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dansé la polka pendant tout l'hiver, enfin un nombre considérable de cœurs affairésou blasés. — Ce n'était donc pas devant un public germanique et sentimental, devant des Berlinois affectés et artificiellement impressionnables, que Liszt a joué ici, et joué tout seul, ou plutôt seulement accompagné de son génie. Et pourtant quel puissant effet, quelle émotion profonde a déjà été produite par sa simple apparition. On le reçut avec un tonnerre d'applaudissements. Des bouquets furent lancés à ses pieds. C'était un coup d'œil sublime que de voir le triomphateur, qui , avec une parfaite tranquillité d'âme, laissait pleuvoir sur lui les bouquets de fleurs, et qui à la fin, avec un gracieux sourire, tira d'un de ces bouquets un camélia rouge, et l'attacha sur sa poitrine. Et il fit cela en présence de quelquesjeunes soldats à peine revenus de l'Afrique, où ils avaient vu pleuvoir sur eux, non des fleurs, mais des balles de plomb, et où leur poitrine s'était décorée des camélias rouges de leur sang héroïque, sans qu'ici ou là-bas on y eût fait grande attention. Chose bizarre! pensai-je, ces Parisiens qui ont vu Napoléon, le grand Napoléon, à qui il fallait livrer bataille sur bataille, et quelles batailles ! afin de les occuper de lui et de remporter leurs suffrages, ces mêmes Parisiens couvrent maintenant d'acclamations notre Franz Liszt! Et de quelles acclamations! Une véritable frénésie, comme il n'y en a pas d'exemple dans les annales de la folie! Mais quelle est la cause de ce fait prodigieux? La solution d'une pareille question
appartient peut-être à la pathologie plutôt qu'à l'esthétique. Un médecin dont la spécialité sont les maladies des femmes, et que j'interrogeai l'autre jour sur le charme incroyable que notre Franz Liszt exerce sur son public, se prit à sourire d'un air très-singulier et me débita bien des choses sur le galvanisme, sur l'électricité, sur la contagion dans l'atmosphère chargée et brûlante d'une salle remplie de bougies flamboyantes et d'une foule de personnes parfumées et couvertes de sueur, sur l'épilepsie histrionique , sur les cantharides musicales, sur les phénomènes du chatouillement et sur d'autres matières chatouilleuses qui, je crois, ont rapport aux mystères de la bona dea. Cependant il ne faut peut-être pas chercher la solution de la question dans des profondeurs aussi ténébreuses, mais bien au contraire dans un fait très-vulgaire. Il me semble parfois que toute la sorcellerie pourrait s'expliquer par la raison que personne au monde ne sait aussi parfaitement que notre Franz Liszt organiser ses succès ou plutôt leur mise en scène. Dans cet art il est un véritable génie, un Philadelphia, un Bosco, un Boudin, voire un Meyerbeer. Les plus grands personnages lui servent gratis de compères, et ses enthousiastes inférieurs et loués sont dressés à merveille pour le louer à leur tour. La mousse pétillante du vin de Champagne et la réputation d'une libéralité prodigue, trompetée par les journaux les plus dignes de foi, sont un appât avec lequel on gagne des recrues dans chaque ville. Toutefois il se
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pourrait bien que notre Franz Liszt fût réellement trèsgénéreux par nature. Je me plais à le croire noble quoique anobli, et je suis persuadé qu'il est exempt de l'amour de l'argent, ce vice crasseux, qui infecte tant de virtuoses, surtout les Italiens, et que nous trouvons même chez le doucereux et suave Rubini , sur l'avarice duquel on raconte une anecdote très-plaisante, que je ne puis me refuser de rapporter. Le célèbre chanteur avait de compagnie avec Franz Liszt, entrepris une tournée d'artiste en compte à demi , et ils devaient partager le profit des concerts qu'ils donneraient dans différentes capitales. Le grand pianiste , qui se fait accompagner en tous lieux par l'intendant général de sa célébrité, le signor Belloni, homme très-dévoué et , comme on dit, d'une probité très-rare chez les cornacs des virtuoses, le grand pianiste chargea donc à cette occasion le signor Belloni de toutes les fonctions qui concernent la partie banale des affaires. Mais lorsqu'à la tin de sa gérance, le signor Belloni rendit ses comptes, Rubini remarqua à sa grande stupéfaction que parmi les dépenses communes le comptable avait marqué aussi une très-forte somme pour des couronnes de laurier, des bouquets de fleurs, des poèmes de louange et d'autres frais d'ovation. L'ingénu chanteur s'était imaginé qu'on l'avait comblé de pareilles marques d'approbation à cause de sa belle voix ; se voyant détrompé , le rossignol italien entra dans une colère bouillante et ne voulut point payer les bouquets, dans lesquels se trouvaient peut-être
aussi les plus précieux camélias rouges. Si j'étais musicien, cette dispute me fournirait le meilleur sujet d'un opéra bouffe.
