‹ Luther et le luthéranisme; étude faite d'après les sourcesChapitre 207 sur 283 · J.-C, SEUL FONDEMENT DE NOTRE SALUT · texte numérisé non relu

J.-C, SEUL FONDEMENT DE NOTRE SALUT

le mystère de la croix, i reconnaissant par là que nous ne sommes pas nos propres sauveurs, comme il le fera dire plus tard à l'Église. Pour démasquer complètement le mensonge de telles assertions, il me faudrait transcrire ici plus de la moitié des livres liturgiques. Ici encore, Luther après son apostasie se montre tel que je ne cesse de le dépeindre. Qu'il me suffise de rappeler un fait : si l'Église met partout sous les yeux des fidèles la représentation de la croix, dans ses temples et au dehors, dans les livres et sur les murs, dans les habitations et dans les champs, sur les places publiques, sur les toits et au haut des tours, la raison en est dans cet article de son Credo que c'est par la croix que nous avons été rachetés, par elle que nous sommes réconciliés avec Dieu et absous de nos péchés. 2 L'image du Crucifié, avec Marie et saint Jean au pied de la croix, se trouvait dans tous les missels, même dans les moins volumineux, par exemple dans celui que l'on emportait en voyage, et Luther pouvait la trouver dans celui

i. Conclusion de l'hymne Vexilla régis, au temps de la Passion. Bréviaire, fol. 273 :

Quos per crucis mysterium

Salvas (manusc. : salva), rege per ssecula.

2. Dans les siècles postérieurs, mais longtemps encore avant Luther, on célébra aussi des messes propres De passione Domini, De quinque vulneribus, De lancea Domini, etc. On lisait dans l'oraison de la messe De passione Domini : « Domine Jesu Christe, flli Dei vivi, qui de cœlo ad terram descendisti de sinu Patris, et in ligno crucis quinque vulnera et plagas sustinuisti, et sanguinem tuum pretiosum in remissionem peccatorum nostrorum fudisti... » Missale specialium missarum pro itinerantibus secundum rubricam Pataviensis ecclesie, Vienne, i5i3, fol. a/j. Spéciale Missarum sec. chorum Herbipolensem (Basilee, ibog), fol. i5o\ Voir à ce sujet A. Frakz, Die Messe im deutschen Mittelalter (1902), p. i55 et suiv.

356 LES PRIÈRES DE i/ÉGLISE

qui était destiné à cet usage chez les Augustins. * Où qu'il fût, le prêtre devait toujours se rappeler que la sainte messe n'était que la reproduction non sanglante du sacrifice sanglant de la croix, sacrifice auquel se rattachait toute notre espérance pour ce monde et pour l'autre.

C'est pourquoi le jour de leur ordination, l'Église rappelle aux prêtres l'efficacité du sacrifice de la croix, et du même sacrifice qui se renouvelé à la messe, a afin qu'ils ressentent cette efficacité aussi bien dans leurs mœurs que dans les mystères de la grâce2 » ; ou, comme elle dit dans une autre de ses prières, « afin qu'ils expriment constamment dans leur vie ce sacrement qu'ils Ont reçu par la foi3 ». Sur le Sauveur ressuscité, elle voit encore les blessures qu'il a reçues autrefois pour notre rédemption, et par le mérite desquelles nous obtenons maintenant la rémission de nos fautes. * C'est avec ses plaies sur son corps qu'elle le salue au temps pascal,

i. C'est-à-dire dans le Missale Ilinerantium seu misse peculi ares valde dévote, imprimé en Allemagne en i5o4, petit in-8% de de ho pages seulement, pour l'ordre des Ermites. De même aussi dans le Sacrificale itinerantium (Oppenheim, Jac. Kœbel, i5ai); puis, dans le missel du diocèse de Passau dont je viens de parler.

2. Postcommunion : « ... ut tuae redemptionis effectuai et mysteriis capiamus et moribus » {Pontificale Bomanum).

3. « Ut Sacramentum vivendo teneant, quod fide perceperunt ». Oraison du mardi de Pâques. Missel, fol. 116; bréviaire, fol. i33.

d. Cette idée est très bien exprimée dans la messe De quinque vulneribus (Spéciale missarum sec. chorum Herbipolen., f. i5a) : .« Deus qui hodierna die sacratissimorum vulnerum tuorum solemnia celebramus, concède propitius, ut a peccatorum nostrorum vulneribus, eerumdem pretiosorum stigmatum tuorum intervenientibus meritis, expîali perpétue beatitudinis premia consequamur », Voir Franz, ouv. cité, p. 157-1 58.

