lucienne ouvrit le carton.
— Dieu 1 qu'il est joli I s'écria madame Dnmont en voyant le chapeau; il est bien mieux m6me que lorsqu'il était neuf I
Madame Maton Ota l'abat-jonr de la' lampe et se tourna vers la glace de la cheminée, pour essayer son chapeau.
Max offrit une chaise à la jeune fille; elle le remercia, mais elle ne s'assit pas, elle posa seulement sa main sur le dossier du siège. Cette main était couverte d'un gant de fll couleur cannelle. Lucienne
n'osait pas la montrer nue. Tant de crèmes onctueuses, tant de pfttes d'amandes s'étaient écrasées snr cette main; les ongles avaient été modelés avec tant de soin par les plus habiles manicures ; elle était si souple et si veloutée, d'une blancheur si dia- , phane, qu'il était difficile de croire qu'elle fût habituée au travail. Lucienne cacbait donc ses mains le plus possible, mais elle conUnuait à les soigner. Adrien les avait souvetat comparées aux fleurs des camélias, il y avait appuyé ses lèvres avec une douce ferveur, elle voulait les lui rendre telles qu'il les aimait.
Madame Maton était enchantée de son chapeau.
— Je commence k croire, disait-elle, qu'on ne nous envoyait de Paris que les modes dont personne ne voulait. Jamais je n'ai été aussi bien coifi'ée qu'aujourd'hui.
— Puisque vous 6tes si adroite, je vous donnerai tous mes chapeaux à refaire avant le jour de l'an, dit madame Dumont.
— Mademoiselle est une féel s'écria Max; sous ses doigts les chardons deviennent des roses. ,
— Fais-moi le plaisîrde te taire, dit M. Dumont ■ d'une voix sévère.
Max ne répondit 'rien, mais il échangea avec sa mère un regard triste.
Il y eut un instant de silence pénible.
Le docteur Dartoc, qui dévorait Lucienne des yeux, le rompit.
— N'ètes-voas pas née & Ghagny, mademoiselle?
dit-il brusquement à Lucienne en la regardant attentivement.
Madame Dumont désapprouva cette question par un haussement d'épaule ; tandis que madame Maton se retournait curieusement et observait la jeune fille.
— Chagny? dit-elle avec une vive surprise, qu'elle dissimula sussilftt.
Et elle répondit avec une grande froideur :
— Non, monsieur.
Elle se demandait cependant pourquoi on lui faisait une pareille question, et comment le nom de ce village pouvait être prononcé dans ce salon. Elle se promit de se délier de ce docteur, qui lui déplaisait d'ailleurs avec ses regards insolemment admiratifs, sa brusquerie et son audace. Tandis que la passion timide de Félix et les plaintives œillades de Max ne lui causaient aucune inquiétude, elle était un peu effrayée d'avoir attiré l'attention de ce personnage agressif et léger.
Madame Maton voulut payer tout de suite Lucienne. La jeune fille se défendit; mais, comme sa cliente insistait, elle accepta.
I , Ce premier argent gagné par son travail lui causa une joie enfantine. Lorsqu'elle fut dans la rue, elle le fit sauter dans sa main; elle le regarda à la lueur d'un réverbère ; elle appuya mémo ses lèvres sur le métal. C'était une bien petite somme, pour elle surtout qui avait gaspillé tant d'or ! mais (T'était de l'argent honnSte, le premier qui passait par ses doigts ;
et il lui semblait plus précieux qu'une fortone.
Elle le secouait dans sa main fermée, d'Un air de triomphe, en marchant allègrement vers son logis.
Au moment où elle tournait l'angle de la me des Bains, elle entendit marcher derrière elle. Elle ne s'inquiéta pas d'abord ; mais il lui sembla que celui qui venait h&talt le pas, comme pour la rejoindre.
— C'est peut^tre cet impudent docteur qui s'est m,\s à ma poursuite, se dit-elle.
Et, sans oser se retourner, elle marcha plus vite. Bientôt mftme elle courut, sentant que celui qui la suivait gagnait du terrain.
— Je ne le crains pas, se disait Lucienne. Mais je ne veux, sous aucun prétexte, qu'il m'adresse la parole dans la rue h cette heure-ci. Dans une petite ville, où chacun espionne son voisin, cela sufQrait pour me comprometlre.
Et elle cherchait sa clé dans sa poche tout en courant.
Malgré l'avance qu'elle avait sur lui, l'homme qui courait ainsi derrière elle la rejoignit au moment où elle atteignait la place du Marché. Elle n'avait plus que quelques pas à faire. Mais, le temps de mettre la clé dans la serrure pour ouvrir la porte, il était sur ses talons.
11 lui parlait déjà ; c'était bien la voix du docteur.
— Mademoiselle, disait-il, ayez pitié d'un homme qui se meurt d'ennui.
La boulangerie de madame Heartebise n'était pas fermée ; LucienDe y entra précipitamment sous préteste d'acbeter un petit pain.
La boulangère, en toilette claire, une chaîne d'or au cou, les doigts cbargés de bagues, les cheveux disposés en une infinité de petites boucles, était assise derrière son comptoir et, à la clarté du gaz, lisait un roman. EUe^ poussa un cri et laissa tomber son livre, à l'entrée brusque de sa voisine.
— Ahl pardon, vous m'avez fait peur I dit-elle. Mais vous 6tes toute rouge et tout essoufflée , vous serait-il arrivé quelque chose?
— Je suis un peu poltronne, dit Lucienne; il m'a semblé qu'un homme me suivait, un matelot ivre peut-être; alors je me suis mise à courir.
— Savez-Tous que c'est terrible! dit la bonlangère d'un air effrayé, il aurait pu vous assassiner ; c'était peut-être un voleur.
— N'écoutez pas ma femme, dit M. Heurtebise qui était sorti de l'arrière-boutique oîi il surveillait le travail des mitrons, c'est la pire des poltronnes; il n'y a jamais eu de voleurs dans ce pays-ci, et il n'arrive jamais rien.
— ^^ Pourtant j'ai été poursuivie, ditLuciennej et j'ose à-peine vous avouer que je redoute de faire seule les quelques pas qui me séparent de ma
~ Vous avez si peur que ça? Allons, venez, je vous accompagne, dit le boulanger en riant.
— J'accepte avec plaisir, dit Lucienne, et je vous
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236 LUCIENNB
prie, madame, de m'excuser d'être entrée chez tous
si brasquemect.
— Cela était tout natarel, dit madame Henrtebise qui salua Lucienne d'un sonrire aimable.
Lorsqu'il rentra dans sa boutique, après que la jeune modiste eût refermé sur elle sa porte à double tour, M. Heurtebise dit à sa femme :
— Sais-tu quel est l'homme qui poursuivait mademoiselle Perrauld?.. Le docteur!
— Le docteur Dartoc?
— Lui-même.
— Tiens I tiens! tiens I modula la boulangère en appuyant son meutou sur sa main.
L'insolente poursuite de l'entreprenant docteur fit naître en Lucienne une sourde irritation.
— Ainsi, se disait^lle, c'est là le respect qu'inspire une vie laborieuse et honnête I On me suit, on m'insulte, comme on n'eût pas osé m'insulter du temps où je ne méritais nulle estime. On m'épie comme si j'étais un malfaiteur ; je sens qu'un réseau de calomnies m'enveloppe déjà, moi qui suis ici inconnue, qui vis dans la retraite la plus profonda et n'ai rien fait à personne. Est-ce donc parce que je suis seule et sans défense que la lâclieté humaine méprend pour cihle7on bien la vertu, lorsqu'on est jolie et jeune, est-elle une chose si invraisemblable, que personne n'y veut croire ?
Depuis ce jour elle fut constamment inquiète et sur ses gardes,^comme si elle eût été entourée d'ennemis. Les petits rideaux de soie verte, toujours tendus sur les vitres, jetaient une tristesse de plus dans la boutique assombrie. Pourtant, si elle n'était pas Tue au dehors, Lucienne voyait sur la place à travers l'étoffe, et elle pouvait constater que ses amoureux rôdaient toujours autour de son logis, et
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surveillaient leur proie avec une patience de chasseurs à l'alTftt. Elle n'aurait pu sortir de chez elle sans rencontrer l'un ou l'autre de ces jeunes bomoies. Elle ne sortait donc plus, et c'était une dure privation pour elle de renoncer à ses pèlerinages le long de la grève.
Lucienne n'était pas seule à remarquer les assiduités delà jeunesse de F... ; blendes paires d'yeux suivaient les faits et gestes des trois soupirants avec une avide curiosité. Cette attention dont la nouvelle modiste était l'objet inspirait une vive jalousie & plusieurs des voisines de Lucienne. Les demoiselles Lenoir, qui tenaient la librairie de l'autre côté de la place, avaient le nom de mademoiselle Perrault au bout de la langue du matin au soir. Elles étaient scandalisées de ce qui se passait ; elles ne tenaient nul compte àLucienne de sa réserve ni du soin qu'elle mettait à se dérober aux regards, prétendant que c'était une ruse pour mieux enflammer ses adorateurs.
— Ces messieurs savent sans doute à qui ils s'adressent, disaient-elles; ce sont des jeunes gens trèsconvenables. Les avons-nous jamais vns flâner autour de notre magasin ?
Elles oubliaient qu'elle étaient toutes trois fort déplaisantes à voir.
'Lucienne, qui, pour tromper son ennui, allait quelquefois louer des livres chez ses voisines, s'aperçut qu'elles affectaient de plus en plus h son égard une.froideur dédaigneuse. L'absurde histoire
de l'enrant en nourrice à la campagne était arrivée jusqu'à elles, avec toutes sortes d'enjoliTements et d'ampIiÔcatioDS. Elles se croyaient donc en droit de regarder du haut de leur vertu intacte cette petite aventurière.
La pauvre Lucienne ne comprenait pas ce qu'on pouvait avoir contre elle. N'était-elle pas vêtue de la façon la plus modeste, toujours en noir, avec un étroit col blanc? Ne travaillait-elle pas constamment, et pouvait-on trouver dans sa manière de vivre quelque chose de réprébensible 7 Pourquoi ces jeunes filles, dans une position analogue à la sienne, à qui elle aurait dû inspirer de la sympathie, lui témoignaient-elles des sentiments hostiles ?
Elle oubliait, à son tour, qu'elle avait des yeux doux et ardents, des lèvres roses, et un charme extrême dans toute sa personne ; et que ce sont là des choses qu'on ne se fait pas aisément pardonner.
Elle entendait la rumeur sourde de la calomnie bourdonner autour d'elle, et elle avait des moments d'afTreux désespoir, qni la faisaient sangloter la nuit dans son lit, tandis que te vent hurlait au dehors et qu'on entendait la plainte de la mer.
Comme elle se sentaitseule alors, perdue, oubliée I L'injustice, l'envie, la méchanceté venaient frapper sur elle, pour rendre plus pénible encore la pénible vie qu'elle s'était choisie. Il lui semblait que personne n'avait jamais souffert autant qu'elle souffrait, et elle pleurait sur elle-même, la figure dans ses
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2i0 LUCIENNE
drftps. Alors elle se jetait éperdument dans le souvenir d'Adrien.
Un joar, elle était, comme d'ordinaire, assise dans son magasin, tordant distraitement des tiges de fleurs qu'elle disposait en couronne. Il pleuvait ; elle entendait les gouttes d^eau rebondir sur le trottoir. La porte s'ouvrit, et Lucienne, levant la Ute, vit un grand vieillard, à l'aspect cordial et franc, qui la saluait avec un bon sourire.
Elle reconnut aussitôt celui qu'elle avait vu un jour sur la falaise. Elle reconnut ce sourire bienveillant et doux, et il lui sembla qu'un rayon de joie lui récbauffait le cœur.
— Ma foi, mademoiselle, dit-il d'une voix sonore et forte, la pluie m'a surpris à quelques pas de citez vous, et je prends la liberté de vous demander quelques minutes d'bospitalité.
— Abl monsieur, s'écria Lucienne, je sois bien heureuse de pouvoir vous rendre ce léger service.
Elle se leva et oQrit une chaise à son hôte.
— C'est que, voyez-vous, à mon âge, il faut se résigner à prendre quelques précautions, reprit le vieillard. Je ne puis cependant me décider à me munir d'un parapluie, et j'attrape bien souvent l'averse. Il ne doit pas faire bon en mer aujourd'hui , ajouta-t-il en écoutant siffler le vent.
— Que je plains les pauvres gens qui sont forcés de naviguer par un temps pareil I dit Lucienne.
— BabI bahl J'ai reçu bien des paquets de mer sur le dos, bien des m&ts rompus sur la tête, j'ai
essuyé des tempfites terribles, et je voudrais j 6tre encore.
— Vous avez été marin, monsieur?
— Pendant quarante ans, ma fille, et je ne me suis jamais lassé de la mer. Ses colères sont si belles, si formidables, et l'on est si petit I pourtant on lui tient tête, on triomphe souvent. Après ces batailles avec les éléments, on se sent plus grand, plus fort.
— Oui, je comprends... dit Lucienne pensive.
— Mais, continuale vieillard en fixant sur la jeune fille un regard d'une singulière finesse, il est des luttes morales plus terribles encore ; des luttes solitaires et longues, où l'on est un contre cent. Moi, le vieil adversaire de l'orage, je soulèverais mon chapeau devant celui qui tiendrait jusqu'à la fin, sans faiblir, dans un combat semblable. Rien de plus méritoire, il me semble, que d'élever deses mains, pour remonter lorsqu'on a failli, un calvaire qu'on doit péniblement gravir, et d'y semer soi-même les pierres qui vous blesseront, et de marcher toujours, sans défaillance, jusqu'au faite.
Lucienne, qu'on tremblement agitait, regardait le vieillard avec une surprise mêlée de terreur.
— Voyons, dit-il, en reprenant son ton joyeusement cordial, je ne sais pas feindre ; il vaut donc mieux parler franchement. Je me moque pas mal de la pluie I que peuventquelques gouttesd'eau douce sur le cuir d'un vieux loup de mer comme moi ? C'était un prétexte pour entrer chez vous. Maintenant que je sais dans la place, levons le masque.
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Lucienne était pâle d'inquiétude.
— On ne trompe pas l'œil exercé d'un marin, voyez-vous, reprit-il en appuyant ses deux mains sur sa canne ; j'y vois la nuit dans l'obscurité comme les chats. Vous avez compté avec hardiesse, et sans doute avec raison, sur la myopie de tous les gens d'ici qui vous ont regardée en effet avec leur vue trouble. Mais moi je vous ai reconnue.
— Ah 1 mon Dieu I s'écria Lucienne en mettant ses mains sur son visage.
— Pourquoi cet effroi, mon enfant 7 dit le marin avec douceur, croyez-vous que je vais abuser de cette découverte? J'ai deviné, je crois, une partie de la vérité. Yous m'avez intéressée d'abord, puis je vous ai admirée. Mais j'ai vu bientôt se lever autour de vous les têtes de vipère de la médisance ; j'ai vu votre chagrin et votre courage et mon vieux cœur s'est serré en songeant à votre isolement au milieu de cette horde d'oisifs envieux, à votre faiblesse, aux larmes solitaires que vous devez verser. Et moi qui aime assez, comme les anciens chevaliers, àsecourir les faibles, je me suis dit : AllonsI et me voilà. C'est on renfort qui vous arrive, ma fllle ; l'acceptezvoas?
Et il lui tendit sa large main.
Lucienne saisit la main que lui tendait cet ami inespéré et la baisa avec un sanglot, sans pouvoir parier,
— Allons, pas de faiblessel dit le vieux marin en secouant la main de la jeune fille, maintenant que
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nous voilà associés, nous ne craignons plus rien. Personne n'osera s'attaquer à quelqu'un que je protège; j'ai le bras solide encore, et on ne l'ignore pas. Je jouis de quelque autorité ici, ayant rendu certains services à la ville; et l'on a peur de moi, quoique j6 ne sois guère dangereux. On me traite ])ien de maniaque et d'original lorsque j'ai le dos tourné; et cela parce que je n'aime pas les commérages, et que je vis au milieu des habitants de F... sans me soucier d'eux; néanmoins, vous ne pourriez trouver dans toute la ville un chaperon plus convenable,
La jeune fille souriait au vieillard, en attachant sur lui un regard humide encore et plein de reconnaissance.
— Que vous êtes bon d'être venu à moi 1 dit^lle ; je sentais que je ployais sous le poids du chagrin et du découragement; mais maintenant ma t&che va être bien facile.
— Pauvre petite, je ne m'étais donc pas trompé, dit-il, vous souffrez. Mais maintenant il faut me faire une narration exacte de voire vie ; ce n'est pas la curiosité qui me pousse à vous demander cela, mais j'ai besoin de vous bien connaître. Allons, j'écoute.
Lucienne lui raconta brièvement les principales phases de sa vie.
— C'est bien ce que je soupçonnais en partie, ditil, lorsqu'elle eut fini. Mais avez-vous tout dit? ne me cachez-vous rien?
su LUCIENNE
Et il fixa sur elle ses prunelles luisantes,
— J'ai tout dit, répondit-elle en laissant ce regard pénétrer le sien.
— Bien vrai? voas n'avez pas un enfant quelque part, à Chagny, par exemple?
— Ah ! c'est donc cela I s'écria Lucienne, voilà ce qu'on avait inventé 1 J'ai reçu une lettre venant de ce village. Comment l'a-t-on su?.. Mais vous allez voir ce que cette lettre contient.
Elle chercha dans le tiroir de sa table, au milien de bouts de rubans et de bouts de dentelles, et tendit au vieillard une lettre pliée, sans enveloppe.
Le marin lut :
« HAIRIG DE CHACHT.
Il Mademoiselle,
Il Selon votre désir, je vous transmets des nouvelles de voire protégé) le père Grialvat. Il est en bonne santé et se conduit bien depuis votre départ. Je Q'i:i pas eu besoin de lui rien donner de la somme que vous avez laissée pour lui ; il travaille et gagne suffisamment. Il ne s'est grisé qu'une fois et encore c'élait un dimanche. Je lui ai adressé néanmoins une sévère réprimandeet je l'ai menacé de vous prévenir, ce qui l'a beaucoup effrayé. Depuis, on ne l'a plus rencontré en état d'ivresse.
» Ses enfants continuent à aller à l'école, et ils sont assez propres.
1) Je vous dirai encore que le chien Finaud est mort il y a quelques jours, à un âge que les chiens
atteignent rarement. Le père ûrialvat l'a enterré derrière sa maison.
n Recevez mes salutations respectueuses :
» HOLiNOT, maire de Cbagny, »
— Cette lettre nous serrîra S confondre vos calomniateurs, dit te vieillard. Quel est, d'après vous, le premier qui a pu mettre cette histoire en circulation?
— Ce doit être ce docteur dont je ne sais pas le nom, celui qui m'a poursuivie un jour dans la rue. Un grand jeune homme très-brun, au visage coloré.
