‹ Lueurs d'OrientChapitre 16 sur 17 · IK · texte numérisé non relu

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tesse de cow-boy, des oreilles accoutumées à la cantilène plutôt monotone des dimanches anglicans, et l'habitude invétérée de s'arracher sans humeur à la plus extatique des contemplations pour boucler ses valises, coiffer le casque et entamer la première des douze heures à cheval que vous réserve la journée. C'est tomber de Gharybde en Scylla.

Je me fais ces réflexions assez grises au moment de donner un aperçu fugitif d'une des plus curieuses et des plus belles contrées du monde, celle qui s'étend des sombres vallées d'El-Khalil et du Cédron aux plaines fécondes de l'Arche ; des montagnes brûlées et des rochers tumultueux de la mer Morte au terrasses virgiliennes d'Héliopolis ; des rives mélancoliques et verdoyantes du Jourdain aux falaises étranges de la Méditerranée ; des oliviers bibliques du Gethsémani aux jardins prodigieux de Damas ; des coteaux de Jaffa, tapissés d'orangers, aux cimes verdoyantes de Zahlèh; du vieux chêne d'Abraham aux

cèdres géants du Liban ; des chaleurs tropicales de Jéricho et de Tibériade aux neiges du Grand - Hermon. . . J'en ai rapporté les impressions les plus intenses, les plus changeantes et les plus diverses, que j'aie recueilli au cours, déjà, de tant de périgrinations à travers des humanités et des pays nouveaux pour moi. Je voudrais pouvoir dire à mes lecteurs : (( N'hésitez pas si l'occasion pour vous se présente; allez voir les cieux de Judée, les filles de Nazareth, les sites admirables de Galilée et les printemps de Syrie ! » Et je me sens saisi d'un inquiétant scrupule de conscience... Ont-ils, ceux qui me lisent, tout ce qu'il faut pour être un voyageur selon la formule anglomane qui précède ? Tout au moins ont-ils une santé défiant les rigueurs de cinquante nuits sous la tente, de cinquante jours à cheval, et aussi les férocités du poulet étique et des figues sèches d'Orient; et encore la menace des fièvres intermittentes, les petits levers par deux degrés sous zéro et les siestes

par quarante degrés à l'ombre ? Ont-ils enfin des idées philosophiques hautaines en matière d'argent, et sont-ils prêts à se soumettre sans irritation à l'exploitation inouïe qui commence à vous affliger aux douanes turques, pour finir à d'autres douanes turques, après avoir été pratiquées, sans vergogne, par tout ce qui est — indifféremment — petit ou moyen fonctionnaire turc (je n'ai pas connu les grands), tenanciers turcs de caravansérail, cheik jde Bédouins ou domestique* — turc, plus que jamais ! — de café maure ?

Et pourtant, en dépit des perspectives désagréables que laisse entrevoir ce questionnaire psycho-pathologique, quelle attirance prodigieuse il exerce, cet Orient biblique de la Palestine, et quels puissants émois d'àme surgissent de ses panoramas grandioses, de ses souvenirs éclairant à chaque pas quelque granit, quelque puits abandonné, quelque tombeau solitaire — et de sa population encore si colorée de patriarcat et de barbarie ! Déjà toutes ces promesses éclatent au seul aperçu lointain de la Terre sainte — et je me souviendrai toujours de ce mouillage au large, par un grand matin d'avril, où m'apparut, en une pâle apothéose d'aurore, la côte aux

escarpements mauves de Jaffa, et la ville de Simon, tassée en gradins et découpée, en une masse d'apparence gothique, sur la lueur fraîche d'un clair soleil levant. La lueur montait derrière la masse et, silhouettée à l'avant-plan sur ce fond de lumière, Jaffa, lourde aux flancs, amincie vers le ciel, apparaissait grise et tendrement violacée, comme un monstrueux château-fort. Chose curieuse, dans la basse-ville même, où l'on ne met pied qu'après un étrange et souvent périlleux débarquement opéré en pleine mer par des colosses arabes — dans la basse-ville même persiste ce sentiment bizarre d'un Orient (( moyenâgeux » en quelque sorte. Par les ruelles sombres, flanquées — contrairement à la coutume orientale — d'habitations hautes et grises, entre les énormes cubes de pierre, l'on irait appréhendant vaguement l'arrêt de quelque pont-levis, si le souple défilé des chameaux vous frôlant , le trot menu des bourricots vous heurtant, la foule agitée des

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Arabes vous entourant, ne vous rappelaient que vous êtes au pays du soleil.

