‹ LucrèceChapitre 23 sur 98 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

SKXTUS, SULPICE.

SEXTUS

Ainsi, tu viens du camp, Sulpice, exprès vers moi?

SULPICE

Oui, seigneur, et voici le message du roi.

SEXTUS

Donne. ( Lisant. ) « Mon fils Sextus , les longueurs de la guerre

« M'ont trop fait négliger le soin de notre terre.

« La mauvaise herbe en paix commence à TiisurjX'r,

« Faute d'un laboureur soigneux de l'extirper.

« Dès lors tu feras bien de rester au domaine,

« Afin d'être attentif à la mauvaise graine. »

Je reconnais mon père à son style prudent ;

11 lui faut un devin plutôt qu'un confident.

11 cache sa pensée à l'aide des paroles.

Plus le sens est profond, plus les mots sont frivoles;

Et, s'il veut une tète, il ])rcnd un air badin,

Et s'amuse à couper les pa^ots du jardin.

( A Sulpice. ) Sulpice, est-ce là tout?

40 ACTi: III.

suLPici:.

Non. Le roi , votre père, IM'a (lit encor : « Sextus aura l'œil sur Valère. » J'^l , pour savoir quel veut souiïle de ec côté , Je suis chargé d'cutrer dans sou iiitiuiité.

SEXTLS.

lîou! mou père toujours met les choses au pire;

Au poiut où nous voilà qui veux-tu qui conspire?

Ce n'est pas le sénat. Ce vieillard impuissant

J'st purgé des humeurs qui lui ehaulVaieut le sang.

11 comprend, aujourd'hui qu'il est devenu sage.

Que la tranquillité convient à son grand âge ,

r.t comme incessamment de ce corps tout cassé

Tombe quelque débris qui n'est pas remplacé,

Les meml)res s'en allant ruine par ruine,

Tout doucement bientôt s'éteindra la machine.

Quant au peuple , il se bat ou construit des égouts ,

Va ne s'occupe pas de ce qu'on fait chez nous.

1 1 faut , pour exciter ses amours ou ses haines ,

Comme Tarquin l'ancien, verser l'or à mains pleines.

3rais l'impôt a fermé les doigts trop généreux ,

Eu délivrant chacun d'un luxe dangereux.

IVous avons, à nous seuls, la force et la richesse;

Nous pouvons employer la crainte et la largesse;

Où celle-ci ne peut nous créer des amis.

L'autre fait taire au moins les inécontents soumis.

D'ailleurs, où prendrait-on un chef à la révolte?

Le trouble étant semé, qui ferait la récolte?

3Ion père a sagement pris ses précautions ,

Lt d'avance eoiq)é la tète aux factions.

Des noms trop glorieux retranchant la menace ,

11 a, la serpe eu main, taillé dans chaque race.

La maison de Numa n'est plus (pi'un souvenir;

SCK>£ I. 41

Celle d'Hostilius s'ctciiit sans rajeunir,

Et le saiiiï du feu roi, tari jusqu'à sa source,

]N a que Brute le fou pour dernière ressource.

SL'LPICE.

Mais Valère peut-être

SEXTUS

Un honnête orateur!

Qui s'amuse aux discours n'est pas conspirateur. S'il se trouvait jamais quelqu'un qui fût à craindre, S îlpice, celui-là saura se taire et feindre. U poussera devant les plus aventureux, l'^t je garde ceux-ci pour voir par derrière eux. ^lais laissons cet aspect d'une époque lointaine; Dïni objet plus présent mon àmc est toute pleine, lit ton zèle y sera bien mieux utilisé Qu'à poursuivre le fil d'un complot supposé.

SI LPICE,

Dites. 'Slon œil épie, et ma bouche insinue : 3Ia main frappe à coup sur.

SEXTUS

Lucrèce t'est connue, La femme de ïarquin CoUatin?

SULPICE

Oui, seigneur.

On l'estime partout un modèle d'honneur : On la cite en exemple,

SEXTUS

Eh bien! cet honneur même, Cette femme que tous admirent, moi je l'aime. Je l'aime, entends-tu bien?

