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Lugné-Poe

Il y a un certain nombre d'années, — disons une trentaine, — un jeune homme se faisait remarquer au Conservatoire par son intelligence et son indépendance. C'était M. Lugné-Poe. Il avait, d'ailleurs, le plus profond respect pour son professeur, M. Worms, et il en parle toujours avec piété. Mais il supportait malaisément le poids des prétendues lois dramatiques. Il n'avait qu'une admiration relative pour les auteurs qu'on appelait alors les maîtres. Il n'obtint donc qu'un second prix. C'était grave. Il était obligé, en effet, de faire trois années de service militaire. Francisque Sarcey intervint. Il fit observer que le premier prix avait été attribué à un étranger, M. de Max, et que M. Lugné-Poe devait bénéficier de la dispense. Libéré, M. Lugné-Poe fut engagé par M. Porel qui venait de créer le Grand Théâtre Il lui redemanda bientôt sa liberté. Il ne pouvait, oublier, en effet, qu'il avait déjà travaillé avec Antoine. Il lui avait servi de régisseur. Il vint se mettre à sa diposition. Mais, en quelques mois, Antoine avait grandi et il comprenait la nécessité d'une ferme discipline. Il parla à M. Lugné-Poe en chef, et Lugné comprit aussitôt, qu'il n'était point né

pour obéir. Il se jura de créer, lui aussi, son théâtre. Déjà il avait secondé le poète Paul Fort qui avait lancé le Théâtre d'Art. Lugné-Poe avait puissamment contribué à la mise en scène de rintruse^ le drame de M. Maurice Maeterlinck. Lugné- Poe avait au lycée Condorcet en 1886 avec son camarade Georges Bourdon fondé le cercle des Escholiers. Lugné y monta la Dame de la Mer y ce chef-d'œuvre d'Ibsen. C'est le moment aussi ou Ton joua le Chevalier du Passé du poète symbolique Dujardin. On sentait qu'une nouvelle forme de l'art dramatique allait éclore. M. Paul Fort et jy[me Tola Dorian préparaient à ce moment une représentation de Pelléas et Mélisande, M. Lugné- Poe les seconda et bientôt il fut amené à prendre la direction du travail. M. Octave Mirbeau écrivait un bel article pour célébrer le talent de Maurice Maeterlinck. Ceci se passait en mai 1893. On peut dire que l'Œuvre était créée. Au mois d'août, Lugné-Poe donnait des renseignements sur son entreprise. Il annonçait son dessein de faire connaître des chefs-d'œuvre étrangers et français. Il comptait, pour la partie décoration, la collaboration d'artistes tels que Maurice Denis, Vuillard, Vogler. Les interprêtes qui lui avaient promis leurs concours étaient Meuris, France, Camée. Il envisageait la possibilité de donner des spectacles nouveaux en s 'inspirant des projections qui triomphaient au Chat Noir et aussi des pantomimes anglaises. M. Camille Mauclair collaborait de tout son enthousiasme à la tentative de M. Lu-

gné-Poe. M. Henry Baiier se faisait le champion du nouveau groupe. Au commencement d'octobre 1893, l'Œuvre donna sa première représentation au théâtre des Bouffes-du-Nord. On joua Rostnersholm d'Ibsen. M. Léopold Lacour fit, avant la pièce, une conférence.

La critique déclara aussitôt que la pièce était obscure, que jamais les bourgeois de France, qui aiment le bon vin et le soleil, ne s'intéresseraient aux drames brumeux d'Ibsen. Quelques écrivains sentirent cependant la beauté de cette œuvre. On remarqua parmi les interprètes : jVr'"^ Berthe Bady. Elle tenait le rôle de Rebecca West.

A la fin d'octobre, M. Lugné-Poe répondait aux détracteurs d'Ibsen en représentant rEîinemi du Peuple.On voulait bien adm.ettre qu'il y avait une certaine grandeur dans cette pièce. Le caractère du D'^ Stockmann parut assez beau. On admira les conclusions aristocratiques d'Ibsen qui flétrit la lâcheté de la foule et rend hommage à l'individu assez fort pour vivre seul. Mais la bataille reprit au commencement de l'année 1894, quand l'Œuvre joua r Araignée de Cristal de Rachilde et Au-dessus des forces humaines de Bjornson. Pourquoi Bjornson a-t-il écrit cette pièce } Un tel spectacle trouble la digestion, voyons !

Et r Araignée de Cristal ! N'était-ce pas tout simplement un acte d'horreur à l'Edgar Poe. Et Ton s'amusait de ce rapprochement : Lugné-Poe interprète d'Edgar Poe !

Indifférent aux attaques, ou plutôt s'en réjouis-

sant, Liigné-Poe donna V Image de Maurice Beaubourg: et la Nuit d'Avril à Céos de Gabriel Trarieux. Cette fois Francisque Sarcey s'écria dans le Temps :

« Il faut croire que ces jeunes gens ont juré notre mort ! »

Il déclara que l'acte de M. Gabriel Trarieux était lamentable :

« C'est la pluie ! Une pluie grise... »

En avril, nouveau chef-d'œuvre d'Ibsen : Solness le Constructeur. Cette fois, la critique pousse des gémissements. Elle proteste contre cette triple couche de symboles. Elle ne veut faire aucun effort pour comprendre. Elle ne veut rien savoir. Elle n'aperçoit point la beauté de l'artiste ambitieux que la jeunesse entraîne et conduit à sa perte, le vertige du créateur qui se refuse à vieillir.

Au mois de mai, M. Lugné-Poe présenta, dans des décors de Rochegrosse et des costumes inspiré de Burne- Jones, une féerie. Ce luxe fut odieux à certains partisans de l'Œuvre. L'un d'eux reprocha amèrement à M. Lugné-Poe de se mettre à la disposition d'amateurs qui ignorent l'art dramatique et s'expriment dans un terrible galimatias. L'un de ces amateurs était M. Henry Bataille. Cette féerie, — la Belle au Bois Dormant^ — est la première pièce qu'il ait fait représenter. Il avait pour collaborateur M. Robert d'Humières. Une partition de M. Georges Hue accompagnait la pièce. C'est ce que le critique sévère dont j'ai rappelé le souvenir appelait une duperie. Une duperie ! Les débuts de M. Henry Bataille !

