‹ Lucrèce BorgiaChapitre 209 sur 227 · SCÈNE VI H CATARI.XA, ANGELO. LA TFRE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI H CATARI.XA, ANGELO. LA TFRE

CATARINA, à part.

Quelle est cette femme? La femme de la nuil.

JOURNÉE m. — LE ULANC POUR LE NOIR. 559

ANGEI.O

Avez-vous fait vos rélloxions, madame'.'

CATARINA

Oui, moiisieur.

ANCELO

Il faut mourir ou me livrer l'homme qui a écrit la kttre Avez-vous pensé à me livrer cet homme, madame?

CATAni.NA

Je n'y ai pas pensé seulement un instant, monsieur.

LA TISBK, à part.

Tu es une bonne et courageuse femme, Catarina !

.\ngelo fait signe à la Tisbe, qui lui remet une fiole il'argent. Il la pose sur la table.

AXGELO

Alors vous allez boire ceci.

CATARINA

C'est du poison?

ANGEI.O

Oui, madame.

CATARINA

0 mon Dieu! vous jugerez un jour cet homme. Je vous demande grâce pour lui !

.\>GELO

Madame, le provcdileur l'rseolo, un des Bragadini, un de vos pères, a fait périr Marcella Galbai, sa femme, de la même façon, pour le même crime.

CATARINA

Parlons simplement. Tenez, il n'est pas question des Bra-

gadini, vous êtes infâme. Ainsi vous venez froidement là, avec le poison dans les mains! Coupable? Non, Je ne le suis pas. Pas comme vous le croyez, du moins. Mais je ne descendrai pas à me justifier. Et puis, comme vous mentez toujours, vous ne me croiriez pas. Tenez, vraiment, je vous méprise! Vous m'avez épousée pour mon argent, parce que j'étais riche, parce que ma famille a un droit sur l'eau des citernes de Venise. Vous avez dit : Cela rapporte cent mille ducats par an, prenons celte tille. Et quelle vie ai-je eue avec vous depuis cinq ans? dites! Vous ne m'aimez pas. Vous êtes jaloux cependant. Vous me tenez en prison. Vous, vous avez des maîtresses, cela vous est permis. Tout est permis aux hommes. To-ujours dur, toujours sombre avec moi. Jamais une bonne parole. Parlant sans cesse de vos pères, des doges qui ont été de votre famille; m'humiliant dans la mienne. Si vous croyez que c'est là ce qui rend une femme heureuse! Oh! il faut avoir souiïert ce que j'ai souffert pour savoir ce que c'est que le sort des femmes. Eh bien, oui, monsieur, j'ai aimé avant de vous connaître un homme que j'aime encore. Vous me tuez pour cela. Si vous avez ce droit-là, il faut convenir que c'est un horrible temps que le nôtre. Ah! vous êtes bien heureux, n'est-ce pas? d'avoir une lettre, un chiffon de papier, un prétexte! Fort bien. Vous me jugez, vous me condamnez, et vous m'exécutez! Dans l'ombre. En secret. Par le poison. Vous avez la

force. — C'est lâche! (Se tournunl vers la Tisl)e.i — (Jue pcnSCZ-

vous de cet homme, madame?

Prenez sarde!...

AXGELO

CATARIX.V, à la Ti>l)P.

El VOUS, qui êtes-vous? qu'est-ce que vous me voulez? C'est beau, ce que vous faites là ! Vous êtes la maîtresse publique de mon mari, vous avez intérêt à me perdre, vous m'avez fait espionner, vous m'avez prise en faute, et vous me mettez le pied sur la tête. Vous assistez mon mari dans l'abominable chose qu'il fait. Qui sait même, c'est peut-être vous qui fournissez le poison? lAAngeio.) — Que pensez-vous de cette femme, monsieur?

JOURNÉE m. — LE BLANC POUR LE NUlU. 311

A.\GELO

Madame.

En vérité, nous sommes tous les trois d'un bien exécrable pays! C'est une bien odieuse république que celle où un homme peut marcher impunément sur une mallieureusc femme, comme vous le faites, monsieur! et où les autres hommes lui disent : Tu fais bien, Foscari a fait mourir sa fille, Loredano sa femme, Bra^radini... — Je vous demande un peu si ce n'est pas infâme! Oui, tout Venise est dans cette chambre en ce moment ! Tout Venise en vos deux personnes! Piien n'y manque. Moiitroiu .\ngeio.) — Venise despote, la voilà. (Mouirant la Tisbo.i — Vcuise courtisauc, la voici. (.\ la Ti>ije.i — Si je vais trop loin dans ce que ](; dis, madame, tant pis pour vous, pourquoi êtes -vous là?