— Dartoc? Il n'est pas mauvais, il n'est que léger et vaniteux. Si c'est lui qui a fait le mal, c'est lui qui te réparera. Nous attendrons une occasion. Mais voyons, désormais soyons braves et tenons tCle à nos ennemis. Ouvrez ces rideauz qui vous privent de jour; cessez de vous enterrer vivante; allez, venez, et ne craignez rien ; je suis là.
Il écarta lui-même les rideaux de soie. Les yeux toujours ouverts et auxquels rign n'échappait, aperçurent bientôt le vieillard.
— Ahl s'écria-t-on, M. Lemercier est chez la modiste, lui qui est si ours et qui ne voit jamais personne. Il la connaît donc?
H. Félix, qui était en faction à sa place ordinaire sous les balles, écarquilia les yeux lorsqu'il vit la belle barbe blanche de l'ancien marin s'épanouir derrière la vitre de Lucienne; mais il s'esquiva au plus vite.
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— Ah I ah I Toilà déjà ud déserteur I s'écria H. Lemercier en riaDt. Voyez-vous ce galopin 1 il tourne autour de la flamme. C'est qu'aussi vous Êtes joliment jolie. Et TOUS êtes seule à briller ici.
M. Lemercier quitta Lucienne k la nuit tombante, en promettant de revenir le lendemain.
La nuit qui suivit cette journée, Lucienne dormit d'un sommeil paisible ; et le lendemain elle se surprit à chanter en préparant son déjeuner.
L'occasion que M. Lemercier attendait ne tarda pas à se présenter. Une après-midi, il était assis chez Lucienne, lorsqu'il vit passer le docteur sur la place.
— Attendez, dit-il à la jeune Ôile, Et il sortit vivement.
Il n'était pas encore revenu, quand madame Dumont et son âls entrèrent dans la boutique.
— Ah I tant mieux I s'écria M. Lemercier lorsqu'il rentra accompagné du docteur, nous aurons des témoins.
— Qu'arrive-t-il ? disait le docteur surpris et inquiet, mademoiselle est-elle malade?
— C'est sa- réputation qui est malade, dit le marin; et, comme vous êtes soupçonné de lui avoir porté les coups qui l'ont blessée, c'est vous que l'on charge de la guérir.
— Je ne comprends pas ! dit le docteur d'un air pincé, et de quel droit me parlez-vous ainsi ?
— Mademoiselle m'autorise à prendre sa défbnse, cela suffit. D'ailleurs, si vous vous trouves fiVVAfé
par mes paroles et si tous voulez que nous nous expliquions autrement, je suis votre homme malgré mes soixante-quinze ans. Je voudrais avant tout vous entendre soutenir l'accusation que vous avez portée de gaieté de cœur contre cette jeune fllle. N'est-ce pas vous qui avez affirmé que mademoiselle Perrauld était une fille.séduite et que l'enfant, né de sa faute, se trouvait en nourrice dans un village... à Chagny?
— Ah! docteur, dit madame Dumont, vous ne pouvez pas nier, c'est devant nous que vous avez formulé l'accusation .
— J'ai eu tort peut-être, dit le docteur, fort contrarié de la situation ridicule où il était placé ; mais mon hypothèse semblait confirmée par certaine coi^ respondance...
— Voici la seule lettre que j'aie reçue depuis mon arrivée ici, dît Lucienne d'une voix tremblante ; elle vient de Chagny, en effet; je vous prie de la lire.
— Abl mademoiselle, fit le docteur en repoussant le papier.
— Lisez I lisez I dit M. Lemercier; vous ne devez conserver aucun doute. Lisez tout haut.
Le jeune homme obéit avec répugnance.
— Eh bien, monsieur, etes-vous convaincu maintenant d'avoir commis une mauvaise action? dit le marin de sa voix ferme en regardant le docteur.
Dartoc était atterré. Madame Dumont serra la main du vieillard.
— Ah! c'est superbe I s'écria Max; M. Lemercier est UD vrai cberalier du moyen âge. Quel honiiDei quel cœur I Vous devriez, docteur, vous traîner dans la poussière aux pieds de mademoiselle.
— Je ne saurais exprimer ma confusion et mon regret, dit le docteur, et je n'ose espérer que mademoiselle daignera me pardonner le mal que je lui ai fait.
— Je vous pardonne, monsieur, dit Lucienne gravement.
On se h&ta de mettre fin à cetle scène.'
— L'histoire fera du bruit, dit le marin lorsque tous furent sortis ; il y aura une réaction en votre faveur.
Cependant le docteur, qnï ne pouvait digérer son humiliation, disait à madame Dumont :
— 11 est fort ennuyeux, ce vieux 1 De quoi se mêle-t-il? qu'est-ce que c'est que cette espèce de père étemel qui sort d'une boîte et vient défendre l'innocence? il abuse de son Age et de sa barbe de patriarche I
— Prenez garde I dit madame Dumont, il vous écraserait d'un coup de poing. D'ailleurs, il est puissant ici. C'est lui qui a fondé l'hâpital auquel vous Êtes attaché, et il a doté la ville d'une bibliothèque. - Allez 1 je vous conseille de vous repentir pour de bon.
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La réaction prévue par M. Lemercier ne tarda pas à se noanirester. Tout le monde connut bientôt la mésaventure du docteur Dartoc. On s'écria que c'était un méchant homme, qu'il avait comploté la perte d'une innocente, qu'il méritait bien ce qui arrivait, et qu'il fallait à l'avenir se défier de lui. La semonce qu'il avait dû subir chez la modiste fit rejaillir sur lui on certain ridicule; il surprenait des sourires moqueurs ; surson passage on luidécocbait des phrases ironiques; si bien qu'il s'enferma chez lui pendant plusieurs joursse disant malade, et qu'il songea sérieusement à donner sa démission et à quitter la ville.
Lucienne était vengée.
Les commandes abondaient; on venait chez la jeune modiste, beaucoup par curiosité, pour lui parier, pour la voir. Mais le prétexte était toujours l'achat d'un chapeau ou d'une coiffure.
— Vous êtes vraiment mon bon génie, disait Lucienne à M. Lemercier; vous avez écarté tous les nuages sombres qui s'amassaient an-dessus de ma
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tête; le ciel est redavenu blea, et voici que je gagne de l'argent.
Le vieillard étudiait l'esprit de sa nouvelle amie, et s'apercevait qu'il était peu cultivé, mais trèsouvert et trësrfln. Il existait de nombreuses lacanes dans son instruction. Elle avait beaucoup lu ; mais c'était surtout les plus médiocres productions de la littérature moderne.
— Mon enfant, lui dit-il an jour, vous 6tes destinée & vivre dans le monde; votre ambition est de devenir la compagne d'un bomme disUngué, et vous ne devez pas être inférieure à lui. 11 est inutile d'arracher de votre esprit toutes les herbes folles qui y poussaient à foison si vous ne semez rien à la place. Je vous l'ai dit, j'ai une idée. Tandis que vous ne songez qu'à détruire, je songe moi à réédiâer. J'ai beaucoup vu, beaucoup appris. Voulez-vous que je vous donne un peu de ce qae je sais, sans vous fatiguer, tout en causant?
~~ Comment I vous prendriez vraiment cette peine I vous feriez encore cela pour moil s'écria Lucienne, en fixant sur Mi un regard brillant de joie.
— N'a-tron pas plaisir h voir fleurir une plante que l'on cultive? dit-il ; je suis oisif et seul, je ferai pour vous ce que j'eusse fait pour ma flîle.
— Votre fille I me permettez-vous alors de vous appeler : père? Un mot que je n'ai jamais dità personne.
— Ce nom sera une caresse pour mon oreille, qui
l'entend prononcer trop rarement, dit le vieillard. Mais vous aurez un frère, ma fille ; car j'ai un fils, un loyal et brave garçon, un homme de cœur, presque un héros. Je suis fier de lui, je l'avoue; je l'aime comme on aime un fils unique. Mais, hélasl la mer mo le prend ; il est lieutenant de vaisseau dans la marine militaire. 11 s'appelle Stéphane, ajouta-t-il avec une intonation touchante.
— > Pauvre pèrel dit Lucienne. Je comprends maintenant pourquoi votre front s'assombrit lorsque le vent se déchaîne et bouleverse l'Océan ; pourquoi, lesjours qui suivent une lempëte, le journal trembla dans votre main, lorsque vous le consultez.
— Que voulez-vous? on est iâche lorsqu'il s'agit de l'être cher. Moi qui riais au nez du cyclone et maudissais les temps calmes, je redoute pour lui les plus faibles grains.
— Vous ne le voyez donc jamais, ce fils bienaimé?
— Si je ne le voyais jamais, la vie ne serait pas possible, s'écria le vieux marin. Il a des congés, et c'est toujours auprès de son père qu'il vient les passer. Je l'ai eu deux jours l'été dernier ; dans un mois je le verrai. . Yous le verrez aussi; vous l'aimerez, j'en suis sûr. En ce moment il est sur les côtes d'Afrique, ce cher Stéphane.
Et il se laissait aller à parler longuement du fils absent, il racontait ses exploits, les combats dans lesquels il s'était signalé, comment il avait mérité la crois d'honneur qui décorait déjà sa poitrine.
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bien qa'il n'eût pas trente ans. 11 disait combien de fois il s'était exposé pour secourir ses semblables, de quelle façon il avait sauvé son navire en jetant à la mer un baril de poudre prêt à s'enflammer.
— Tous les marins sont braves, et, pour se distinguer parmi eux, il faut être d'une intrépidité folle et posséder un sang-froid extrfime et une promptitude prodigieuse de jugement dans le danger, dit-il en terminant. C'est ainsi qu'est mon fils, et, au milieu de l'orgueil qu'il m'inspire, il me désespère par le peu de cas qu'il fait de sa vie.
— Vous devez bien souffrir, en effet, disait Lucienne; et quelle force d'&me vous montrez cependant I Si l'bomme que j'aime était ainsi exposé, je ne pourrais pas supporter l'angoisse qui me dévorerait, je deviendrais bientôt folle.
— Il y a toujours moyen de s'arranger avec la destinée, dit le vieillard; je suis armé contre elle. Si mon fils meurt, je ne lui survivrai pas, voilà tout.
Lucienne n'objecta rien.
— En effet, pensait-elle, la mort est un refuge contre la douleur.
Bientôt, comme il l'avait annoncé les causeries de M. Lemercier devinrent des enseignements. 11 raconta à Lucienne l'histoire du monde, la vie des héros. 11 avait été aux Indes, au Japon, en Cochinchine; it lui décrivît les pays qu'il avait vus, leurs mœurs, leurs religions, leurs légendes. Quelquefois il apportait une carte pour lui Faire mieux comprendre la configuration d'un pays, ou bien un herbier
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contenant une collecUon des plus curieuses plantes des tropiques. De la botanique, on passait à la zoologie. Lucienne écoutait son maître avec une attention passionnée. 11 avait une façon si vive et si nette de lui présenter les choses, il variait si bien ses leçons et les rendait si attrayantes que son élève n'éprouvait aucune fatigue et n'oubliait rien cependant de ce qu'il lui avait enseigné.
— Vous serez vraiment le père de mon intelligence, lui disait Lucienne, qui éprouvait pour lui une profonde tendresse.
Elle avait repris ses promenades le long de la mer, mais le charme attaché à ces lieux si souvent visités commençait à s'amoindrir. Lucienne nourrissait un désir ardent et secret qu'elle ne songeait pas à réali' ser, qu'elle n'osait même pas avouer à son protecteur, c'était de voir un seul instant la maison oil habitait Adrien. Elle souffrait do ne savoir pas, à travers ses continuelles rCveries, dans quel milieu se l'imaginer.
Il était pourtant bien près d'elle, et un voyage à Rouen pour une affaire de commerce n'avait rien d'invraisemblable. Elle se glisserait à la nuit tombante dans la rue qu'il habitait; elle verrait sa maison, elle en graverait chaque détail dans sa mémoire. Les fenêtres s'éclaireraient, une ombre peut-être passerait derrière un rideau... Et quel trésor de souvenirs elle rapporterait,
Lucienne chassait cette pensée qui revenait toujours.
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Une fois, M. Lemercier lui dit :
— Êtes-vous musicienne?
— Un peu, dit la jeune fille, j'avais une assez jolie TOiX.
— Alors, il nous Faut un piano ici ; si vous trouvez ce luse excessif, vous direz que c'est moi qui l'exige. On sait que vous êtes orpheline et que vous n'avez pas toujours été obligée de travailler; il est donc tout nature) que vous ayez appris un peu de musique. Il ne faut rien perdre des choses acquises, mais les perfectionner, au contraire. Nous écrirons à Kouen pour louer un piano.
— Si j'y allais? dit Lucienne vivement.
— A Rouen?
Alors elle avoua son désir au vieux marin.
— Ma foi ! vous avez bien gagné cette petite récompense, dit-il. Allez, mais soyez prudente.
— Ah! cher père, comme je vous aîmel s'écrïa Lucienne en lui sautant au cou.
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Dès le leDdemain, Lucienne s'envola vers Rouen. Elle se sentait vraiment plus légère qu'un oiseau en courant à la gare de F..., le long des quais, sur la boue durcie par la gelée. Elle était comme un voyageur dans le désert apercevant le source oii il va se rafraîchir.
Sans la permission que lui avait accordée son'protect«ur,elle n'eût pas osé accomplir ce voyage. Elle n'avait plus rien de son ancien caractère : impérieuse autrefois et pleine de caprices, elle devenait ti- . mide, craintive, plus féminine que par le passé ; et, depuis que M. Lemercier avait conçu pour elle cette paternelle affection, sa volonté s'assouplissait de plus en plus et se courbait devant celle du vieillard.
— Qu'il est bon de m'avoir permis cette joie ! se disait-elle ; comme il comprend bien les faiblesses d'un jeune cœur!
Elle arriva à Rouen vers quatre heures, et se rendit d'abord chez le facteur de pianos, dont elle avait l'adresse. Lorsqu'elle sortit de la maison, après y 6tre restée quelques instants à peine, il faisait
presque nuit, on allumail déjà les becs de ^az. Lucienne ne connaissait pas la ville ; après avoir erré quelque temps au hasard, elle demanda son chemin à une paysanne qui poussait une petite voiture à bras, le long du iroLloir.
— Tout dret et puis k gauche, lui répondit-on.
La jeune fille se hâta, et atteignit bientôt la rivière. Elle suivit le cours Boîeldieu, en prenant le trottoir du cAté de la Seine, plus obscur et plus solitaire ; elle passa devant la Bourse, devant l'hAtel d'Angleterre, et fut bientôt en face de la maison qu'elle cherchait.
C'était un petit hôtel en pierre, à toit d'ardoises, haut de trois étages. De riches moulures encadraient les fenêtres et la porte en chêne sculpté, àdeux battants, comme une porte de salon ; elle était ornée de ferrures polies qui luisaient à la lumière d'un réverbère voisin. Lucienne compta cinq fenêtres de façade; celles du rez-de-chaussée étaient grillées; ily avait un sous-sol qui, dans ce moment, était vivement éclairé. Le reste de la maison était obscur, à l'exception de deux fenêtres du premier étage, d'où s'échappait une lueur douce à travers les stores baissés.
La jeune modiste, pelotonnée sur un banc, sans prendre garde au froid ni aux quelques flacons de neige qui commençaient à tomber, regardait de tous ses yeux. C'était donc là qu'il vivait, il entrait et sortait pas cette porte, il s'accoudait à ces balcons I Lucienne se sentait jalouse des pierres de la maison .
Pourtant ce toit ne devait-il pas l'abriter un jour, lorsqu'elle serait la femme d'Adrien? L'hôtel appartenait à madame Després, et le jeune homnie avait souvent dit à sa fiancée qu'après son mariage il ne voulait pas quitter sa mère.
Bientôt la porte s'ouvrit, et une jeune bonne sortit en courant. Lucienne surprit quelque chose de l'intérieur: un vestibule éclairé par une lanterne ronde en verre dépoli.
— Si je voulais, cependant, se disait Lucienne, si je sonnais à celte porte, avec quelle joie on m'accueilleraill car, dans cette maison où je ne suis jamais entrée, on pense à moi, on me désire, on m'appelle. Ah! quel courage il faut pour ne pas te répondre, pour te laisser soutfrir, cher bien-aimél Mais je n'ai pas encore mérité ton amour ; ma place est bien là, à ta porte, dans l'ombre, comme une mendiante qui dévore des yeux la richesse qu'elle ambitionne.
La jeune bonne revint, apportant une salade qu'elle avait été prendre chez la fruitière. La porte se referma avec un bruit sourd.
Alors Lucienne envia celle bonne, elle songea aux histoires de femmes déguisées en page et se mettant, sans élre reconnues, au service de leur amant. Si elle avait pu vivre ainsi près de lui, sans qu'il s'en doutât, l'entourant de soins et de tendresses discrètes!
Elle laissait passer le temps, ne pouvant pas se détacher de ce lieu, regardant la maison, les arbres,
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la me, ^'imprégnant de ce tableau ponr ne plus jamais l'oublier.
Tout à coup elle trembla de tous sea membres, et se cramponna d'un mouvement nerveux au dossier du banc de bois. Adrien s'avançait lentement, nettement éclairé par les lumières des boutiques. Il avait un portefeuille sous le bras.
Lucienne fit un mouvement pour courir à sa rencontre; mais elle s'arrêta, et, les mains jointes, retenant son souffle, elle le regarda avec adoration.
TI marcbaitla tête baissée, les regards fixés au sol. ' De temps en temps il s'arrêtait, comme quelqu'un , de préoccupé qui oublie oîi il est et ce qu'il fait.
— Il est triste, il souffre, se disait Lucienne. S'il pensait tout baut, mon nom serait sur ses lèvres.
Il était arrivé à la porte de sa maison, il sonna deux coups. Lucienne entendit vibrer le timbre. La porte s'ouvrit, puis se referma sur lui.
— Ah! c'est borriblel se dit-elle, siprÈsdelui, et si loin! Il ne devine donc pas que je suis là.
Une autre fenêtre du premier étage s'éclaira, le store n'était pas baissé. La jeune Elle vit un valet de chambre qui portait une lampe ; puis Adrien entra ôtant ses gants. Il allait et venait par la chambre, il s'approcha de la fenêtre et y resta un certain temps, regardant l'obscurité, comme si un attrait mystérieux l'eût retenu là. Lucienne voyait très-neltement sa silhouette se découper sur la lumière intérieure, ses épaules larges et élégantes, sa tête fine aux cheveux touffus. Une fois, il se tourna à demi pour ré-
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pondre à quelqu'un, et elle aperçut très-distinctement son beau profil. Elle était dans le ravissement. Mais ■ Adrien s'en alla. Le domestique ouvrit la fenêtre et St tomber le store ; puis un rideau s'abaissa sur la fenêtre refermée.
Lucienne poussa un profond soupir. Le froid commençait à l'engourdir un peu ; elle se leva et traversa la rue. Elle toucha les murs de la maison, mit un baiser sur le bouton du la porte où la main d'Adrien s'était posée un instant auparavant. Elle ramassa une petite pierre sur le seuii ; puis curieusement regarda dans la cuisine par une vitre enlr'ouverte. La cuisinière surveillait ses casseroles. La jeune bonne s'en allait, portant une pile d'assiettes. Un gros chat blanc dormait sur une chaise.