Mais, la porte franchie, c'est un bain de feu [dans lequel on se plonge. Cette porte s'ouvre sur le marché. Et ce marché de Jaffa est un des tableaux les plus suggestifs de la vie publique et de la concentration des villes orientales. Là, convergent toutes les activités momentanées, toutes les énergies fugitives du peuple arabe, ce peuple las, nourri de nonchalances, de lumière et de fruits. A l'heure du marché seulement il se réveille, et, sur la grande place inondée d'or, débouchent par les ruelles de lentes caravanes de chameaux ondulant sous la charge, de mules aux bâts sonores, de chevaux affolés par la race — les jambes frémissantes, les naseaux ouverts, l'œil égaré, — d'hommes drapés de couleurs vives. Et, dans une aire jaune éclatante, tout cela s'effare, s'accroupit, se dresse gesticule et crie en un grouillis étourdissant. C'est la face vivante de Jaffa, le cœur qui bat

ses pulsations de fièvre , avec ce redoublement d'énergie, cette frénésie étonnante et subite par où se dépensent, d'un seul coup, les foules aux longues paresses et aux sommeils coutumiers. C'est la face nerveuse et violente. La face mélancolique s'éprouve sur les terrasses de la maison où le Gyrénéen médita les enseignements de l'apôtre Pierre, les terrasses allongées, ainsi que des falaises à pic, sur la mer d'une tristesse bleue, la mer doucement bruissante d'une rade aux horizons éloignés et imperceptibles. Souvent, comme le jour où j'y fus, un navire au mouillage s'y balance et jette, dans cette immensité d'eau et de ciel, la note plus mélancolique encore du pays qui s éloigne... Car ce navire est celui qui vous amena et qui va repartir sans vous — et ce navire synthétise votre continent et votre civihsation. Et ce sentiment très puéril mais très humain, s'aiguise en ce moment à la grandeur des lointains et à la tension de vos fibres émotives.

Une sensation de mélancolie est, du reste, celle qui domine en Terre sainte. Non point qu'elle naisse uniquement du spectacle des lieux de la Passion, mais encore, et surtout, parce qu'elle participe étroitement du dessin et de la couleur de ces lieux mêmes. Rien de plus surprenant, à cet égard, que le trajet de Jaffa à Jérusalem, à travers la chaîne de Judée, d'abord dans un large vallon étrangement nuancé de teintes indéfmissablement vertes et roses, ensuite au sommet du col, par le déclin lilas du crépuscule. Ici, c'est le paysage biblique dans toute son ampleur, toute sa tristesse et toute son histoire. Des rocs fantastiques se penchent, prêts à

s'ébouler, semble-t-il, sur des ravins profonds et des torrents à sec; l'étendue moutonne, érige des mamelons houleux et des pics aux méplats léchés par des tons chromolithographiques, une terre apparaît comme enflée et sillonnée par un flot apocalyptique qui va se mourant vers les horizons où il se confond avec les légers voiles de brumes du couchant. Tout est dans le silence. Et ce silence s'élargit sous un ciel extraordinaire, un ciel verdàtre et lumineux, mais lumineux en ses tréfonds, lumineux à travers la nuit qui tombe, lumineux d'une lumière qui doit être immense et venir d'immensément loin en traversant des fluides colorés de nuances agonisantes. Lumineux comme ce ciel de la nuit de Noël où les rois Mages marchaient à l'étoile, marchaient à une lumière plus forte surgissant de beaucoup d'autre lumière glauque et tendre.

C'est inoubliable. Inoubliable aussi, dans ce décor d'Henri Rivière, l'apparition de Jérusalem élevée sur ses quatre monts au milieu de cette douce sauvagerie, dominant cette immensité rosée de couchant et bleutée de nuit; de Jérusalem suspendue en ville magique, avec sa silhouette nettement crénelée, l'ovale flou de ses coupoles, l'élancement de ses clochers, de ses minarets et de ses terrasses, la ligne brisée et imposante de ses murailles, cet ensemble fortifié et immuable qui a traversé le recul des âges, résisté aux assauts des hommes et des temps et dont l'aspect extérieur réfléchit toute l'histoire. Cette apparition, dans l'émotion de l'heure, con-

centre, du reste, avec le Haram-Ech-Chérif, toute l'impression majeure de Jérusalem. Le Saint-Sépulcre même ne saurait exercer que l'attirance des pèlerins; il est, pour l'œil une désillusion, pour l'àme une inquiétude. D'authenticité douteuse au point de vue documentaire, navrant au point de vue de la foi par ses tumultes intérieurs {Latins, Grecs, Arméniens et Coptes, qui possèdent l'église en commun, s'y battent entre eux, les jours de processions ou d'offices concurrents, et c'est la garde musulmane, les soldats du Sultan, qui sont forcés de rétablir l'ordre à coups de baïonnette !) somme toute envahi de bien autre chose que du respect fidèle et de la solennité qui lui seraient propres, ce monument n'offre pas, aux artistes, la compensation d'une architecture remarquable. Encaissé au miheu des souks, entre de vulgaires maisons arabes, délabré d'extérieur et débouchant sur la dixième station de la Voie Douloureuse par une arrière-cour sordide, il offre,

dans les endroits où l'on pourrait lui reconnaître un style, le mélange le plus singulièrement composite — byzantin, grec de la décadence et féodal! — qu'il soit possible d'imaginer. Quant à sa décoration, elle est atroce — en dépit des dons apportés à sa gloire par le monde entier — et se localise avec le plus mauvais goût, comme en cette Vierge de carton-pâte instituée à gauche de la croix par les Pères franciscains et qui porte sur ses applications de couleurs criardes, une millionnaire fortune de pierreries.