Mais, hélas ! n'examinons pas de trop près les hommages que récoltent les célèbres virtuoses. Car après tout, le jour de leur vaine célébrité est extrêmement court, et l'heure arrive bien vite, où le titan musical s'amoindrit au point de n'être plus qu'un ménétrier de très-mince stature dans quelque ville de province. Là, dans sa tabagie , où il prend son café ou sa chopine , ou son pot de bière, il raconte alors aux habitués de longues histoires sur sa grandeur d'autrefois, et il proteste sur son honneur qu'on avait lancé à ses pieds des bouquets de fleurs avec les plus beaux camélias, et que même un jour deux comtesses hongroises, pour attraper son mouchoir qui était tombé, se sont jetées elles-mêmes à terre et se sont houspillées au point de s'ensanglanter l'une l'autre! — Hélas! la renommée éphémère des virtuoses s'évapore misérablement, sans laisser de trace ni d'écho, comme le hennissement d'un chameau qui traverse les sables du désert.
La transition du au chameau lapin est un peu brusque. Pourtant je ne puis passer sous silence les pianisles moins superbes qui se sont distingués dans la dernière saison. Nous ne pouvons pas tous être de grands prophètes, et il en faut aussi de petits, dont douze font une douzaine. Comme le plus grand d'entre les petits, nous nommerons ici Théodore Doehler. Son jeu est net,
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joli, gentil, sensible, et il a une manière à part d'étendre sa main tout horizontalement et de ne toucher le clavier qu'ave« le bout des doigts recourbés. Après Doehler, c'est Halle qui parmi les petits prophètes mérite une mention particulière; c'est encore un Habacuc d'un mérite aussi modeste que véritable. Je ne puis m'empêcher de mentionner ici également M. Schad, qui occupe parmi les pianistes peut-êlre le même rang que nous accordons à Jonas parmi les petits prophètes; puisse-t-il n'être jamais avalé par une baleine !
En rapporteur consciencieux, qui ne doit pas seulement rendre compte des nouveautés en fait d'opéras et de concerts, mais aussi de tous les autres sinistres et catastrophes dans le monde musical, je suis forcé de parler des nombreux mariages qui y ont éclaté ou menacent d'éclater. Je parle d'hyménées légitimes, contractés à perpétuité et tout à fait dans les formes convenables, non pas de ce dilettantisme de mariage, qui se prive du maire à l'écharpe tricolore et du goupillon de l'église. Chacun cherche maintenant sa chacune. Messieurs les artistes se dandinent, lancent des œillades aux demoiselles et aux veuves en quête d'époux et s'exercent à entonner des épithalames. Le violon devient le beaufrère de la flûte, la trompette et la timbale s'allient au piano : ils forment une marche triomphale, et nous les verrons bientôt défiler les cors en tête. Un des trois pianistes les plus distingués a épousé, il y a peu de temps, la fille d'un célèbre chanteur de l'Opéra-Italien, qui est
sous tous les rapports la plus grande basse-taille de notre époque; la jeune dame est belle, spirituelle et gracieuse. Il y a quelques jours, nous avons encore appris qu'un autre célèbre pianiste de Varsovie entre dans la lice matrimoniale, que lui aussi se hasarde sur cette haute mer, pour laquelle on n'a pas encore inventé de boussole. A la bonne heure! hardi pilote, pousse gaiement au large, et qu'aucune tempête ne brise ton gouvernail! Aujourd'hui on dit même que le plus grand violoniste que Breslaw ait envoyé à Paris se marie en cette ville, que ce maître de l'archet s'est, lui aussi, lassé de son calme bonheur de garçon, et qu'il veut tenter le terrible inconnu d'au delà des noces. Nous vivons dans une période héroïque. L'autre jour un virtuose également célèbre a célébré ses fiançailles. Il a, comme Thésée, trouvé une belle Ariane qui doit le guider à travers le labyrinthe de cette vie ; elle ne sera pas en peine d'un peloton de fil, car elle est couturière.
Les violonistes sont en Amérique, et nous avons reçu les nouvelles les plus réjouissantes sur les voyages de triomphe d'Ole Bull , le Lafayette du puff, qui en matière de réclames est le héros des deux mondes. L'entrepreneur de ses succès le fit arrêter à Philadelphie, pour le contraindre à acquitter la facture des frais d'ovation. Le célèbre virtuose a fini par bourse délier, et on ne peut plus dire maintenant que le blond fils du Nord, l'ingénieux héros du violon, soit redevable de sa gloire à personne au monde. Ici à Paris, nous avons dans Tinter-
valle entendu signor Sivori; Porzia, la judicieuse princesse, dirait : « Puisque le bon Dieu le donne pour un homme, je veux le prendre pour tel; » mais j'ai à surmonter beaucoup de répugnance pour lui faire ce compliment. Alexandre Batta a également donné cette année un très-beau concert; il pleure toujours sur son grand violoncelle toutes les petites larmes enfantines de son corps. A cette occasion, je pourrais aussi louer M. Sélighausen; il en a besoin.