Tout h. coup, une horloge voisine sonna dix heures.
Lucienne poussa un petit cri, étonnée qu'il fût si tard ; et elle s'enfuit, envoyant un baiser du bout de ses doigts à cette maison bien-aimée.
Elle dut courir jusqu'à la gare pour ne pas manquer le train. La neige tombait à gros flocons ; la jeune fille était toute blanche, mais se secouait gaiement, tout en bâtant sa course. Une minute plus tard, et le train partait sans elle.
— Père m'aurait grondée, se dit-elle, en se blottissant dans le coin du wagon.
M. Lemercier attendait Lucienne à la gare de F...
— Gomment 1 vous êtes là par un temps pareil I s'écria Lucienne d'un ton de doux reproche.
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— Crois-tu que j'aurais pu dormir, sans savoir s'il n'était rien arrivé de f&cheux à mon enfant? dit-il CD la tutoyanl pour la première fois.
Le son de sa voix avait quelque chose de joyeux comme une fanfare.
— Qu'avez-vous, mon père? dit Lucienne. Vos yeux resplendissent de bonheur.
— Ce que j'ai? Stéphane arrive dans trois jours!
Pendantlesjours qui précédèrent l'arrivée du jeune lieutenant de marine, Lucienne négligea un peu les travaux couimandés par ses clientes. Elle était tout entière à un ouvrage qu'elle exécutait secrètement et avec amour. C'était un bouquet. Elle voulait que quelque chose parlât d'elle, avant qu'il la vtt, au llls de son vénérable ami, à celui qui devait ôtre son frère. Ces fleurs de gaze et de soie, humble cadeau de bienvenue, diraient la condition de celle qui offrait et feraient entendre au voyageur qu'on pensait h lui et qu'on l'aimait déjà avant de le connaître. ' Lucienne voulut que son bouquet !ùl un chefd'œuvre, que l'on pût croire en le voyant qu'il venait d'être cueilli dans un jardin, et qu'on eût l'idée de se pencher vers lui pour le respirer.
Elle pilla sans pitié les couronnes, les guirlandes, les touffes de fleurs préparées déjà pour des coiffures, cboisissant partout la brindille la mieux réussie, les roses les plus semblables aux roses nées de la terre, les lilas blancs les plus légers. Elle prit des liserons, des églantines, des fleurs de pommier, puis quelques tiges d'herbes folles, fines, vaporeuses comme des
plumes. Elle retoucha, corrigea, tordit les tiges, les enveloppa de mousse, répandit sur les pétales une pluie de rosée en perles transparentes, cacha un scarabée dans la corolle d'une rose, suspendit un papillon au-dessus d'un volubilis. Quand ce fut fini, elle battit des mains; elle avait réussi au delà^e ses espérances. ' -
Aussit&t sa boutique fermée, elle enveloppa son bouquet et se dirigea vers l'habitalion de M. Lemercier
Le vieillard demeurait ù mi-côtede la falaise, dans un grand chalet qui regardait vers la mer.
L'intérieur de la maison était des plus singuliers. Après le vestibule franchi, on pénétrait dansune trèsvaste pièce qui tenait toute la largeur de l'habitation. Tout ce que le vieux marin avait rapporté de ses voyages dans les pays les plus divers, était réuni dans cetlo pièce et la décorait d'une façon sauvage et surprenante. Là, des nattes indiennes couvraient le sol ; plus loin, c'étaient des tapis de Turquie ou des dépouilles de bêtes fauves. Un casoar empaillé dressait sa haute stature en face d'un requin dont la gueule" ou verte laissait voir les dents. Un hamac, rapporté du Brésil, tout garni de plumes d'oiseaux aux couleurs brillantes, déployait son are gracieux dans un angle. Des idoles mexicaines, des chasse-mouches, des armes, des costumes, des draperies, des étoffes brodées, couvraient le mur et le plafond. Sur une grande table qui occupait le milieu de la pièce, étaiententassées toutes sortes de statuettes tm ivoire)
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en bronze, en bois peint ; des vases, des miroirs, des instnimeats de musique les plus bizarres: le tout dominé par uoe pagode de porcelaine. Un parfum exotique et pénétrant s'exhalait de cette salle. Au fond, dans un angle, un escalier tournant en chêne sculpté à la rampe duquel étaient accrochés des carquois, des boucliers et des parures de sauvages, montait aux chambres du haut. Il y avait là trois pièces: l'une, E^sez vaste, était un salon-bibliotbëque ; les deux autres étaient des chambres à coucher. C'est dans la bibliothèque'qo'aboutissait l'escalier, et c'est là que Lucienne trouva M. Lemercier.
Lorsqu'elle entra, son bouquet à la main, elle eut un succès complet.
— Ce n'est pas à F... que tu as pu trouver de pareilles fleurs dans cette saison 1 s'écria le vieillard.
— C'est pour Stéphane, dit Lucienne.
— Ah ! petite fée, je comprends. C'est sous tes doigts qu'est éclose cette charmante floraison. Quelle aimable peiisée, et comme il en sera touchél Viens, tu placeras toi-mènie le bouquet dans sa chambre.
Il ouvrit une porte et fit entrer Lucienne. Le luxe avec lequel cette chambre était aménagée trahissait l'adoration que ce père avait pour son flls. Tout ce qu'il possédait de plus précieux était réuni là; les plus riches tapis, les tissus les plus superbes couvraient les murs et le plancher. Le lit était un lit chinois en bois de fer, fouille de sculptures ; une peau d'ours noir lui servait de couvre-pied.
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— Tu compreods, dit le marin jouissant de la surprise de Lucienne; il ne faut pas qu'il soit nulle part aussi bien que chez son père.
Elle s'avança vers la cheminée et chercha, parmi les merveilles qui l'entouraient, un vase où elle pût placer son bouquet; elle prit ud cornet en verre de Venise, et le posa sur un petit guéridon, près du lit. Le bouquet ressortait à merveille, sur le fond sombre et chaud des draperies ; il éclatait frais, brillant, tout humide sous ses peries lumineuses.
— La nature n'eût pas fait mieux, dit M. Lemercier en embrassant la jeune fille.
Tousdeus se promenèrent lentement par la chambre; il lui montrait différente objets curieux, lui disant d'où ils venaient et ce qu'ils étaient. Le domestique de M. Lemercier, un ancien matelot resté à son service, vint les interrompre.
— Gapilaine, dit-il, donnant à son maître son ancien litre, il y a là un jeune homme, M. Félix Baker, qui désire vous parier, ; il est déjà venu cette après-midi.
— Félix Baker 1 s'écria le vieillard très-surpris, que peut-il me vouloir? Fais-le monter. Reste là, dit-il à Lucienne; continue à fureter, et écoute ce que me dira ce personnage, si cela t'intéresse.
11 fit retomber une portière, et laissa la porte ouverte en passant dans la bibliothèque.
Félix Baker émergea de l'escalier.
— Eb bien, mon garçon, qu'est-ce qu'il y a pour votre service? dit M. Lemercier en lui offrant une
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cbaise. Mais, bon Dieu I pourquoi cette tenue ? allezvous au bal ou à la noce? ujouta-t-il en remarquant que le visitenr était en habit noir, gants blancs et cravate blanche.
— Je tiens à être parfaitement correct dans la démarche que je viens faire auprès devons, dit-il visiblement ému, la circonstance exigeait la tenue que j'ai adoptée.
— CommentI c'est pour moi tout seul que vous avez endossé ce frac? Mais parlez, je vous écoute.
Le jeune homme devint très-rouge et commença en balbutiant.
— Avec votre bonté ordinaire, bien connue et appréciée dans cette ville que vous avez comblée de vos bienfaits, pour laquelle vous avez..
— PassonsI passons; dit ,1e marin.
— Enftn, en un mol, vous tenez lieu de père à une personneà laquelle je porte un vif intérêt, et... je pensais qu'en m'adressantà vous... Finalement, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle Perrauld.
— Cette demande ne peut qu'honorer la chère enfant que j'ai prise sous ma protection, dit M. Lemercier après un instant de silence. Mais pourquoi désirez-vous l'épouser ?
— Pourquoi, monsieur? parce que je l'aime I -
— Vous pensez aussi peut-être trouver quelque avantage pour votre position dans cette union ?
— Oh, monsieur? je crois mademoiselle Perraaid sans fortune.
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— Oui, mais vous savez que je ne suis pas tout à faire pauvre et que probablement je doterai l'enfant.
— Je l'épouserai sans dot aucune.
— Tant pisi mon garçon, j'eusse préféré que l'intérêt !>eul vous guidât, car vous vous seriez plus aisément consolé de l'échec. Je dois vous apprendre que mademoiselle Perrauld est fiancée. .
— Alors, il n'y a pas d'espoir pour moi, je le comprends. Je dois me retirer sans murmurer et tâcher d'oublier si je le puis, dit M. Félix, qui laissa tomber ses bras le long de son corps et regarda fixement le pi an cher.
— Allons, un peu de courage, soyez homme, que diable ! Vous n'en mourrez pas.
— Vousavez raison, monsieur, je dois dévorer ma douleur; et il ne me reste plus qu'à m'excuser de vous avoir dérangé.
— Eh bien, Lucienne, tu as entendu? dît M. Le mercier quand le jeune homme fut parti.
— Ah I père! s'écria-t-elle en courant à lui; je suis donc digne d'être épousée?
— Tu le vois.
'~ Oui, mais s'il savait quelle femme j'ai été?
— Chut! dit le marin, ne parlons pas des morts.
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En la reconduisant chez elle, M. Lemercler avait dit à Lucienne :
— C'est demain dimanche; donc, tu es libre.
Stéphane arrive à cinq heures, tu dîneras avec nous.
C'est pourquoi elle se dirigea, le lendemain, au milieu du jour, vers la maison du marin. Maïs avant d'entrer au chalet, elle monta jusqu'à la ferme d'Argent pour revoir le petit bois h l'ombre duquel elle avait annoncé à Adrien sa résolution de vivre trois ans loin de lui.
Le bois était bien changé; il se laissait pénétrer du regard dans toute son étendue, et entre les minces branches elles broussailles dépouillées, on voyait,de l'autre côté, les champs, comme à travers les mailles d'un filet.
A terre, sous la neige qui fondait aux premières * tiédeurs du printemps, les mousses étaient restées vertes, mais elles disparaissaient presque entièrement sous les feuilles mortes, qui formaient une couche épaisse et tout imbibée d'eau. Le vieux banc était effondré d'un côté. Lucienne le releva à peu près et s'y assit avec précaution.
Elle repassa alors dans sa mémoire la scène décisive qui s'étaitjouée là. Elle fermait à demi les yeus et s'efforçait de s'imaginer qu'Adrien était encore agenouillé devant elle. Elle revoyait ses yeux clairs la regard an ifbvec une expression inquiète et triste, ses cheveux lustrés découvrant son beau front que traversait une minca cicatrice blanche, ses lèvres sérieuses qu'elle aimait tant, et dont la gravité lui inspirait cependant un respect craintif.
— Le reverrai-je vraiment un jour? se disait-elle; entendrai-je encore sa voix? Par instant, il me semble qu'un tel bonheur est impossible.
Elle se souvint aussi que c'était là qu'elle avait \u pour la première fois M. Leraercier, et elle admira ce jeu du hasard qui avait fait apparaître à ses yeux, juste au moment où elle venait de fixer définitivement son avenir, l'homme qui devait l'aider à accomplir la tâche qu'elle s'imposait. Elle resta là longtemps absorbée dans ses souvenirs, et ne s'éloigna qu'en voyant le soleil couchant empourprer le ciel.
Lorsqu'elle arriva au chalet, une voiture redescendait la pente du chemin. Dans le vestibule, elle trouva le vieux domestique qui chargeait une malle sur son épaule.
— Il est arrivé? demanda- t-elle.
— Oui, mademoiselle, répondit Bernard d'un air joyeux, il est dans sa chambre qui fait un bout de toilette, je lui monte sa malle.
Lucienne traversa la grande salle et monta à la
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bibliothèque par l'escalier intérieur. £1)6 était impatiente de voir cet homme que son bienfaiteur lui avait appris à aimgr et qu'il lui donnait pour frère. N'ailait-il pas en vouloir à cette étrangère de lui avoir pris un peu de l'afTection patynelle?
De la bibliothèque, elle entendait la voix de M. Lemercier et le rireéclatant de son fils. Lucienne souriait de plaisir en songeant à la joie que devait éprouver ce père.
Un képi d'ofScier était posé sur la table. La jeune fille le prit et regarda la petite ancre d'or brodée sur l'étofi'e.
— C'est aussi le symbole de l'espérance, se ditelle; un emblème que je devrais porter !..
Elle s'assit sur un divan demi-circulaire qui s'étendait devant une large fenêtre donnant sur la mer, et elle attendit.
Bernard vint allumer les lampes.
— Voici ces messieurs, dit-il à Lucienne, en entendant la porte s'ouvrir.
— Ahl s'écria M. Lemercier, elle est là, celte chère enfant, la charmante fée qui a composé ce bouquet qui t'émerveille; tu vois, nous serons deux à fêter ta bienvenue.
Le jeune homme entra et s'avança vers Lucienne en lui tendant les deux mains. Elle se leva vivement et s'approcha. Mais, lorsque la lumière des lampes tomba sur elle et qu'il la vil distinctement, il pâlit brusquement, et s'arrêta court, les yeux agrandis par la surprise. Elle s'avança encore etmit ses mains
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dans celles qu'on lui tendait ; ces mains étaient
agitées par un tremblement nerveux.
— Qu'a-t-il donc? se dit-elle, s'apercevant du trouble extraordinaire qui avait subitement envahi le jeune marin.
Par un effort violent de volonté, il prononça quelques Tiots aimables. Sa voix était altérée, un violent battement de cœur entrecoupait sa respiration.
M. Lemercier, qui donnait un ordre à Bernard, n'avait rien vu.
— Allons, dit-il en revenant vers eux, faites connaissance, regardez-vous bien, vous Êtes tous deux beaux à voir.
Stépbane était assez grand, mince, très-élégant dans son uniforme à étroits galons d'or. Ses yeux, d'un bleu très-clair, resplendissaient dans son visage bruni par l'air; ses cheveux blonds, coupés court, SB dressaient tout autour de son front. Il avait la moustacbe rasée, et quelques poils couleur d'or pâle frisaient à son menton.
— Parle-lui, ma fille, dit M. Lemercier : il est un peu timide, les héros sont souvent ainsi. Moi, je vais à la cave chercber quelques bouteilles d'un vin plus vieux que vous, qui vous déliera la langue.
Le jeune homme s'était laissé tomber surle divan, comme si ses jambes eussent refusé de le porter,
— Monsieur Stépbane, dit Lucienne en s'asseyant à côté de lui, n'êtes-vous pas souffrant? II me semble qu'un malaise subit vous a saisi, Puis-je vous
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6tre bonne à quelque chose? Voulez-vous que j'appelle Bernard 7
— Non, je ne suis pas malade, dit Stéphane; mais permettez-moi de tous faire une question.
— J'y répondrai en toute sincérité.
— Ne vous appélez-Tous pas Lucienne ?
La jeune fille Tut frappée de la façon dont il prononça son nom ; il le savourait comme si ce mot eût été une caresse pour ses lèvres.
— Je m'appelle Lucienne, en effet, dit-elle trèsétonnée.
L'émotion du jeune homme redoubla; il balbutia des paroles sans suite, que Lucienne écoutait avec un commencement d'efi'roi.
— Vous ne pouvez comprendre, disait-il, un rêve qui se continue dans la réalité, qui prend forme tout à coup sans qu'on y soit préparé, après tant de jours, tant de luttes inutilesl C'est comme une décharge électrique qui vous toucherait au cœur...
La fin de la phrase fut étouffée par un sanglot convulsif.
— Mais il a une attaque de nerfsl se disait Lucienne; est-ce possible I un homme si plein de sang-froid et de force I Qu'a-t-il donc, mon Dieu I comment ma présence a-t-elle pu déterminer un tel bouleversement?
Elle se leva pour appeler du secours, mais il la retint vivement par sa robe.
— N'appelez pas, ne dites rien, je vais mieux ; ne
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gitoBs pas à mon p6re la joie que lui cause mon arrivée.
Elle se rasail auprès de lui.
— Écoutez, monsieur Stéphane, dil-elle, ma vue vous cause une impression pénible ; j'en suis au désespoir, et je ne veux pas m'imposer plus longtemps à vos regards. Laissez-moi partir ; je dirai que je suis souffrante.
— Vous, partir? dit-il, en lui prenant les mains, et d'une voix si douce, qu'elle se sentit émue. Je vous ai donc offensée, pardonnez-moi, alors. Il m'était impossible de me dominer; une foudroyante émotion brisait ma volonté, comme la poudre enflammée brise son enveloppe. C'était terrible et irrésistible. Voyez, j'ai pleuré; c'est, pardîeu I la première fois de ma vie; mais ces larmes m'ont
— Pourquoi donc ëtes-vous ainsi? dit Lucienne, qui le regardait avec un profond ébahissemenl.
— Pourquoi?..
— Allons, enfants! descendez, cria d'en bas M. Lemercier; à table I
— Mon Dieu 1 mon père ne devinera-t-il pas qu'il s'est passé quelque chose ? dit Stéphane, cherchant des yeux un miroir.
— Votre visage est tout empourpré, en effet, dit Lucienne ; un peu d'eau fraîche peut-être !..
Elle courut dans la chambre du jeune homme et revint avec une serviette imbibée d'eau. Stéphane
la passa à plusieurs reprises surson front et surses joues.
— Je dois vous faire l'effet d'un fou furieux, ditil; quelle singulière réception je vous ai ménagée !à !
— Enfln, que s'esl-il passé, qu'aviez-vous? dît Lucienne, en mettant le pied sur la première marche de l'esr.alier.
— Quand nous serons seuls, je vous le dirai, si je l'oSe, murmura Stéphane, un doigt sur ses lèvres.
A table, Stéphane raconta les événements de son dernier voyage avec une gaieté fébrile. Il parlait, mangeait, buvait, d'une façon exagérée, comme pour détourner l'attention de son père et l'empêcher de lire dans sa pensée.
Le vieillard jetait cependant de temps en temps un regard inquiet sur le visage enflammé de son fils, et, d'un signe, il commandait à Bernard d'ouvrir la fenêtre, croyant que Stéphane avait peut-être trop chaud.
Lucienne, encore troublée de la scène bizarre et imprévue qui avait eu lieu entre elle et le jeune homme, avait peur de le voir tomber tout à coup frappé d'une congestion cérébrale.
— Il est bien singulier! se disait-elle en le regardant vider son verre coup sur coup. Il m'effraie, et il m'inspire cependant une vive sympathie.
Et elle cherchait à deviner quelle explication de sa conduite il pourrait bien lui donner; elle ne trouvait pas. D'ailleurs, il lui laissait peu le loisir de réfléchir. Ses récits étaient si vifs, si attachants, si pleins
de verve, qu'elle l'écoutait par instant, les lèvres enlr'ouvertes , tout entière à ce qu'il disait.
