CONTRADICTION ET DÉLOYAUTÉ
cieux de sa doctrine, il disait hypocritement : « A la rigueur, si la doctrine des papistes avait été convenable, j'aurais pu m'entendre avec eux ; leur vie mauvaise ne tirerait pas beaucoup à conséquence *. » Mais alors pourquoi attaquer cette vie mauvaise? Et, du reste, quelques années après, il dira en sens tout opposé : « [Chez les papistes], ce n'était pas encore tant la vraie doctrine qui faisait défaut, parce que, grâce à Dieu, l'Ecriture sainte, l'Evangile, les sacrements, la prédication sont restés dans l'Eglise ; mais les évoques et les prêtres ne s'occupaient de rien 2. » Mais alors, pourquoi attaquer cette saine doctrine ?
Luther, le seul innocent, ne voit la haine et la malédiction que chez les catholiques. Ici, Mélanchthon suivit fidèlement son maître 3 et il en fut de même de l'ancien confrère de Luther, l'apostat WenzelLinck: en i524, il reprochait aux prédicateurs catholiques de « jeter à pleine bouche la diffamation et l'insulte sur les religieux sortis de leurs couvents, sur les moines échappés, sur les prêtres mariés ; on les traitait de misérables, de gens sans foi, de parjures et de déser-
i. De Wette, H, 539; voir aussi Enders, IV, 373 (juillet i5a4)et Erl., /.8-93 (i53o-i53a).
a. Erl., 43, 70 (i53o-i53a).
3. Le i5 juillet i53o, il écrivait d'Augsbourg à Luther : «Aliquolies jam fui apud quosdam inimicos ex illo grege Ecciano, non possumdicere quanta m odii pharisaici acerbitatem cleprebendcrim. Nihil a<?unt, nihil meditantur, nisi ut concitent adversus nos principes et impia arma induant optimo Imperatori ». Corp. Réf., II, 197. Le 37 juillet, à Erasme : « Nunquam eram crediturus tantam ferociam, tanlam sievitiam in hominem cadere posse, quan« tam in Eccio et quibusdam eju8 gregalibus deprehendo ». Ibid., p. a3a.
teurs 4. » Le plus révoltant est d'entendre dire à Luther en i52i : « Je les instruis, ils me diffament; je les supplie, ils se moquent de moi ; je les reprends, ils se fâchent ; je prie pour eux, ils refusent ma prière ; je leur pardonne leur méchanceté, ils ne veulent pas de mon pardon ; je suis prêt à me sacrifier pour eux, ils me maudissent2», etc. Bref, Luther est un agneau innocent, l'idéal de la douceur et de l'humilité. Dans l'intérêt du moment, il oubliait sans doute alors que l'année précédente, en iÔ20, il avouait son caractère difficile et violent, que l'on était unanime à condamner 3.
Mais ce ton de douceur ne devait pas longtemps durer. En i52 2 il écrit : « Fais en sorte que ta bouche soit celle de l'esprit du Christ; consacrons-nous de tout cœur à continuer l'œuvre commencée ; par notre parole et nos écrits, faisons connaître au peuple la scélératesse et la fausseté du pape et des papistes jusqu'à ce que, montré dans sa nudité à la face du monde, il soit enfin connu et devienne un objet de honte... Répands donc, aide à répandre le saint Evangile. Enseigne, écris, prêche que la loi des hommes n'est rien. Empêche, détourne de se faire prêtre, ou moine, ou religieuse, et que celui qui est déjà pris s'échappe. Ne donne plus d'argent pour des bulles, des cierges, des cloches, des tableaux, des églises ; mais réponds que la vie chrétienne consiste dans
ï. W. Reindell, Wenzel Links Werke (Marbourg, 1894), I, 3o8.
a. Weim., VIJI, ai3 (i52i).
3. Enders, II, 329 : « Je puis nier que je ne sois plus violent qu'Une convient ; puisque mes adversaires le savent, ils ne devaient pas exciter le chien ». Ibid., p. /|63 : « Presque tous condamnent mon ton mordant ».
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la foi et dans la charité (c'est-à-dire la charité envers le prochain). Laisse-nous faire deux années encore, et tu verras où en seront pape, évêques, cardinaux, prêtres, moines, cloches, clochers, messes, vigiles, tuniques, frocs, tonsures, règles, statuts, et tous les viscères et tous les vers i de l'administration papiste. Tout cela s'évanouira comme l'ombre.., Vois tout ce qui a été fait dans cette seule année ; nous y avons inculqué et écrit ces vérités; pour les papistes, la couverture est devenue terriblement courte et étroite 2. »
Et voici maintenant ce que le même Luther écrivait la même année : « Que chacun ait soin de ne pas oublier la charité envers ses ennemis ; qu'il prie pour celui qui le persécute et le diffame, et, comme nous l'enseigne le Christ, qu'il n'aspire pas à la vengeance 3. Car ces malheureux sont déjà trop punis et nous sommes par trop vengés ; il est temps que nous nous placions pour eux devant Dieu afin d'essayer d'éloigner d'eux les peines et le jugement suspendus sur leurs têtes; nous imiterons ainsi ce que le Christ a fait pour nous, puisque nous aussi, nous avons péché par aveuglement 4. »
Quelques mois avant ces recommandations hypocrites, il s'exclamait tout triomphant, en parlant de la
i. « Daz ganze Geschwûrm und Gewûrm ». Pour un Allemand, une allitération de ce genre « vaut seule un long poème» Mais c'est pour garder l'allitération que nous avons traduit Geschwûrm par viscères; ce mot signifie : bande, essaim (N. d. T.).
a. Treue Vermahnung zu allen Christen. Weim., VIII, 68a-683
3. Matth., 17 [Sic! référence inexacte de l'édition des œuvres de Luther, car le ch. xvn de saint Matthieu ne contient rien à ce sujet].
k- Von beiderlei Gestalt des Sakraments, Erl., 28,317.
papauté : « Elle crie déjà « Eli, Eli », elle est frappée et bientôt l'on dira : « Elle a vécu 4. » Et conformément à ce cri de joie, voici comment la même année il apostrophait les papistes : « Plus vous vous irritez, plus vous vous démenez, et plus aussi, Dieu aidant, nous vous regarderons avec hauteur, plus nous mépriserons votre courroux... Que ce soit ici mon dernier mot : Si je vis, vous n'aurez pas de moi la paix; si je meurs, vous aurez dix fois moins la paix ; comme le dit Osée 2, je veux être pour vous un ours sur votre route et un lion dans votre sentier3. »
Dès lors, par une conséquence naturelle, Luther désira la disparition de tous les couvents, et il y travailla avec ardeur. Parfois, il exprima le désir de voir cette disparition s'accomplir sans violence, par la seule force de sa théorie sur la justification. Si la justification par la foi est seule enseignée, écrit-il en 1627, « alors la papauté avec tous les couvents et tous les cultes particuliers tombera facilement, sans l'intervention d'aucune force armée4 ». Il se repaissait de ce mensonge, lui et les siens, que « sans s'appuyer sur la parole de Dieu, le pape instituait de nouveaux ordres, de nouveaux genres de vie auxquels il attribuait la même valeur