Heureusemeut, la sainteté du lieu y conserve, en dépit de tout, une atmosphère sacrée, et quand, le soir, les blanches chrétiennes de Jérusalem viennent en foule, lente et muette, se prosterner devant la crypte, sous le pâle reflet cuivré des milliers de veilleuses illuminant le tombeau du Seigneur, il court, par les nefs envahies d'ombre, un saisissant frisson de mysticisme ardent. Au sommet du Calvaire, un Christ saignant et doux s'éclaire

Hébron. — Sortie du quaiiier juif.

dans les ténèbres, et ses bras torturés semblent s'ouvrir plus largement dans la nuit constellée de cierges, en un geste immense, à cet agenouillement silencieux et long, et son douloureux sourire s'éveille, entre les lèvres blêmes, à ces baisers d'adoration qui frôlent le marbre, à ces yeux de prière dardés en symphonie vers la couronne de souffrance et de lumière, à ces visages d'espoirs qui supplient et de désespérances qui espèrent, à toute cette humanité agenouillée et balbutiante devant l'expiation de ses meurtres et devant l'éternité. On oublie alors les tarbouchs cyniques qui, en bas, devant la pierre de l'onction, lézardent sur des divans de harem et rançonnent les fidèles en fumant leur chibouk ou leur narghileh.

Mais ceci est un élan d'àme, un drame qui se meut en soi, tandis que l'impression formidable du Haram-ech-Chérif procède des choses elles-mêmes et non de l'imagination de celui qui les contemple. Ce Haram-ech-Chérif (traduction : l'enceinte sacrée) est l'ensemble, sur le quatrième mont de Jérusalem, le mont Moriah, des colossales mosquées d'Omar et d'el Aksa, des immenses souterrains de Salomon et de leurs dépendances. Et cet ensemble donne l'image vertigineuse de l'audace, de la volonté et de la patience humaines servies par le fanatisme. Et c'est tellement puissant que cela suscite une admiration craintive. A cette mosquée d'Omar, que les musulmans considèrent comme l'endroit le plus sacré de la terre après Médine et La Mecque, l'art et la persévérance arabe ont apporté le summum de leur faste et de leur hardiesse de conception. Le mystère même de la construction des

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pyramides d'Egypte apparaît un jeu d'enfant si on le compare à l'effort des peuples qui édifièrent le Haram-ech-Chérif en lui donnant non seulement des proportions mathématiques dépassant l'entendement humain, mais encore le raffinement le plus aigu de ses sensations d'art, ce raffinement qui étonne l'œil attentif et sensible devant l'harmonie — devenue mièvre à force de grâce — des pleins-cintres énormes, la courbe chantante des dômes, la sveltesse des colonnades et surtout l'orchestration symphonique, presque maladive, des couleurs fanées et des nuances mortes se dégradant parmi des mosaïques de faïence, dans la fanfare adéquate des ors. Et c'est encore une hardiesse d'art, et d'art à sa plus haute expression, que la tache, circonscrite par cette richesse, d'une roche nue, âpre et solennelle , cette roche brutale parée d'une légende naïve et simple comme toute la poésie arabe : « Un jour, Mahomet, monté sur El- « Bourak, magnifique jument blanche dont

« lui avait fait présent l'archange Gabriel , « se mit en route pour le ciel. Mais à peine « eut-il quitté le rocher, celui-ci se mit à v( trembler sur sa base, pour suivre le pro- « phète. Dieu envoya aussitôt l'ange Gabriel « qui le retint immobile, élevé déjà à une cer- « taine hauteur. Depuis ce temps le rocher est (( demeuré suspendu entre le ciel et la terre. » Qu'importe qu'elle fût, cette roche, l'autel des holocaustes, et que la caverne creusée sous elle ait recueilli le sang des victimes pour l'envoyer au torrent du Cédron ! Le cheik qui vous la montre en ignore la tradition cruelle, il est certain qu'elle est suspendue miraculeusement, et l'illusion de cette homme simple lui représente si bien le beau cheval blanc de Mahomet qu'il est tenté de bondir pour baiser l'étrier du Prophète. Et cette candeur, et cette foi expliquent la jolie légende de la roche comme elles en justifient la sanglante histoire. Peut-être sont-elles tout ce qu'il y a de bon dans l'humanité — fût-elle musulmane !

Comme elle est enfantine et gracieuse en tout, du reste, cette illusion arabe qui fait ses traditions. Les nôtres nous montrent des murailles, des margelles de puits et des débris de temples ; au Haram-ech-Gliérif précisément, elles nous indiquent la porte d'où Jésus chassa les marchands du temple et la Porte Dorée par où, selon le thème des Croisés, le Messie entra triomphalement dans Jérusalem. Ce ne sont, hélas ! que pierres et ciments froids, n'évoquant guère l'indignation du Juste, la consolation aux veuves et le pardon à l'adultère, ni les voûtes de palmes, les thyrses et les tapis de roses de la divine entrée. C'est trop et c'est trop peu. Combien plus poétique et dis-

crète la tradition du musulman qui vous indiquera la trace des doigts de l'ange Gabriel retenant le rocher, le berceau de Sidi-Aîça (le Christ) et l'empreinte de son pied nu sur le granit. Le berceau n'est qu'une vague silhouette du corps d'un enfant dans un quartier de marbre concave, mais c'est la certitude qu'au toucher de la Chair salvatrice la pierre même fondait comme le miel. Ce n'est rien, et c'est beau comme toute une religion.

