ACTE II
VALÈRE
Est-ce Brute qui parle? Et que viens-je d’entendre? Brute tient sa vengeance, et diffère à punir !
BRUTE
•le ne diffère, ami, que pour mieux la tenir.
VALÈRE
Pourtant quand aurÔns-nous Poccasion plus mûre? Le tyran est absent, et le sénat murmure.
BRUTE
Oui, de Tarquin ici le palais est vacant;
Mais il a transporté son palais dans son camp,
Et, lorsqu’il reviendra suivi de ses cohortes.
Le trajet sera court des tentes à nos portes.
En outre, à ltome même il n’est pas sans appui ;
Le sénat est pour nous, mais le peuple est pour lui. Le peuple se sent peu de son orgueil farouche:
Ce qui frappe les grands n’est pas ce qui le touche. Les foudres de Tarquin, épargnant les lieux bas,
Sur les seules hauteurs concentrent leurs éclats,
Et le peuple, à couvert, voit courir, sur sa tète,
Vers d’autres régions, la royale tempête.
Indifférent au sort de ce débat lointain,
Son penchant est tourné du côté du butin.
C’est dans ce but secret que Tarquin fait ses guerres Il se gagne le peuple en lui gagnant des terres. Chacun, sans nuire à l’autre, a sa proie à ronger : Tarquin a le sénat, le peuple a l’étranger.
3i LUCRÈCE.
La foule ne s’émeut contre la tyrannie
Qu’au moment qu’elle en touche au doigt l’ignominie ,
Lorsque, se répandant sur un terrain nouveau,
La licence descend jusques à son niveau,
Et quitte les sommets, où vit la politique,
Pour se ruer au sein du foyer domestique.
Ces abus de pouvoir sont les plus odieux,
Car, d’un même danger instruisant tous les yeux, Révoltant de chacun les entrailles intimes,
Ils forcent tous les rangs à plaindre les victimes,
Et, par leur attentat contre le droit commun,
En s’adressant à tous, font craindre pour chacun. Athènes, récemment, en offrit un exemple :
Hipparque, autre Tarquin, fut frappé dans un temple. Quinze ans il opprima : quinze ans on le souffrit :
Il outrage une femme, et ce jour, il périt.
VALÈRE
Mais quand en viendront-ils à ce point?
BRl'TE.
Laisse faire;
L’impunité les pousse, et c’est en quoi j’espère.
Un premier attentat, couronné du succès,
Est un chemin frayé vers les derniers excès.
VALÈRE
Et voilà le hasard où ton espoir se fonde 1 D’un caprice dépend ta sagesse profonde !
Dans l’ombre de vingt ans un projet médité,
Tu le fîrais au sort plus qu’à ta volonté!
ACTH II.
Et si l’occasion ne nous est plus offerte ?
Et si tout est trahi par une découverte?
As-tu bien réfléchi ?
BRUTE
J’ai bien balancé tout.
VALÈRE
Et ton dernier avis?
Est d’aller jusqu’au bout.
Mieux j’ai mûri mon plan, plus je dois être ferme A ne le pas risquer, en en pressant le terme.
VALÈRE
Ainsi, ton père mort
BRUTE
Plus tard sera vengé.
VALÈRE
Tes affronts
BRUTE
Je suis fait au rôle d’outragé.
VALÈRE
Et tous nos partisans dont j’excitai le zèle Comment de ce retard prendront-ils la nouvelle?
Que leur dirai-je alors qu’ils me demanderont Pourquoi mon bras est lent, quand mon langage est prompt?
LUCRÈCE
BRUTE
Tu leur diras : C’est peu de songer à détruire,
Si l’on ne songe encor comme on veut reconstruire; Et le ressentiment n’opère qu’à demi,
S’il ne sert une cause en frappant l’ennemi.
Or, les Tarquins chassés, qui mettra-t-on en place? Sera-ce le sénat, ou bien la populace?
Ou, si l’on veut tenter l’essai d’un autre roi,
Quel sera cet élu ?
VALÈRE
Brute, ce sera toi.
BRUTE
Une autre ambition que celle-là me guide :
Je veux le bien de Rome, et je le veux solide. Connais mieux mes projets : jusqu’ici l’entretien Roula sur la vengeance et le choix du moyen •
Il est temps aujourd’hui que chacun de nous sache, Par-delà les combats, quelle sera sa tâche.
Valère, si mon vœu doit prévaloir, ni moi,
Ni personne, jamais ne se nommera roi.
Tarquin fut un tyran ; un autre pourrait l’être. Rome, telle qu’elle est, n’a plus besoin d’un maître. Quand, faible et menacée, il fallait qu’au début Elle vainquit sans cesse au prix de son salut,
Alors, il était bon qu’une forte puissance Aux insubordonnés apprît l’obéissance,
Et, pour mieux faire face au choc environnant, Doublât la résistance en la disciplinant.