11 riaitdé tout. A l'entendre, rien n'était plus comique que de manquer de vivres et d'eau, sous un ciel étouffant, dans une atmosphère empestée par une épidémie ; d'être surpris la nuit par une tribu' sauvage; de se sentir à moitié égorgé, et de se battre furieusement dans des Qots de sang, à travers la plus profonde obscurité. Il avait une façon si bizarre de présenter les événements les plus tragiques, qu'on était forcé d'en rire avec lui.
Bernard interrompait son service pour écouter son jeune maître avec une béate admiration.
— Allons! ne parie pas tant, dit à la fin M. Lemercier, tu ne fais pas la moindre attention à mon dîner, que la cuisinière a préparé cependant avec autant de soin que s'il avait dû être mangé par un amiral.
— Comment! je ne fais pas honneur au repas!
s'écria Stéphane, je mange comme un ogre !
— C'est-à-dire que tu avales tout sans discernement, comme un requin qui engloutit avec le même enthousiasme des perdreaux truffés, de la ferraille ou de vieilles bottes! Je parie que je t'embarrasserais beaucoup en te demandant de quoi se composait le dtner.
— II y avait beaucoup de choses escellentes, dit Stéphane.
— Oui, c'est celai et quel vin boîs-tu depuis un instant, comme si c'était l'eau claire des fontaines?
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— C'est du vin rouge.
— Parfait! c'est encore heureux que tu ne prennes pas dû lafQlte retour des Indes, ^ui ^ vinglrcinq ans de bouteille, pour du cidre de la vallée d'Auge?
— Ce rosbif est exquis, dit Stéphane, pour sauver quelque chose du naufrage.
— Mais non, dit Lucienne, c'est du chevreuil !
— N'est-ce pasqu'il est incroyable! s'écria M. Le-
Et tous deux partirent d'un franc éclat de rire.
Verslaflndu dîner, iejeune homme parvint cependant à retrouver un peu de sang-froid ; son visage reprit sa teinte naturelle, et il parla avec plus de calme.
Parfois il prenait la main de son père et la serrait dans les siennes, avec une recrudescence de joie.
— Tu sais, lui dit-il tout à coup, comme si les idées lui revenaient, je suis pour quelque temps
— Ah I tu me délivres d'une angoisse, dit M. Lemercier; je n'osais pas te demander quêlleestia durée de ton congé.- ■
— Il sera long, par extraordinaire, dit Stéphane ; mon bâtiment est éclopé, on l'a mis à l'inûrmerie ; mais je crois que ses plaies sont mortelles et qu'il ne se relèvera pas.
— Comment! que lui est-il donc arrivé?
— Je ne vous ai pas dit la dernière péripétie de mon voyage. Voici : En arrivant sur les côtes de Bretagne, nous avons été pris par le brouillard. Le
nouveau pilote, qui remplaçait celui qui est mort du typhus pendant la traversée, connaissait mal ces parages; il nous a jetés sur un banc de rocher, et une voie d'eau s'est déclarée. Nous nous sommes tirés de ce mauvais pas et nous sommes arrivés à Brest en assez piteux état. Nous avions déjà essuyé une forte bourrasque dans le golfe de Gascogne, et le navire avait eu des avaries ; cependant je ne croyais pas qu'il fût sérieusement endommagé. Mais en le mettant à sec, on s'est aperçu que sa cuirasse était comme fêlée d'un bout à l'autre, et l'on commence à désespérer de lui. En tous cas, s'il se rétablit, sa convalescence. sera longue.
— Un malheur heureux I s'écria M. Leraercier; je vais donc te voir un peu autrement que par la pensée. J'en ai assez de vivre ainsi privé de toi. Comprends-tu, Lucienne, conlinua-t-il, à quel point j'aime cet enfant? Sa mère est morte peu après sa naissance, j'ai donc été en môme temps sa mère et son père. J'étais âgé déjà quand il est venu, je n'espérais plus d'enfant, et je ne pouvais croire à mon bonheur. Dès son berceau, il me fit son esclave ; dès qu'il eut l'âge de raison il se fit le mien ; et ce fut un singulier combat entre nous. Je crois que jamais deut êtres ne se sont aimés comme nous nous aimons. Et pourtant notre vie se passe loin l'un de l'autrelAhl pourquoi ai-je ambitionné pour lui des grades, de la gloire, des croix? Je l'aimais tout autant sans cela.
— Tu sais, père, dit Stéphane, si tu le veux.
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j'envoie dès ce soir ma démission au ministre. ^Allons donc! briser la carrière; je ne veux pas.
— Tu ne briseras rien, va, dit Stéphane avec un singulier sourire.
— Que dis'tu? dans dix ans tu seras amiral, je te le prédis. Seulement, serai-je là pour te saluer mon supérieur?
— Pourquoi ces idées sombres, père? dit Lucienne. Vous vivrez plus de cent ans.
— Est-ce que ta santé n*est plus la même? dit Stéphane avec un regard inquiet.
— Ma santé, je te conseille d'en avoir une pareille, dit le vieillard en riant; je rends des points au Pont- Neuf.
Ils quittèrent ^bientôt la table. Lucienne parla de rentrer chez elle.
■ — Veux-tu me permettre de reconduire mademoiselle? dit vivement Stéphane à son père.
— Es-tu bien sûr| que mademoiselle accepte ton bras?
Le jeune homme jeta un regard suppliant à la jeune fille.
— Je ferai ce que vous me conseillerez, père, dit Lucienne en souriant.
— Eh bien, conSe-toi à lui sans crainte ; loi, c'est moi. Allez, enfants. Moi je vais défaire ta malle et voir les jolies choses que tu rapportes.
La lune montait dans le ciel, et sa lueur bleue ruisselait sur toute la campagne. Les deux jeunes
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gens s'arrêtèrent un instant, quand la porta du chalet se fut refermée derrière eux, à regarder ce doux et vaporeux tableau. La mer était d'un gris doux et mat et semblait un prolongement du ciel. Le reflet de l'astre ne l'éclaii'ait pas; il tombait droit sur les toits d'ardoises de la ville et s'y brisait avec des clartés de métal. Plus loin, toute la vallée était emplie d'une brume féerique.
Ils hésitaient & quitter ce sommet si doucement baigné d^ lumière, pour descendre vers l'ombre des rues étroites.
— Si nous suivions le sentier qui traverse les champs sur la colliue, dit Stéphane; nous arriverions tout de même à la place du marché.
— C'est un peu plus long, dit Lucienne ; mais n'importe, allons.
Ils tournèrent le dos à la mer et s'engagèrent dans un étroit chemin .
Lucienne sentait le bras du jeune homme trembler sous le sien. 11 se taisait, et elle hésitait à rompre le silence, inquiète auprès de cet étrange garçon, comme dans le voisinage d'une poudrière. Cependant la curiosité fut plus forte que la crainte, et elle lui dit avec une intonation de douceur dans la voix :
— Vous m'aviez promis de me révéler votre seci-et.
— C'est un secret, en effet, murmura Stéphane ; mais pourquoi ne vous le dirais-je pas à vous? Seulement, promettez-moi de me pardonner.
— Vous pardonner ?
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LUCIEIÎNE 879
— Vous souvenez-vous du bal des régates ?
— Si je m'en souviens 1 s'écria Lucienne qui crut sentir encore le souffle d'Adrien dans ses cheveux, comme pendant cette valse douce et douloureuse qu'elle avait dansée avec lui.
— J'étais à ce bal, contiDua Stéphane. De passage à Cherbourg, je rencontrai un ami qui venait à F... prendre part aux courses, il m'otlrit de m'emmener sur son voilier. Je ne pus résister au désir de venir embrasser mon père. J'obtins quelques jours de congé, et je m'embarquai avec mon ami. Le soir de la fête, il m'entraîna au bal. Et là, je vous vis, pour mon malheur, pour mon bonheur.
— Mon Dieu I serait-ce ce jeune marin dont Jenny m'a parlé? se disait Lucienne en levant les yeux vers lui.
EUe avait tout à fait oublié cette aventure qui lui revint subitement à la mémoire.
— Ce que j'éprouvai en vous voyant, continua le jeune homme, est difllcile à expliquer. Peut-être un homme qui aurait vécu dans un caveau sombre sentirait-il quelque chose d'analogue en voyant pour la première fois la lumière, le ciel, la mer. Mon premier regard jeté dans ce bal tomba sur vous, je ne vis que vous, et une émotion que je n'avais jamais connue me cloua à ma place. Je sentis que j'étais en face de mon maître, que des chaînes se rivaient autour de mon cœur, et que c'en était fait de ma liberté. Ce fut subit et irrévocable, mais je trouvai cela tout simple ; je me disais que le destin m'avait
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SBO LUCIENNE
amené là parce que je devais tous voir, que vous étiez sans nul doute le but de ma vie, ma récompense, ma soiiffrance et ma joie. Ma résolution fut bientôt prise ; je voulus savoir qui vous étiez, m'efforcer de vous plaire, et de devenir, ce soir-là même, votre Sancé. J'avais, comme vous voyez, la plus grande confiance dans la destinée. Je commençai aussitôt les négociations. Vous dansiez d'un air de tristesse et de lassitude; votre cavalier était un jeune bomme de F..., Max Dumont , je ne pus donc pas vous inviter. Mais je vous avais vue parler à une jeune fille, et j'invitai cetle personne qui devait vous connaître. Elle était voire intime, k ce qu'elle me dit. Elle prononça une fois votre nom qui ne surprit nullement mon oreille ; il me sembla que je le savais déjà. Mais, avec un regard plein de malice, comme si elle répondait à m,a pensée, elle me dit : " Elle est belle, n'est-ce pas? Pourtant, ne la regardez pas trop, elle est fiancée. » Ce fut une douleur atroce, et cependant tout espoir ne m'abandonna pas : vous n'étiez pas mariée, peut-être n'aimiez-vous pas celui qu'on vous destinait. Hélas ! je vous vis un instant après au bras de ce fiancé, et je me sentis perdu. Il était beau, fier et grave ; vous leviez vers lui des regards pleins de soumission et de tendresse. Bientôt je vous vis quitter le bal, et il vous suivit.
— Oui, dit Lucienne qui s'arrêta, perdue dans ses souvenirs, je souffrais; à bout de force, j'abandonnais la lutte, lorsqu'une inspiration suprême est venue, qui m'a sauvée.
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Dans l'égolsme de son amour, elle oubliait presque
celui qui veDait de lui parler. Cependant, elle tourna
vers lui son visage, qui, à la lueur lunaire, semblait
taillé dans de l'albâtre.
'/. — Alors, quand vous avez su que j'étais promise à un autre, cet amour d'un instant s'est effacé n'estce pas? dit-elle.
— Non, dit Stéphane d'une voix sourde. A partir de ce moment, commença pour moi une torture qui loucha souvent à la foHe.J 'emportai mon amour, comme le burHe blessé et furieux emporte en croupe, à travers les jungles, le tigre qui l'a saisi h la nuque el va le dévorer. Je m'embarquai pour une longue traversée, et là, entre le ciel et l'eau, votre image me poursuivit avec une persistance effrayante. J'avais de véritables hallucinations ; je vous voyais toujours, partout, avec votre longue robe bleuej et souple comme les lames, et cette couronne de bleuets qui la nuit se changeait en une couronne d'étoiles; vous glissiez, à reculons, en avant du navire, triste et pâle comme une vapeur ; ou bien vous montiez des profondeurs de la mer, votre corps effleurait l'eau el vous vous couchiez, languissante, entre deux vagues. Je me crus malade; je priai le major de me soigner, lui disant que j'avais des visions. Je bus ses drogues, mais rien ne changea. Une lutte terrible s'étabHt alors entre moi et cet amour. Je n'étais pas habitué k voir un adversaire me résister longtemps ; mais cette fois je ne pus pas vaincre. La nuit, la fièvre me tordait sur mon
lit comme tme barre de fer an fea, je croyais voir votre visage me regardant par la vitre du hublot. J'essayai de lire, votre nom luisait entre toutes les lignes. Je devenais irritable, mauvais; je m'emportais pour un rien; et je commençai à craindre de passer pour fou aux yeux de mes hommes. Combien de fois ne leur avais-je pas commandé des manœuvres incompréhensibles, voalant tous passer sur le corps, voir votre image broyée par le navire? Puis, brusquement, il se fit en moi un changement complet. Je renonçai à toute résistance, et je m'abandonnai entièrement à cette pasdon impérieuse. Ce cher fantôme, au lieu de le fair, je le cherdiai alors, accoudé au bastingage; je me penchai vers lui, lui disant mille tendresses, lui demandant pardon de l'avoir maltraité. Je gagnai ane sorte de * calme à ne plus me révolter contre la fatalité, et je goûtai une joie amère à m'envelopper de ce rôve sans but, àne vivrequ'enlui. J'espérais en mourir. Qaand la tempête se déchaînait, je concevais un espoir sauvage, je parlais à l'ouragan, l'encourageant, l'excitant ; heureusement, il couvrait ma voix. Mais la pensée inquiète de mon père bien-aimé m'arrivait k travers l'espace, je songeais à la vie de mes hommes, dont j'étais responsable, et je faisais mon devoir. Voilà comment j'ai vécu, depais sept mois, avec ce cher et cruel souvenir qui ne s'est pas un seul instant éloigné de moi. Pour la première fois, en arrivant ici, la joie de revoir mon père me fit sortir de la torpeur où j'étais plongé, et, depuis
quelques instants, je n'avais pas pensé à tous ; quand, tout à coup, TOUS m'êtes apparue, souriante et me "tendant ies mains. Mon sang a bondi à mon cerveau ; j'ai vu des flammes ; le plancher de la chambre a oscillé sous mes pieds comme le pont d'un navire. Comment! elle était là, sous mon toit, bien vivante, celle qui me torturait et me charmait depuis tant de jours I je ne rêvais pas ; ce n'était plus le fantôme léger et indistinct, que j'avais maintenant devant les yeux. Et je ne comprends pas encore comment cela fut possible, comment vous êtes en ce moment même appuyée à tnon bras, tandis que j'étale à vos yeux la plaie mortelle de mon âme. Lucienne était atterrée de tout ce qu'elle entendait ; elle attachait son regard sur le jeune marin, comme si elle eût douté de sa raison.
— Quelle terrible révélation vous venez de me faire I dit-elle lorsqu'il eut fini ; est-il possible que sans le savoir j'aie fait tant de mal? Cotte pensée
. me bouleverse. Comment ! tandis que j'étais dans ma petite chambre, tranquille et insouciante, quelqu'un que je ne connaissais pas souffrait à cause de moi des tortures de damné ? Mais suis-je coupable? ajouta-t-elle rêveuse.
— Pas plus que le rayon de soleil trop brûlant qui tue un voyageur sur le chemin.
— Que la destinée est cruelle 1 Pourquoi est-ce moi que vous aimez, hélas ?
— Ne maudissez pas le sort, dit Stéphane; il y a du bonheur dans ma souffrance, et je ne voudrais
pas en être délivré. Mais nous voici arrivés. Ditesmoi, je vous en prie, ce qui s'est passé dans votre vie, pourquoi vous habilez cette ville, et pourquoi voire position semblu loule autre que celle que vous occupiez autrefois?
— Votre père ne vous a donc rien expliqué?
— Il m'a raconté seulement qu'une jeune fille, qu'il avait prise sous sa protection, adoucissait sa solitude.
— Eh bien, dites-lui que je le prie de vous raconter mon histoire dans tous ses détails. Cela vous guérira sans doute de votre amour.
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Lucienne coasidérait celte passion de Stéphane comme un malheur, et, bien qu'elle n'en Tût qu'involontairement la cause, elle se la reprochait et se sentait profondément attristée. Pourquoi cet événement encore dans sa vie, déjà si difficile et si pénible? pourquoi fallait-il que le fils de celui qui l'avait défendue, protégée, aimée, fût malheureux par elle? Qu'allait dire ce père, qui eût donné sa vie pour épargner une soufirance h son enfant, s'il devinait la vérité?
— Quand Stéphane connaîtra mon passé, le mépris tuera son amour, se disait-elle, se raccrochant il cet espoir.
Cependant, tout au fond d'elle-même, elle éprouvait un secret orgueil d'avoir inspiré une pareille passion à un tel homme. Il lui semblait qu'elle acquérait une valeur nouvelle et devenait plus digne de l'amour d'Adrien. C'était une affirmation éclatante du pouvoir de sa beauté, et elle se sentait rassurée par ce triomphei-plus confiante dans l'avenir. Ces deux sentiments, de tristessse compatissante et de vanité flallée,s'enchevëtraienl dans son cœur; elle
s'efforçait de ubasser l'un d'eux et cherchait les
moyens de réparer le mal, si c'était possible.
Lorsqu'elle revit Stéphane quelques jours après, elle interrogea anxieusement le visage du jeune • marin, espérant y liriî le mépris et redoutant cependant d'Stre méprisée. Elle ne put rien deviner de ce qui se passait dans le cœur du jeune homme; il lui sembla plutOt joyeux que triste. Mais son père était là, et peut-être dissimulait- il devant lui sa véritable humeur. Il paraissait tout à fait maître de lui & présent. Son teint d'oriental avait repris sa pureté, et sa voix n'avait plus cet éclat nerveux et métallique du premier soir, si pénible à entendre.
Il faisait beau déjà, les journées étaient plus longues, la température s'était tout à fait adoucie . Stéphane proposa une promenade.
— As-tu déjà vu (fi Trou aux Chiens, Lucienne ? dit M. Lemercier.
— Non, père, dit la jeune fille.
— Eh bien, allons-y; nous pourrons admirer de là le soleil couchant.
Pour gagner le Trou-aux-Chiens, qui est une grotte naturelle dans laquelle la mer pénètre à marée haute, il faut franchir le pont tournant qui enjambe la rivière, longer un des bassins du port, et rejoindre les falaises qui s'élèvent de l'autre côté de la vallée. Celle qui se dresse à pic sur la mer est la plus haute de la Normandie. Très-âpre et d'accès difficile, elle est stérile et déserte. Un phare et une ancienne cbapellç se montrent seuls à son faite. Vue d'en bas,
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LUCIBNNE 287
la chapelle a l'air d'un jouet d'enfant; des sentiers capricieux, tracés à travers l'herbe, dans la terre rousse, par les grandes pluies, sillonnent les flancs de la falaise comme un réseau de veines.
Lorsqu'on la regarde du bord de la mer, cette montagne est vraiment majestueuse et donne une sorte de vertige; ses parois droites opt été striées, déchirées, creusées eu grottes il différentes hauteurs par le lent travail de la mer. Quelques touffes d'herbes s'accrochent à la roche calcaire et friable, et font çà et là des taches vertes ; mais la teinte générale est une blancheur crayeuse rayée de longues traînées de rouille. D'immenses tranches de la falaise se sont écroulées il diverses époques sur la grève et dans la mer. Les algues, les mousses sont venues recouvrir ces roches brisées, et ta catastrophe n'a pas nui au pittoresque du tableau.
