VI PREFACE
beaucoup de personnes que, dans mon livre de Lutèce, je diffamais tout Paris, et que je rabaissais, par de méchantes plaisanteries, les hommes et les choses les plus respectés en France. Ce fut donc pour moi un besoin moral de faire paraître au plus tôt une version française de mon ouvrage et de donner ainsi à ma très-belle et très-bonne amie Lutèce le moyen de juger par elle-même comment je l'ai traitée dans le livre auquel j'ai donné son nom. Quand même quelque part, à mon insu, j'aurais pu encourir son mécontentement par une locution un peu rude ou par une remarque malencontreuse , elle ne doit pas m'accuser d'un manque de sympathie , mais seulement d'un manque de culture et de tact. Ma belle Lutèce, n'oublie pas ma nationalité : bien que je sois un des mieux léchés d'entre mes compatriotes, je ne saurais pourtant pas tout à fait renier ma nature ; c'est ainsi que les caresses de mes pattes tudesques ont pu te blesser parfois, et je t'ai peutêtre lancé plus d'un pavé sur la tète , dans la seule intention de te défendre contre des mouches ! Il y a à considérer en outre qu'en ce moment où je suis extraordinairement malade, je n'ai pu vouer ni de grands soins ni une grande sérénité d'esprit à peigner ma phrase; pour dire la vérité, la version allemande de mon livre est bien moins ébouriffée et inculte que la version française. Dans celle-là, le style a partout adouci les aspérités du fond. Il est pénible, très-pénible, de se voir forcé d'aller dans une mise si peu convenable présenter ses hommages à une élégante déesse aux bords de la Seine, tandis qu'on a chez soi, dans sa commode allemande, les plus beaux habits et plus d'un gilet magnifiquement brodé.
Non , chère Lutèce , je n'ai jamais voulu te faire injure , et si de méchantes langues s'évertuent à te faire croire le con-
PREFACE. Vil
traire, n'ajoute pas foi à de pareilles calomnies. Ne doute jamais, ô ma toute belle, de la sincérité de ma tendresse, qui est tout à fait désintéressée. Tu es certes encore assez jolie pour n'avoir point à redouter d'être aimée pour d'autres motifs que pour tes beaux yeux.
J'ai mentionné tout à l'heure que les lettres qui composent mon livre de Lutèce ont paru anonymes dans la Gazette d Jugsbourg. Elles portaient, il est vrai , un chiffre ; mais celui-ci n'attestait nullement d'une manière définitive que j'en étais l'auteur. J'ai expliqué cette circonstance en détail dans une note ajoutée à la version allemande de mon livre , et j'en transcris ici le principal passage :
« La rédaction de la Gazette d Jugsbourg avait l'habitude de désigner par un chiffre mes articles , aussi bien que ceux des autres collaborateurs anonymes, pour satisfaire à des besoins administratifs, par exemple pour faciliter la comptabilité, mais nullement pour souffler ainsi en demi-confidence, comme le mot d'une charade, le nom de l'auteur à l'oreille de l'hcnorable public. Or, comme la rédaction seule, et non le véritable auteur, devenait responsable de tout article anonyme , et qu'elle était forcée de représenter le journal non-seulement vis-à-vis du public à mille tètes, mais aussi vis-à-vis de bien des autorités sans tête aucune : cette pauvre rédaction , qui avait à lutter contre d'innombrables obstacles tant matériels que moraux , avait bien le droit d'arranger chaque article selon ses besoins du jour, et d'y faire à son gré des suppressions, des retranchements, bref, des changements de toute espèce; il fallait bien lui accorder ce droit, quand même les opinions personnelles et hélas ! parfois aussi le style de l'auteur subissaient par ce procédé de graves atteintes. Un publiciste bien avisé doit, pour l'amour même de sa cause . faire