La saison s'acheva par un spectacle qui comprenait Frères d'Herman Bang ; la Gardienne de M. Henri de Régnier et Créanciers^ tragi-comédie en un acte, de Strindberg. M. Lucien Muhlfeld avait fait une conférence très ironique. On supporta non sans impatience la récitation de la Gardienne y un beau poème de M. de Régnier. Des acteurs placés dans l'orchestre disaient les vers tandis que d'autres, sur la scène, derrière des voiles, faisaient les gestes. Mais on aima beaucoup l'acte de Strindberg — Créanciers.

Ainsi Lugné-Poe achevait glorieusement sa première saison. Il avait même connu la joie d'être persécuté. On avait interdit, en effet, la représentation d'Ames solitaires. Ce drame de Gerhardt Hauptmann n'est pourtant pas dangereux. Mais il avait été traduit par Alexandre Cohen qui était suspect d'anarchie et que le gouvernement venait d'expulser. Il est difficile aujourd'hui de comprendre la mesure prise contre la pièce d 'Hauptmann. Il n'y avait rien là qui fut de nature à troubler l'ordre public.

La deuxième saison (1894- 1895) fut extrêmement brillante. Au mois de novembre, ce fut Annabella. L'admirable érudit qu'était Marcel Schwob avait signalé à l'attention de Lugné-Poe le drame de John Ford qui fut un compatriote et un contemporain de Shakespeare. Maurice Maeter-

linck voulut bien adapter la pièce. Marcel Schwob, dans une conférence, la présenta au public. C'est l'étude véhémente d'un amour monstrueux qui unit un frère à sa sœur dans la mort.

Quelques semaines plus tard, la Vie muette de Maurice Beaubourg. On ne saurait oublier ce drame intime et terrible de la jalousie qui suscita de vives colères. Comment admettre qu'un auteur dramatique se contente d'observer les secrets d'une vie intérieure et muette } Ah ! La critique 1

Grand succès au mois de décembre, avec le Père de Strindberg. C'est M. George Loiseau qui avait traduit cette pièce. Elle fut créée par M. Philippe Garnier et par M^^^^ Dorsy. Le rôle de la nourrice fut un triomphe pour M^^^ France. George Vanor. avait fait la conférence préliminaire.

En janvier 1895, nous avons eu le Chariot de terre cuite ^ drame de Soudraka adapté par M. Victor Barrucand. Pour représenter le peuple hindou, M. Lugné-Poe avait fait appel à des camarades qui ne craignaient pas d'apparaître presque nus sur la scène, après s'être toutefois bruni la peau. Cette figuration fit scandale. Depuis, nous en avons vu bien d'autres. Les amis de V Œuvre acclamèrent le révolté qui excite le peuple à renverser le prince cruel et débauché. On fut sensible au charme de la courtisane qui renonce, — telle Thaïs, — aux plaisirs pour suivre un brahmane. Dans cette pièce, on signala la gentillesse d'une nouvelle venue, M^i'^ Suzanne Desprès. Le décor était de Toulouse-Lautrec.

En mars, spectacle coupé. D'abord, un acte de M. André Lébey, — la Scène. Ensuite on joua la délicieuse et cynique fantaisie de Collé, la Vérité dans le Vin. Après, V admirable Intérieur de Maurice Maeterlinck. Sarcey en rendit compte et déclara\*

« Je me suis ennuyé ferme ! »

Enfin, un joyeux acte de M. Tristan Bernard, qui n'était pas encore célèbre, termina la soirée. Cet acte s'appelle les Pieds nickelée et on l'a souvent repris.

Au mois de mai spectacle copieux : l'École d'Idéal, trois actes en vers de M. Verola, et le Petit Eyolf d'Ibsen. On remarqua, dans ce beau drame, M^ne Marthe Mellot.

Le Volant, de M^He Judith Cladel, mit en scène une femme qui se sacrifie pour que son mari puisse vivre avec celle qui est digne de le comprendre. C'est, en somme, la première partie de Rosmersholm, celle qu'on ne voit pas, — qu'on raconte. Le grand avocat belge Edmond Picard était venu pour présenter cette pièce au public.

Cette année-là, le Ministre du commerce, M.Lebon, demande à ! Œuvre de jouer Carmonne dans une soirée qu'il donnait. Ce fut une joie d'entendre la délicate comédie de Musset. M^^^^ Marthe Mellot fut l'héroïne qui meurt d'amour pour son souverain sans oser avouer son mal.

Au mois de juin, pour terminer la deuxième saison, nous avons eu Brand d'Ibsen. C'est un drame qui, à la fois, exalte la volonté et en montre toute la barbarie. A l'énergie intransigeante,

Ibsen oppose la pitié, l'humanité. M^^^^ Marthe Mellot représenta l'épouse du pasteur Brand.

Troisième année (1895-1896).

Venise sauvée de Thomas Otway. Balzac avait une admiration particulière pour Venise sauvée.

M. Gémier triompha dans cette pièce.

Après avoir donné V Anneau de Çakountala que Ferdinand Hérold avait adapté de l'hindou, Lugné-Poe créa un théâtre de V Œuvre à Bruxelles et, au commencement de 1896, il reprenait ses représentations de Paris.

En une saison, il donne Une mère d'Ellin Ameen (traduction Prozor), Brocéliande de Jean Lorrain, les Flaireurs de Vanlerberghe, Des mots ! Des mots ! de MM. Quinel et Dubreuil.