Ce sont là menues impressions, mais touchantes, que l'on ne trouve pas, à moins qu'il soit nuit et que l'on rêve, à un cénacle théâtral, aux tombeaux plus ou moins authentiques des rois, des patriarches, des prophètes ou de la Vierge, ni aux grottes sépulcrales, à la grotte de Jérémie, à celle de l'Agonie ou à celle de l'Ascension ; non plus qu'aux fontaines bibliques, ni même au Jardin des Oliviers ; ni à la piscine probatique, encore qu'un missionnaire vous y montre la pierre du miracle. L'âme arabe est plus haute en sa puérilité que

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notre àme savante et dogmatique, et elle met des idées tendres où nous n'avons que des murs graves. C'est à elle qu'il faut s'adresser en Terre sainte, ou aux choses excipant de la nature, comme ces funèbres vallées de Gihon, de Hinnom et de Josaphat, qui ceignent Jérusalem de leurs gouffres sombres et de leur elTroi.

J'étais entré à Jérusalem par la porte de Jafîa, ce qui m'avait permis de prendre un de nos académiciens en flagrant délit de romanfeuilleton. J'avais encore présent à la mémoire cet incident dramatique de la Jérusalem de Loti : Loti, armé jusqu'aux dents et accompagné d'un kaouas (soldat consulaire) non moins belliqueux, Loti faisant une sortie nocturne pour aller analyser au Gethsémani un décisif état d'âme, puis rentrant à Jérusalem, trouvant la porte de Jafl'a fermée et n'obtenant l'ouverture de cette porte qu'après un colletage tragique avec un fantassin turc de garde devant les lourds battants. Des détails à donner la petite mort mettaient en relief cette rentrée

en armes : on voyait Loti pris au col, à moitié étranglé par le colosse à tarbouch, n'ayant que le temps de mettre le canon d'un revolver sur la tempe de son agresseur jusqu'à l'intervention du kaouas terre-neuve. La nuit de mon arrivée, ce souvenir émouvant me causa quelque appréhension que je confiai timidement à mon guide. Celui-ci me regarda d'un air abasourdi, ne comprenant pas. Et je me félicitai de n'avoir pas insisté quand je constatai que la porte de Jaffa ne saurait être fermée pour cette simple raison qu'elle n'a pas de battants, que le soldat turc qui la garde est placide comme un agneau et n'aspire qu'au backchich (pourboire) coutumier, et enfin que, muni d'un passe-port rarement réclamé, on entre et l'on sort, de nuit ou de jour, à Jérusalem, aussi librement que dans un caravansérail. « Il en est ainsi depuis plus de quinze ans », me disait en souriant un vieux Jérusalemois à qui je racontai plus tard cette constatation piquante. « Mais, ajoutait-il, cela fait bien dans un

livre!' » On est très dans le mouvement,à Jérusalem, et l'on ne s'y étonne pas pour si peu !

J'étais, dis-je, entré par la porte de Jaffa. Je sortis de la ville par le Bab-Sitti-Mariam. Je devais trouver mes montures sur la route de Béthanie, et je retrouve encore cette dernière vision de Jérusalem! Une voiture me mène, au galop fou de ses chevaux, sur la lisière d'un ravin, en un sentier dont le rebord s'effondre continuellement dans l'abîme. Je vois, à certain moment, une roue du véhicule choir dans le vide avec un quartier de terre pierreuse qui roule... Suite de petits frissons courant dans la nuque, sentiment très vif du danger imminent. C'est bon — bon d'une façon malsaine. Et les chevaux galopent toujours, toujours plus vite , ondoyants de l'avant-main à la croupe, dans un mouvement de vagues précipitées et un envol désordonné de brides. C'est l'heure blanche du petit matin. De ce rebord d'abmie, la vallée du Cédron, vertigineuse et

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embrumée, nous sépare du mont Bézétha.

Tout près, c'est une ligne de murailles crénelées, moroses et solennelles, des murailles de prison, montantes et descendantes, par angles droits et chutes brusques, sur des collines mélancoliques comme des ruines d'acropole ! Oui ! voilà Jérusalem comme on l'avait vue en imagination, en histoire sainte et — même! — dans la naïveté des images sacrées. Point de déception, là — point de ces déceptions inévitables aux paysages trop fréquentés en songe, ou aux lieux célèbres dans k drame de l'humanité.