SULPICE

Vous, seigneur!

4î ACTi: m.

SKXTLS.

Oui

SLLPICE.

31ais (jiioi !

J)\'llc qu'alli'ii(k'z-vous ?

SEXTL s.

Rien d'elle: tout de moi.

Dût Testa l'animer, dût la eliaste Lucrèce Sui'[)asser en rigueur Diane chasseresse, K'iuiporte. ftlon amour ne peut èlre en défaut. Je l'aime en furieux; je l'aime, il me la faut.

SULPICK.

Mais on dit qu'à l'abri de son foyer paisible Toute séduction la trouve inaccessible.

SEXTUS

Cela se peut. Mais moi, je veux tout surmonter.

Si je ne séduis pas, je saurai bien dompter.

Je veux ma passion acceptée ou subie.

J'ai bien pu, moi tout seul, m'emparer de Gabie!

Les remparts étaient sûrs, l'assaut désespéré,

Le roi se retirait; mais j'ai ])ersévéré.

Moi-même, déchirant ma tunique salie,

Marquant de coups honteux mon épaule a>ilie.

J'ai couru vers les ]"angs des ennemis armés,

l'Ai inv()(juant les dieux , vengeurs des op|)rimés.

« Gabicns! ai-je dit, écartant ma tunique,

« Voyez le triste effet d'un châtiment inique.

« Je suis fils de Tarquin. Ces coups déshonorants,

« Tarcjuin m'en a fait battre en face de nos rangs,

« Comme un esclave vil et comme un sacrilège,

« Pour avoir jjioposé d'abandonner le siège.

<■■ Souffrez que je me venge, et vous Acnge avec moi,

« Moi d'un père inhumain , vous d'un voisin sans foi.

SCKNE I. 43

Cest par de tels discours et cette ruse habile Que je |)arviiis eiiliii à surpicndre l:i \ille. Vois doue ce que j'osai; par ce que j'enlrepi'is, Vois ce que j'oserai , quaud Lucrèce est le prix. Sulpice, il ne faut pas que le soleil revieinie Sans que par uu moyeu Lucrèce m'apparlieune. Écoute.

SULPICE

Commandez, seigneur.

SEXTCS.

Prépare-toi.

Je vais à Collatie, et tu viens avec moi. Prends soin d'interroger les femmes de Lucrèce, Pour savoir quelle chambre habite leur maîtresse. Si quelqu'une couchait au seuil , éloigne-la. Charge-toi des présents et de l'or que voilà. Séduis, trompe ou contraints; mais fais de telle sorte Que personne ne dorme ou ne veille à la porte. Plus qu'un mot : munis-toi d'un glaive et d'un flam])eau, Qu'un esclave te suive, et qu'il soit jeune et beau. Va, maintenant; sitôt l'obscurité complice Tu reviendras.... Et puis, que le sort s'accomplisse!

(Siilpico sorl )

Oui, j'atteindi'ai mon but, quoi quil doive arriver. 11 n'est aucun obstacle à qui l'ose braver. Celui-là seul est grand et fort , qui peut se dire : Jusqu'où mes vœux iront j'étendrai mon empire: Plus je reculerai les bornes du désir, Et plus j'aurai conquis d'espaces à saisir. C'est s'égaler aux dieux. Leur éclatant exemple Consacre chaque terre et vit dans chaque temple. Le premier de nos rois n'a-t-il pas dû le jour Aux autels profanés par un divin amour?

Lui-mùinc, à la la mut dimc |)eiUdc amorce, N'a-t-il pas (U'iuaiidé des hymens à la ioree, I'!t , par ce crime heureux , prolonjïé nos destins Qu'une pudeur timide eût à jamais éteints? INous sommes tous les lils d'un attentat immense; j)e quel droit m'accuser si je le recommence, VA si nuHi sauj; , ce sanii par Taudacc aciieté, l'ait de Taudacc en moi couler riiérédité?

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