Dans les Flaireurs, Vanlerberghe nous a fait sentir, — comme l'a souvent fait Maeterlinck, — l'approche de la mort. On remarqua dans cette pièce M°^6 Barbier et aussi M^ii^ Suzanne Auclair. C'est le nom qu'avait pris M^^i^ Suzanne Desprès qui venait d'entrer au Conservatoire et n'avait plus, par conséquent, le droit de jouer à V Œuvre.

En février, un très beau spectacle : Raphaël de Romain Coolus et Salomé d'Oscar Wilde.

Raphaël est une des meilleures comédies qu'ait écrites M. Romain Coolus. C'est un portrait du Chérubin cruel et cynique. L'adolescent était M. Desfontaines.

Tout le monde connaît aujourd'hui le beau drame de Wilde qui a, depuis, inspiré à Richard Strauss une partition applaudie dans l'univers. A rŒuvre, le rôle de Salomé fut tenu par M^^ Lina Munte qui obtint un très grand succès.

Au mois de mars, c'est Hérakléa, drame en vers de M. Auguste Villeroy, qu'interprètent M. de Max et M°^e Segond-Weber.

Dans le spectacle qui suivit, on s'amusa beaucoup de la Dernière Croisade. M. Maxime Gray y souriait d'un gentilhomme qui a pour amie une baronne juive. Un acte chinois, — la Fleur coupée^ — accompagnait cette comédie satirique. Enfin, derrière un voile de gaze, un récitant déclame un poème de M. Pierre Quillard, VErrante^ et la critique s'accorda à le trouver obscur.

On salua, au mois de juin, le nom d'un nouvel auteur dramatique : c'est M. Edmond Sée. Tout le monde fonde les plus grands et les plus justes espoirs sur cet auteur très jeune qui vient de donner la Brebis. La pièce fut crée par la spirituelle Dallet qui mourut trop tôt. Après la Brebis ^ le merveilleux acteur Saint- Germain représenta le Tandem, un acte de MM. Trezenic et Soulaine.

La saison se termina par une représentation ibsénienne. On joua les Soutiens de la Société. La critique estima que cette pièce avait le mérite d'être claire et elle ne traîna pas dans la boue cette satire de la société bourgeoise et faussement honnête.

Quatrième année (1896-1897).

Débuta par la création de la fantaisie d'Alfred Jarry : Ubu-Roi, dont Catulle Mendès écrit :

— Il deviendra, une légende populaire des instincts vils, affamés, immondes. Mr. Jarry aura créé un masque infâme.

On s'amusa de la mise en scène qui s'inspirait de guignol, et on félicita M. Gémier et M'^^ France, le père et la mère Ubu.

Fidèle à son programme, Lugné Poe donna, au commencement de l'année 1897, les deux parties d'Au delà des forces humaines. Il remonta la première partie (deux actes) qu'il avait déjà donnée en 1894. Le spectacle fut complété par une pièce en un acte de Louis Dumur : la Motte de Terre. Cette Motte de Terre est portée par un voyageur pour qu'on la répande sur son cadavre. Quelques semaines plus tard, V Œuvre représentait avec succès la seconde partie (quatre actes) à'Au delà des forces humaines. Dans cette pièce, on remarqua un jeune homme qui jouait sous le nom de Luxeuil et qui était M. De. sonnes, alors élève du Conservatoire.

On avait empêché Lugné-Poe de jouer Ames solitaires de Hauptmann : Il donna sa Cloche Engloutie^ et, comme s'il voulait répondre au reproche de sacrifier les Français aux Étrangers, il joua Ton Sang d'Henry Bataille. La pièce fit un grand effet. On comprit qu'il fallait compter avec ce nou-

veau dramaturge. Le drame avait d'ailleurs été très bien interprété par M. de Max et M^^i^ Berthe Bady.

Je me rappelle que, quelques semaines plus tard, la soirée de VŒuvre fut houleuse. On jouait le Fils de VAbhesse, de M. Ambroise Herdey. L'auteur avait voulu écrire une suite à VAhbesse de Jouarre.

L'acte de M. Tristan Bernard calma la salle et l'amusa. C'était l'extraordinaire Fardeau de la Liberté.

Ayant sacrifié à la littérature française, Lugné- Poe monta la Comédie de V Amour d'Ibsen. L'ironie de cette pièce fut peu goûtée. Ayant ainsi achevé la saison, Lugné-Poe déclara, dans une circulaire à ses abonnés, qu'il n'entendait pas être lié à un groupe d'écrivains et qu'il monterait les pièces qu'il jugeait dignes d'être représentées.

Il s'attacherait à celles qui contiendraient de l'humanité et de la vie. Les symbolistes se sentirent atteints par cette déclaration, et le directeur de VŒuvre dut résister à de violentes attaques.

Cinquième année (1897-1898).

Cette cinquième année s'ouvrit par la représentation de Jean-Gabriel Borkmann que précédait une éloquente conférence de Laurent Tailhade. La presse reconnut la beauté de ce drame.

Au mois de janvier 1898, M. Lugné-Poe joua

ramusant Revisor de Gogol, traduit par Mérimée. Gros succès pour M. Luxeuil-Déssonnes.

Pendant cette saison, M. Lugné-Poe reprit deux pièces d'Ibsen : Rosmersholm et Solness le Constructeur.

Il donna un spectacle comprenant le Gage de Frantz Jourdain, V Echelle de Van Zype, le Balcon de Gunar Heiberg. Mais ce qui marqua cette année 1897- 1898, c'est le nom de Romain Rolland. Il est, depuis, devenu célèbre.

M. Lugné-Poe eut l'honneur de jouer Aert que créa une tragédienne jeune et ardente, M^^^^ Laparcerie, et Morituri, drame inspiré par l'affaire Dreyfus.

C'est aussi dans cette saison 1897- 1898 que M. Lugné-Poe monta la Victoire de Saint Georges de Bouhélier. Et pourtant, on a sans cesse répété qu'il n'avait pas joué d'auteurs français.