... Une tache blanche dans l'aurore déjà dorée. La tache blanche de quelques maisons arabes comme jetées dans le ciel à la pointe d'une haute colline, où l'on accède par des sentiers courant de val en pic, semés d'éboulements de pierrailles. C'est Béthanie, la fleur de la légende sacrée, la douce cité d'amour où se préparait l'entrée triomphale et où la courtisane repentie embaumait de parfums raffinés, plus essentiels de son âme que de roses, les pieds meurtris du Maître. Au centre des quinze maisons blanches et pauvres, — devant le tombeau, profond comme un puits, tortueux et sonore comme une mystérieuse caverne, de Lazare, — les ruines riantes sous le soleil

levant, d'une demeure étroite et courte, dont une des terrasses encore fut respectée par le temps et la pioche. De cette terrasse, Magdeleine, parée et insolente, jetait aux jeunes marchands, venus de Jérusalem pour la voir, les promesses erotiques de ses yeux de khôl allumés dans la nuit et de ses lèvres fardées. De cette terrasse, Marie-Magdeleine entendit les paroles étranges et musicales, et son âme étonnée se troubla dans la douceur dont les yeux bleus infinis inondaient le soir. De cette terrasse, oii la fille devint sainte par la miraculeuse tendresse d'une prière, j'ai vu pour la dernière fois Jérusalem , et ce n'était plus qu'une projection de lanterne magique sur le plan bleu du ciel.

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Il s'agisait, ce pur-là de parvenir à Hébron par Hérodium, en traversant la montagne de Francs, le Djebel Foréidis et le Djebelel-Djoz, puis d'aller camper aux vasques de Salomon, les parages de la fanatique cité d'Abraham offrant trop peu de sécurité aux « infidèles » chrétiens surtout en pleine guerre gréco-turque ! Cette journée devait me réserver une des plus dures étapes du voyage. Ah ! ces descentes à pic, dans des sentiers de géhenne où les courageux chevaux syriens, malgré leur sûreté de pied, font constammen t feu des quatre fers, puis, le lit du Cédron traversé, l'ascension des pentes raides, le repos rare des plateaux, et, de nouveau, le dévalago

périlleux d'escarpements en escarpements, sous l'àpre flamboiement du soleil. Mais aussi, quelle étonnante diversité de sites, en cette contrée sauvage et fertile, fleurie et sèche , tantôt rocailleuse et sévère , tantôt souriante dans la splendeur de quelque oasis lavée d'ombre et de prairies. Et quel isolement lointain de toute civilisation î Dans les hameaux sauvages, construits de terre et de branches sèches et rappelant les conditions les plus rudimentaires de l'âge animal, je surprends, au passage de nos chevaux, parmi les enfants arabes lutinant au soleil, un efl'arement de petites bêtes surprises, hostiles et craintives. Et, déjà, à l'embuscade des chemins coudés dans la montagne, apparaissent, de temps à autre, montés sur leurs magnifiques juments, quelques Bédouins nomades, cheminant vers n'importe où, lents, hautains, indifférents et dignes. Ils échangent, au passage, un salam imperceptible et froid avec le chef de tribu qui nous accompagne — et pas-

sent, sans nous accorder un regard. Car je suis doublement méprisable à leurs yeux : d'être un (( roumi » et de chevaucher avec ma femme !

Malheureusement, ce qui, chez le Bédouin nomade, — qui a sa noblesse et sa tolérance

— se traduit par le mépris, devient de la haine chez l'habitant d'Hébron. Nulle part, même à Djénin et à Naplouse, qui sont aussi des modèles de fanatisme dangereux, nulle part je n'ai vu sur mon passage pareille expression de colère farouche. Nous traversions la ville — admirable de caractère oriental et tellement respectée d'aspect, de coutumes, de population et de mœurs publiques que l'on y est, sans la moindre note discordante, reporté à vingt siècles en arrière!

— nous traversions la ville la plus ancienne du monde entre les deux haies protectrices de notre escorte, composée de Bédouins et de soldats turcs. Le bruit de notre arrivée s'était rapidement répandu et, sur le seuil des cas-

bah's, devant les échoppes des bazars, la foule bigarrée s'ameutait, imprécante. Et je ne saurais décrire les regards comme électriques que l'on nous déchargeait au passage, le caractère féroce des fronts plissés, la concentration de haine, oui, de haine î que dardaient les prunelles noires. De jeunes hommes, esquissant des physionomies insultantes et railleuses, épelaient des injures en arabe, d'autres nous fixaient bien en face, et tâchaient à ce que leurs yeux exprimassent ardemment leur détestation — la plupart affectaient de se retourner avec insolence pour témoigner d'un profond dégoût. Et je percevais des poings fermés en un geste de rage impuissante, car quelques attaques à des hôtes chrétiens eurent naguère des représailles formelles...

C'est ainsi que nous parvînmes au marché le plus caractéristique de l'Orient, un marché qui n'a rien à envier, au point de vue de la couleur ancienne et patriarcale, aux souks

Une rue de Naplouse.