Ernst a été ici. Mais par caprice il n'a pas voulu donner de concert ; il se plaît à ne jouer que chez des amis. Cet artiste est aimé et estimé ici. Il le mérite. Il est le vrai successeur de Paganini, il a hérité du violon enchanteur avec lequel le Génois savait émouvoir les pierres, et même les bûches. Paganini qui, avec le plus léger coup d'archet, nous conduisait tantôt sur les hauteurs les plus inondées du soleil, et tantôt faisait plonger nos regards dans les plus noires abîmes, possédait, il est vrai, une force plus magique; mais ses ombres et ses lumières étaient parfois trop saccadées, trop crues, ses contrastes trop tranchés, et les accents merveilleux, où il semblait évoquer les voix les plus mystérieuses de la nature, étaient souvent l'effet d'un hasard et même d'une méprise artistique. Einst est plus harmonieux, et les teintes molles prédominent chez lui. Il a cependant une prédilection pour le fantastique et même le baroque, pour ne pas dire le scurrile, et beaucoup de ses compositions me font souvenir des bizarres contes dramatisés
de Gozzi, des plus excentriques mascarades du Carnaval de Venise. La pièce de musique connue sous ce titre, et que Sivori avait impudemment capturée, est un Capriccio d'Ernst. Cet amateur du fantasque sait aussi, quand il veut, être parfaitement poétique, et j'ai entendu l'autre jour un nocturne de sa composition, qui était une merveille de beauté. On se croyait transporté dans une belle nuit italienne, au clair de lune argenté, aux silencieuses allées de cyprès, aux blanches et scintillantes statues de marbre et aux fontaines jaillissantes, dont le doux clapotement fait rêver. Ernst a donné, comme on sait, sa démission à Hanovre, et il n'est plus maître de chapelle de sa royale majesté hanovrienne. Ce n'était, en effet, pas une place convenable pour lui. Il serait plutôt fait pour diriger la musique de chambre à la cour de quelque reine des fées, par exemple chez dame Morgane ; il y trouverait l'auditoire le plus capable de le comprendre, et au nombre duquel figureraient de trèséminents personnages, aussi fabuleux qu'amateurs de l'art, par exemple le roi Arthus, Dietrich de Berne, Ogier le Danois, etc., etc. Et quelles charmantes dames applaudiraient là aux sons incomparables de son archet enchanté! Les blondes Hanovriennes sont sans doute bien gentilles, mais elles ne sembleraient cependant que des laiderons auprès d'une fée Mélior, de la dame Abonde, de la reine Geneviève, de la belle Melusine et d'autres femmes illustres, qui séjournent à la cour de la reine Morgane, dans l'île d'Avalon. A cette
cour (à aucune autre), nous espérons un jour rencontrer l'excellent artiste, car on nous y a promis aussi à nous un emploi avantageux.
Paris, 4er mai 4844.
L'Académie royale de musique, le soi-disant grand Opéra, se trouve, comme on sait, dans la rue Lepelletier, à peu près au milieu, et juste vis-à-vis le restaurant de Paolo Broggi. Broggi est le nom d'un Italien, qui était autrefois le cuisinier de Rossini. Quand celui-ci vint à Paris l'année dernière, il visita aussi la tratéoria de son ancien serviteur, et après y avoir dîné, il s'arrêta longtemps devant la porte, et, plongé dans de profondes réflexions, il contempla le grand bâtiment de l'Opéra. Une larme vint mouiller son œil, et comme quelqu'un lui demanda pourquoi il paraissait si tristement ému, le grand maestro répondit que Paolo lui avait préparé comme jadis son mets favori, des ravioli au fromage parmesan, mais qu'il n'avait pu manger la moitié de la portion, et que même celle-ci le chargeait maintenant; il ajouta que lui, qui avait autrefois possédé l'estomac d'une autruche, ne pouvait plus à peine supporter aujourd'hui la pitance d'une tourterelle amoureuse.
Sans examiner jusqu'à quel point le vieux plaisant a
mystifié son indiscret interlocuteur, nous nous bornerons aujourd'hui à donner à tout amateur de musique le conseil d'aller manger chez Broggi une portion de ravioli, et de rester ensuite également quelques instants devant la porte de la irattoria pour regarder l'édifice du grand Opéra. Cet édifice ne se distingue pas par un luxe brillant, il a plutôt l'extérieur d'une écurie fort convenable, et le toit en est plat. Sur ce toit sont établies huit grandes statues représentant des muses. La neuvième manque, et, hélas! c'est justement la muse de la musique. Sur l'absence de cette honorable muse, les plus singulières interprétations ont cours dans le public. Des gens prosaïques disent qu'une tempête l'a renversée du toit. Des cœurs plus poétiques prétendent, au contraire, que la Polymnie s'est précipitée en bas elle-même, dans un accès de désespoir causé par le chant misérable de M. Duprez. C'est toujours possible; la voix de verre fêlé de Duprez est devenue si discordante qu'aucun être humain, et d'autant moins une muse, ne peut plus y tenir d'entendre de pareils sons. Si cela dure encore plus longtemps, les autres filles de Mnémosine se précipiteront également du haut du toit, et il y aura bientôt du danger à passer le soir par la rue Lepelletier. Pour la mauvaise musique qui règne ici depuis quelque temps à l'état épidémique au grand Opéra, je n'en veux pas parler du tout. D'entre les compositeurs du moment, Donizetti est encore le meilleur, l'Achille. On peut donc se faire aisément une idée des héros inférieurs. A ce qu'on me dit,
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cet Achille s'est aussi retiré dans sa tente; il boude, Dieu sait pourquoi ! et il a fait annoncer à la direction qu'il ne fournirait pas les vingt-cinq opéras promis, parce qu'il avait l'intention de se reposer. Quelle gasconnade ! Si un moulin à vent disait de pareilles choses, nous ne ririons pas plus. Ou bien il a du vent et tourne, ou il n'a pas de vent et s'arrête. Mais M. Donizetti a ici un cousin remuant, signor Accursi, qui fait toujours du vent pour lui, et plus qu'il n'en faut; car Donizetti est, comme je l'ai dit, le meilleur des compositeurs du jour.