Un mois plus tôt, M. Lugné-Poe avait représenté la Fausta de Paul Soniess et, pour montrer toujours qu'il ne se souciait pas des jeunes Français, il donnait la Noblesse de la Terre ^ ce poème rustique de M. Maurice de Faramond qui étonna par sa puissance et sa simplicité.

Ce fut le début de la sixième année (1898- 1899). Elle devait être brève. Précédant d'une quinzaine d'années M. Max Reinhardt, le metteur en scène de l'Allemagne, qui monta Œdipe Roi dans un cirque, Lugné-Poe donna, au cirque d'Été, Mesure pour Mesure de Shakespeare. Il monta à la fin de janvier 1899, V Entretien d'un philosophe avec la

Maréchale de X... de Diderot, et le Triomphe de la Raison de Romain Rolland. Mais Lugné-Poe se sentait las de n'être plus suivi. Ses efforts ne semblaient plus compris des groupes littéraires et n'atteignaient pas le public. On peut constater, d'ailleurs, qu'il avait accompli un travail formidable, et nous n'avons pas parlé des tournées par lesquelles il faisait connaître notre littérature à la Hollande, la Belgique, l'Angleterre, la Scandinavie, l'Allemagne.

Il se contenta, pendant quelques mois, de donner des matinées au théâtre du Gymnase. Il joua ainsi r Ennemi du Peuple, et aussi une nouvelle pièce de Maurice de Faramond, Monsieur Bonnet. Comme il l'a dit, r Œuvre entra en sommeil.

Elle s'éveilla en 1901 et ne devait plus s'endormir. Lugné-Poe représenta d'abord Peer Gynt, avec la musique de Grieg. Ayant rendu cet hommage à Ibsen, il monta le Cloître de Verhaeren et, sous les auspices de la Revue Blanche, le Roi Cavdaule, d'André Gide. N'oublions pas que Lugné-Poe n'a jamais rien fait pour la jeune littérature de France ! La pièce avait été bien jouée par M. Lugné-Poe, et par M. de Max.

Au mois de mai 1902, V Œuvre connut le grand succès en donnant Monna Vanna de Maurice Maeterlinck. M^^^^ Georgette Leblanc triompha dans cette pièce.

Au mois de septembre, le Gouvernement accordait une subvention à VŒuvre qui venait de terminer aussi glorieusement sa septième année. (1901-1902).

M. Lugné-Poe n'est plus tenu de donner à des abonnés huit spectacles par saison. Il est pris par des tournées européennes. Nous ne trouvons plus que quatre ou cinq spectacles par année. En 1902- 1903, (huitième saison) il organise, avec le concours de l'orchestre Lamoureux et de son chef Camille Chevillard les représentations de Manfred que M. Pascal Fortuny avait adapté d'après Byron. Pour la première fois, on entendit en France la partition complète de Schumann.

Il lui appartenait de rendre hommage au dramaturge idéaliste Edouard Schuré et il monta sa Roussalka. Fidèle à son dessein de nous révéler des ouvrages étrangers, il nous présente le Maître de Palniyre de Wilbrandt. Justement averti du talent de Suzanne Desprès, qui s'est imposée à l'admiration de tous, il met en scène pour elle Maison de Poupée d'Ibsen. C'est le début de la saison 1903-1904. J'eus l'honneur de faire la conférence. J'essayai de montrer qu'Ibsen triomphait enfin des critiques injustes. Ce n'est pas sans peine que je parvins à rappeler l'iniquité des attaques dont Sarcey l'avait accablé.

Cette saison 1903- 1904 (neuvième saison) nous permit d'entendre encore Rosmersholm et le Petit Eyolf d'Ibsen. Mais Lugné-Poe monta aussi VOasis de Jean Jullien, l'Œdipe à Colone de Gas-

tambide, qu'accompagnait une comédie de M. Edm. Guiraud, V Ouvrier de la Dernière heure. Et il y eut une soirée particulièrement admirable qui nous permit d'applaudir le Philippe II de Verhaeren et la Polyphème d'Albert Samain avec une musique de scène de Raymond Bonheur. La Comédie Française devait bientôt monter ce chef d'oeuvre d'Albert Samain, grand poète qui mourut trop tôt pour la gloire des lettres françaises.

On a remarqué, dans l'interprétation de Polyphème^ M. de Max qui fut sublime.

L'adaptation d' Œdipe à Colone de M. Gastambide était accompagnée d'une partition due à Francis Thomé. Parmi les acteurs on remarqua M, Philippe Garnier. La farce de M. Guiraud, VOuvrier de la Dernière heure^ fut gaiement jouée par M. Galipaux.

Saison 1904- 1905 (dixième année).

C'est au cours de cette saison que Lugné-Poe fit connaître au public français la Gioconda et la Fille de JoriOy de Gabriel d'Annunzio. C'est aussi en 1903 que la Duse vint donner à Paris d'admirables représentations organisées par V Œuvre. Mais la saison fut inaugurée par un spectacle qui comprenait le Jaloux, comédie en trois actes d'Antoine Bibesco, et deux autres pièces en un acte : Les Droits du Cœur de Jean Jullien, et la Prophétie de Frantz Toussaint.

Dans le Jaloux furent applaudis M. Henry Burguet et Mademoiselle Suzanne Devoyod.

]\Ieiie Suzanne Desprès triompha dans la Gioconda et Ton admira la poésie de M^^i^ Ventura.

Et les représentations de la Duse ! Comment les oublier ! Elle fut la Dame aux Camélias, Hedda Gabier, La femme de Claude. Elle fut la perversité, la souffrance amoureuse, l'égarement... Elle fut la femme même.

h' Œuvre donna aussi le Dionysos de Joachim Gasquet qui avait été créé sur le théâtre d'Orange. Le drame lyrique était accompagné d'une originale partition due à M. Léon Moreau. Le jeune dieu fut représenté harmonieusement par Mademoiselle Carmen Deraisy.