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de Pétra, de Palmyre et de Damas ! Mais ce fut bien pis quand nous arrivâmes à la mosquée qui fait le centre et le point culminant d'Hébron et sous laquelle s'étendent les mystérieux et somptueux tombeaux d'Abraham, ïami de Dieu, et de ses fils, et de Sarah, de Rébecca et de Léa. Alors, comme nous semblions avancer pour pénétrer dans la mosquée (où le prince de Galles, on le sait, n'entra qu'avec une véritable armée décidée à tout ! ) de toutes les ruelles avoisinantes un flot de population s'élança vers le seuil du lieu saint, se massa devant l'entrée sur les larges marches d'accès. Et ce fut une rumeur tellement menaçante qui monta sur cette foule, — où l'on distinguait même des vieillards perclus au type judaïque, des femmes voilées et des enfants — que nous rebroussâmes chemin, comprenant que notre présence devenait une inutile provocation. Nous savions du reste d'avance que l'accès de la mosquée était une utopie à laquelle il ne fallait pas songer, et

nous n'avions voulu que pousser notre incursion dans Hébron jusqu'à la limite extrême que l'on nous tolérerait.

J'ai gardé, de cette traversée d'El-Kalil, un souvenir très saisissant, fait d'admiration pour cette barbarie persistante, d'hostilité contre un fanatisme que j'avais deviné si féroce, et d'un peu de cet émoi particulier qui donne de la saveur au voyage quand on y flaire vaguement le danger et qu'on ne le sent pas accessible à tous. Et ce souvenir se fond dans la grâce du retour vers les vasques de Salomon, par une vrai route, cette fois, une route large et carrossable, fuyant entre les ouady Escol et Halhoul, pour aboutir à des plateaux noyés de verdure, de fraîcheur et de crépuscule; et aussi jlans Tenchantement las, au bout de cette harassante journée, de nos tentes

blanches aperçues de loin au milieu d'un tapis d'herbes épaisses, à côté des vasques énormes et grises, entre des vallonnements violets sur la ligne desquels des pâtres étrangement dessinés entraînent leurs troupeaux , vers la nuit...

TiBÉaiADE. — Une rue aiuDe.

L'attrait le plus puissant du voyage dont je m'efforce de donner ici une rapide esquisse, demeure, certes, dans la stupéfiante diversité de ses étapes, dans la succession jamais monotone de ses journées empreintes toujours d'un caractère différent de la veille. Qu'on en juge : le lendemain de cette visite à Saint- Abraham, d'impressions fortes, violemment colorées, c'était, dans la fraîcheur d'un matin pâle, l'adorable apparition de Bethléem piquée comme une marguerite au somment de versants littéralement inondés d'anémones, d'amaryUis; de Bethléem, si coquette avec ses clochetons frêles et la roseur gaie de ses coupoles, si propre et si claire sous la légèreté du

ciel, si avenante par le sourire ivoirin de ses femmes, les prunelles joyeuses de ses enfants — et si mélancolique, tendrement mélancolique, mélancolique sans ombre de tristesse, par sa grotte de la Nativité, sa crèche un peu affectée, mais si joliment puérile, enfin la fresque lumineuse, le mythe adorable et précieux de son histoire. Puis, le soir, c'était l'arrivée au couvent fantastique de Mâr-Saba, cette construction cyclopéenne, à même le roc vif, penchée sur le gouffre, dans le décor le plus aride et le plus sinistre que puisse offrir la nature, la désolation du désert de Juda, une gorge sauvage sans la moindre trace de végétation et d'eau. C'était le cauchemar de cette forteresse d'austérité, du visage émacié de ses ascètes, de son ossuaire où vingt mille crânes de martyrs mettent dans l'ombre des rires sardoniques et des orbites affreuses, de l'antre ou saint Saba, pendant soixante ans, resta courbé dans la méditation !

Et la mer Morte! Cet étang opaque, dormant au milieu d'un effroyable bouleversement terrestre, dans un creux sinistre de montagnes alternativement blanches et noires, de craie et de bitume, ce miroir de jais qui ne refléchit même pas l'incendie du ciel. Point de mots, aucune définition, pour rendre à peu près l'aspect lugubre de cette nature d'enfer, envahie de mort et de feu, incolore et menaçante, au bout de laquelle, cependant, une ligne méandreuse et verte, parallèle au désert, s'entrevoit comme une ligne d'espoir. C'est le fleuve du Baptême, le Jourdain enguirlandé de lauriers-roses, ombré de saules argentés, balayé de longs roseaux et balbutiant entre

des rives touffues d'une floraison si luxuriante et si vivace qu'elle est comme un défi et une ironie, tout près de la suprême tristesse ! Quelle mystérieuse volonté de la nature, en effet, fit aboutir cette vallée éclatante du Jourdain à la sombre Bahr-Loût, et quel bizarre caprice voulut qu'elle frôlât, de son rire clair, les plaines ardentes et solennelles du Jugement Dernier, la brûlure morose de Jéricho?