La plus récente jouissance d'an que l'académie de musique nous a procurée, était le Lazzarone de Halévy. C'est l'œuvre d'un grand artiste, et je ne sais pas pourquoi elle est tombée. M. Halévy est peut-être trop insouciant et ne cajole pas assez M.Alexandre, l'entrepreneur des succès et le grand ami de Meyerbeer.
Chaque fois qu'à l'Académie royale de musique ou aux Bouffes arrive la chute d'un opéra ou quelque autre lamentable fiasco, on y remarque une figure efflanquée et ténébreuse, au visage pâle et aux cheveux noirs comme le plumage du corbeau, oiseau de mauvais augure, et cette l'apparition présage toujours un sinistre musical. Les Italiens, dès qu'ils s'en aperçoivent, avancent rapidement l'index et le doigt du milieu, et disent que c'est le Jettatore. Mais les frivoles Français, qui n'ont pas même en musique une superstition, haussent seulement l'épaule et nomment cette forme M. Spontini.
C'est en eftet notre ancien directeur général du grand
Opéra de Berlin, le compositeur de la Vestale et de Ferdinand Cortez, deux magnifiques chefs-d'œuvre, qui fleuriront encore longtemps dans le souvenir des hommes, et qu'on admirera encore longtemps, tandis que l'auteur lui-même se voit déjà à cette heure privé de toute admiration et n'est plus qu'un spectre impuissant, qui, rongé d'envie, hante les lieux de ses triomphes d'autrefois, et se plaît à dénigrer la vie des vivants. Il ne peut se consoler d'être mort depuis de longues années, et d'avoir vu son bâton de commandement passer dans les mains de Meyerbeer. Celui-ci, à ce que prétend le défunt, l'a repoussé de son Berlin qu'il a toujours tant aimé; et quiconque, par pitié pour la grandeur déchue, se sent la patience de l'écouter, peut apprendre en détail de Spontini combien de pièces de conviction il a déjà rassemblées pour dévoiler les intrigues de la conjuration meyerbéérienne.
L'idée fixe du pauvre homme est et demeure Meyerbeer, et l'on raconte les histoires les plus amusantes sur cette animosité, cette rancune, toujours rendue inefficace par la trop grande dose de vanité qui s'y mêle. Quelque écrivain feuilletoniste se plaint-il de Meyerbeer, disant par exemple que celui-ci a tardé depuis de longues années à mettre en musique les vers que lui, le poète, avait écrits sur la demande la plus empressée du compositeur, alors Spontini saisit vivement la main du parolier blessé, et s'écrie : « J'ai votre affaire ! Je sais le moyen par lequel vous pourrez vous venger de Meyer-
beer, c'est un moyen infaillible, et le voici : vous écrirez sur moi un ^and article, et plus vous ferez ressortir mes mérites, plus vous vexerez Meyerbeer. » Une autre fois, qu'un ministre de France reproche avec humeur à l'auteur des Huguenots d'avoir, en dépit de l'urbanité avec laquelle on Ta traité ici, accepté une charge servile à la cour de Berlin ; aussitôt notre Spontini s'élance joyeusement vers le ministre, et s'écrie : « J'ai votre affaire! vous pouvez infliger à l'ingrat le plus dur châtiment , vous pouvez lui porter un coup de poignard, si vous me nommez grand officier de la Légion d'honneur. » Dernièrement Spontini trouva le pauvre Léon Pillet, le malheureux directeur du grand Opéra, dans la plus grande exaspération contre Meyerbeer, qui venait de lui faire annoncer par M. Gouin qu'à cause de son mauvais personnel de chant il ne voulait pas encore produire le Prophète. Comme alors les yeux de l'Italien s'illuminèrent! a J'ai votre affaire! s'écria-t-il dans un transport de joie. Je vais vous donner un divin conseil, comment vous pourrez humilier à mort l'ambitieux intrigant : faites faire ma statue en grandeur naturelle, placez-la au foyer de l'Opéra, et ce bloc de marbre pèsera comme un cauchemar sur le cœur de Meyerbeer. » L'état mental de Spontini commence à la longue à causer de graves soucis aux siens, notamment à la famille d'Érard, le riche fabricant de pianos, dont il est le beau-frère du côté de sa femme. Il y a quelques jours, je le rencontrai dans les salles de l'étage supérieur du
Louvre, où sont exposées les antiquités égyptiennes. Le chevalier Spontini s'y tenait depuis près d'une heure, immobile comme une statue et les bras croisés, devant une grande momie, dont la pompeuse dépouille dorée annonce un roi. C'était même, dit-on, ce fameux roi Aménophès, sous le règne duquel les enfants d'Israël quittèrent le pays d'Egypte. Mais Spontini rompit enfin son silence, et s'adressa en ces termes à l'auguste momie : « Malheureux Pharaon ! tu es cause de mon malheureux sort. Si tu n'avais pas laissé partir du pays d'Egypte les enfants d'Israël, ou si tu les avais tous fait noyer dans le Nil, noyade dont tu avais déjà fait un bon commencement, je n'eusse pas été expulsé de Berlin par Meyerbeer et Mendelsohn, et j'y dirigerais toujours le grand Opéra et les concerts" de la cour de ton confrère sa majesté royale de Prusse. Malheureux Pharaon, faible roi des crocodiles, c'est grâce à tes demi-mesures que je suis maintenant un homme ruiné — et Moïse et Halévy et Mendelsohn et Meyerbeer ont vaincu!» Voilà les discours que tient l'infortuné, et nous ne saurions lui refuser notre commisération.
