L'ÉVOLUTION DE LUTHER
péchés par la foi sans les œuvres. Ce principe fondamental de son Evangile arrivait à légitimer cette conclusion : les bonnes œuvres et tout ce que nous nous imposons à nous-mêmes, tout ce que nous faisons, tout cela est inutile au salut ; bien plus, celui qui considère les œuvres comme un facteur nécessaire dans l'œuvre du salut, celui-là les accomplit « sans l'aide du sang de Jésus-Christ» ; il renie donc son Sauveur et Rédempteur; il se substitue lui-même au Christ; il est « noyé » dans le culte des œuvres. Dès lors, Luther est amené à condamner comme des moyens de justification parles œuvres, de sainteté par les œuvres, toute la vie chrétienne en général, mais beaucoup plus encore la vie religieuse. En effet, aucun état de vie ne contient autant d'oeuvres et de pratiques que la vie religieuse. Et comme le religieux s'oblige à ce genre de vie par des vœux, dès lors, pour le Réformateur, la vie religieuse devient tout naturellement un foyer d'incrédulité, un repaire de brigands, une vie maudite ; car, dit-il, ceux qui vivent dans cet état, vivent non d'après la règle du Christ, mais selon des prescriptions humaines, dont ils attendent leur justification. A l'en croire, les moines auraient exalté et glorifié leur froc râpé fort au-dessus du saint baptême ; ils étaient donc par excellence les saints par leurs œuvres, de parfaits idolâtres, l'exemplaire achevé de la « justice catholique par les œuvres ». Aussi, pour désigner cette justice ou sainteté, son expression favorite était : « Froc et tonsure ». A son point de vue, ces conséquences étaient parfaitement logiques.
En vertu du même principe, il devait aussi rejeter
SON NOUVEL EVANGILE 23û
l'idéal catholique de la vie chrétienne, c'est-à-dire, l'accomplissement aussi parfait que possible du précepte de l'amour de Dieu et du prochain ; en effet, selon lui, en accomplissant ce précepte, l'on fait les « œuvres de la loi », et dès lors, l'on se met en contradiction avec l'Evangile. Il alla môme jusqu'à affirmer que la pratique de ce précepte nous est impossible ; du même coup, que les œuvres fussent accomplies dans le cloître ou ailleurs, il leur enlevait à toutes leur principe de vie et leur couronnement : dès lors, la vie religieuse, notamment, n'était plus qu'une suite de simagrées.
Ces conséquences découlent nécessairement de l'idée que Luther se faisait de son Evangile : voilà la conclusion fort claire de tout ce qui précède. Mais, avec cette constatation, nous n'en sommes cependant qu'au début de nos recherches ! Car une question se pose aussitôt : comment Luther en est-il arrivé à cette conception de l'Evangile ? En d'autres termes : Quel est le point de départ de son évolution ? La réponse à cette question entraîne nécessairement une étude sur les origines de l'Evangile de Luther, sur cet Evangile lui-même ; c'est donc cet Evangile et ses origines qu'il nous faut examiner et définir avec précision dans leurs diverses parties.
Cette question intéresse également tous ceux qui s'occupent de Luther, protestants et catholiques. Mais aussitôt qu'il s'agit d'établir quels ont été les préliminaires, les causes de la « conversion » de Luther, les deux camps se séparent. La légende protestante de Luther, légende désormais consacrée, voit la raison de ce changement dans les horreurs de la vie du cloître,
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en d'autres termes, dans la fragilité des « soutiens qu'on avait tant vantés » à Luther : les soutiens se brisèrent et la terre trembla sous ses pieds. Il était entré au couvent pour se concilier le souverain Juge par des pratiques nombreuses, « pensée très catholique », pour l'apaiser et trouver en lui un Dieu favorable K Pour arriver au salut, il eut recours à toutes les pratiques de la piété traditionnelle, à « toutes les variétés d'une ascèse massive, à tous les genres de contemplation, à toutes les données d'une haute mystique. Il observait la règle de l'ordre plus que péniblement, jeûnait au delà de toute mesure, se flagellait, s'abîmait en Dieu comme dans une mer sans limites, persévérait dans l'ivresse de l'extase au point de se croire au milieu des chœurs des anges. Pour arriver à la justification parfaite, il épuisa toutes les catégories d'œuvres recommandées par la vieille Eglise. Mail il ne parvint pas à trouver ce qu'il cherchait avec tant d'anxiété. Ni l'épuisement du corps par les flagellations, ni des moments d'union extatique avec un Dieu nébuleux et panthéiste ne parvinrent à lui donner le change sur les exigences toujours plus impérieuses d'une âme qui voulait des rapports durables et personnels avec son Dieu. Bien plus : à mesure que s'épuisaient les ressources de l'Eglise, y compris les sacrements et spécialement la confession, où on ne le comprenait pas, il éprouvait une solitude de plus en plus effrayante, avec le sentiment qu'il était abandonné de Dieu ; il descendit dans les abîmes du désespoir et du délire », etc.. 2.
i. Harnack, Dogmengeschichte, 3' édit., p. 787-738. 2, Lamprecht, Deutsche Geschichte, V, aa5.
LE NOUVEL EVANGILE 2/jl
Voilà, en résumé, ce qui, d'après les écrivains protestants, aurait déterminé la « conversion » de Luther et sa rupture avec l'Eglise. Certains ne parlent pas de ses « extases », mais aucun du moins n'oublie ses effroyables mortifications et les tortures qu'il s'était infligées pour apaiser la sévérité du souverain Juge ; car il est entendu qu'avant son apostasie, ce n'est jamais autrement qu'il avait pensé à Dieu et à Jésus- Christ. Avant d'aborder l'objet propre de cette seconde partie, nous allons rechercher dans un premier chapitre quelle est l'exacte vérité sur ce point capital. Le lecteur saisira sans peine la liaison de ce chapitre avec la première partie. Puis, nous en arriverons tout naturellement à l'examen critique des autres éléments contenus dans la légende de Luther.