En octobre 1905 (onzième saison) Lugné-Poe monta tout d'abord Dans les Bas-fondSy de Maxime Gorki, (traduction Halpérine Kaminsky).

Natacha fut joué par Suzanne Desprès, et la belle Duse fut Vassilissa. Ainsi V Œuvre rendait un bel hommage à Gorki.

Ce furent sans doute les événements politiques de la Russie qui nous valurent la représentation des Déblayeurs.

Le spectacle s'achevait par une farce de M. Jehan Rictus : Dimanche et lundi fériés. On retrouve dans cet acte l'humour et la mélancolie de M. Jehan Rictus.

Au mois d'avril 1906, Lugné-Poe découvre un nouvel auteur, c'est Alfred Savoir. Il donne le Troisième Couverty et le public frissonne d'entendre le rire terrible de Savoir. Certes, le public protesta parfois contre la hardiesse d'Alfred Savoir; mais on reconnut qu'un auteur dramatique s'était révélé.

Cette comédie était précédée d'un acte dû à Alfred Sutro, le célèbre dramaturge anglais. ?Aadame la Marquise et le spectacle se terminait par un acte très curieux d'Hermann Bahr : Leurs Soucis.

Le mois suivant, pour faire contraste sans doute avec cette soirée sauvage, V Œuvre donna le Réformateur^ d'Edouard Rod. C'est une étude de Jean Jacques Rousseau.

Avant le Réformateur, on représenta un acte de M. Jean Debry, — le Cloaque.

La saison 1906- 1907 (douzième saison) commence d'une façon brillante, avec Pan, comédie lyrique de Van Lerberghe, musique de Robert Haas.

Le rôle de Paniska était tenu avec ardeur par Mené Colette Willy.

On joua, avant Pan, un acte de M. Albert Keim,

En février 1907, VAmie des Sages du jeune poëte Maurice Allou.

Au mois de mai, Petit Jean, cinq actes de MM. Georges de Buysieulx et Roger Max. Dans Petit- Jean, succès pour M^^^ Devoyod.

En mai, spectacle composé. Un Rien du peintre Vallotton. La Tragédie Florentine, d'Oscar Wilde. Philista est une idylle d'André Chénier. Georges Battanchon était un poète exquià. Hélas ! il a été tué au cours de la guerre ! Les interprètes furent Mme Moreno et M. de Max. Enfin, M. Henri Beaulieu fut longuement applaudi dans le Droit au Bonheur de Camille Lemonnier et Pierre Soulaine.

La saison s'acheva par une représentation qui fut donnée sur le théâtre du Musée Grévin. Une Aventure de Frederick Lemaitre de Serge Basset — qui, lui aussi, fut tué par l'ennemi.

Deux petites pièces étaient encore sur l'affiche. Zénaïde ou les Caprices du Destin, de MM. Hugues Delorme et Francis Gally. Placide, de MM. Séverin Malfayde et Georges Dolley.

Et nous arrivons à la treizième saison (1907- 1908) qui commença par la représentation du Baptême.

Dans cette pièce, j'ai été le collaborateur d'Alfred Savoir.

Le Baptême, c'est l'étude d'une famille Israélite qui est atteinte de snobisme et qui se convertit pour faciliter les relations mondaines.

On fit bon accueil à cette pièce satirique et gaie. Les israélites crièrent un peu parce qu'ils n'aiment pas qu'on les mette sur la scène. Les antisémites manifestèrent violemment leur joie. Tout le monde

s'accorda à reconnaître que Lugné-Poe était admirable dans le rôle de M. Bloch.

Au mois de décembre, V Œuvre donna une représentation de Maison de Poupée, avec Suzanne Desprès. La pièce d'Ibsen, était accompagnée d'un acte dû à la fantaisie de Léo Marchés et Clément Vautel : Mendès est dans la salle.

En janvier, gros événement : Lugné-Poe nous présente la troupe sicilienne. On n'a pas oublié Giovanni-Grasso, Mimi Aguglia et leurs compagnons. Ils triomphèrent par la vérité, par la simplicité, par la puissance de leur jeu ! Et quel mouvement ! Quelle intensité ! Ils donnèrent la Malifie a, Terra Bassa, la Fille de Jorio, la Mort Légale.

Un drame antique de M. Paul Barlatier, — Hypatie — , et un acte de M. Camillo Antona- Traversi (traduction Lécuyer) Acquitté — . Formèrent le nouveau spectacle de V Œuvre. A ce moment, Lugné-Poe et Suzanne Desprès faisaient une tournée triomphale dans l'Europe.

Le spectacle qui suivit fut constitué par La Loi, trois actes de M. Daniel Jourda. On remarqua M. Harry Baur dans le rôle de l'infortuné mari.

Vœ Victis, trois actes et quatre tableaux de Mademoiselle Duterme et les Amours d'Ovide, deux actes de vers de MM. Mouezy-Eon, Auzanet et Faral composèrent le spectacle suivant.

Meiie Bérangère fut exquise et M. de Max représenta avec la bouffonnerie la plus réjouissante un Ovide esclave... N'oubHons pas la jolie musique de scène de M. Moreau-Febvre.

Au début de la quatorzième saison, (1908- 1909) Suzanne Desprès remporta un de ses plus beaux succès en interprétant Elektra de Hugo de Hofmannsthal. La tragédie allemande avait été adaptée en vers libres ou en prose rythmée par M. M» Strozzi et Epstein. On peut dire que Hofmannsthal a suivi assez docilement le chef-d'œuvre de Sophocle. Mais il a profondément modifiée le caractère d'Elektra. C*est la beauté et c'est l'originalité de sa pièce. Suzanne Desprès fut admirable.

Le terrible et puissant drame était précédé d'un conte en vers de M. Jacques Blanchard : Au temps des fées^ et la soirée s'achevait par une comédie de M. Tristan Bernard, Le Jeu de la Morale et du Hasard. Lugné-Poe et Jehan Adès ont fait valoir l'ironie supérieure de Tristan Bernard.