Quant à Meyerbeer, son Prophète, comme je l'ai indiqué tout à l'heure, ne viendra pas de si tôt. Luimême cependant, à ce que mandent les journaux, ne fixera pas pour toujours sa résidence à Berlin. Il séjournera alternativement, comme par le passé, la moitié de l'année ici à Paris, et l'autre moitié à Berlin, chose à laquelle il s'est formellement engagé. Sa position rap-
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pelle assez celle de Proserpine, seulement le pauvre maestro trouve ici comme là-bas à Berlin son enfer ( t ses tourments infernaux. Nous espérons le voir encore cet été ici à Paris, dans ce beau Tartare, où l'attendent ftVjà quelques centaines de diables et de diablesses musicaux, pour lui écorcher les oreilles de leurs mélodieux hurlements. Du matin au soir il est forcé d'écouter des chanteurs et des chanteuses qui veulent débuter ici, et dans ses heures de loisir il est occupé des albums d'Anglaises voyageuses.
Il y a eu cet hiver foison de débutants au grand Opéra. Un de nos compatriotes germaniques se produisit comme Marcel dans les Huguenots. Il n'était peut-être en Allemagne qu'un rustre avec une grosse voix de buveur de bière, et il croyait pour cela pouvoir briller à Paris comme basse - taille. Cet individu braillait comme dix ânes. Une dame Allemande aussi, que je soupçonne d'être Berlinoise, se montra sur les planches de la rue Lepelletier. Elle passe pour un modèle de vertu et elle chante trèsfaux. On prétend que non-seulement son chant, mais tout en elle, les cheveux, deux tiers de ses dents, les hanches, le postère, tout est faux, et que son haleine seule lui appartient en propre ; les galants habitués des coulisses seront ainsi contraints de se tenir respectueusement à distance de cette grande vertu. Notre primadonna, madame Stoltz, ne pourra guère se maintenir plus longtemps; le sol est miné sous ses pieds, et bien quelle soit jolie, très-gracieuse, très-spirituelle et pleine
de talents, et qu'en femme elle ait à sa disposition toutes les ruses du sexe, elle finira par succomber devant le grand Giacomo Machiavelli, qui désirerait voir madame Viardot-Garcia engagée à sa place , pour que celui-ci chante le rôle principal de son Prophète, Madame Stoltz prévoit son sort, elle pressent que même la folle tendresse que lui voue le directeur de l'Opéra, pas plus que l'admiration du public , ne pourra la sauver, quand le grand maestro de l'art de l'intrigue fera jouer ses artifices ; et elle a résolu de quitter Paris dé son gré, de n'y retourner jamais, et de terminer sa vie sur la terre étrangère. Ingrata patria, dit-elle l'autre jour, nec ossa quidem mea habebis. La pauvre femme n'a plus en effet depuis quelque temps que la peau et les os.