C'est à travers ces rochers que les promeneurs s'avançaient avec précaution, cherchant vaguement des moules entre les pierres. La mer s'était retirée, les lames plates déroulaient tranquillement leur feston d'écume au loin.
Lucienne, moins habituée au terrain que ses compagnons, glissait quelquefois sur les algues gluantes; mais elle trouvait toujours ie bras de Stéphane àsa portée pour se retenir. Elle riait dé sa maladresse, et admirait M. Lemercier, qui sautait de roche en roche avec l'aisance d^un jeune homme.
— J'ai voulu éblouir Lucienne par mon agilité, dit-il, lorsqu'ils eurent atteint le but de leur pro-
menade ; mais cette gymnastique m'a un peu lassé,
je l'avoue.
Et il s'étendit tout de son long sur les galelâ. A cet endroit, la Falaise se creuse en un grand hémicycle, dans lequel le flot a taillé des gradins et comme dessiéges gigantesques. Elle forme des arches, des portiques, et la Grotte du Chien s'enfonce assez pro- Tondément dans son Qanc. Par places, des dalles immenses, blanches et lisses, émergent du sol. Lucienne admira tout cela, monta sur les dalles, passa sous les voûtes naturelles; et Stéphane l'entraîna jusqu'au fond de îa grotte, qu'elle n'atteignit pas sans quelque effroi..
— Ah! dit-elle, en ressortant et en se rapprochant de M. Lemercier, père s'est endormi.
Ils allèrent s'asseoir, elle et le jeune ofQcier, auprès d'une roche.
— Eh bien, vous a-t-il parlé? dit Lucienne après un long silence et en baissant la tête.
— D'après votre ordre, je lui ai demandé de me dire votre vie, et il m'a tout révélé.
-— Alors, vous êtes rentré en possession de vous même. Vous ne n'aimez plus?
— Ne savez-ïous donc pas ce que c'est qu'aimer, pour me faire une pareille question ? dit Séphane en la regardant avec une tendresse douloureuse; me suis-jedone trompé? n'aimez-vous pas, comme j'aime, mot, cet homme pour lequel tout sacrifice vous est facile?
— Que Toulcz-vous dire? murmura Lucienne.
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— L'amour qui se discute lui-même n'est pas, à mon avis, de l'amour, dit Stéptiaue. La tempête déchaînée ne s'arrête pas devant un raisonnement. Pour celui qui sait aimer, l'être qu'il aime ne peut pas avoir tort; c'est un despote adoré qui peut vous faire cruellement souffrir, mais à qui on ne demande jamais de vous rendre la liberté. Vous ne m'avez pas compris, Lucienne, si vous avez cru qu'une circonstance quelconque pourrait m'arracher mon amour. Vous commettriez un crime, que je me dirais votre complice, sans songer même à vous juger. Voilà comment je vous aime.
— Mais c'est terrible I s'écna Lucienne; qu'adviendra-t-il? qu'espérez- vous?
— Je n'ai pas la plus légère espérance, dit le jeune bomme, et il ne m'arrivera rien, que de vous aimer toute ma vie.
— Comment! sans but, sans aliment, voire malheureux amour aura la force d'esisler?
— Il est robuste, je vous le jure, et, puisqu'il a su résister à ma volonté surexcitée jusqu'à la fureur, il est inexpugnable dans la forteresse qu'il s'est onquise.
— Quelle vie serait la vfttre, si vous ne vous trompiez pas! dît Lucienne. Mais ce sentiment qui me semble toucher à la folie ne peut durer. Je vous en prie, cessez de m'aimer ainsi; efforcez-vous de changer cette passion en douce et profonde amitié.
— Jamais I dit-il, en attachant sur elle son regard intrépide et doux. Vous en épouserez un :
le sais, el, si je ne meurs pas le jour de vos noces, je vous aimerai tout autant le lendemain; personne n'empSchera que tous soyez toute ma pensée et que j'éprouve à vous aimer des joies mystérieuses, que je ne donnerais pas pour tous les bonheurs du monde. Maintenant, je tous en conjure, ne parlons plus de cela; laissez-moi mon iSfe, je ne vous demande rien.
— Quel amour I murmura Lucienne avec épouvante.
Elle reconnaissait là une passion pareille à la sienne. C'était bien ainsi qu'elle aimait Adrien, avec celte abnégation, cet esclavage absolu ; elle l'eût aimé criminel, elle l'eût aimé sans espérance, et, fût-il l'époux d'une autre, elle l'aimerait encore. Mais il lui semblait qu'alors la douleur serait plus forte que son amour et qu'elle en mourrait. Comment Stéphane avait-il la force de vivre? C'était pour son père sans doute qu'il vivait; ne lui avait-il pas presque avoué que, sans lui, il se serait tué?
Cette idée qu'un jour peut-être Stéphane mourrait à cause d'elle, fit frissonner douloureusement Lucienne.
Le jeune homme surprit cette pénible impression .
— Ah I maudites soient les paroles que je vous ai dites I s'écria-t-il. Moi qui donnerais mon sang pour satbfaire un de vos caprices, je ne suis parvenu qu'à vous attrister et à troubler votre repos. Pourquoi ai-je cédé à ce besoin coupable de vous ouvrir mon cœur? N'aurais-je pas dû cacher & yos
yeux la blessure que vous aviez faite à votre insu? Sans cette folle émotion qui m'a trahi et vous a poussée! m'interroger, jamais, je vous le jure, vous n'eussiez soupçonné mon amour. J'aurais pu alors mériter de vous une tendresse fraternelle, occuper une place dans votre CŒur, taudis qu'à présent, n'est-ce pas, vous n'aurez pour moi que de l'aversion et de la défiance?
— Vous êtes cruel, Stéphane, dit Lucienne en Ini prenant la main, je vous aimais avant de vous avoir vu, je vous attendais comme on attend an frère, et votre présence n'a fait qu'augmenter la sympalhie que vous m'inspiriez. Et faut-il vous l'avouer pour vous 6ter tout regret, ce que vous m'avez révélé m'a peut-être attachée plus fortement encore à vous. La victime a plus de pouvoir qu'elle ne le croit sur son bourreau involontaire, ce dernier ressent le contre-coup du mal qu'il a fait. C'est pourquoi chacune de vos douleurs trouve en moi son écho, et je suis résolue à adoucir autant que je pourrai votre peine, à vous guérir peut-être.
— Essayez, dit Stéphane en souriant.
M. Lemercier s'éveilla.
— Ahl les étourdis I s'écria-t-il en regardant la mer, ils n'ont pas pris garde à la marée, et nous voilà bloqués.
— Comment I dit Lucienne, nous allons être obligés de rester là?
— Le flot nous chasserait bientêt d'ici ; mais, pour
rentrer à la ville, nous allons être forcés de nous
mettre à l'eau jusqu'aux genoux.
— Je prendrai ma sœur dans mes bras, dit Stéphane; pas une goutte d'eau ne l'atteindra.
— Eh bien 1 en route I dit M. Lemercier, si noua tardons un peu, il nous faudra revenir à la nage.
Us se hâtèrent et marchèrent quelques minutes sur le galet découvert. Puis ils arrivèrent à l'avancement de la falaise que les lames léchaient déjà. Lucienne eût préféré marcher dans l'eau comme les autres, plutôt que de se laisser emporter par le jeune homme ; mais cela n'était guère possible avec ses jupes. Refuser l'aide qu'on lui offrait eût été ridicule. Elle ne dit donc rien et se laissa prendre par Stéphane qui t'enleva comme si elle n'eût rien pesé.
Il n'eut pas un tressaillement en sentant la jeune fille dans ses bras; mais cette vapeur pourprée qui trahissaitsessecrëtes impressions monta subitement à son front.
— Le soleil couchant a dû être très-beau, disait M. Lemercier, en haussant la voix pour dominer le tapage de l'eau refoulée par leurs pas rapides. Les nuées amoncelées à l'occident gardent encore des reflets magniEques. Pourquoi ne pas m'avoir pas éveillé au bon moment?
Les deux jeunes gens échangèrent un sourire; ils n'osèrent pas avouer qu'ils n'avaient rien vu da soleil couchant.
— Tu dormais si bieni dit Stéphane.
On avançait avec précaution, tournant les rochers, évitant les trous. Parfois une haute vague accourait du large, courbant sa volute translucide; le jeune homme soulevait alors son précieux fardeau, qui était àpeine effleuré par quelques flocons d'écume,
— Tu n'as pas peur, Lucienne, dit M. Lemercier, une fois que plusieurs fortes lames se succédèrent.
— Non, père, dit la jeune fille, je crains seulement de fatiguer beaucoup M. Stéphane.
— Si vous m'insultez ainsi en doutant de la force de mon bras, dit Stéphane, je vous porte de. ce pas jusqu'en Angleterre. Et il ajouta tout bas: Pourquoi dites-vous une chose que vous ne pensez pas? vous savez bien que je donnerais plusieurs années de ma vie pour la minute présente.
Lucienne détourna les yeux, elle n'avait pas dit sa pensée en effet.
LorSqu' ils rentrèrent à F.,,, ils rencontrèrent Félix Baker, qui sortait de la villa de M. Dumont, jolie maison rose et blanche dans une touffe de verdure, au pied de la colline. Le prétendu éconduit adressa aux promeneurs un salut respectueux et triste, et, lorsqu'il se fut éloigné, il se dit à part lui :
— Je comprends maintenant; c'est son fils que M . Lemercier veut lui faire épouser. C'est en effet un meilleur parti que moi.
Lucienne dîna encore ce soir-là au chalet. Depuis quelque temps d'ailleurs, M. Lemercier exigeait qu'elle passât toutes ses soirées chez lui.
— Tu travailles et tu mènes uoe vie exemplaire, lui avait-il dit, c'est parfait; mais il ne faut rien exagérer. Il est inutile de te traiter toi-même comme un criminel qui subit la prison cellulaire. Il faut un peu de distraction après la t&che quotidienne. Jesais bien que la société d'un vieux comme moin'ostpastrëS'attrayante,mais euflntu sauras t'en contenter. Ma maison est plus gaie que ta boutique, il y là beaucoup à, voir, beaucoup à apprendre, et, les soirs où nous n'auronsrien de mieux à faire, nous jouerons aux dominos.
Lucienne, heureuse d'être délivréede ces longues et lugubres soirées de solitude, n'avait eu garde de refuser.
Tout bien considéré, on avait décidé de faire porter le piano chez M. Lemercier, il était installé dans la bibliothëque, c'est là que Lucienne étudiait.
Depuis le jour de l'arrivée du jeune lieutenant, elle n'était plus retournée, cependant, au Chalet, voulant laisser M. Lemercier tout entier à son fils ; mais le vieillard lui ayant reproché sa réserve, elle avait promis de revenir.
Elle ne &t donc aucune difficulté lorsque ses amis la prièrent de finir avec eux cette journée si bien
La soirée fut charmante. Lucienne oublia un instant ses tristesses dans ce milieu sympathique ^ elle se laissa gagner par la gatté communicative de M. Lemercier, qui, auprès de son fils, retrouvait toute la vivacité de la jeunesse. Stéphane semblait
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profondément heureux. Il fut éblouissant de verve et d'entrain, mais cela sans Sëvre et sans effort, et il sut apprécier les trésors de la cave paternelle.
Après le dîner, Lucienne joua des valses, puis chanta des mélodies de Schubert : elle n'en voulait plus chanter d'autres depuis qu'Adrien lui avait dit qu'il les aimait.
Stéphane lui demanda si elle désirait entendre des chants de sauvages et des romances africaines.
— Comment! vous êtes musicien?s'écriaLucienne,
— Très-peu, dit Stéphane, mais je retiens facilement ce que j'entends.
11 s'assit au piano, et s' accompagnant à peu près, il dit d'une voix un peu sourde, mais très-juste, des airs bizarres, monotones, dans des idiomes exotiques, qui apportaient jusque dans cette chambre comme un écho de patries lointaines, un parfum de savanes et de forêts vierges.
Lucienne était sous le charme. Elle ne pouvait se lasser d'écouter ces mélodies si passionnément tristes ; le jeune homme dut chanter jusqu'à ce que la voix lui manquât.
— Comme vous paraissiez heureux ce soir! lui dît-elle, lorsqu'il la reconduisit chez elle. Votre joie n'était pas feinte cette fois, n'est-ce pas ?
— Cettesoirée demeureraun de mes plus précieux souvenirs, dit Stéphane, jesaisvivre d'illusions, voyezvous; je mesuisimaginéipendantcesquelquesheures, en vous voyant ainsi entre mon père et moi, que vous éliez ma femme et que je ne vous quitterais plus.
Les baigneurs commençaient à arriver à F...
M. Duplanchet, qui passait l'hiver àParis, était revenu dans son établissement et l'on avait rouvert le Casino.
A partir de ce moment, la jeune modiste fut accablée d'ouvrage. L^été est considéré par les dames de la ville comme la véritable saison de l'élégance ; elles épargnent pendant l'biver pour pouvoir déployer, à l'époque des bains, le plus grand luxe possible. Lucienne eut à lutter avec le mauvais goût de bien des bourgeoises. Seules, ses deux premières clientes, la mère de Max et madame Maton, se laissaient guider par elle dans leurs cboix; les autres l'accablaient d'explications, de conseils, qu'elle écoutait paliemmAit, en les repoussant autant que possible. Madame Heurtebîse voulut que l'on groupât sur le même chapeau des cerises, des fleurs et des plumes.
— J'ai de quoi payer, disait-elle, ne craignez pas d'en mettre.
Le soir, Lucienne riait de tout cela avec ses amis.
Depuis que l'été était revenu, Stéphane organisait souvent des excursions en mer. On s'embarquait au soleil coacbant, les soirs oti la lune devait briller. M. Lemercier se plaçait au gouvernail ; Lucienne se couchait au fond de la barque, sur un tapis mis là pour elle; Stéphane déployait la voile, et l'on partait. On courait vers la lumière à travers les lames douces qui roulaient la pourpre et l'or que le ciel leur jetait; quelquefois on rejoignait an large les pêcheurs, on les aidait à tendre leurs filets, et l'on suivait les péripéties de leur pèche.
BientAt les teintes chaudes de l'occident p&lissaient. Lentement la lune soulevait sa large face cfiivrée au-dessus des falaises comme si elle eût voulu s'assurer que le soleil n'était plus là. Une lutte silencieuse s'établissait alorsentre les deux lumières, l'une mourante, l'autre qui naissait ; et un instant elles se neutralisaient l'une l'autre. La mer s'assombrissait ; des ga/es grises semblaient s'étendre sur le ciel ; la dernière rayure fauve persistant au bord de l'horizon se fondait, et la lueur bleue envahissait tout peu à peu, faisant courir sur l'eau nn frisson ftoià. La lune montant vers le zénith laissait tomber son reflet sur les lames en gouttes lumineuses.
On se taisait, chacun suivant sa rêverie. Lucienne baignait son front avec délices dans la fraîcheur pure de la brise. Son regard courait jusqu'aux limites indécises de l'borizon, essayant de les franchir, comme si, au delà de cette ligne qui touche au ciel, s'ouvrait le port longtemps espéré. Sa pensée
lui semblait s'élaacer plus librement vers son but cODslant à travers cet espace ; elle se sentait presque immatérielle sur cet élément, plus subtil que la terre, qui les portait et les berçait. La course facile et prompte de la barque, dont la grande voilç était étendue entre le ciel et l'eau pareille au ciel, lui donnait l'illusion d'un vol 'de séraphin dans l'étber.
Depuis longtemps déjà, elle éprouvait pour la mer une superstitieuse tendresse ; il lui semblait que la mer était pour beaucoup dans sa nouvelle existence. Elle s'y mêlait intimemeot en effet. C'était uni aux Qots qu'elle avait vu pour la première fois Adrien. Son rêve ne les séparait plus. 11 lui semblait que le jeune homme prenait à la mer quelque diose de sa majesté et de sa splendeur, et que les lames lui empruntaient un peu de sa gr&ce et des transparences glauques de ses yeux. Elle avait aimé, souffert, espéré en regardant le va-et-vient des vagues, et ces deux hommes qui lui avaient révélé les douces affections de la famille, n'étaient-ils pas des amants de la mer 7
On revenait au port avec la marée, quelquefois assez tard, et Lucienne, rentrée chez elle, dormait d'un bon sommeil jusqu'au matin.
Le temps se passait. La vie se faisait plus douce autour de la jeune fille ; le calme entrait dans son Âme de plus en plus, le passé s'elFaçait. Ses rêves étaient purs à présent, et elle prenait plaisir au travail; elle avait enfin conquis la vertu.
L'afFeclion paternelle que M. Lemercîer lui avait
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LUCIEriNE 2911
vouée ne ^e démentait pas un instant ; il continuait à la conseiller et à la guider, et la jeune fllle sentait croître de jour en jour la tendresse qu'elle éprouvait pour lui. Seul, le fol amour de Stéphane troublait son repos et jetait une tristesse dans sa vie; elle ne pouvait s'imaginer qu'il allait être ainsi malheureux toujours, que pour lui l'avenir était noir, l'espérance ne l'éclairant pas.
— Non! noni c'est impossible, se disait-elle, il m'oubliera.
Mais en présence du jeune homme, le doute lui revenait; il cachait cependant son amour avec le plus grand soin. On eût pu croire qu'il en avait triomphé. Mais il rayonnait hors de lui en dépit de sa volonté, il brûlait dans ses regards, qu'il détournait d'elle cependant lorsqu'elle levait les yeux vers lui. Il était trahi par le son de sa vois, par la rougeur qui lui montait au front si Lucienne pronont;ait son nom ou s'il efQeurait par hasard la main de la jeune fllle.
— Quel malheur que cette passion s'adresse&moi 1 se disait Lucienne; s'il eût aimé Jenny, comme tout s^arrangerait à merveille! il eût été vraiment mon frère, et nous n'aurions fait qu'une seule famille.
Cette idée lui souriait tellement, qu'un jour elle parla à Stéphane de lasœur d'Adrien.
— Vous vous souvenez d'elle, n'est-ce pas?
— Très-confusément, dit Stéphane, qui sourit comme s'il eût deviné la pensée de Lucienne.
— Pourquoi riez-vous? dit Lucienne à moitié
f&cliée, n'est-cè pas une ravissante jeune fille ?
— Je l'ai peu vue, et voici déjà longtemps.
— Vous m'avc!! vue moins encore.
— Pardon, je vous ai regardée pendant toute une soirée ; aussi je n'ai rien oublié de voas.
— Pas même la couleur de mes cheveux ?
— Ils étaient d'uQ blond ardent; mais vous fites plus belle avec la nuance naturelle de vos cheveux.
— Jenny, elle, est presque blonde, reprit Lucienne ; elle est fraicbe comme le printemps, gaie, spirituelle et bonne.
— Si vous voulez, je l'épouserai pour être plus près de vous, dit Stéphane.
— Il faudra l'aimer d'abord.
