Lucques et les Burlamacchi
Une pensée genevoise a présidé à la publication de ces fragments. Mais le moment est-il opportun pour les mettre au jour? Les agitations politiques, les préoccupations des partis, les soucis d’avenir, les responsabilités nouvelles qui pèsent sur la conscience du citoyen, du père de famille, du protestant
genevois , n’absorbent-elles pas toute l’attention publique? Quelqu’un ne sera-t-il pas tenté de nous dire ; <( A quoi bon des sou- » venirs de Lucques? Qui se soucie des » Burlamacchi ? Apprenez - nous plutôt à » repousser l'invasion du communisme et à » lutter contre le radicalisme. Parlez -nous » des moyens de reconquérir une position » perdue, de sauvegarder l’honneur de Ge- )) nève, de garantir la liberté de conscience » et le protestantisme contre les envahisse- » ments de Rome. Trouvez-nous une réponse » aux graves questions sociales, religieuses » et politiques, dont la solution cachée lient » en suspens et travaille la génération ac- » tuelle, et nous écouterons ensuite ce que » vous avez à dire de Lucques et des Bur- » lamacchi.
Le moment n’est pas favorable, en effet, mais nul ne choisit les temps comme il le voudrait. C’est notre première excuse.
L’histoire de Lucques, comme celle de toutes les républiques, offre le récit des maux causés par l’intrigue, l’égoïsme et l’ambition de quelques citoyens; elle retrace des fautes , des erreurs cmellement expiées et des luttes noblement supportées; elle fournit à l’observateur des points de comparaison, des rapports et des différences dans la vie des deux républiques qui ne sont pas sans quelque intérêt. Celle des Burlamacchi, en nous peignant quelques caractères remarquables, en nous rappelant surtout les souffrances endurées par nos pères pour la profession de leur foi , et les travaux de quelques autres protestants célètH’es, nous
louche plus directement et nous enseigne de plus près.
Nous pouvons ajouter que la biographie étant l’œil de l’histoire, suivant l’expression d’un auteur anglais, elle sert d’agent et d’instrument pour mettre notre esprit en rapport avec les faits généraux. Or, si cela est évident de la vie de certains individus isolés, à plus forte raison l’histoire d’un groupe d’individus , liés ensemble par les liens du sang et par une foule d’autres circonstances , doit nous attirer, nous faire pénétrer plus avant dans le champ des connaissances historiques, et nous amener à étudier, avec plus de fruit, l’histoire générale. Il est telle famille, à Genève, dont l’histoire serait celle du mouvement politique, littéraire, scientifique et religieux de
ia république pendant deux siècles, et nous ne saurions assez regretter que ce travail n’ait pas encore été fait. Espérons que la société d’archéologie, qui a si bien mérité du pays par ses excellents travaux, pourra un jour combler cette lacune.
En attendant, qu’il nous soit permis de présenter encore quelques réflexions sur l’utilité morale que peut avoir l’histoire des familles.
En étudiant l’histoire, il est difficile de n’être pas frappé de la manière dont chaque existence humaine est engagée dans mille autres existences. Au moral comme au physique, nous avons des ancêtres , une généalogie. « Rien n’est absolument à nous, »
dit Vinet , « et ne procède uniquement de >) nous. Les racines de tout ce que nous
« sommes s’enfoncent dans un passé loin- » tain , s’enveloppent d’une impénétrable » obscurité, et leur extrême ténuité, non » moins que la distance, les dérobe à tous » les regards. L’accident le plus insignifiant, » une rencontre, un mot, une minute per- » due ou gagnée , ont plusieurs siècles )) d’avance, déterminé ce que nous serions.
« A dater de l’origine du genre humain, )) cent générations successives nous ont pén Iris et façonnés. Chacun de nous, dans H son caractère propre et dans la forme de » son existence, est la somme et l’expres- » sion d’innombrables éléments, parmi les- )) quels figurent à côté des faits domestiques » et individuels les plus imperceptibles, les » événements les plus vastes, tels que le » bouleversement des empires et les gran-
» des révolutions de l’esprit humain. » Que si nous avons de la peine à retenir l’immense chaîne qui nous lie à l’existence de tous les hommes, nous n’en sommes que plus obligés de saisir au moins les anneaux (jui noos tiennent de près, et de nous rendre compte de nos rapports immédiats avec ce . qui nous entoure ; et s’il nous importe de connaître l’espèce de solidarité qui existe entre notre individualité propre et toutes les autres individualités prises en masse, à plus forte raison devons-nous chercher à bien connaître celle qui nous unit aux membres de notre famille et à nos aïeux.