Chez les Italiens, à Y Opéra buffa, il y a eu l'hiver passé d'aussi brillants échecs qu'au grand Opéra. Les chanteurs étaient là également le sujet de bien des plaintes, avec la différence que les Italiens ne voulaient pas chanter parfois , tandis que les pauvres serins français ne savaient pas chanter. Seulement signor Mario et signora Grisi, ce ravissant couple de rossignols, étaient toujours exacts à leur poste dans la salle Ventadour, et par leur charmant ramage ils y évoquaient autour de nous le printemps le plus florissant, tandis qu'au dehors mugissaient \p, vent et les tourbillons de neige, et les concerts de pianistes, et les débats de la Chambre des députés, et la fureur de la polka. Oui, c'est un couple de rossignols enchanteurs, et l'Opéra Italien est la forêt
éternellement verdoyante, éternellement chantante, où je me réfugie souvent lorsqu'une tristesse hivernale m'entoure de ses brouillards, ou que le froid de la vie me devient insupportable. Là, dans la douce retraite d'une loge grillée, on se sent délicieusement réchauffé, et l'on n'expire du moins pas sous l'étreinte de la gelée. La magie harmonieuse y transforme en poésie ce qui, l'instant d'auparavant, n'était qu'une grossière réalité; la douleur se perd dans des arabesques de fleurs, et bientôt notre cœur se pâme d'aise et se prend de nouveau à rire. Quel délice, quand Mario chante et que dans les yeux de Grisi les accents du rossignol bien aimé se reflètent pour ainsi dire comme un écho visible ! Quel plaisir, quand Grisi chante, et que dans sa voix résonne mélodieusement le tendre regard et le sourire bienheureux de Mario ! C'est un ravissant couple, et le poêle persan, qui a nommé le rossignol la rose parmi les oiseaux et la rose le rossignol parmi les fleurs, se verrait ici tomber dans un imbroglio inextricable , car tous les deux, Mario et Grisi, ne sont pas seulement distingués par le chant , mais aussi par la beauté.
Malgré le contentement que nous procure la présence de Mario et de Grisi , nous regrettons vivement , au Théâtre Italien, Mme Pauline Viardot, ou, comme nous préférons l'appeler, Mme Garcia. Elle n'est pas remplacée, et personne ne saurait la remplacer. Celle-ci n'est pas une Philomèle exclusivement douée du talent de l'espèce, et sachant parfaitement sangloter et gazouiller
le genre printanier; — elle n'est pas non plus une rose, car elle est laide, mais d'une sorte de laideur qui est noble, je pourrais presque dire belle, et qui a parfois ravi en extase le grand peintre de lions, Delacroix. En effet, Mmo Garcia ne rappelle guère la beauté civilisée et la grâce apprivoisée de notre patrie européenne, mais bien plutôt la splendeur sinistre d'un exotique paysage dans le désert. A plus d'un moment de son jeu passionné, surtout quand elle ouvre plus que largement sa grande bouche aux dents blanches et éclatantes, et qu'elle sourit avec une douceur si horrible et un si gracieux grincement : alors on s'imagine qu'au même instant on verra apparaître à côté d'elle toutes les prodigieuses espèces végétales et animales de l'Hindostan ou de l'Afrique ; — on pense voir surgir des palmiers gigantesques enlacés de lianes aux milles fleurs; — et l'on ne serait pas étonné si tout à coup un léopard, ou une girafe, ou même une troupe de jeunes éléphants, arrivaient sur la scène, pour s'y livrer à des ébats amoureux. Quels piétinements ! quels coups de trompe ! quel talent grandiose !
Pendant que l'Académie de musique restait frappée d'une déplorable langueur, et que les Italiens ne faisaient aussi que se traîner tristement, la troisième scène lyrique, f Opéra-Comique, s'éleva à son sommet le plus joyeux. Là, un succès surpassait l'autre, et la caisse n'avait pas moins lieu de s'applaudir. On y récoltait encore plus d'argent que de lauriers, ce qui n'a certes pas été un mal-
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heur pour la direction. Les textes des nouveaux opéras qu'on y a donnés étaient toujours de Scribe, l'homme qui un jour prononça cette grande parole : « L'or n'est qu'une chimère! » et qui cependant court toujours après cette chimère. C'est l'homme de l'argent, du réalisme en espèces sonnantes; il ne se fourvoie jamais sur les hauteurs romantiques et stériles d'un monde idéal, mais il se cramponne fermement à la terrestre réalité du mariage de raison, du civisme industriel et des droits d'auteur. Des bravos éclatants ont accueilli le nouvel opéra de Scribe, la Sirène, pour lequel Auber a écrit la musique. L'auteur et le compositeur se conviennent ici parfaitement : ils ont peut-être le sentiment le plus raffiné des choses intéressantes; ils savent nous amuser agréablement et parfois même nous enchanter ou nous éblouir par les lumineuses facettes de leur esprit; ils possèdent l'un et l'autre un certain talent pour le filigrane, au moyen duquel ils relient ensemble les plus mignonnes bagatelles ; et l'on oublie chez eux qu'il y a une poésie. Ils sont une espèce de lorettes dans l'art; par leur sourire ils effacent de notre mémoire les cauchemars du passé, toutes les histoires de revenants qui nous oppressaient le cœur, et par leurs caresses coquettes ils écartent de notre front, comme avec un gentil chasse-mouches de plumes de paon, les bourdonnantes pensées de l'avenir. A cette espèce candidement galante appartient aussi Adam, qui avec son Caglioslro a recueilli également de très-frivoles lauriers à l'Opéra-Comique. Adam est l'homme le plus
avenant et le plus aimable, et son talent est encore susceptible d'un grand développement. Une mention honorable est encore due à M. Thomas, dont Yoperetto intitulé Mina a beaucoup réussi.