A>GEL0, lai saisissaut le bras.

Allons, madame, finissons-en!

C\TARl.N.V Elle s'approL-lie de la table où est le (lacon.

Allons, je vais accomplir ce que vous voulez elle avance la

main vers le llacoiii, — puisqu'il le faut... .Elle recule, i — Xon !

c'est affreux! je ne veux pas! je ne pourrai jamais! Mais pensez-y donc encore un peu, tandis qu'il en est" temps. Vous qui êtes tout-puissant, réfléchissez. Une femme, une femme qui est seule, abandonnée, qui n'a pas de force, qui est sans défense, qui n'a pas de parents ici, pas de famille, pas d'amis, qui n'a personne! l'assassiner! l'empoisonner misérablement dans un coin de sa maison ! — Ma mère ! Ma mère ! Ma mère !

L\ TISBE

! Pauvre femme!

CAT.VRLNA

Vous avez dit : pauvre femme, madame ! Vous l'avez dit I Oh! je l'ai bien entendu! Oh! ne me dites pas que vous ne l'avez pas dit! Vous avez donc pitié, madame? Oh! oui, laissez-vous attendrir ! Vous voyez bien qu'on veut m'assas-

siner! Est-ce que vous en êtes, vous? Oli! ce n'est pas possible. Non, n'est-ce pas? Tenez, je vais vous expliquer, vous conter la chose, à vous. Vous parlerez au podesta après. Vous lui direz que ce qu'il fait là est horrible. Moi, c'est tout simple que je dise cela. Mais vous, cela fera plus d'effet. Il suffit quebjuefois d'un mot dit par une personne ctranifère pour ramener un homme à la raison. Si je vous ai offensée tout à l'heure, pardonnez-le-moi. Madame, je n'ai jamais rien fait qui fût mal, vraiment mal. Je suis toujours restée honnête. Vous me comprenez, vous, je le vois bien. Mais je ne puis dire cela à mon mari. Les hommes ne veulent jamais nous croire, vous savez? Cependant nous leur disons quelquefois des clioses bien vraies. Madame! ne me dites pas d'avoir du courage, je vous en prie. Est-ce que je suis forcée d'avoir du courage, moi? Je n'ai pas honte de n'être qu'une femme bien failde et dont il faudrait avoir pitié. Je pleure parce que la mort me fait peur. Ce n'est pas ma faute.

Madame, je ne puis attendre plus longtemps.

Ah! vous m'interrompez. (AiaTisbe.) — Vous voyez bien qu'il m'interrompt. Ce n'est pas juste. 11 a vu que je vous disais des choses qui allaient vous émouvoir. Alors il m'empêche d'achever. Il me coupe la parole. iA Angeio.i — Vous êtes un monstre!

ANGKt.O

C en est trop. Calarina Bragadini, le crime fait veut un châtiment, la fosse ouverte veut un cercueil, le mari outragé veut une femme morte. Tu perds toutes les paroles qui sortent de ta bouche, j'en jure par Dieu (jui est au ciel! (Montraiiiic]ioi*oii.i — Voulcz-vous, madame?

Non !

Non? — J'en reviens h ma première idée alors. Les épées! les épées! Troïlo! Qu'on aille me cherclier... J'\ vais!

11 sort violriiiiiienl par la poito du fond, qu'où l'cuteud referuicr en dcliws.

liiLIiXtE m. — l.E Ul.A.XC l'UlU I.E NUlll. 5i3

SCÊXE IX

CATAIUNA. LA TlSUt;

L\ TISBK

Ecoulez! Vite! nous n'avons qu'un instant. Puisque c'est vous qu'il aime, ce n'est plus qu'à vous qu'il faut songer. Faites ce qu'on veut. Ou vous êtes perdue! Je ne puis pas m'expiiquer plus clairement. Vous n'êtes pas raisonnable. Tout à l'heure il m'est échappé de dire : pauvre femme! Vous l'avez répété tout haut comme une folle, devant le podesta, à qui cela pouvait donner des soupçons! Si je vous disais la chose, vous êtes dans un état trop violent, vous, feriez quel(|ue imprudence, et tout serait perdu. Laissezvous faire! Buvez. Les épées ne pardonnent pas, voyez-vous. Ne résistez plus. Que voulez-vous que je vous dise? C'est vous qui êtes aimée, et je veux que quelqu'un m'ait une obligation. Vous ne comprenez pas ce que je vous dis là, eh bien! de vous le dire cela m'arrache le coeur pourtant!

e.vT.vr.i.NA Madame...

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