En effet, lors même que les enfants ne ressemblent pas toujours à leurs parents au moral et au physique, ils n’en sont pas moins conduits, modifiés, dirigés, attirés,
repoussés, pendant toute leur vie, par les tendanœs diverses qui résultent des circonstances de famille où la Providence les a placés. Naissance, tempérament, santé, éducation, direction, choix d’un état, alliances, position dans le monde, fortune, patrie, tout cela nous est acquis, transmis à de certaines conditions et dans certaines limites par nos pères, qui, eux-mêmes, avaient reçu un semblable dépôt et subi une influence analogue de la part de ceux qui les avaient précédés. L’individu hérite, reçoit, mais il est tenu d’accepter, et appelé à produire, à donner à son tour, à ajouter à ce fonds commun qui s’est formé du concours de toutes ces individualités. A cet effet, il doit procéder à un inventaire, il doit étudier toutes les charges du contrat myslé-
rieux qui préside à sou inlroducliou dans 1 b société, et il ne peut négliger son histoire et celle de sa famille pour se renfermer dans son présent, sans se rabaisser en quelque manière et renier quelque chose de sa personnalité.
Mais, ici, surgit une nouvelle difficulté.
Nos aïeux avaient d’autres pensées et n’ont pris que peu de souci de se faire connaître à nous et de nous conserver des documents^ de famille, et si quelques-uns l’ont voulu, les révolutions et bien d’autres circonstances ont rendu leur bonne intention stérile. Et quand ils auraient laissé des matériaux pour reconstruire leur passé, à quoi serviraientils? Mille préventions ne s’opposeraient-elles pas à ce qu’ils fussent mis en œuvre? Ceuxci croient qu’une vie n’a d’importance que
lorsqu’elle a été vraiment illustrée par des dignités, des œuvres de génie ou de grandes actions, et ne nous accorderaient point qu’il y ait une illustration à la portée de tous, celle de la vertu et d’une haute moralité. Ils ne se doutent pas de l’intérêt qui peut s’attacher à une carrière modeste employée à accomplir sa tâche et à correspondre aux desseins de Dieu. Quant à nous, l’homme qui a parcouru victorieusement cette carrière, horloger ou magistrat, prince ou prolétaire, nous paraît toujours digne de mémoire, et nous estimons que son nom et sa vie méritent d’être transmis à ses descendants.
D’autres ne rencontrent dans leurs traditions de famille qu’une longue suite d’infortunes, quelquefois même des actes honteux (ju’il est bon, disent-ils, d’ensevelir dans
l’oubli. Nou.s n’avons pas de conseils à donner, chacun est juge de ce qui lui convient à cet égard; toutefois il nous semble que ceux-là même qui sont dans ce cas pourraient retirer quelque profit de cette recherche. En considérant ces faits d’une manière élevée, ils découvriraient bientôt que, dans la conduite de Dieu , à l’égard des individus et des familles, la Providence se montre aussi admirable que dans la direction du reste de l’univers. A chaque vie d’homme, à chacune des misères humaines correspondent des dispensations providentielles , toute une économie de châtiments, de grâces , de .secours, de relèvements qui témoignent de la bonté et de la miséricorde de notre Père céleste. Etudier ces voies de Dieu est une source inépuisable d’instruction et un puis-
sanl moyen de développement, c'est de plus un hommage que nous devons à Dieu et que nous ne pouvons lui refuser sans ingratitude. S’il y a solidarité entre nous et nos pères, nous devons glorifier Dieu de ce qu’il a été pour eux aussi plein de bonté et de support que pour nous-mêmes. Si nous ne le faisons pas, nous méconnaissons volontairement le degré de puissance auquel s’élève la somme de nos obligations.
En effet, tout ce que Dieu , qui voit le passé, le présent et l’avenir, et qui , de toute éternité, a voulu notre plus grand bien, a fait pour nos pères , a aussi été fait en vue de nous. 11 nous a vu en eux comme il voit nos enfants en nous, et son action à l’égard de nos aïeux n’a pas été sans une intime relation avec ses plans miséricordieux
à notre égard. Que tous n'en aient pas éprouvé les heureux effets, qu'un grand nombre n’ayant pas compris le dessein de Dieu l’ait perverti à nos dépens, que nousmêmes nous l’ayons rendu nul en mille occasions, cela est hors de doute. La faute est toute à nos pères et à nous, mais à Dieu louange et gloire à jamais !
Tel est le résultat auquel nous a amené l’histoire de quelques familles. Or , toute étude qui conduit l’homme aux pieds de Dieu , qui le porte à l’admirer dans ses perfections , à l’adorer dans sa miséricorde et dans sa patience à l’égard des pécheurs, est une étude bonne et qu’on ne saurait assez recommander.
Kaiix-Koiinos , juin IS'iT.