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comme le roi souverainement aimable, et qu'elle lui demande de prendre possession de nos cœurs. * Elle va même jusqu'à l'appeler « notre rédemption, notre amour, notre désir ». 2

Enfin, pour conclure, l'Église fait dépendre, et très logiquement, l'obtention du bonheur éternel non de nos œuvres et de nos mérites, mais de la miséricorde de notre Rédempteur. C'est ce qu'avant son apostasie, Luther savait parfaitement par de nombreuses oraisons de l'Église; c'est ce que, chaque jour, à la messe, il exprimait dans une prière après l'élévation3; c'est, pour nous borner à cette citation, ce qu'il entendait dire à la bénédiction des rameaux : « 0 Dieu, qu'il est si juste de choisir et d'aimer, multiplie en nous les dons de ta

i. Dans l'hymne des laudes du temps pascal : Sermone blando angélus, hymne qui était chantée dans nombre de diocèses et d'ordres religieux (Cf. U. Chevalier, Repertorium hymnolog., II, n. i8.83i); chez les Augustins, elle était précédée de cinq strophes (début : Aurora lucis). Après avoir rappelé le souvenir des vulnera in carne Christi fulgida, la dernière strophe (Bréviaire, fol. 274), commence par ces mots :

Rex Christe clementissime, Tu corda nostra posside.

a. Hymne très répandue, et qui se disait aux vêpres et aux matines de l'Ascension (Bréviaire, fol. 274"); elle commence par ces mots :

Jesu nostra redemptio,

Amor et desiderium.

Elle était encore plus répandue que la précédente (voir U. Chevalier, ouv. cité, I, 9582). J. Kehrein, Kirchenlieder,-p. 67, montre qu'elle a été traduite en allemand dès le xii' siècle. Dans un autre ouvrage du même auteur, Katholische Kirchenlieder, Hymnen, Psalmen, I, bilt, on trouve une autre ancienne traduction allemande de la même hymne.

3. « Intra quorum (apostolorum et martyrum) nos consortium u stimalor meriti, sed veniœ largitor admittc ». Mi$sel, fol. 112 ,

grâce ineffable, et comme par la mort de ton Fils, tu nous as donné le droit d'espérer ce qui est l'objet de notre foi, fais-nous arriver, par sa résurrection, au terme vers lequel nous tendons *. » Et ce n'était point là une doctrine d'initiés ; depuis fort longtemps 2, on recommandait aux prêtres de faire reconnaître aux malades que ce n'étaitpas de leurs propres mérites, mais de la passion et des mérites de Notre-Seigneur Jésus- Christ qu'ils devaient attendre la béatitude éternelle; que Jésus-Christ était mort pour notre salut, et que personne ne pouvait être sauvé par ses propres mérites ou de toute autre manière que ce fût, mais seulement par les mérites de Jésus-Christ. Si le malade possédait cette foi, il devait remercier Dieu de tout son cœur et se recommander à la Passion de Jésus-Christ, à laquelle

i. Missel, fol. 60 : « Deus quem diligere et amare justitia est », etc.

a. Pour ce qui concerne l'époque qui précéda immédiatement Luther, voir ci-dessus, t. I, p. 8a-85. Sur ce point, le document le plus facile à consulter est VAdmonitio morienti, de S' Anselme de Cantorbery (Migne, Patr. lat., t. i58, c. 686-687), dont parle A. Franz dans son excellent ouvrage, Das Bituale von Sankt Florian, p. 196 et suiv. (Franz parle aussi de ce qui a précédé dans le même genre, et des amplifications postérieures). Pour ce qui concerne la pratique dont il s'agit ici, de même que pour beaucoup d'autres points l'Opus tripartitum, 3' pars : De scientia mortis, de Gerson, eut de l'influence sur la fin du moyen âge. (Opéra, Antuerpiae, 1706, 1,447 et suiv.). Voici comment Geiler de Kaisersberg a traduit le passage de cet ouvrage sur le point qui nous occupe : « En toi, très doux Jésus, est mon unique espérance... Je réclame ton paradis, Seigneur, non à cause de la valeur de mes mérites, mais en vertu de ta très sainte passion, par laquelle tu as voulu me racheter, moi chétive créature, et m'acheter le paradis au prix de ton précieux sang » (Wie man sich halten sol bei einem sterbenden Menschen : De la conduite à tenir auprès d'un mourant, x48a, édité par Dàcheux, 1878).