Mais tous ces triomphes ont été surpassés par la vogue du Déserteur, vieil opéra de Monsigny, que T Opéra-Comique a exhumé des cartons de l'oubli. Voilà de la vraie musique française î la grâce la plus sereine, une douceur ingénue, une fraîcheur semblable au parfum des fleurs des bois, un naturel vrai, vérité et nature, et même de la poésie. Oui, cette dernière n'est pas absente, mais c'est une poésie sans le frisson de l'infini, sans charme mystérieux, sans amertume, sans ironie, sans morbidez-za,]Q dirais presque une poésie jouissant d'une bonne santé. Et cette santé est à la fois élégante et rustique. L'opéra de Monsigny me rappela immédiatement les œuvres de son contemporain, le peintre Greuze : je reconnus dans la musique de celui-là toutes les scènes champêtres que celui-ci a peintes, et je crus retrouver dans certains morceaux de Monsigny le pinceau de Greuze. En écoutant cet opéra, je compris clairement que les arts du dessin et les arts récitants de la même époque respirent toujours un seul et même esprit, et que les chefsd'œuvre contemporains portent tous le signe caractéristique de la plus intime parenté.
Je ne puis clore cette lettre sans ajouter que la saison musicale n'est pas encore finie, et qu'elle résonne cette année, contre toute habitude, jusqu'au cœur du mois de
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mai. Dans ce moment on donne les plus notables bals et concerts, et la polka rivalise toujours avec le piano. Les oreilles et les pieds sont fatigués, mais ils ne peuvent pas encore se résoudre au repos. Le printemps, qui s'est présenté cette fois de si bonne heure, fait fiasco ; on remarque à peine le feuillage verdoyant et les rayons du soleil. Les médecins, peut-être tout particulièrement les médecins des aliénés, trouveront bientôt beaucoup d'occupation. Dans ce tourbillon bariolé, dans cette rage des plaisirs, dans ce tumulte chantant et sautant, la mort et la démence guettent leurs victimes. Les vibrantes touches de bois du piano-forte affectent terriblement nos nerfs, et la grande maladie tournoyante, la polka, nous donne le coup de grâce.
NOTICE POSTERIEURE.
Cédant à un triste caprice, je joins aux précédentes communications les feuilles suivantes, que j'ai écrites dans l'été de 1847, et qui forment ma dernière correspondance musicale. Pour moi toute musique a cessé depuis, et je ne me doutais pas au moment que je décrivis l'état sanitaire de Donizetti, qu'une affliction semblable et bien plus douloureuse m'atteindrait bientôt. Voici la courte notice dont je viens de parler :
Depuis Gustave-Adolphe, de glorieuse mémoire, aucune réputation suédoise n'a fait dans le monde autant
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do bruit que Jenny Lind. Les nouvelles qui nous parviennent d'Angleterre à ce sujet, frisent l'incroyable. Dans les journaux ne retentissent que coups de trompette et fanfares de triomphe: nous n'entendons chanter que des dithyrambes pindariques. Un de mes amis m'a raconté que dans telle ville d'outre-Manche toutes les cloches furent sonnées, lorsque le rossignol suédois y fit son entrée; l'évêque de l'endroit célébra cet événement par un sermon qu'il prononça dans l'église métropolitaine. Revêtu de son costume épiscopal anglican, qui ressemble assez à la livrée de croque-mort d'un employé des pompes funèbres, il monta en chaire et salua solennellement la nouvelle arrivée de Jenny Lind comme un rédempteur en jupons, comme la vertu incarnée, qui serait descendue du ciel pour sauver ce pauvre monde par son chant, et pour racheter notre âme de tout péché par ta voix céleste, tandis r;ue les autres cantatrices, disait-il, n'étaient qu'autant de diablesses qui, par leurs fredons, leurs trilles et leurs roulades impies, nous entraînent dans l'abomination ot la damnation, dans la gueule de Satan. Les Italiennes Giïsi et Persiani vont sans doute maintenant, à force d'envie et d'aigreur, devenir jaunes comme des serins des Canaries, tandis que notre Jenny, le rossignol suédois, voltige d'un triomphe à l'autre. Je dis notre Jenny, car au fond le rossignol suédois, notre Jenny, ne représente pas exclusivement la petite Suède, mais elle représente toutes les populations de race germanique, les descendants des Cimbres aussi bien que ceux des
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Teutons, elle est en même temps Allemande, non moins que ses sœurs aux bords de l'Elbe et du Necker; oui, elle appartient à l'Allemagne, de même que Shakspeare nous appartient d'après l'affirmation de Franz Horn , et de même que Spinosa d'après sa nature intime, à ce que disent nos philosophes patriotes, ne peut être qu'un Allemand — ainsi avec orgueil nous appelons Jenny Lind la nôtre î Jubilez , Westphalie et Poméranie, vous aussi participez à cette gloire! Saute de joie, Massman , grand sauteur de l'art gymnastique, fais tes bonds les plus tudesques, car notre Jenny ne parle pas un baragouin roman , une espèce de latin bouilli, mais le purgothique, le Scandinave, l'allemand le plus allemand, et tu peux