‹ LutèceChapitre 20 sur 25 · HT F. CE. 2H · texte numérisé non relu

HT F. CE. 2H

s'imaginèrent sans doute qu'ils sortaient d'une bataille contre les blancs, et qu'ils avaient été éeharpés par ceuxci, ou même fouettés à mort comme esclaves révoltés. Non, cette fois encore ils se trompaient, les bonnes gens de là-bas, ce n'était pas l'homme, mais la nature qui avait opéré le grand carnage sur celte île d'Haïti, où l'esclavage est aboli depuis bien longtemps, où la constitution de l'état est républicaine, se basant sur les éternelles lois de la raison ; là, régnent la liberté et l'égalité la plus noire, il y règne même une noire liberté de la presse. — Le pays lilliputien de Greiz-Schleiz n'est pas une pareille république, il n'a pas un sol ardent comme Haïti, où poussent la canne à sucre, l'arbuste à café et la noire liberté de la presse, et où un tremblement de terre a donc pu survenir facilement ; mais malgré le paisible climat à pommes de terre, malgré la censure, malgré les vers patients qu'on était en train de chanter ou de déclamer dans cette contrée tempérée, les habitants de Greiz-Schleiz virent tout à coup, pendant qu'ils étaient assis gais et curieux dans la salle du théâtre, s'écrouler le toit sur leurs tètes, et une partie de l'honorable public fut, avant de s'y attendre, précipitée dans l'Orcus.

Oui, dans la vie la plus douce et la plus calme, au milieu de la paix, se sont amoncelés plus de désastres et de misères que la colère de Bellone n'en aurait jamais pu rassembler aux sons de sa trompette. Et non -seulement par terre, aussi sur l'eau, nous avons subi cette année les plus affreux malheurs. Les deux grands nau-

frages sur les côtes de l'Afrique méridionale et de la Manche appartiennent aux chapitres les plus lugubres du martyrologe de l'humanité. Nous n'avons pas la guerre, mais la paix nous abîme, et si nous ne périssons pas soudainement par un coup brutal du hasard, nous mourrons petit à petit d'un certain poison lent, d'une aqua tofana qui nous a été distillée dans le calice de la vie, Dieu sait par quelle main !

J'écris ces lignes dans les dernières heures de la mauvaise année qui nous quitte. La nouvelle frappe à la porte. Puisse-t-elle être moins cruelle que sa devancière! •J'envoie mes plus charitables souhaits de nouvelle année au delà du Rhin. Je souhaite aux sots un peu de raison, et aux gens raisonnables un peu de poésie. Aux femmes je souhaite les plus belles robes, et aux hommes beaucoup de patience. Je souhaite aux riches un peu de cœur, et aux pauvres un morceau de pain. Mais avant tout, je souhaite que nous puissions, dans la nouvelle année, nous calomnier les uns les autres aussi peu que possible.

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