SCENE ll
Qu'ils soient tiers! nie voilà malheureuse à leui' ;iré. J'ai réfléchi, (iuillaume, et je m'exilerai.
GUILLAUME
Je m'incline humblement. Nos vertus, à nous autres, Ne sont que jeux d'enfants, Madame, auprès des vôtres.
AGNÈS
Ah ! ne me parlez pas de vertu ! Croyez-moi ,
Ce n'est pas par vertu que je quitte le Roi ;
C'est par amour, c'est pour sauver celui que j'aime;
C'est que j'ai mieux aimé Philippe que moi-même.
A quoi bon la vertu, puisqu'en voilà l'effet?
Que craindrais-je de pire , après avoir forfait?
Que dis je? je pourrais alors, la tête haute,
Recueillir les profits réservés à la faute ;
Mais pane que mon cœur est resté pur toujours,
Je me vois arrachée à mes chastes amours;
Je m'en vais , sous le poids de la haine publique ,
Emportant l'anathème, et le nom d'impudique.
Loin de mes deux enfants , et loin de mon mari ,
Traîner dans mon exil un veuvage flétri.
Dites! pour que je sois si durement traitée,
En quoi cette rigueur est-elle méritée?
GUILLAUME
Votre infortune est grande, il le faut avouei'; Mais aussi, n'est-ce rien que de se dévouer? Peut-on payer trop chei-, par aucune souffiance. L'honneur d'avoir sauvé le royaume de Fiance?
AG]Ni:S.
Eh! que me font encor la France et les Français! Non , je n'ai pas voulu les sauver. Je les hais. Votre France! Il sied bien que je m'en mette en peine, Quand elle n'a rien fait pour défendre sa Reine! Ne me remerciez, ni ne m'applaudissez :
Vous n'êtes lit'ii pour moi , peuples qui me chassez ! Et loin (l'en accepter la j,doire involontaire. J'accuse mon départ, s'il vous est salutaire.
GUILLAUME
L'excès (le la douleur vous égare un moment, Madame, et c'est un mot que votre cœur dément.
AGIN'ÈS , sans l'entendre.
Philippe! mon seigneur! chère âme de ma vie! Va! c'est bien à toi seul que je me sacrifie. Que n'es-tu, comme moi, de ces humbles esprits Qui bornent tous leurs vœux sur des êtres chéris, Et sont recoimaissants aux honneurs de ce monde De ne pas visiter leur retraite profonde! Nous partirions ensemble. Il est dans mon ïyiol Des bords hospitaliers plus que ce triste sol. 0 mes bois, mes vallons, ma campagne connue, (]omme je guiderais chez vous sa bienvenue! Immenses horizons, de quel geste orgueilleux, Je lui déroulerais vos tableaux merveilleux ! Et quel bonheur d'entendre, à son bras suspendue, La lointaine chanson, tant de fois entendue! Hélas! ce n'est qu'un rêve. Il ne saurait pas, lui, Oublier dans l'amour un tiône évanoui.
Que vais-je Imaginer? un manoii' d'Allemagne, Les chants tyroliens , la paix de la campagne , Toute cette innocence et toutes ces candeurs , A lui (jui tombeiait du faîte des grandeurs! Ah ! l'Ame que la gloire une fois a touchée , Est poui' le bonheur calme à jamais desséchée ; Elle garde , en sa chute , un désespoii' hautain , Et ne |)eut plus rentrer dans le commun destin; Du haut de sa ruine, elle écoute, isolée, L'écho letentissant de sa grandeui* croulée.
SCEiNE III. 53
— Allons ! j'aime viuuv mieux qu'il me regrette un jour , Que si , piès de moi-même , il regrettait sa cour. Apprêtez le dépail.
GUILLAUME
C'est bien.
AGNÈS
Qui m'aecompagne ?
GUILLAUME
Moi , Madame. J'irai jusques en Allemagne ; Puis, au courroux du Roi je reviendrai m'offrir.
AGNÈS
Pensez-vous qu'il me laisse aller sans accourir?
Ne voudriez-vous fuir que pour être suivie!
AGNÈS
Oh ! non. .l'en aurais crainte... et cependant envie. Enfin , je voudrais bien qu'il ne m'atteignît pas , Mais, qu'espérant m'atteindre, il tentât quelques pas.
GUILLAUME
Et s'il vous joint, comment soutiendrez-vous sa plainte? Son premier mot vaincra votre fermeté feinte; Et si vous faiblissez, ne fût-ce qu'un moment, 'N^ous perdez tout le fruit de votre dévoùment.
AGNÈS
Hélas !
GUILLAUME
Ne faites pas un demi-sacrilice.
C'est peu de fuir le Roi; qu'un billet l'avertisse Que vous allez chercher la paix dans vos États, Que c'est votre désir qu'il ne vous suive pas; Et que, dans l'intérêt et de l'un et de l'autie. En lui rendant sa foi, vous reprenez la vôtie.
5i ACTI-: III. •
AGNÈS
Ah! (pit'Ilc sérhiTOSse! et n'est-il ptis |)crinis
Do lui l'alrc compiviidrc au moins (juc j'en fjfômis?
Ne puis-je, en le fuyant, lui diic que je l'aime?
GUILLAUME
Choisissez de rester, ou d'un adieu suprême.
Hélas! mon Dieu! jamais ma main ne In rira!
C'est dans mon intérêt! Est-ee qu'il le (roiia!
Est-ce (jue c'est croyable une excuse si noire!
Et, soufrez donc (iuillaume, et s'il allait y croire!
Je ne le pourrai i)as détromper aussit(U.
J'am"ai l'air de le liiir , (piand toul lui fait défaut,
Quand il aurait besoin d'une douce parole ;
.l'auiais bien su trouver cette voix qui console.
Et d'ailleurs, n'est-il pas toujours temps de partir?
Souvent, quand c'est fini, survient le repentir.
On s'exalte d'abord; on court au sacrifice;
On s'acharne soi-même à son propre supplice;
On a comme un plaisii' d'irriter la douleur;
L'orgueil du dévoùment, savoure le malheur;
Mais toute cette fièvre est bientôt dissipée,
Et c'est alors qu'on sent jusciu'où l'on est frappée :
L'enthousiasme éteint fait place au long remords;
On regrette, on s'accuse, et c'est trop tard alors.
Prenez -y garde, vous, par qui je suis conduite!
Ah! pourquoi m'avez -vous conseillé cette fuite?
Je n'aurais |)as songé peut-être à ce moyen,
Et j'aurais pu rester sans me reprocher rien.
— Je le lis dans vos yeux : c'est mal. Oui. Je m'en blâme.
Pourtant, que voulez- vous? je ne suis qu'une femme.
Si j'attendais un peu! Oue sait -on? On a vu
Dans les derniers périls un retoui- imprévu.