la saluer comme ta compatriote dans la langue d'Ulfila et des Minnesinger; seulement il faudra laver ta main teutonique avant de la lui présenter pour serrer la sienne. Oui, Jenny Lind est Allemande; son seul nom fait songer à une Linde, le beau nom que portent nos tilleuls , ces vertes cousines des chênes allemands ; elle n'a pas la chevelure noire des primadonnas du midi, dans ses yeux bleus nagent une âme septentrionale et le clair de la lune, et dans son gosier résonne la plus intacte virginité! Voilà ce que c'est. « Maidenhood is in her voice » — tel fut le refrain de tous les old spinsters de Londres , et toutes les prudes ladies, tous les pieux gentlemen, la mauvaise queue de Richardson qui est toujours en vie , répéta ce mot sur le même diapason , en dirigeant des regards humides
vers le ciel; et toute la Grande-Bretagne fêta en Jenny Lind la gazouillante virginité, le pucelage chantant. Voilà la clef, nous l'avouons franchement, de l'enthousiasme incompréhensible et fabuleusement colossal, que Jenny Lind a trouvé en Angleterre, et qu'elle sait aussi, soit dit entre nous, très-bien exploiter. Elle ne chante, disait-on, que pour pouvoir bientôt se départir à jamais du métier mondain de cantatrice, où elle veut seulement gagner la dot nécessaire pour épouser un jeune ecclésiastique protestant, le pasteur Swenske qui, dans l'intervalle, l'attend avec une fidélité toute pastorale dans son presbytère idyllique derrière Upsala, je crois, à gauche de la grande route, en tournant du côté des tilleuls qui conduisent à un moulin à vent. Depuis, il est vrai, quelques voix prétendent que le jeune pasteur Swenske n'existe pas, qu'il n'est qu'un mythe Scandinave, et que le véritable fiancé de la virginité chantante est un vieux cabotin du théâtre de Stockholm — mais c'est sans doute une calomnie. L'esprit de chasteté de cette prima donna Immaculata se révèle de la façon la plus ravissante dans sa répugnance pour Paris, la Sodome moderne, répugnance qu'elle manifeste à chaque occasion pour la plus grande édification de toutes les clames patronesses de la moralité au delà de la Manche. Jenny a fait vœu de la manière la plus positive, de n'exposer jamais sur les planches perverses de la rue Lepeiletier sa virginité chantante; elle a refusé définitivement toutes les offres que M. Léon Pillet lui fit faire par les plus
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habiles ruffiani de l'art. I Cette trop rude vertu me stupéfait » — dit le vieux Paulet dans le drame de Marie Stuart. Y a-t-il du vrai dans le bruit qui court parmi le public, et d'après lequel le rossignol suédois aurait passé autrefois quelques années à Paris, et aurait reçu des leçons de musique au Conservatoire immoral de cette ville, aussi bien que d'autres oiseaux chantants et très-volages qui depuis ont pris un grand vol? Ou bien Jenny craindrait-elle celte frivole critique parisienne, qui dans une chanteuse ne censure pas les mœurs, mais seulement la voix , et regarde une fausse intonation comme le plus grand vice d'une cantatrice? Quoi qu'il en soit, notre Jenny ne viendra pas à Paris, et n'arrachera pas les Français, par son chant, du gouffre des péchés. Ils resteront échus à la damnation éternelle. Ici à Paris, rien n'a changé dans le monde musical; dans l'Académie royale de musique règne toujours un temps d'hiver gris et humide , tandis qu'au dehors revivent le soleil de mai et le parfum des violettes. Dans le vestibule de l'Opéra se tient toujours, le front voilé de tristesse, la statue du divin Rossini ; il se tait. M. Léon Pillet a fait une action qui l'honore lui-même, en dressant à ce génie véritable un monument pendant sa vie. Rien n'est plus drôle que de voir la grimace avec laquelle la jalousie et l'envie regardent cette pierre. Quand signor Spontini passe près d'elle , il s'y heurte chaque fois. Notre grand maestro Meyerbeer est beaucoup plus fin 3 en allant le soir à l'Opéra, il a toujours
su éviter avec prudence ce marbre malencontreux, et il cherchait même à en détourner les yeux. De la même manière, les Juifs à Rome ont l'habitude de faire toujours un grand détour, même dans leurs courses d'affaires les plus pressées , pour ne point passer près du fatal arc de triomphe de Titus, qui a été élevé en souvenir de la ruine de Jérusalem. Les nouvelles de l'état souffrant de Donizetti deviennent de jour en jour plus attristantes. Tandis que ses mélodies ravissent le monde par leurs joyeux accents, et que partout on le chante et le fredonne, il est assis lui-même, effrayante image de la démence, dans une maison de santé non loin de Paris. Pour sa toilette seule, il avait gardé, jusqu'il y a quelque temps , un puéril éclair de raison , et il se faisait habiller soigneusement chaque matin , en parfaite mise de gale, de cour, l'habit orné de toutes ses décorations ; ainsi il restait assis immobile, le chapeau à la main, depuis le matin de bonne heure jusque tard dans la soirée. Mais cela a cessé également, il ne reconnaît plus personne. Tel est le sort de la pauvre humanité !