Les Vieux. C'est un drame d'Ignace Iglesias. M. Rameil qui était alors acteur et qui est aujourd'hui député, l'a adapté avec la collaboration de M. Frédéric Saisset.

Dans une pièce du poëte belge Spaak, — la Madone — . Le rôle d'Orsola fut tenu avec une grâce très perverse par M^^^^ Séphora Mossé qui devait bientôt triompher au Conservatoire, puis dans Rachel, à l'Odéon.

Cette année-là. Lugné-Poe donna encore la Dame qui n'est plus aux Camélias de Maurice de Faramond. C'est une étude de la grande courtisane, une œuvre extrêmement originale.

Perce-Neige et les sept gnomes. Conte en vers de Meiie Dortzal d'après Grimm. On écouta avec bienveillance cette histoire naïve qui fut très bien interprétée par M^'^^^ Sylvie et M. de Max. On sut gré à M. Massenet d'avoir écrit quelques mesures pour ces quatre petits actes. Un acte amer de MM. Maurice Level et Jacques Monnier La Chaîne terminait la soirée.

Aussitôt après ce spectacle, Lugné-Poe nous présente le Schauspielhaus de Dusseldorf avec Louise Dumont et sa troupe. Nous nous sommes très vivement intéressés à ces représentations simples et intelligentes, aux décors synthétiques et décoratifs. La Vie de V Homme nous a laissé un souvenir durable.

Enfin, il y eut un scandale : Le Roi Bombance de Marinetti, le chef des futuristes. Cette farce satirique fit songer à Ubu Roi.

Cette bouffonnerie philosophique ne fut pas écoutée avec respect. Elle était pourtant bien jouée par Lugné-Poe, Jehan Adès, Claude Garry. — Les décors et les costumes étaient inspirés de Guignol.

Saison 1909-1910 (Quinzième année.) lu^Œuvre joue tout d'abord une pièce du Comte Albert du Bois : une fantaisie légère, en trois actes en vers, Nonotte et Patouillet. Lugné-Poe dans le rôle de Patouillet fut d'une truculence admirable.

En janvier 1910, V Œuvre monta, avec un soin tout particulier, la Sonate à Kreutzer que j'ai écrite avec Alfred Savoir. Nous nous étions inspirés du chef-d'œuvre de Tolstoï. Les principaux rôles furent interprêtés par M^"^ Gabrielle Dorziat, M. Arquillière et Lugné-Poe. On voulut bien reconnaître que nous avons étudié avec soin la jalousie et ses ravages.

Au mois d'Avril, Suzanne Desprès donna quelques représentations à'Elektra et de Poil de Carotte.

En 1910-1911, Lugné-Poe eut la joie de présenter au public deux nouveaux auteurs, — les frères Bouvelet. Ce sont des poètes de talent. L'un d'eux n'est plus. Il a disparu, très jeune. Le Poupard est un homme de lettres qui se laisse bercer par sa femme. M. de Max l'a interprété avec esprit. Le même soir, il jouait magnifiquement avec Suzanne Desprès qui fut adorable, une rêverie japonaise de M. d'Humières, Kesa. Une fine partition de M. Léon Moreau évoqua le merveilleux pays de l'art. Ce spectacle était complété par une tragédie rustique de M. Maurice Faramond, Le Mauvais Grain.

Reprise d'Elektra avec Kesa et les Pieds Nickelés de Tristan Bernard.

En janvier 191 1, une pièce brésilienne, Malazarta de M. Graça Aranha. Malazarta peut représenter certaines aspirations de l'âme brésilienne, comme Peer Gynt représente certaines aspirations de l'âme norvégienne. M. de Max a en indiqué

avec puissance le lyjisme et il a été très pittoresque. On a remarqué M^ii^ Gréta Prozor, la fille de l'écrivain à qui nous devons les traductions d'Ibsen.

En mai, un délicieux acte en vers de M. Battandier Sur le Seuil.

Dans ce même spectacle on joua un drame très douloureux de MM. Bordeaux et Emmanuel Denaric, Un médecin de campagne. Remarquable interprétation de M. Arquillière. On donna aussi les Oiseaux, une fantaisie satirique que j'avais écrite d'après Aristophane. Les costumes exécutés par Granier étaient synthétiques et amusants. Mademoiselle de Mornand joua avec esprit le rôle de la grue, et un des principaux rôles fut tenu par M. Reynal qui devait bientôt entrer à la Comédie Française, et qui fut tué à la bataille de la Marne.

Trois actes des frères Bouvelet : le Philantrope, Le public qui est décidément rebelle à l'ironie, a écouté sans respect cette fantaisie charmante et profonde.

Dix-septième saison (1911-1912).

Cette saison fut assez difficile, h' Œuvre trouve une presse hostile. Elle adjure M. Lugné-Poe de découvrir des chefs-d'œuvre. La critique est de mauvaise humeur. Elle accueille sans indulgence une charmante fantaisie du poëte Auzanet : Anne^ ma sœur. On lui reproche de badiner avec le person-

nage légendaire. On retrouve les arguments qui furent opposés à Meilhac et Halévy quand ils écrivirent la Belle Hélène. Les comptes-rendus de La Charité s'il vous plaît de M. William Speth manquèrent aussi de bienveillance.

M. François Bernouard, — l'auteur de Futile — éprouva aussi la sévérité des journalistes. On ne rendit pas hommage à son ironie.

Avec Futile, on joua La Visionnaire ^ le Candidat Mâchefer, le Bougre d'original.

La Visionnaire est un drame en deux actes, de M. Jean- Joseph Renaud.

Le Candidat Mâchefer est une fantaisie que M. M. Charles Hellem et Paul d'Estoc ont écrite d'après une nouvelle d'Emile Faguet.

Ce bougre d'Original nous a révélé un auteur dramatique: M. Gabriel Soulages. Il a dessiné avec une grande puissance un type de vieux gentilhomme qui se tue parce qu'il n'a plus un sou.