Jéricho ! Je ne puis écrire ce nom sans un frisson désagréable ! C'est qu'il me rappelle le campement le plus pénible de ma petite expédition, la chaleur étouffante et immobile d'une nuit d'insomnie dans une cacophonie inexprimable : le roucoulement siffleur et le chant rauque, martelé, des femmes bédouines, sauvagesses échevelées et mi-nues, dansant près de nos tentes leurs sarabandes frénétiques en des contorsions d'épilepsie et d'obscénité furieuse. Et ce bruit infernal dominé par le hurlement fauve des chacals. C'est la plus cruelle des nuits ; celle que Ton passe

Vue d'cnsemlj

fazareth.

quelques jours après, à Tibériade, semble vouloir rivaliser avec elle par sa température torride et l'invasion, sous les tentes, des scorpions, des serpents, des araignées noires et des moustiques, mais au moins y trouve-t-on la compensation d'un firmament admirable, la lueur féerique des ondes lunaires illuminant un des plus beaux lacs de la terre et un théâtre de rêverie troublant comme Tinfini.

Heureusement, le matin même du départ de Jéricho, on est largement payé de ses souffrances. A quelques milles, une fois la chaîne du Moab franchie — par des prodiges d'équitation, je le confesse ! — c'est, à mesure que l'on avance vers la Galilée, l'enchantement grandissant d'un véritable paradis terrestre. Surtout si, désormais en intimité avec sa monture, certain de ce que l'on peut lui demander sans excès et sans imprudence, on consent à affronter quelques rudesses et quelques périls en ne suivant pas la route tracée des caravanes (que l'on pourrait rejoindre à El-Bii^lî) et en s'engageant, un peu à l'aventure, par seule orientation, à tr^v^rs tous les obstacles : sentiers faisant lisière à des préci-

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pices, torrents à secs, rivières que l'on traverse à gué, ou pentes boisées que l'on dévale de biais en portant à droite l'avant-main de son cheval. C'est alors, pour un léger surcroit de fatigue et d'attention, la plus merveilleuse fugue à travers une contrée idéale, dans la poésie des soirs lumineux comme des jours tendres et dans la joie des journées éclatantes de sève, de soleil et de vie. De partout jaillit une exubérance inouïe de végétation et de verdure : aux plaines d'oliviers et de grenadiers succèdent des forêts de chênes verts, de tous les cols cascadent des sources abondantes, les mers d'orge et blé s'étendent en cirques immenses entre de fastueux tapis de fleurs, et tout cela ondoie, s'agite, vit et chante sous un ciel profond où il y a une telle gamme d'ors, d'azurs et de tons orangés ou mauveg, que l'œil ébloui en garde plus tard un singulier daltonisme, et que les villes d'Orient même, d'une coloration si chaude et si accusée, en paraissent d'une monotonie grise.

Et ces jours d'émerveillements se closent par des campements tels qu'ils semblent être d'un voyage illusoire. C'est la poésie pastorale de Sinjil, le village des bergers majestueux, méditants et doux ; c'est Naplouse, l'antique Sichem, dont un décor (étonnamment exact !) du théâtre de la Renaissance me rappelait naguère la principale place et où l'on débouche, par des sentes touffues, inondées de lumière verte après l'ascension roide du Garizim. Que de souvenirs ! Je revois encore, du sommet de ce Garizim, à l'emplacement même du temple sacrificateur, ce panorama, évidemment le plus divers et le plus grandiose qui se puisse admirer : sous moi, presque à pic, un gouffre vert, paré comme pour une fête fantastique d'une floraison multicolore; à l'orient de ce gouffre, par-dessus les vallonnements d'améthystes des montagnes d'Ephraïm, la nappe bleue de la Méditerranée et la plaine de Saron; à l'occident, les flots rocheux de la Samarie, dominé par le cône de neige du Grand Her-

mett. .-r r ^

Environs de Césarée de Philippe.

mon. Dans cette immensité, les petits villages arabes s'espacent comme des perles blanches dans des écrins de cocotiers et d'amandiers, vers l'abîme, au fond duquel Sichem se tasse dans une verdoyante fourrure. Et pour compléter ce tableau saisissant, j'ai tout près de moi la persistance d'un culte antique : car c'est la pàque samaritaine, et là, sur le plateau, dominant cette terre de parfums et de couleurs, les Samaritains assemblés ont planté leurs tentes et attendent le Prophète, comme il y a trois mille ans... C'est demain qu'ils immoleront l'Agneau Pascal et entendront, si près du ciel, les prières liturgiques du pontife. En attendant, ils méditent, accroupis autour des feux allumés dans la brune, et c'est un rêve d'une évocation inoubliable que de les contempler en leurs longues robes blanches, ces types demeurés extraordinairement purs à travers les siècles, ces fidèles à une religion lointaine comme l'origine du monde.