— On n'aime pas deux fois, dit le jeune homme d'uD ton qui n'admettait pas de réplique.
Lucienne était souvent effrayée de la façon dont il lisait dans son cœur; elle mesurait, à cette singulière répercussion de ses pensées dans celles du jeune marin, la profondeurde l'amour qui l'attachait àelle. Quand un rfive triste l'avait impressionnée, quand la séparation lui pesait plus que de coutume, elle avait beau sourire et dissimuler, il la devinait. Quelquefois il poussait l'abnégation jusqu'à lui dire :
— Parlez-moi de lui, cela vous soulagera.
Et souvent elle cédait à ce besoin irrésistible de parler de l'ôtre aimé. Alors son visage resplendissait de joie ; sa p&leur s'animait d'un imperceptible ton rose; ses yeux ardents se noyant dans un fluide, lumineux, elle parlait abondamment, égrenant ses
souTenirs.lieureuse, jamais lassée. Mais soudain elle s'arrêtait, comprenaat enfin la torture qu'elle infligeait. Des larmes de pitié lui venaient aux yeux devant ce malbeureus qui, pour lui faire plaisir, se laissait fouiller le cœur avec lo poignard de la jalousie et ne trahissait son atroce souffrance que par une crispation des doigts sur son genou ou un imperceptible grincement de dents.
Alors elle avait envie de s'agenouiller devant lui pour lui demander pardon de sa craauté.
Lucienne aimait Stéphane autant que cela était possible avec un cœur plein d'un autre. Ce qu'elle éprouvait pour lui était quelque chose de plus que l'amitié ; c'était cette sorte de tendresse presque maternelle que ressentent souvent les femmes pour l'homme à qui elles inspirent une passion profonde et véritable. L'amour qu'on a fait naître est un peu votre enfant, et l'on a pour lui des compassions et des douceurs de mère ; surtout lorsque celui gui porte cet amour est jeune, beau, ou environné d'un prestige quelconque. De plus, Lucienne était profondément reconnaissante à Stéphane du respect qu'il lui témoignait, lui qui connaissait sa vie. Il l'eût épousée, celui-là, pardonnant ses fautes passées, sans un reproche, sans une allusion blessante ; tandis qu'Adrien, s'il savait la vérité, repousserait peutêtre loin de lui celle qu'il avait aimée.
L'amour de Stéphane était plus violent, plus absolu que celui d'Adrien, Lucienne le comprenait bien ; mais cela ne diminuait en rien son amour à elle ; an contraire, l'inquiétude, le vague eCTroi que lui ins-
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pirait sod amant l'attachaient davantage à lui ; mais SLépbane rattendrissait, et il occupait certainement la seconde place dans son cœur.
Aussi, lorsqu'il vint un jour lui annoncer que l'ordre de départ lui était arriTé, elle devint pflle et eut un violent serrement de cœur.
. — Vous partez! vous partez! murmura-t-elle en baissant la tête.
— Vous ra^aimez donc un peu, que vous 6tes trïste de cette nouvelle? dit-il.
— ^ Mon frère I dit Lucienne en lui tendant les mains.
C'était vers la fin de l'automne. Stéphane partit undimanche.àcinqlieuresdumatin.Ilfitses adieux à Lucienne la veille au soir, en la reconduisant chez elle pour la dernière fois.
— N'oubliez pas, lui dit-il, qu'en n'importe quelle circonstance de votre vie, maintenant, dans vingt ans, toujours, si vous avez besoin d'un cœur dévoué et fidèle, je suis là. Appelez-moi, et j'abandonnerai tout pour voler à votre aide. Promettez-moi, si l'ocr casion se présente, de ne pas hésiter, de me considérer comme une chose à vous.
— Je vous promets, Stéphane, de me souvenir toujours de votre admirable cœur et de vous appeler dans la détresse.
— Au revoir, alors; adieu peut-être, dit-il.
Et il la regarda avec l'angoisse de ne plus la revoir.
— Au revoir, frèrel pas adieu.
11 lui serra les mains une dernière fois.
sot LUCIENNE
— Vous ne partirez pas sans embrasser votre sœur, dit Lucienne.
Le jeune bomme la saisit dans ses bras et appuya un long baisersur son front, puis il s'enfuit en étouffant un sanglot.
Lucienne neput dormir cette nuit-là. La mer hurlait d'une façon sinistre. Elle allait le reprendre, l'emporter, ne plus le rendre peut-être. Jusqu'au matin, la jeune fille songea aux tempêtes, aux naufrages, à la mort affreuse des marins, loin des leurs loin du monde.
Le lendemain, M. Lemercier vint voir Lucienne. Il se laissa tomber sur une cbaise avec accablement.
— C'est fini, il est parti 1 dit-il, U a emporté ton. bouquet.
Et ils restèrent toute la joursée ensemble sans presque se parler.
La vie reprit alors toute sa monotonie. La solitude se refit dans la ville. L'hiver vint ; les personnages qui s'effaçaient un peu pendantque F... était aux étrangers revenaient aux premiers plans. Le docteur Dartoc promenait de nouveau sa mélancolie le long des rues désertes ; Max avait grandi et la barbe lui poussait ; Félix Baker songeait à épouser une des demoiselles Lenoir. Les anecdotes et les cancans circulaient de plus belle. On disait, entre autres choses, que les esprits avaient cassé tous les meubles du docteur Pascou, et le bruit courait que la romanesque boulangère voulaitse faire enlever. Lucienne, cédant à l'influence inévitable de la province, com-
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LUCIENNE ;(0o
meDçaitàs'intéresserunpeuàtoutescespetites choses.
Un jour, elle demanda à M. Lemercier pourquoi
l'apparition de madame Heurlebise amenait presque
toujours un souriresurleslèvresdeceuxqui la voyaient.
— C'est au souvenir d'une aventure bien niaise, dont la ville s'est divertie pendant deux mois, dit le vieillard. En se mariant, la jeune boulangère, qui est fort ricbe, déploya un luxe peu en rapport avec son rang. On trouva cela de mauvais goût, et je ne sais quel garnement attacha derrière la voiture de noces un grand panier de boulanger. C'est à cause de cette farce que l'on rit en voyant la boulangère.
— Ce n'est que celai dit Lucienne.
L'hiver fut rude cette année-là ; il neigea presque continuellement et l'on pouvait à peine sortir. Il semblait à Lucienne que le temps ne marchait plus et que jamais les jours d'épreuve ne finiraient. Les semaines se ressemblaient toutes tellement, qu'il était impossible de se souvenir de l'une ou de l'autre, et elles étaient longues comme des mois.
Le printemps finit cependant par revenir et il arriva alors à Lucienne une aventure qui jeta le trouble dans sa vie.
Un jour, elle était assise dans sa boutique, travaillant, tandis que M. Lemercier s'occupait à coller des algues marines dans un album. Un homme passa devant la vitrine ; il regarda distraitement Lucienne, puis revint sur ses pas et la regarda encore.
Tout à coup il entra dans la boutique.
— Ehl mais je ne me trompe pas, c'est bien toi.
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dit-il ; que diable fais-tu là? Je me disais bien aussi que ta mort n'était qu'une frime. Tu es ressuscitée modiste I
— Monsieur Provotl s'écria Lucienne pétrifiée.
— Mais oui ; pas trop cbangé, comme tu vois, ditil ; je me soigne. Mais toi tu es superbe, avec les cbeveux noirs ; quelle drAle d'idée avais-tu donc de te teindre?
— Vous devez vous tromper, monsieur ; une ressemblance vous égare, dit M. Lemercier ; vous ne pouvez connaître cette jeune &Ile.
— Du tout, du tout, je ne me trompe pas, dit M. Provot ; je la connais trèt-bien, et elle m'a reconnu aussi. Nous avons été très-bons amis autrefois. II est vrai qu'elle m'a planté Ik un peu brutalement, mais je ne lui garde pas rancune. Ça fait plaisir de retrouver de vieilles connaissances, surtout lorsqu'on les croyait mortes.
— La personne dont vous parlez est bien morte en effet, dit M. Lemercier ; la jeune fille que vous voyez ici est pure et laborieuse ; tout le monde l'aime et la respecte. Si, autrefois, sans guide dans la vie, elle a pris un mauvais chemin, elle est revenue sur ses pas et a effacé ses fautes passées sous ses vertus présentes. Cessez donc, je vous prie, de l'outrager, et mettez fin à cette scène pénible pour elle.
M. Provot ouvrait des yeux démesurés.
— Quoi 1 le repentir, le travail, les privations, à son figel Gela n'est guère vraisemblable I dit-il avec une forte envie de rire. C'est quand il est vieux que
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le diable se falLermî te. Toutcelacachequelque chose.
— Assez, monsieur I s'écria le marin d'une voix qui Ûl trembler les vitres ; et sortez d'ici, où tous n'avez que faire.
— Comment I Lucienne, c'est ainsi que tu laisses traiter un ancien ami qui te retrouve I dit M. Provot.
— Allons I silence, et décampez ! dit le vieillard en le poussant promptement dehors, tandis que la jeune fille fondait en larmes.
Lucienne Tut longtemps h. se remettre de l'émotion pénible que lui avait causée la brusque apparition de M. Provot. Cette dernière phase de sa vie passée. surgissant devant elle dans la personne de ce vieillard, lui ât horreur et l'épouvanta. Ceux qu'elle avait oubliés se souvenaient d'elle 1 on la reconnaissait, on lui pariait sur le même ton qu'autrefois 1 Tout ce qu'elle avait] accompli pour se racheter, pour effacer à jamais sa première exislence, était donc vain I Cet homme pouvait faire rentrer l'ancienne Lucienne, celle qu'au théâtre on appelait Cornaline, au nombre des vivants, révéler le subterfuge de sa mort simulée, renverser tout l'édifice si péniblement élevé. Cette appréhension la bouleversa tellement, qu'elle tomba malade. Une fièvre nerveuse la retint au lit plus d'un mois. Mais les soins intelligents et dévouésque lui prodigua M. Lemercier la guérirent, et ses exhortations finirent par ramener le calme et la confiance dansl'&me de la jeune fille. Peu à peu, l'impression pénible s'efGiça tout à fait.
L'été s'écoula assez tristement. Stéphane n'étant pas là, on D'avait plus aucuD goût aux.promenades en mer. Lucienne et le vieux mariu erraient toutes les soirées le long de la plage, ou bien ils s'étendaient sur les galets, regardant la mort du soleil.
M. Lemercier semblait plus affecté cette fois que d'ordinaire de l'absence de son fils. Lucienne regardait souvent à la dérobée l'expression soucieuse de son visage, et ellesedisait que, peut-être, il avait un pressentiment du mal secret dont souffrait Stéphane. On pariait souvent du jeune lieutenant et on relisait bien des fois seslettres. Elles arrivaient à des époques irr égulières ; d'abord très-fréquentes, elles devinrent plus rares à mesure qu'il s'éloignait de la France. II était resté plusieurs mois à Toulon, expérimentant de nouveaux engins de guerre ; puis, après une longue station sur les cfttes d'Algérie, il partait pour les colonies; la dernière lettre reçue annonçait ce départ. Stéphane pariait beaucoup de Lucienne dans ses lettres et savait lui faire comprendre qu'il l'aimaït toujours avec la même ardeur et avec le même dé-
vouement. Itucienne ajoutait quelques lignes aux lettres de M. Lemercier, el elle faisait entendre à Stéphane qu'elle le plaignait et ne l'oubliait pas.
A l'automne, il écrivit du Cap, puis de Madagascar et de Singapour. Au mois de janvier, il était à SaTgon.
Alors tout à coup les nouvelles cessèrent. Cela n'était jamais arrivé. Le malheureux père ne mangea plus, ne dormit plus ; son désespoir faisait mal à voir.
— C'est fini, disait-il, cette fois je ne le verrai plus; je n'attends que la nouvelle 'de sa mort pour partir à mon tour.
Lucienne faisait tout son po^ible pour le tranquilliser un peu.
— Sa lettre se sera peut^tre perdue dans un naufrage, disait-elle; il ne peut rien être arrivé à son bâtiment, puisqu'il est dans le port de Saïgon et qu'il n'en devait pas partir encore. *
— Je suis sûr qu'il est arrivé quelque chose, disait le vieillard avec cet instinct paternel qui ne trompe pas.
11 fit un voyage à Paris pour savoir si, au ministère de la marine, l'on avait des nouvelles de la frégate le Valcai». On lui dit qu'elle était toujours à Saïgon, et qu'on ne savait rien de particulier de l'équipage. Il revint à F... tout à fait découragé.
Enfin, après^trois mois d'angoisses mortelles, une lettre arriva. Elle était de l'écriture de Stéphane. «Je viens d'avoir une mauvaise fièvre que j'avais prise
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à Madagascar, disait-il, pardon de vous avoir laissés dans l'inquiétude. J'avais le délire ; sans cela, j'aurais fait écrire. Je suis hors de danger, mais le major m'arrache la plume des mains. Abient6t, mon père, ma sœur... »
— Abl j'étais certain qu'un malheur lui était arrivé, disait le vieux marin, que cette lettre ne rassura qu'à demi.
Mais le courrier suivant apporta des nouvelles tout àfaitboands. Stéphane avait repris son service. Il écrivait une longue lettre et plaisantait sur sa maladie.
M.'Lemercier retrouva sa tranquillité, et Lucienne putalorsselaisseraller à la joie qui commençait à emplir son-cœur car le temps approchaiti Encore un été à passer, et elle était au terme de l'épreuve. Elle était folle de bonheur; elle devenait enfant, riait et pleurait sans cause. Une journée écoulée lui donnait des frénésies de galté. Était-ce possible? c'était Uni I
M. Lemercier, lui, s'attristait un peu en voyant approcher le jour où il se séparerait de celle enfant adoptée par son cœur. Il avait formé cette intelligence, ennobli ce cœur, fait de Lucienne une femme instruite, vertueuse et bonne I et maintenant elle allait partir.
Lucienne devinait ce qui se passait en lui. Sooventelle lui disait, en lui sautant au cou:
— Yousvousimaginezpeut-fitre, père, que je vais vous laisser tout seul, vous oublier, ne plus vous
aimer; si je pouvais faire cela, je ne serais pas digne d'avoir profilé de vos leçons. Je viendrai toutes les semaines. Et puis je'passerai l'été dans ce pays si cher à mon cœur. L'bîver, vous viendrez cbez nous quelque temps.
Chez nous I Ces deux mots la plongeaient dans un ravissement sans Bn.
Elle s'occupa de la toilette qu'elle mettrait pour le rendez-vous. Ses petites robes de modiste n'étaient pas ce qu'il fallait. Elle allait redevenir élégante, et cette fois honnêtement.
Bile était toujours décidée à ne rien dire de son passé à Adrien, et elle cherchait comment expliquer la disparition de son oncle... Bahl elle trouverait bien quelque chosel D'ailleurs, M. Lemercier était là pour remplacer sa famille absente.
— Gomme Adrien doit fitre heureux, lui aussi, se disait-elle, comme il doit compter les jours 1
Pendant la dernière semaine, elle ne dormit plus et mangea à peine. Elle ne pouvait tenir en place. Elle sortait de chez elle, rentrait et repartait à chaque moment. Elle courait jusqu'il la plage, regardait la mer, puis revenait. Elle demanda vingt fois à H. Lemercier quel temps il ferait le 30 septembre. Quelquefois, elle restait silencieuse, la tète dans ses mains, des heures entières, des larmes de joie coulant entre ses doigts.
EnQnîl se leva, le jonr tant désiré.
Dès sa première lueur, Lucienne sauta à bas de son lit et courut soulever un coin de son rideau. Avec
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un sourire radieux, elle regarda naître cette aurore
bénie.
Mais il était à peine cinq heures. Elle se recoucha et s'efforça de demeurer tranquille; mais cela lui Tut impossible: son cœur battait, ses tempes battaient, laTiebouillonnait en elle, il luifallait du mouvement. Elle se leva, sortit et grimpa sur la falaise, d'où elle vit le soleil se lever. Puis elle rentra et commença sa toilette. Elle voulait ôtre belle comme elle ne l'avait jamais été : elle mit près de deux heures à se coiffer.
— Mon Dieu I s'écria-trelle tout à coup, en se mirant, s'il allait ne pas m' aimer brune?
EUepensait qu'Adrien arriverait àF... par l'express de trois heures. Elle fit durer sa toilette jusqu'à midi. Puis elle essaya de déjeuner, mais elle ne put rien avaler.
— Je dînerai avec lui à l'hôtel des Baina, ce soirl se dit-elle.
Elle n'avait plus bien la tête à elle ; elle songea seulement alors qu'elleno devait pas paraître avoir habité la ville pendant ces trois ans. Elle avouerait cola plus tard, peut-être, à Adrien, en lui disant que son oncle l'avait abandonnée, et qu'elle avait été obligée de travailler pour vivre ; mais cette première journée ne devait pas être troublée par des explications. Elle courut donc à l'hfitel et retint deux chambres, la sienne et celle qu'Adrien avait habitée. Elle ne laisserait Adrien parler seul à personne; et ils quitteraient F... dés le lendemain. Elle entra en-
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suite ucinstaat au chalet pour embrasser encore une fois son bienfaiteur.
— Demain malin, lui dit-elle, nous viendrons ici tous les deux. Je tous présenterai mon fiancé.
Puis elle s'enfuit ; il était deui heures passées. Arrivée au lieu du rendez-vous, un peu plus haut sur la falaise, elle s'assit sur l'herbe et attendit.
— Est-ce possible? se disait-elle, dans un instant, it sera làl je le verrai, je l'entendrai! il me serrera dans ses bras, tandis que mon regard s'abîmera dans ses yeuxl Encore quelques minutes! je ne puis y croire ; j'ai peur de mourir de joie.
Elle prêtait l'oreille, cherchant à entendre le sifflet du chemin de fer.
— Cen'estpas l'heure encore, pensait-elle. Et ses regards joyeux erraient sur la mer, dans l'espace, tout autour d'elle.
11 faisait assez beau, un peu frais ; le soleil dans le ciel vaporeux se montrait comme derrière des mousselines.
Lucienne vit partir l'omnibus de l'hAtel, se rendant à la gare. C'était toujours Félix qui le cooduisait ; son chien blanc bondissait sur l'impériale en aboyant. Elle vit la voiture s'engager dans la rue des Corderies, puis tourner l'angle du quai. Peu après, elle entendit le sifflement du train.
Elle se dressa sur ses pieds, et essaya de voir pardessus les maisons; elle n'aperçut qu'un peu de vapeur blanche. Alors elle mit la main sur ses yeux.
— Voirons, dit-elte, il descend de wagon ; il sort de la gare ; il n'a pas la patience d'attendre Félix, et il gravit en courant les quelques marches qui montent à la route. Maintenant, il suit les quais, — le premier bassin, — puis le second. Il passe devant la maison de M. Maton ; il tourne l'angle du quai et longe les corderies. Si je voulais oamr les yeux, je le verrais.
Quelqu'un gravissait la falaise. Lucienne eut nn battement de cœur qui lui fita la respiration.
Elle regarda avidement.