RÉSUME DU CHAPITRE 35g

il devait souvent penser *. C'est dans ces sentiments qu'il puisait une ferme espérance que Dieu « ne nous trompe pas quand il nous promet les biens éternels et qu'il ne saurait manquer de nous les donner 2. »

Ainsi, dans toutes les prières, dans tous les chants liturgiques usités au temps de Luther, l'Église nous montre constamment Dieu, notre Maître, comme un Dieu clément et miséricordieux, et non comme un juge sévère; dans tout le cours de l'année liturgique, elle nous montre que la venue de Jésus-Christ a été vraiment la venue de la grâce et de la miséricorde ; que Jésus-Christ est la joie da monde, la bonté immense qui, par son sang, nous a rachetés de la mort3. Et, antérieurement, comme nous le verrons dans la suite, les docteurs catholiques n'avaient pas enseigné autre

i. Sacerdotale ad consuetudinem S. Romanss ecclesiœ. Venetiis 1537 (édition princeps), fol. 117 (Venetiis, i55£, fol. n3b) : « Credis, non propriis moritis, sed passionis dom. nostri Jesu Christi virtute et merito ad gloriam pervenire ? Credis quod dominus noster Jésus Christus pro nostra salute mortuus sit, et quod ex propriis meritis vel alio modo nullus possit salvari, nisi in merito passionis ejus ? Redde ei gratias toto corde, quantum potes, et te ipsius passioni recommenda, et ipsam corde cogita, et ore quantum potes nomina. » Nous trouvons des pensées semblables dans les nombreux « Manuels de la bonne mort » de cette époque. Voir Falk, Die deutschen Sterbebiichlein von der àltesten Zeit des Bachdruckcs bis zum Jahreî520 (1890).

3. Sacerdotale (i^i, fol. 211 ; i55£, fol. 307b) : « Deus eternorum bonorum fidelissime promissor et certissime persolutor », etc.

3. Luther trouvait ces sentiments exprimes dans l'hymne des vêpres des dimanches de Carême Aures ad nostras (Bréviaire, fol. 272*) :

Christe lux vera, bonltag et vita,

Gaudium mundi, pietas immensa,

Qui nos a morte roseo salvasti

Sanguine tuo.

chose. Au début, Luther lui-même qui, plus tard, ne saura comment assez reprocher à l'Église et à ses théologiens d'avoir poussé les hommes au désespoir, et lui tout spécialement, parce qu'ils n'auraient connu et montré Dieu que comme un juge sévère et irrité, Luther, alors qu'il n'avait pas encore besoin de tels mensonges, n'osa pas avancer cette affirmation. Et, sur ce point, sa doctrine était celle de l'Église1.

Jusqu'ici, les théologiens protestants n'ont jamais songé à la source que nous venons d'utiliser dans ce chapitre. Autrement, comment Harnack aurait-il pu écrire les paroles que nous avons citées plus haut 2, sur le joyeux message de Luther à la chrétienté ? Et cependant, combien ai-je peu utilisé cette source ! Luther, lui, la connaissait, il y a puisé, il en a même inséré çà et là des passages dans ses écrits, tout comme il faisait pour les textes de l'Ecriture 3. Dans ces cita-

i. Voici, par exemple, ce qu'en i5i3-i5i/j, il écrit dans ses Dictées sur les Psaumes : « Lex vêtus primum adventum Chris ti prophetavit, in quo Ghristus in judicio benigno et salutari rcgnat, quia adventus gratie et benignitatis est... Nova autem lex de futuro judicio et justitia prophetat, quia secundum adventum Christi prophetat, qiii erit in judicio severitatis et vindicta eterna, ut patet in multis autoritatibus, Joh. 5 : Potestatem dédit ei judicium tuum facere » ; 2 Tim. 4 : « Qui judicaturus est vivos et mortuos » ; Rom. 2 : « In revelatione justi judicii Dei ». Weim, III, 462.

3. Il écrit, par exemple, dans son Commentaire sur VEpître aux Romains, sur le verset i4 du chapitre VIII (Fol. 2oob ; Ficker, H, 194) : a Spiritu Dei agi, i. e. libère, prompte, hilariter carnem, i. e. veterem hominem mortitîcare, i. e. omnia contemnere et abnegare, quae Deus non est, etiam seipsos, ac sic nec mortem, nec arnica mortis gênera pœnarum sœva pavescere ». Les mots soulignés sont empruntés à l'hymne de la fête pour une vierge et martyre

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