Oui, ce sont là choses tellement saillantes, tellement uniques, qu'on les retrouve gravées en sa mémoire avec une netteté de coloris, une précision de détails remarquables. Comme aussi l'hospitalière Nazareth, la ville chrétienne dans ce pays musulman et qui révèle, dans sa blancheur, dans son atmosphère tiède et limpide, dans sa silhouette mélancolique et fraîche, toute la tendre résignation des Évangiles. C'est une sensation .de paix et de douceur émouvante jusqu'aux larmes, que la sensation d'un soir à Nazareth. J'y arrivai le Vendredi-Saint, — après une étape facile parmi la vaste et riante plaine d'Esdredon, où les chevreuils fuient entre les jambes de

'f^r^msam

tmium'wi'f

Damas. — Cour d'une maison arabe.

vos chevaux — et, gracieusement invité par l'abbé Joseph El Moallem, l'excellent vicaire patriarcal de Nazareth, à assister au curieux et touchant office qui avait lieu, le nuit, à l'église maronite élevée au point culminant de la ville, j'eus l'occasion de traverser Nazareth par le plus étincelant des clairs de lune. Dans toutes les églises, ce soir-là, s'achevait le chant du Stabat et la douloureuse cérémonie de l'enterrement du Christ. Et, dans le silence des rues inondées de l'opaline lueur, passaient des groupes légers, des silhouettes fantômales drapées et capuchonnées de blanc, les gracieuses Nazaréennes aux lignes pures, aux visages réguliers, avec l'intense lumière de leurs beaux yeux noirs, la finesse souriante de leurs lèvres, le reflet bleuté de leurs bandeaux de vierges. Rève-t-on plus idéale apparition dans plus intense et plus délicate féerie de songe?

Et quel contrasfe, de- cette nature nuancée et frêle de la Samarie et de la Galilée, aux robustes paysages de la Syrie où me faisait pénétrer mon étape suivante ! Quel contraste entre Naplouse et Nazareth, ces villes qui font penser à des fleurs, et, par exemple, Gésa'rée de Philippe" érigée sur des roches aux verdures vigoureuses, et ceinte d'abîmes d'une architecture imposante au fond desquels se poursuivent des rapides bouillonnants, se fracassent des torrents furieux — Césarée de Philippe qui ferait penser, elle, à quelque ruine farouche de. récit démoniaque! Quel contraste non moindre entre les collines dentelées avoisinant le Garmel et les glaciers sonores, les

flancs prodigieux, les pics géants du Djébelech-Glieik ! Quel contraste décisif, enfin, entre l'humilité d'En-Gannim ou le commerce mesquin de Tabarieyh et l'opulence de Damas !

Nous sommes, ici, loin des souvenirs d'amour et de légende bleue qui vous saisissent devant les vases miraculeux des noces de Cana ou du vertige des âges reculés qui vous fait trembler devant le puits de Jacob. Certes, Touély consacré à saint Georges décèle son archaïsme, mais l'image belliqueuse qu'il appelle est d'un sentiment tout différent de celui qui se dégage des rehques patriarcales; et la grotte païenne qu'il surmonte, cette grotte de Pan, d'où s'échappe la colère impétueuse et grondante de la principale source du Jourdain, n'anime-t-elle pas cette image d'une vie immédiate et — ■ c'est le cas d'ainsi dire!... — débordante?

C'est là, du reste, le dernier vestige du passé religieux. Le Grand Hermon semble, en ce pays extraordinaire, un rempart titanesque jeté entre les crépuscules bibliques et la magnifi-

cence de l'Orient moderne. Ah! ce déroulement, majestueux de l'oasis de Damas, ce paradis terrestre, et du désert de Paimyre, de l'étendue rougeâtre qui l'entoure ! Quelle vision féerique, cette ville capitale de la Turquie d'Asie, avec ses innombrables minarets, ses coupoles, ses terrasses, ses jardins, son inondation de lumière, toute cette richesse immense qui semble jeter au ciel plus d'or et de splendeur qu'il n'est de splendeur et d'or dans le ciel ! Et quelle apothéose que l'entrée dans cette richesse insolente et sublime, après la pauvreté sordide des douars et la nudité silencieuse des plaines inhabitées. La sensation est tellement violente qu'elle assomme comme une ivresse. D'autant que cette splendeur procède de la grandeur sauvage et mystérieuse du désert de l'Arabie. C'est la débauche effrénée du luxe oriental, la volupté frémissante de la soie, de l'or, de la majesté, la volupté qui court partout, qui est partout, dans les palais d'une architecture arabe merveilleuse, dans l'artère

colossale où se dégorge le trésor des bazars, dans les parcs peuplés d'une végétation de fantasmagorie, dans la population même, cette population d'une suprême beauté orientale, grande, élégante et souple, qui passe enveloppée de soieries richissimes et parée de pierres précieuses.

Une apothéose — oui, c'est une apothéose! Moins élevée d'impressions, sans doute, que les ruines de Ba'albeck contemplées plus tard, moins noble que cette autre acropole, ces temples devant lesquels on demeure écrasé de respect; moins fraîche aussi, moins enivrée des grâces et des charmes pénétrants de la nature, que le Liban fleuri — mais d'une telle opulence, d'un tel enthousiasme doré, qu'elle clôt le voyage que je viens d'esquisser par l'éblouissante magie d'un conte des Mille et une nuits, rêvé dans la griserie subtile et pâmée des essences de roses...

Mai 1897.

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