C'était un petit paysan qui tirait une chèvre au bout d'une corde.
Elle entendit des grelots et vit l'omnibus qui reve> nait vide.
— Suis-je folle? dit-elle; je faisais marcher un homme aussi vite que deux chevauzl
Elle attendit.
— Mon Dieu ! s*écria-t-elle après un long espace de temps, il a manqué le train. 11 me va falloir patienter jusqu'à sept heures. Comment a-t-il fait, un jour.comme celui-ci? ajoula-t-elle avec une ombre de tristesse.
Elle s'assit de nouveau sur le gazon et attendit.
Le soleil se couchait dans les vapeurs condensées en nuages à l'horizon ; la mer s'assombrissait ; one brise froide courbait les herbes au sommet de la falaise.
Lucienne attendait. Elle promenait continuellement son regard sur la ville, qui s'étendait à ses
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pieds, dans la vallée, avec ses toits bleus, son interminable rue, sa petite rivière et son port hérissé de quelques m&tures grêles. Quelques barques de p6che rentraient ; elles glissaient rapidement, leurs voiles blanches ou brunes gonflées sous lèvent.
— Moi aussi, je touche au port, se disdt Lucienne.
La première étoile trembla entre deux nuages. Sur la plus haute falaise de l'autre cdlé du port, le phare s'alluma, ^ au bout de la jetée on hissa lentement une lumière rouge au sommet d'un mât.
La pluie commençait à tomber.
— Le ciel est couvert, c'est pour cela qu'il fait si sombre, murmura Lucienne, il n'est pas tard.
Les lumières s'étaient allumées dans la ville. Puis , une à une, elles s'éteignirent. Le phare resplendit seul dans la nuit plus sombre. Comme un autre signal, une forme blanche demeura sur la falaise, droite, immobile, jusqu'au matin.
Lorsque le jour parut, Lucienne poussa un cri tejrible qui domina un instant la rumeur de la mer.
— 11 est mort! burla-t-elle. Il est mort, puisqu'il n'est pas venu I
Elle descendit la pente de la colline comme un bloc qui roule, traversa la ville en courant, et entra dans son logis désert. Glacée, tremblante de fièvre, elle arracha sa jolie toilette, trempée de pluie et pleine de boue, et mit une robe noire. Elle ouvrit un tiroir, prit une poignée d'argent, puis saisit un chapeau à l'étalage, et le posa sur sa tête en s'élançant dehors.
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— Mort I mort ! murmurait-elle d'un air égaré. Elle arriva à la gare qui était fermée encore el
déserte . Alors elle secoua avec fureur la barrière de bois, elle cria , elle appela, mais personue ne vînt. 11 fallut attendre encore de longues beures. Quand les employés arrivèrent enfin, ils la prirent pour une Toile. Mais comme elle pariait de mort, ils crurent que c'était une personne appelée brusquement par sa famille à l'occasion d'un décès, et ils l'escusërent.
Elle prit le premier train qui passa, et arriva à Rouen avant buit beures ; elle se jeta dans un fiacre et cria l'adresse au cocher. Celui-ci comprit, au son de cette voix afl'olée qu'il fallait se presser, et il pai^ tit au grand trot.
La voiture s'arrêta bientAt devant la maison du cours Boleldieu.
Lucienne regarda cette maison, essayant de deviner, à travers les murs, ce qui se passait à l'intérieur ; elle lui inspirait une sorte de crainte respectueuse. Elle bésilait à sonner, mais son bésitation fut de courte durée ; elle*se précipita sur le timbre. On lui ouvrit aussitôt; le domestique était dans le vestibule, qu'il balayait^.
— M. Adrien Després? dit Lucienne d'un air hagard.
— Il est bien matin, madame, ditle domestique. Si c'est pour une affaire, monsieur ne reçoit qu'à parLir de dix heures. A moins qu'il n'ait pris rendezvous avec madame. Cependant, il ne m'a pas dit hier
qu'il dût recevoir aucun client ce matin. D'ailleurs, il dort encore, il n'a pas sonné. Faut-il l'éveiller?
— Il n'est pas mort, il n'est pas malade? dit Lucienne, qui semblait ne rien comprendre à ce que lui disait le domestique.
— Mort! malade! en voilà une singulière idée! s'écria-tril; monsieur se porte à merveille, gr&co à Dieu. Et madame aussi... Mais qu'avez-vous vousmême, madame? ajoula-Ul effrayé ; vous êtes à faire -peur!
— Ce n'est rien, dit Lucienne, qui s'éloigna chancelante et s'appuyant aux murailles.
Lorsqu'elle fut hors de vue, elle s'assit au bord d'un trottoir. Elle ne pouvai t pas formuler sa pensée. Elle ne le voulait pas. Une telle épouvante, une douleur si démesurée était sur le point de l'envabir qu'elle se refusait à lui livrer son àme.
Une femme passait.
— Madame, luicria Lucienne, dites-moi, s'il vous plail, la date de ce jour?
— Nous sommes aujourd'hui le 1" octobre, dit la femme.
La malheureuse avait espéré un instant s'être trompée de date, elle qui avait compté les jours depuis trois ans I
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L'idée qu'Adriea pourrait ne pas venir au rendezvous ne s'étaitpas présentée une seule fois à l'esprit de Lucienne pendant ces trois années: h Si je ne venais pas, c'est que je serais mort », avait-il dit, et elle n'avait pas douté un seul instant de sa parole. Mais mainiânant que croire? Il était vivant, et il n'était pas venul
— Coinmentl il m'aurait oubliée I il ne m'aimerait plus! murmurait Lucienne, étourdie comme si elle eût reçu un coup violent à la tête; ce n'est pas possible, je rêve I Lui mort, je serais morte -paisiblement ; lui vivant et ne m'aimant plus, cette pensée ne peut pas entrer dans mon cœur I Je ne comprends pas, cela n'est pas vrai, je veux l'entendre me le dire lui-môme ; et encore je ne le croirai pas.
Elle se leva et se mit à errerparles rues, fiévreusement, la tête en feu.
— ■ Il faut que je retourne chez lui, se disait-elle, sous UD prétexte, sans être reconnue. Il est arrivé sans doute quelque cbosede très-simple que je comprendrai tout de suite; quelque chose qui expliquera
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parfaitement pouiquoi il n'est pas venu. Oui, oui, il faut que je voie, il faut que je sache.
Elle marcliait toujours, chercttant sous quel prétexte elle pourrait bien revenir chez Adrien.
Elle passa devant la boutique d'une modiste.
— Ahl c'est cela! dit-elle.
Et elle entra acheter plusieurs chapeaux qu'elle fit mettre dans un carton ; elle prit aussi un voile épais dont elle se couvrit le visage, puis elle retourna cours Boïeldieu.
Ce fut la jeune bonne qu'elle avait vue lors de son premier voyage à Rouen, qui vint lui ouvrir,
— Mademoiselle Jenny Després? demanda Lucienne.
— Mademoiselle est sortie, dit la bonne ; m^smadame est là.
— Je parlerai à madame.
Alors, la jeune bonne s'éloigna, puis revint.
— Voulez-vous monter, mademoiselle ? ditelle.
Lucienne la suivit au premier étage et entra dans on joli boudoir. Là, elle vit, étendue à demi sur une chaise longue, unefemme qu'elle ne connaissait pas. Elle étaitjeune, peu jolie, mais gracieuse et élégante. Elle brodait un petit bonnet d'enfant.
— Vous voulez me vendre quelque chose peutêtre ? dit-elle en faisant signe à Lncienne d'approcher.
— Des chapeaux, répondit-elle d'une voix étranglée.
— Mais je n'ai pas du tout besoin de chapeaux dit la jeune femme. EstKie que vous êtes de Paris? ajouta-t-elle après ua silence.
— Oui, dit Lncienne.
— Ob I alors, c'est dilTérent. Je ne suis pas contente de ma modiste ; peut-être m'arrangerez-vous mieux.
Elle jeta son ouvrage dans une corbeille et se leva.
— Voyons, dit-elle.
Elle ouvrit elle-même le carton, regarda les chapeaux et les essaya l'un après l'autre.
— Ah! la coquetteriel disait-elle en se mirant. Peut-on résister à la tentation? il me semble toujours qu'une nouvelle coiffure me rendra plus jolie et j'ai si fort envie d'être jolie! Ne trouvez-vous pas que cette couleur me pâlit trop? Celle-ci va mieux, mais la forme du chapeau m'écrase la figure... Celui-ci plutftt.
Lucienne était immobile comme si elle eût été de pierre.
— Ma foi ! s'écria la jeune femme, ils sont tous charmants, je ne sais pour lequel me décider; je vais consulter mon mari.
~- Adrien I dit-elle, en haussant la voix, pour être entendue d'une chambre voisine; veux-tu venir un instant?
Lucienne crispa sa main au bord d'un meuble pour ne pas tomber.
Adrien entra. Une expression grave et sévère al-
tristait son visage ; ses lèvres se crispaient dans un sourire amer et dédaigneux; ses yeux aTaientun éclat dur, et le froncement de ses sourcils foraiait un pli à travers son front.
— Que veux-tu, chère amie? dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre douce.
— Je désire Ion avis, Adrien, dit madame Després; comme je ne songe qu'à te plaire, je veux que tout ce queje porte soit de ton goût.
Adrien regarda distraitement les chapeaux qu'on lui montrait, et en désigna un.
— C'est justement le plus joli, dit la jeune femme; maintenantj je n'hésite plus.
La femme de chambre parut dans l'ouverture de la porte.
— Le déjeuner est servi, madame, dit-elle.
— Veux-tu payer mademoiselle, Adrien? Moi je descends pour ne pas faire attendre ta mère, dit la jeune femme. Vous reviendrez me voir, quand voua passerez par ici, n'est-ce pas? ajouta-t-elle en saluant Lucienne d'un sourire.
Puis elle s'en alla.
Adrien ouvrit un meuble, déchira un rouleau d'or et posa quelques pièces sur la table. Il agissait avec ces mouvements lents et abandonnés de quelqu'un qui ne s'intéresse plus à la vie.
Lucienne releva brusquement son voile.
— Adrien! s'écria- t-elle.
Le jeune homme la regarda, pâlit, et un cri sourd s'échappa de ses lèvres. Mais aussitôt ud éclair de
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colère traversa ses yeux ; il redevint impassible et sembla n'avoir jamais connu celle qui était devant lui. Il poussa l'argent vers Lucienne.
— Est-ce votrecomple, mademoiselle ? dit-il d'une voix qui malgré lui tremblait.
Et comme elle ne répondait rien, il la salua à demi et s'éloigna.
Lucienne resta là, immobile, les yeus- injectés de sang; il lui semblait que des Qammes roulaient par la chambre.
— Eh bien, TOUS êtes encore là? est-ce que vous dormez? dit la jeune bonne qui était entrée et regardait Lucienne avec étonneœent. Prenez donc votre argent.
Elle lui mit l'argent dans une main, et le carton où elle replaça les chapeaux dans l'autre.
— Maintenant, allez- vous-en.
Ktelle la poussa en riant vers l'escalier.
Lucienne descendit machinalement et se trouva bientAt dans la rue, un carton à chapeaux à la
Elle demeura longtemps sans mouvement. Puis tout à coup elle éclata de rire, d'un rire aSïeux et strident, qui fit comme crouler en un instant l'édifice si péniblement construit, et sembla effacer ces trois années de travail et de vertu.
— Abçàl s'écria-trolle, je nie réveille d'un caucbemar. J'étais en démence. Si l'on m'enferme à Charenton, ce sera justice. Comment 1 pendant trois ans, les plus belles années de ma jeunesse, je me
Suis enfermée dans un trou de province, Tivant seule, misérable, appliquant toute mon intelligence à confectionner des chapeaux... pour arriver à en vendre un à ce monsieur I C'est par trop bétel et jamais je n'oserai avouer cela à mes anciens amis. Ah I il est marié I il se moquait de moil Ahl il ne me trouve même pas digne d'un mot d'excuse oi) d'explication I Et moi j'attendais sur la falaise I confiante, imbécile! comme si je ne connaissais pas les hommes I Folle que j'étais 1 au lieu derentrainer,delermnercomme les autres, puis de le laisser là quand j'aurais eu assez de lui. Ah 1 ah ! tu vois le résultat de tes belles iaventionsi il ne veut pas de toi, il te repousse du pied dans l'ordure d'où tu voulais sortir. Eb bien, j'y rentrerai I on s'y amuse au moins, et l'on peut y oublier les rêves fous d'un cerveau malade. Je ressuscite, je redeviens moi-même. Adieu les chapeaux — et la vertu !
D'un coup de pied elle envoya son carton dans le ruisseau.
Puis elle s'éloigna d'un pas rapide enchantou' nant. Mais elle ne put aller bien loin ; un frisson lui courut le long du corps. Elle voyait des taches rouges danser devant ses yeux, et une soif affreuse lui brûlait la gorge. Elle s'assità la porte d'un café, et tapant nerveusement sur une table, elle demanda UD verre d'absinthe.
Le garçon le lui apporta, en la regardant d'un air étonné.
Elle avala l'absinthe d'un seul trait, et demanda
Cooi^lc
un autre verre. Mais le garçon s'éloigna sans le lui
servir. Alors elle prit un journal.
— Voyons un peu ce qui se passe à Parisj diUelle, presque à haute voix.
Une vive douleur lui traversa le froht quand elle voulut fixer ses regards sur les lignes du journal, mais elle n'y prit point garde et lut les annonces des théâtres.
— Âh! munnura-t-elle, une première aux Bouffes ce soir. J'ai encore le temps d'arriver i Paris pour y assister. Quelle rentrée I que de surprises, que d'é~ bahissements je vais causer! — Comment! c'est Lucienne? — Pas possiblel — Elle n'est donc plus morte? — Oui, mes enfants, c'est moi. Je reviens de l'autre monde. — Allons, en route I ajouta-t-elle en se levant.
Elle se remit à marcher par la ville à grands pas. Les passants se retournaient pour la regarder. Devant la glace d'une devanture, elle s'arrêta.
— Tiens, dit-elte, j'ai des couleurs pour la première fols de ma vie. C'est la honte d^avoir été si bète qui me met cette rougeur aux joues. Eh bien, ma pauvre Lucienne I conlinua-i-elle, en parlant à son image, que penses-tu de cela? Tu ne t'attendais guère à ce dénouement pendant ces longs mois do tristesse et de solitude. Hein, quel résultat! Te voilà plus seule qu'autrefois, et plus vieille de trois ans ; mais tu sais joliment bien faire les chapeaux I Grande niaise I grande folle 1 Tout cela, pour des yeux bleus qui ne te reconnaissent même plus après t'avoir
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tant regardée. Ab çà I il s'imagine peut-être, cet homnae, qne je sais partie le cœur brisé, inconsolable ; cela le flatterait, sans doute, d'apprendre que je suis morte de désespoir . Je ne lui donnerai pas ce plaisir. On va voir comment je me console.
Elle reprit sa course vers la gare ; mais il fallait attendre deux heures le départ pour Paris. Alors elle redescendit vers la ville et entra chez un coifTeur.
— Faites-moi une coiffure étonnante, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise et en arrachant son chapeau.
Le garçon coifTeur lui déBt ses nattes.
— Quels beaux cheveux 1 dit-il galamment.
-— Ils sont affreux I dit Lucienne ; aussitôt à Paris, je les ferai teindre en jaune.
— Ce sera dommage.
Par instant, des secousses nerveuses agitaient la jeune GUe. Sans s'en douter, elle pensait tout haut.
— L'indignation a lue la douleur, disait-elle ; je n'ai pas mCme versé une larme.
— Est-ce possible qu'on ose causer du chagrin à une aussi jolie personne? dit le coiffeur.
— Tunepeuxcomprendre, dit-elle; c'est un riche mariage que je voulais faire, et qui a manqué.
Le coiffeur se mit h rire.
— C'est drôle; n'est-ce pas? dit Lucienne.
Lorsqu'elle fui coiffée, elle paya avec l'argent que
lui avait donné Adrien.
..Coogic
— Mettez un peu de poudre de riz, lui dit le coiffeur ; on dirait que tous avez attrapé un coup de soleil.
— Babicesont les couleurs de la santé, dit Lucienne.
Et elle s'en alla. Elle retourna à la gare et prit un billet pour Paris ; puis se promena bruyamment dans la salle d'attente. Elle n'attendit pas longtemps ; la porte glissa sur la rainure , et l'employé cria : ,
— Les voyageurs pour Paris !
Elle s'élança. Mais, au moment où elle montait le marchepied du wagon, un grand vieillard, qui venait de descendre du train, la saisit et la lit redescendre.
— Oîi allez-vous, Lucienne? lui dit-il d'une voix sévère.
— Ab! c'est vous! dit-elle^en regardant M. Lèmercier avec insolence. Vous voulez savoir où je vais. Eh bien, je retourne à Paris, à ma vie d'autrefois. La morale m'ennuie, la géographie aussi, et la coafection des chapeaux plus que tout le reste. La société ne. veut pas de moi, je me passerai d'elle. Ne me pas faites manquer le train.
— Lucienne ! Lucienne ! mon enfant, c'est toi qui me parles ainsi I dil le vieillard.
— Mais vous ne savez donc pas que j'ai la rage dans le cœur; vous ne savez donc pas que c'est un misérable, que mes tortures, mes larmes,' mon long supplice ont été inutiles, qu'il m'oublie, qu'il
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est marié 1 s'écria Lucienne d'une voix déchirante.
— Je me suis douté de cela en ne te voyant pas ce matin, et je me suis mis ^ ta recherche, dit M. Lemercier. Tu devines combien mon cœur soufTre avec le tien, pauvre et douce eafant. Mais tu n'as plus le droit de renier l'elTort que lu as fait vers l'honnêteté et la vertu, Hetourner à ta vie d'autrefoisi y songestu ? Comment une telle pensée a-trelle pu venir à un esprit comme le tien? Yois-tu, Lucienne, ton sacrifice était incomplet, puisque tu ne l'accomplissais que dans l'intérêt d'un amour immense. Le but était si doux que tout était possible pour l'atteindre. La véritable punition a lieu aujourd'hui seulement. Il Tant être maintenant vertueuse pour la vertu même, sans avoir de récompense ; et peut-être, un jour, la récompense viendra d'elle-même. Allons, Lucienne, suis-moi, retourne à ta vie paisible et honnête.
— Oh! père, ne me tirez pas de mon engourdissement, ne me rappelez pas à l'horreur de la réalité! s'écria Lucienne ; vous savez bien que, sans son amour, je ne puis pas vivre. Puisqu'il est perdu pour moi, jesuisperduepourtous. lln'ya plus rien, plus rien au monde!
— Quoi I ma fille, pas même mon amour ; pas même ce cœur de père, qui souffre avec toi?
Les nerfs de Lucienne se détendirent enfin, un san> glot lui monta h la gorge, et elle se laissa tomber dans les bras du vieillard.
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— Ah! pèrel père! j'en mourrai! dit-elle.
Il la ramena chez elle.