Dans le spectacle suivant, une comédie en un acte d'Arthur Schintzler, les Derniers Masques y obtint un grand succès. La traduction est de MM. Valentin et Riman.

Après cet acte de Schnitzler, on représenta un poème dramatique en trois actes de M. Maurice Allou, Ariane blessée.

y[e\\e Véra Sergine a interprété ce poème avec le talent le plus harmonieux.

Puis vint une pièce en quatre actes Dernière Heure. M. Jean José Frappa nous a montré, non sans talent, le labeur obscur des reporters.

La représentation de la pièce qui suivit, MonVî/n n'a pas eu lieu sans difficultés. L'auteur est Maurice Prozor, le fils de l'écrivain qui a traduit les œuvres d'Ibsen. Il est certain que Maurice Prozor subit l'influence d'Ibsen. Il poursuit l'ironie terrible. Il l'atteint. Sa pièce révèle d'admirables dons. Elle se déroule dans une station thermale et c'est une étude de malades. Bonne interprétation de M. Lagrence qui eut bientôt des succès au Conservatoire.

Un très joli acte de M. Henri Falk, Grégoire ^ accompagnait cette tragédie. M^^^^ Régina Badet y montra de l'esprit et de l'entrain.

Dix-huitième saison (191 2- 191 3).

Brusquement, Lugné-Poe retrouve toutes les sympathies de la critique et de la presse. Les jeunes littérateurs l'acclament. Il a en effet eu l'heureuse audace de monter V Annonce faite à Marie, de Paul Claudel. L'entreprise était délicate. Il fallait des décors qui fussent d'accord avec le pieux mystère de la pièce. Lugné-Poe reprit les principes qu'avaient appliqués, lors de ses premiers spectacles des peintres tels que Vuillard, Bonnard, Maurice Denis. Il rechercha la synthèse décorative et, secondé par M. Variot, il a obtenu les meilleurs résultats. 1^' Œuvre, qui n'a jamais été au service d'aucun groupe, devait nous faire connaître les drames mystiques et religieux de Paul Claudel.

Le succès de V Annonce fait à Marie fut très grand.

La conviction de Paul Claudel, la beauté musicale de son style, la richesse de ses images ont conquis le public. Les rôles des deux sœurs furent très bien joués par Mesdames Lara et Marcelle Frappa.

Après Claudel, Lugné-Poe rendit hommage à Francis Jammes, le pur poëte, le Cygne d'Orthez. Il représenta la Brebis égarée. On écouta pieusement son drame naïf.

]y[eiie Gladys Maxhance a joué cette pièce avec une passion pieusement mesurée.

Encore une pièce idéaliste : Marthe et Marie d'Edouard Dujardin. Il fut un symboliste militant et, avant la représentation, de sa pièce, M. Paul Fort, rappela dans une conférence les débuts héroïques de V Œuvre.

Je n^ose rappeler qu'après ces pièces idéalistes, Lugné-Poe fit une reprise du Baptême. Mais je tiens à rappeler que M"^^ Cheirel y fut admirable. Un acte de Jean Jullien fut joué en même temps, le Champ libre : c'est une amusante fantaisie sur le communisme.

La saison 1913-1914 apporte une pierre nouvelle à l'édifice que construit en dépit des obstacles, Lugné-Poe : il sent qu'il doit étayer son œuvre sur ses efforts professionnels, en quelque sorte son talent qu'il est obligé, il le devine, de monnayer pour faire vivre son œuvre de Paris. Il est de plus en plus las de courir après le souscripteur, il pré-

fère devenir son propre souscripteur, son double métier d'imprésario et de comédien devant suffire à cette réalisation.

Il s'entend avec le Théâtre Antoine que Gémier lui prête, et dès le commencement de la saison I9i3-i9i4,il donne quinze représentations d'Hamlet dans la traduction de Georges Duval. Ce fut vraiment depuis la série que Lugné-Poe avait donnée au Cirque d'Eté, en 1897, la première mise en scène synthétique de Shakespeare qui fut réalisée grâce à Jean Variot, le fin lettré et décorateur dont on ne dira jamais assez quelle fut la part dans l'invention de mise en scène, ces dernières années. Le succès de cette série fut si étonnant que bien certainement Gémier comprit à ces soirées l'intérêt qu'il y avait à chercher la veine Shakespearienne où depuis il réussit si brillamment. Suzanne Desprès dans Hamlet fut incomparable. Son intelligence déductive, son pathétique simple parvinrent à imposer la forte manière de raisonnement du prince poëte d'Elseneur. Sa destinée voulait qu'il se débattit dans une tragédie. Le résultat de l'effort de Lugné-Poe fut recueilli : quinze admirables soirées d'Hamlet étaient une splendide indication.

Lui-même s'était d'ailleurs placé au premier plan de l'interprétation dans sa composition d'extraordinaire finesse du bavard Polonius.

L'ensemble d'Hamlet dans son décor roman composé, sa mise en scène originale surprit et enchanta. Aucune coupure, et le vrai texte ska-

kespearien reconstitué, voilà quel fut le bilan de ce spectacle d'avant-garde dans son originalité.

Quelques mois, Lugné-Poe s'abstint. « L'Œuvre » vivait comme qui dirait, à ses côtés par ses tournées, mais lui-même jouait, créait, au Gymnase avec Lucien Guitry son adaptation des Cinq Messieurs de Francfort sur laquelle nous reviendrons en un autre paragraphe, et où Lugné-Poe, acteur, prend notion de sa force aux côtés des plus célèbres.

Mais en mars 1914, « l'Œuvre )> tenace, voulut présenter à Paris un original écrivain d'origine polonaise, Léo Birinski dont l'ouvrage la Danse des fous où s'agite un monde révolutionnaire russe, tragique et comique à la fois, semble aujourd'hui prémonitoire des graves événements qui se sont depuis déroulés. Le succès de la pièce fut si cinglant que le théâtre Antoine la reprit en représentations publiques. Le même jour, un jeune Français M. Pierre Bienaimé, débutait en deux actes originaux.

