MANQUE DE CRITIQUE
ciencieux, ou un auteur inconsidéré, ou même un menteur. Si dans ses confidences sur l'époque critique de sa vie, Luther se révèle aussi fourbe ou aussi fortement illusionné sur lui-même, un historien consciencieux et critique sera par là même peu enclin à le croire sur d'autres points, et il soumettra toujours ses affirmations à un examen rigoureux. Au contraire, le théologien protestant ne pèse jamais les affirmations de Luther sur l'Eglise et la doctrine catholique ; il suit aveuglément son maître.
D'après Kôstlin, lorsque « par une illumination du Saint-Esprit », le Réformateur comprit que dans le texte de saint Paul il était question de la foi qui justifie, il ne connaissait pas encore saint Augustin; et cette affirmation concorde parfaitement avec les sources qu'il cite à l'appui. Or, Seeberg nous dit que c'est peut-être la plus grande œuvre d'Augustin d'avoir frayé à Luther le chemin vers saint Paul{. C'est donc exactement la contre-partie de ce que dit Kôstlin ! Pourtant rien n'est plus facile à expliquer. L'assertion de Seeberg vient d'une autre source. Dans cet autre passage, Luther dit que « tout d'abord » il a lu
i. Lehrbuch der Dogmengeschichte, II, 2o5. Voir, ci-après, t. IV, ch. VII. — Dans le texte, Denifle dit : « Nous avons entendu Seeberg nous dire... » sans aucune référence. C'est parce que, dans la première édition, cette phrase de Seeberg, au lieu d'être rejetée dans le dernier chapitre, se trouvait cinq pages avant le présent passage (i" éd., p. 383). Ce détail et d'autres montrent que le P. Weiss a publié cette seconde partie du premier volume avec précipitation. Voir en ce sens N. Paulus, Neue Lutherstudien, dans Literarische Beilage der Kôlnischen Volkszeitung, 7 juin 1906. En général à l'avenir nous corrigerons ces détails et autres semblables sans «n faire la remarque (N. d. T.).
HARNACK ET SEEBERG 36g
saint Augustin, mais que lorsqu'il est arrivé à saint Paul, il s'est définitivement séparé de saint Augustin. A quel document faut-il accorder la préférence ? A celui de Kôstlin ou à celui de Seeberg ? Ni Kôstlin ni Seeberg n'ont songé à faire des recherches à ce sujet. Et il en est ainsi pour maint autre cas.
C'est de cette méthode dépourvue de toute critique que viennent ces grandes phrases creuses des théologiens protestants : « La foi vivante en un Dieu qui, par le Christ, crie à la pauvre âme : « Je suis ton salut », la ferme confiance que l'on peut se reposer sur Dieu: voilà le message de Luther à la chrétienté». Cette découverte de Harnack1 vient simplement de ses recherches superficielles et sans méthode ; elle n'est qu'une pieuse répétition des affirmations de Luther dans ses dernières années. Avant d'écrire cette phrase, un homme habitué à traiter l'histoire d'une manière scientifique aurait examiné tout d'abord, si, au commencement du xvie siècle, l'Eglise ne parlait vraiment que d'un Dieu qui punit, d'un juge irrité, si elle était muette sur la confiance, le ferme espoir en Dieu, en sorte que Luther fût nécessaire pour apporter à la chrétienté l'heureuse nouvelle de cette confiance en Dieu. Avant tout, il aurait consulté les livres où se manifestent, au cours de l'année, la vie et les idées de l'Eglise, où, jour par jour, elle s'adresse à ses fidèles, je veux dire le bréviaire et le missel. Il aurait commencé par ceux de l'ordre des Ermites de saint Augus-
t. Lehrbuch der Dogmengeschichte, 3* éd., III, 729. Voir aussi Wesen des Christentums, k* éd., 169. [L'Essence du Christianismet 1907, p. 3aa].