Elle repassa le seuil de sa petite boutique de modiste sans s'en apercevoic. M. Lemercier la mît au lit et envoya chercher le docteur Dartoc.
Le lendemain, une fièvre cérébrale se désiara.
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Le délire s'empara de Lucieone. Pendant huil jours elle ne reconnut personne. Elle croyait entendre le bruit d'une tempête et faisait des eR'orls pour s'élancer de son lit, disant que la mer l'appelait. Elle voulait marcher à travers les flots jusqu'à ce que l'eau la couvrit entièrement. Cela seul, disaitelle, pouvait calmer le feu qui la brûlait. Et elle I uttait avec fureur contre ceux qui s'opposaient à la réalisation de son désir.
M. Lemercier avait installé auprès d'elle une jeune garde-malade qui la soignait avec dévouement. Luimême ne la quittait pas, et le docteur Dartoc venait trois fois par jour.
Toute une semaine, la situation resta la même ; la vie de Lucienne était en question. Puis tout à coup la maladie sembla céder ; le calme se fit, la fièvre s'apaisa, et la malade, regardant autour d'elle, adressa un faible sourire à M. Lemercier.
Cependant les soins qu'on lui prodiguait semblaient l'irriter; elle s'y dérobait le plus possible, et repoussait les potions prescrites.
Un jour, le marin l'enteadit murmurer :
— Laissez-moi donc mourir tranquille I
— GommeiitlLucienDe,ditril,taneTeux pas guérir, pour moi, pour Stéphane?
— Stéphane I
— 11 t'aime, tu le sais; sans toi, il sera toujours malheureux! tu neveux pas Taire cette honoe action de vivre pour nous?
— Quoil vous savez l'amour de Stéphane? ditelle.
— Mon flls n'a pas de secret pour moi ; il m'a tout appris le jour où je lui al dit ton histoire.
— Et vous ne m'en avez jamais parlé I
— A quoi bon, enfant? pourquoi t'attrister de mon chagrin ?
— Ah I vous êtes bon, vous I dit-elle.
Le soir, après avoir été silencieuse toute la journée, elle s'écria avec une énergie fébrile :
— Je le veux, je guérirai; j'oublierai ceux qui m'ont oubliée ; j'aimerai Stéphane.
A partir de ce moment, elle se laissa soigner avec soumission. Elle essaya de manger un peu, mais son estomac refusa toute nourriture. Ses yeux noirs s'agrandissaient dans son visage amaigri et aussi pâle que ses draps.
Elle ne parlait jamais d'Adrien ; mais nuitet jour, malgré elle, elle pensait à lui. Il lui semblait impossible que tout fût Qni ainsi.
Un matin, elle entendit le fadeur entrer en bas dans la^boutique.'La gitrde-malade descendit aussi-
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tdt. Mais LucieDne pensant que, dan» la crainte de lui causer une émotion, on lai déroberait peut-être la lettre qui arrivait, et qu'un pressentiment lui disait être d'Adrien, elle sauta hors de son lit, et, se tenant h la rampe, elle se laissa glisser jusqu'au bas de l'escalier. Elle arracha la lettre des mains de la jeune garde stupéfaite et remonta.
Tout un monde d'espérance traversa l'esprit de Lucienne, tandis qu'elle tenait à la main cette lettre, qu'elle hésitait à ouvrir. Elle venait d'Adrien, il n'y avait pas à eu douter, le chiffre du jeune homme étaitsur l'enveloppe, et Lucienne reconnaissait l'écriture. Alors elle s'imagina que rien n'était perdu, qu'elle s'ïtait trompée, qu'Adrien l'aimait toujours, que celte femme qu'elle avait vue n'était pas sa femme, et qu'il allait la consoler d'un mot.
Elle déchira l'enveloppe et lut la lettre en tremblant.
(( Lucienne, disait Adrien, je ne veux pas vous laisser croire que j'ai manqué à notre rendez-vous parce que je ne vous aime plus et que j'ai oubliémes serments. Pour mon malheur, je n'ai pas cessé de vous aimer, et je n'ose pas espérer que votre image s'efface jamais de mon esprit. Si cela peut adoucir la déception et le chagrin que vous avez éprouvés, sachez qu'à cause de vous le bonheur n'existe plus dans ce monde pour moi, et que, si vous souffrez, je souffre autant que vous.
Il Vous devinez que je sais la vérité sur votre vie, et vous comprenez sans doute quel coup terrible j'ai
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reça en l'apprenant, moi si confiant, et qui toos respectais Kutftnt que je tous aimais I Je paxie maintenant sans colère, tout est mort en moi, la colère comme la joie; mais j'ai eu, je vous l'avoue, des instants de rage et de désespoir où je touchais à la folie.
n Voici comment j'ai appris l'horrible vérité. Ce fut deux ans après m'Atro séparé de vous. J'avais, suivant votre conseil, travaillé ardemment. J'étais avocat, presque célèbre, à Rouen; on me confiait bien des causes. J'étais triste cependant ; mais l'espoir me soutenait et 1b bonheur était au bout de ma route. Un jour, une affaire m'appela à Paris. C'était . en automne. J'allais repartir, mon affaire terminée, lorsque je rencontrai sur lo boulevard celui que je croyais votre oncle. Je courus à lui joyeusement, lui demandant des nouvelles de sa nièce I — Ma nièce ! dit-il... Alors il m'avoua la vérité, en s'excusantde nous avoir trompés. Brutalement, avec un sourii^e paisible, il me déchira le cœur, sans se douter de ce qu'il faisait. Je ne voulais pas le croire; je pensais qu'il était fou. Mais, voyant que je doutais de ses paroles, il m' entraîna vers la devanture d'un marchand de photographies du passage Jouffroy. — Tenez, me dit-il, son portrait est encore là, et elle estreprésentée dans une pose et dans un costume qui ne vous laisseront aucun doute. — II disait vrai, hélaslll m'apprit encore que vous vous étiez fait passer pour morte, mais qu'il vous avait retrouvée à F.,., modiste, protégée par un vieillard terrible qui chassait
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s amis à coupsde poing. — Je comprends maintenant, ajouta-t-il, elle se faisait oublier, elle s'babitue à une vie Iranquille et bonnète pour arriver à vous épouser. Ma foi 1 je suis bien aise d'avoir pa vous armer contre cette sirène.
» Je revins à Rouen, fou de douleur. Je m'enfermai, me disant malade, ne voulantparler à personne, tout à mon désespoir. Je me souvins alors de vos bésitalioDS, de vos scrupules, de vos larmes, etjecompris leur véritable sens. Je compris aussi que vous vouliez expier vos fautes, et que vous aviez inventé ce conte d'une séparation 'de trois ans exigée par votre mère. J'admirai votre habileté à mentir. Cependant, je crus que vous m'aimiez véritablement et que vous étiez sincère dans votre repentir. Je me sentis un instant de faiblesse; j'eus l'idée de feindre de tout ignorer, de vous' laisser aller jusqu'au bout de l'éprenve que vous vous étiez imposée par amour pour moi, et de vous épouser. Mais la colère, la jalousie étouffèrent bientôt ces sentiments, et je compris que ceux qui SB dressaient désormais entre nous étaient un obstacle étemel à notre bonheur. J'essayai de vous rejeter hors mon cœur, mais je m'aperçus que le coup que j'avais reçu, mortel pour l'estime queje vous portais, avait laissé l'amour vivant, et que vous restiez dans mon cœur malgré moi. Une nouvelle lâcheté metenta. Jesongeai à courir à vous, à vous emporter dans un pays de soleil, à vous donner quelques années de ma vie. Fou que j'étais I c'est toute ma vie .que je vous aurais donné ; je le
sentais bien. Me défianl de moi-mfime, me voyant sans force contre cet amour tenace qui triomphait de la douleur et du mépris et me jelait vingt fois par jour dans des projets insensés, je me confiai à ma mère. Elle trouva le remède au mal ; remède terrible, mais radical. — Tu finiras, dit-elle, par céder à ton amour et par introduire dans ta famille une femme déchue, si tu ne mets entre lui et toi un obstacleinfranchissable.Marie-toi.Ta passion s'apaisera, tu aimeras ta femme plus tard, je te connais, tu es l'esclave de tes devoirs. J'obéis à ma mère, après bien des luttes. On dit à denny que vous étiez morte ; la pauvre enfant pleura beaucoup ; et j'épousai lu première venue. Pour moi, elle n'est qu'un bouclier entre vous et moi, Lucienne ; maïs elle porte mon nom, elle a mon serment, sa vie sera calme et heureuse.
» -Après vous avoir vue l'autre jour, à celte date queje n'avais pu oublier,j'ai voulu vous expliquer le raisons qui m'ont dicté ma conduite, je n'ai pas osé vous parler, je me sentais trop faible, trop ému auprès de vous. C'est pourquoi je vous écris.
» Maintenant, tout rapport cesse entre nous, tout est bien fini. Ma mërecroitqueje vous ai oubliée, je le lui laisse croire. A vous seule, j'avoue la vérité : je vous bais de m'avoir trompé ; mais je ne pourrai jamais aimer que vous. »
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M. Leniercier arriva taDdisque. assise sur son lit, Lucienne tenait encore la lettre d'Adrien entre ses mains et la relisait, le visage inondé de larmes.
— Tenez, përel dit-elle en lui tendant la lettre ; c'est M.Provotquira'a perdue, cet homme que vous avez chassé d'ici. Ah I le misérable !.. '
M. Lemercier lot la lettre d'Adrien.
— Cejeunehomme s'est condamné au plus aiïreux des supplices, dit-il lorsqu'il eut reployé le papier ; il a rivé sa vie à celle d'une femme qu'il n'aime pas. Pauvre fou, qui n'a pas su pardonner! tn es bien vengée, va, ma Lucienne 1
— Vengéel murmura-t-elleen secouant tristement la tête.
— Oui, et tu le seras davantage encore le jour où, fiëre et heureuse au bras de Stéphane, tu passeras, dans tout l'éclat de ta beaulé, auprès de l'homme qui l'a dédaignée- li pourra alors comparer le bonheur de celui qui pressera avec orgueil ta main sur son cœur, à la mome tristesse de son Coyer et de sa vie.
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— Uuil oui! ce cher Stéphane! dit Lucleane, ce cœar incomparable, qui veut l)ieD m'aimer telle qae je suis! Je l'aimerai et il me consolera.
Mais la vérité, c'est que son amour pour Adrien s'était réveillé plus ardent que jamais.
Il l'aimait toujours I o'étaitrce pas là un sujet de joie? L'esprit da la jeune fille, surexcité par la fièvre, travaillait sans cesse. Elle imaginait mille combinaisons qui le ramèneraient à elle. La vie n'étaitpas finie; ils étaient jeunes tous deux; on pouvait espérer encore.
Cependant, cette agitation qui la dévorait amena une rechute, des troubles nerveux, des accès de fièvre chaude. LedocteurDartoc demanda une consultation. On fit venir des médecins de Paris, et ils laissèrent peu d'espoir de sauver la malade.
Lucienne bientât se sentit perdue.
Quand elle comprit qu'elle allait mourir, cette conviction lui causa une sorte de joie.
Mais alors un désir germa dans son esprit, et, grandi par la fièvre, devint promptement impérieux et irrésistible : elle voulait revoir encore Adrien avant de mourir, ou tout au moins, apercevoir, comme l'autre Fois, son ombre derrière le rideau de sa fenêtre.
Elle rumina continuellement cette pensée, et souvent, dans les hallucinations de son demi-sommeil, elle se croyait en route pour Rouen. Elle s'éveillait et se retrouvait dans son lit, puis s'assoupissait de nouveau et reprenait son voyage.
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Uq matin, elle se sentit plus faible que jamais. Tout semblaitbrisé eu elle; mais elle nesouifralt plus.
Elle comprit que c'étaitâni.
~J'irai aujourd'hui, se dit-elle, suivant son idée use.
Tous les soirs, àseptheures, M. Lemercierla quittait pour aller dîner ; il revenait à huit heures et demie. Un train partait justement pour Rouen à huit heures ; Lucienne résolut de choisir cette heure-là pour s'enfuir.
Elle ne dit rien de la journée, se tint immobile, ménageant ses forces. Lorsque M. Lemercier la quitta le soir, elle eut envie de lui dire un dernier adieu, de l'embrasser. Mais elle eut peur que cela ne lui donn&t l'éveil ; elle lui envoya seulement un baiser du bout des doigts lorsqu'il eut le dos tourné.
La garde-malade, lasse de tant de veilles, sommeillait dans un fauteuil ; mais ce sommeil n'était pas assez profond pour que Lucienne pût en proQler ; il fallait l'éloigner tout à fait.
La jeune fille avait depuis longtemps combiné le moyen de se débarrasser d'elle. Elle avança la main vers la potion qu'on lui préparait chaque soir pour la calmer et la faire dormir ; elle poussa le flacon, qui tomba & terre et se hrisa.
La garde se dressa en sursaut.
— Je voulais boire ma potion pour dormir tout de suite, dit Lucienne, j'ai fait tomber la bouteille,
— Il faut la faire refaire.
»- Oui, allez chez le pharmacien.
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— Gomment I tous laisser seule I
— Ce ne sera pas long; plus tard, le pharmacien serait fermé ; et puis j'ai de la fièvre, voyez, et pourtant je voudrais dormir.
La garde-malade prit l'ordonnance et s'éloigna.
Alors, comme poussée par un ressort, Lucienne bondit hors de son lit. Elle ouvrit une armoire, prit ses vêtements, s'habilla, se chaussa. Ses mouvements étaient brusques, nets, rapides. Elle fut bientôt prête.
Avant de quitter sa chambre, elle s'approcha de la table où le docteur écrivait ses ordonnances, etelletraçacesquelqueslignessurune feuille blanche:
Il Pardon, përel pardon, Sléphanel Je voulais 11 vivre pour vous aimer. Ce n'est pas ma faute, je » meurs.»
Son écriture était plus grande que d'ordinaire, pourtant ses yeux ne la voyaient pas sur le papier.
Elle descendit l'escalier et ouvrit la porte.
Elle ne sentit pas le froid vif du grand air; mais il lui sembla que les maisons penchaient en avant at enarrière, que le sol s'élevait et s'abaissait.
Elle s'appuya un instant à la muraille ; mais elle se raidit, et partit tout k coup à grands pas, rigide, avec des allures d'automate.
Elle arriva à la gare, sans se souvenir du trajet qu'elle avait fait. Le train chauffait. Elle prit sonbilletet monta dans un compartiment qui était vide.
Une fois là, sa mémoire lui échappa de nouveau.
Un eogourdissement lui montait des pieds jusqu'aux cheveux. Elle s'assoupissait.
Le train était depuis un quart d'heure à Rouen, où il stationne vingt minutes, lorsqu'elle sortit de sa torpeur. La portière était ouverte, elle essaya de descendre ; mais elle vil qu'elle ne le pourrait pas, qu'elle tomberait. Un employé vint à son aide, et, ta Toyantsi affreusement pAle, la guida vers une voiture.
— Cours Boïeldieu, dit-elle, vous m'arrêterez du cAté de la rivlËre.
Et elle tendit une pièce d'argent au cocher.
— Mais c'est un fantôme que je conduis l&I grommela le cocher en remontant sur son siège.
Lucienne, les yeux démesurément ouverts, cramponnée d'une main à la portière, les lèvres serrées, s'efforçait de retenir le souffle de vie qui lui restait. Elle arriva enfin. Le cocher l'aida à descendre et elle se laissa tomber sur le banc où elle s'était assise une fois déjà.
— Voulez-vous que j'appelle quelqu'un? dit le cocher. Vous m'avez l'air bien malade.
— Non ! non ! allez ! dit Lucienne.
Le cocher haussa les épaules, remonta sur son siège et s'éloigna.
Onze heures sonnaient à une horloge. Une seule lumière brillait à la façade de la maison d'Adrien,
— C'est sa chambre, se disait Lucienne ; c'est là que je l'ai vu une fois déjà.
Et elle essayait de le voir encore. Mais son regard
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sa troublait. Par instant, elle croyait que la maison était en flammes, puis toutdevenaitnoir.il lui sembla pourtant que la lumière s'éteignait. Alors elle voulut traverser la rue.
— Plus prèsl plus prèsl disait-elle.
Elle se leva ; ses jambes lui parurent changées en deux blocs de pierre.
Elle essaya d'avancer, et tomba, les mains dans le ruisseau.
Alors, avec une sorte de colère, comme un serpent à demi écrasé, elle rampa, se traîna, s' aidant des coudes, accrochant ses ongles aux saillies des pavés, et elle atteignit la maison.
— Ah! dit-elle, làl là! en travers de ta porte, comme un cbien Ûdëlel
Et elle s'abandonna & la mort.
Le lendemain, de très-grand matin, le domestique entra dans la chambre d'Adrien sans que celui-ci l'eût appelé.
— Monsieur, dit-il d'un air trôs-effrayé, que fautil faire? Je viens de trouver une jeune femme morte contre la porte de la maison,
Adrien eut un pressentiment. P&le comme un spectre, il s'habilla en toute h&te et descendit.
— Mon cœur ne m'a jamais trompé, s'écria-t-ii en voyant la morte, c'est elle. Elle est peut-être vivante encore, dit-il au domestique. Vitel vitel allez chercher un médecin. Ne dites rien à madame/ de peur de l'effrayer.
Tandis que le domestique courait exécuter cet ordre, ilprit la jeune fille dans ses bras et remonta. II laposa sur son lit tiède encore. Les longs cheveux de Lucienne se répandirent sur l'oreiller.
Alors immobile comme pétrifié il la regarda avec épouvante et désespoir.Elle gardait sa grâce et sa douceur dans la majesté de la mort. Une de ses mains, blanche comme un lys, pendait dans ks plisdes draps,etellesemblaitdormir surcelit défait qui aurait dû être le sien.
— Abl bourreau cruel et imbéitilel s'écria tout à coup le jeune homme, voilà ce que tu as faiti
Et il se jeta en sanglotant sur le corps de Lucienne, l'entourant de ses bras, essayant de la réchauffer sous ses baisers, l'appelant, lui promettant de tout abandonner, d'être tout à elle, si elle était rendue à son amour.
Ludenneétaitbienmorte, puisqu'elle ne répondit pas.
Le médecin ne put que constater le décès.
M. Lemercier arriva bientôt. Il avait deviné que la jeune fille, par un effort surhumain de volonté, était venue mourir près de celui qui la tuait.
— C'est donc fini, chère douce martyre! s'écriat-il en la voyant. Voilà où t'ont menée ton courage et tes longs sacrifices. Tu meurs à vingt-trois ans, belle, adorée, mais fidèle à ton inutileet douloureux amour ! Ma pauvre enfant bien-aimée !...
— Monsieur, dit Adrien, en relevant vers le vieil-
Ui LUCIENNE
lard son visage baigné de larmes, les morts sont délivrés ; plaignez les vivants.
Le marin appuya son front sur k main glacée de Lucienne.
— Vous avez raison, ditril, les vivants sont seuls à plaindre.
Et sa pensée courut vers Stéphane errant sur la mer et à jamais désespéré.