Mais le clou d'or, peut-on écrire, du théâtre de 19 14, fut V Otage de Paul Claudel, manifestation étonnante à la scène d'un de nos plus grands et jusqu'alors, un de nos plus négligés poètes dramatiques. Ce fut une « Grande, une très grande soirée » comme s'est écrié le 7 juin 1914 le critique et lettré Edmond Sée. Lorsqu'à la fin du III® acte l'auteur est apparu poussé sur la scène par ses interprètes, il a pu constater l'allégresse, la ferveur, l'enthousiasme d'une salle entière !... »

« U Otage » est encore aujourd'hui resté le triomphe de Paul Claudel. L'œuvre fut donnée dans la petite sale MalakofF le 5 juin 1914, sept fois et Lugné-Poe put ensuite la reprendre sur la scène du Théâtre National de l'Odéon. Le succès ne se démentit pas.

Pendant cinq années, l'Œuvre fut fermée. — C'était la guerre et Lugné-Poe n'eut qu'à jouer son très modeste rôle partout où il fut placé ou envoyé comme soldat. Ses travaux antérieurs, sa connaissance de tous les pays le firent voyager, il parcourut le monde maintes fois, de Russie jusqu'en Bolivie ou au Chili. L'armistice le surprit à Remuco dans les provinces allemandes du Sud du Chili. De suite il voulut reprendre le travail. Quinze jours après il reconstitue une troupe d'amateurs, monte Maison de Poupée à Valparaiso, à Santiago, puis rentre en France en février 191 9.

Hélas ! tout est à refaire. — Ses décors, ses costumes, son personnel, sont disparus, dispersés. L'effort est formidable, la place plus ou moins occupée; Lugné-Poe s'entête et en octobre 19 19, il rouvre, dans la petite salle Berlioz qu'il appelle la Maison de l'Œuvre, et où il se loge seul cette fois, Il est chez lui. — Le cadre est petit, mais confiant en ses nerfs, il sait où il va.

Tout de suite, il trace un Cycle Ibsen qui obtient le plus grand succès. A. Rosmersholm, la Dame de

la Mer y Jean Gabriel Borkmann succèdent, Hedda Gabbler, Maison de Poupée, Il crée de nouveaux artistes. M™^ France Ellys qui prend place brillamment aux côtés de Suzanne Desprès. Jean Sarment qui lui-même se révèle à la fois auteur et acteur de style.

De Jean Sarment, il joue la Couronne de Carton. L'auteur a 22 ans, et d'emblée enlève pour la première fois le prix Paul Hervieu décerné par l'Académie à un jeune dramaturge original.

On peut dire que cette première année de la nouvelle phase de l'Œuvre, fut le point de départ du rétablissement étonnant opéré par Lugné-Poe de la vie de son Théâtre, rétablissement qui devait se compléter en 1 920-1 921.

Le 22 octobre le Théâtre, dans sa 28"^® année, ouvre ses portes et donne : Créanciers, de Strindberg ; Elektra, d'Hoffmansthal.

Dans la première, Lugné-Poe nous révèle une artiste, la veille inconnue, dont le talent fut consacré par toute la presse. France Ellys. Dans la seconde, Suzanne Desprès triomphe.

Puis sont représentés, toujours avec grand succès, les drames Ibséniens : Solness le Constructeury Maison de Poupée, etc.... L'ambiance norvégienne est donnée à la mise en scène avec tant de vérité et de sincérité qu'elle suggère à René Benjamin, l'auteur de Gaspard, en voyage dans les pays du Nord, la spirituelle carte suivante adressée à M. Lugné-Poe.

Cher Ami,

... Depuis huit jours que je suis en Norvège confondant à mon tour, grâce à Lugné-Poe, l'art et la vie réelle, chaque fois que je sors d'un intérieur norvégien je ne dis pas : « Tiens ils ont vu ça rue de Clichy », je dis des gens parmi qui je viens de vivre : « On croirait être à V Œuvre )>.

En le disant, c'est votre talent que je salue. Bravo et bonnes amitiés.

René Benjamin.

Mais y Œuvre ne se laisse point absorber par le génie du Nord et vinrent des reprises de La Couronne de Carton, et de V Intruse, de Maeterlinck. Le succès de cette dernière pièce fut si considérable que Maeterlinck restitue à « L'Œuvre * immédiatement, /w^m>wr, sa pièce que la Comédie Française venait de représenter.

Le i8 décembre, « L'Œuvre » fait connaître le Cocu Magnifique de F. Crommelynck. Lugné- Poe y créée le rôle principal. Les applaudissements et les ovations d'un public lettré récompensent les efforts de « L'Œuvre )\

Le Cocu en théâtre fermé a eu cent-vingt représentations.

Ensuite « L'Œuvre » mit à la scène Les Scrupules de Sganarelle de M. Henri de Régnier, de l'Académie- Française. Ce fut un délicieux divertissement de lettrés. Lugné-Poe à l'unanimité de la

critique, enleva ainsi à la Comédie- Française rhonneur d'avoir monté cette belle pièce.

L'an dernier, M. Jean Sarment avait donné au théâtre de « L'Œuvre » sa première œuvre La Couronne de Carton. Et si devant la nouveauté du ton, du dialogue, l'acuité d'une psychologie qui se masquait de poétique fantaisie, un certain nombre des plus notoires critiques dramatiques tels que M. M. Robert de Fiers, André Antoine, Henry Bidou, prenaient nettement parti en faveur du jeune auteur, une autre part de la critique avait réservée ses appréciations. Devant le succès complet que vient de remporter Le Pêcheur d'Ombres du même auteur, la critique s'est faite unanime, et même, à la faveur de cette seconde pièce, rend justice rétrospectivement à la première.

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