BRUTE, TULLIE
BRUTE
Qu’en pensez-vous, Tullie?
Trouvez-vous que ce soit assez être avilie?
Qu’espérez-vous encor qui soit plus infamant ?
Ne vous suffit-il pas des mépris d’un amant?
Et pour rassasier un cœur comme le vôtre,
Vous faut-il essayer des mépris de quelque autre? Dites-moi donc, Tullie : est-ce là le tableau Que devait éclairer le solennel flambeau ?
Est-ce donc pour cela qu’à la main du flamine Vous avez présenté le gâteau de farine,
46 LUCRÈCE
Et, qu’offrant à Junon des victimes sans fiel,
Vous l’avez attestée, au-devant de l’autel ?
Quand, la tète voilée et ceinte de verveine,
La robe jointe au corps par un bandeau de laine,
La quenouille à la main, vous avez pénétré Au-delà de ce seuil à Vesta consacré,
Aviez-vous résolu d’en chasser la déesse Par l’impie appareil de votre folle ivresse ?
Si le ciel, qui voulut affaiblir ma raison,
M’interdit de régir moi-mème ma maison, Deviez-vous pas bien mieux soigner d’un œil austère L’honneur dont vous étiez seule dépositaire?
Et combien votre nom serait-il rehaussé Si vous aviez vécu pour le pauvre insensé!
C’était là le sujet d’une gloire suprême,
Et vous vous la deviez, si ce n’est à moi-mème.
Vous pouviez surpasser Lucrèce ; comparez Quelle vous pouviez être et quelle vous serez.
Assez de honte ainsi ! que tout cela finisse !
Il n’est plus qu’un moyen qui vous en affranchisse. Tullie, écoutez-moi. Ce que je vous dirai Par la seule pitié m’est pour vous inspiré.
Vous m’ètes, quant à moi, tellement étrangère.
Que mon indifférence a tué ma colère,
Et j’ai de toute aigreur fait un tel abandon Que l’extrême dédain remplace le pardon.
Prenez donc mon conseil comme je vous le livre ,
Et vous verrez après si vous le devez suivre.
Moi, si j’avais commis quelque indigne action,
Je chargerais mon bras de ma punition ;
J’expirais mon forfait par un fier sacrifice,