PIE II ET LE MARIAGE
coup de vénération*. A l'époque qui précède immédiatement Luther, les livres allemands sur le mariage contiennent des éloges du même genre2; aussi Luther est-il d'un ridicule qui touche à la démence lorsqu'il prétend enseigner aux « papistes » qu'Adam et Eve avaient été unis par l'institution de Dieu3.
Et l'on ne trouvera pas un seul scolaslique de quelque renom, qui, sur ce point, se soit écarté, soit de l'opinion de Hugues de Saint-Victor et de Pierre Lombard 4, soit de toute la tradition de l'Eglise. Dans les détails, l'on peut noter entre eux des divergences; mais ils n'ont qu'une voix pour proclamer la légitimité, la bonté, la dignité, la sainteté du sacrement de mariage.
Luther pouvait bien moins encore en appeler à un seul pape qui eût condamné ou même simplement prohibé le mariage, et qui eût donné à tous le conseil de fuir le monde. Bien au contraire, quand par exemple un mouvement se produisit en Bretagne « pour chercher à persuader aux hommes et aux femmes que la virginité, le veuvage et le célibat étaient nécessaires au salut éternel », Pie II, le ^décembre 1459, ordonna une enquête rigoureuse sur ces « erreurs dans la foi chrétienne » ; et il ordonna de
1. Voir les preuves dans Pau lus, Die Ehe in den deutschen Postillen des ausgehenden Miltelalters, dans le Supplément littéraire de la Kôln. Wolkszeitung de 1903, n. t&.
2. Paulus, ibid., n. 20. Voir aussi à ce sujet les enseignements de Theodoric Engelhus, dans Langenberg, Quellen und Fonch. sur Gesch. der deutschen M y stik, p. 101-102, io3, i56.
3. Opp. exeg. lat., (vers I53S), IV, 70. &. Voir ci-dessus, p. 70.
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punir sévèrement les coupables !. A peu près à la même époque, le cardinal Nicolas de Cusa, évêque de Brixen, rappelle à ses diocésains que le sacrement de mariage a été institué par Dieu dans le paradis terrestre ; dans le nouveau Testament, ajoute- t-il, il mérite d'autant plus de vénération que la réalité de ce qui est signifié par le mariage, à savoir l'union du Christ et de son Eglise, surpasse davantage en dignité la figure de l'ancien Testament3. Les conciles tenus en Allemagne antérieurement au concile de Trente ont, eux aussi, exposé ce qui jusqu'alors avait été la doctrine catholique sur la dignité et la sainteté du mariage ; pour n'en nommer qu'un et le plus impor* tant, je citerai le concile provincial de Mayence, de i5493.
Mais Luther a peut-être un point d'appui dans ces moines pour qui il a une si haute estime, dans ceux qui ont mis la virginité au-dessus de tout ? On serait porté à le croire, car autrement à qui aurait-il pu se rattacher? Et pourtant il faut déjà exclure saint Bonaventure, puisqu'il l'exclut lui-même par les paroles qu'on a lues plus haut. Mais que dit saint Bernard pour qui, à entendre les protestants, christia-
i. Arch. Vatic. ; Reg. PU H, n. 5oa, fol. a3ab-a33 ; Raynald, Ann.t à l'année i45ç), n. 3o ; d'Argentré, Coll. jad., 1. a, p. a53.
a. Dans l'Agenda seu liber obsequiorum juxta ritum et consuetadinem diocesis Brixinensis (i543), fol. 6i* : a Sacramentum matrimonii in primordiis a Deo in paradiso institutum , in novo testamento tanto sanctius est venerandum, quanto veritas significati ejus, Christ! scilicetet ecclesie, supra flguram veteris testamenti digne exaltatur ».
3. Voir Constitutiones Concilii provincialis Moguntini... anno Dom. MDXLIX celebrati (Moguntise, 1549)* fol« 2^4b et suiv.
SAINT BEUNARD ET SAINT BASILE bl
nisme et monachisme furent une seule et même chose, qui plus que personne, par conséquent, devait dire : « Non pas le monde, mais la fuite du monde, non pas le mariage, mais le cloître, le seul endroit où l'on puisse servir Dieu comme il le désire. » Que nous dit-il, au contraire ? Il s'élève contre certains hérétiques de son temps qui interdisent le mariage ; pour montrer qu'ils ne font plus partie de l'Eglise, il dirige contre eux le passage de la première épître à Timothée1, que Luther allègue mensongèrement contre le pape et les papistes, comme nous l'avons vu au commencement de ce chapitre. Ce n'est que par une inspiration du démon, ajoute saint Bernard, qu'ils vont contre le mariage ; ils se donnent l'air d'agir ainsi par amour de la chasteté tandis que c'est une invention pour favoriser et accroître l'immoralité. « Si tu ôtes de l'Eglise l'honorable mariage et le lit exempt de souillure2, ne la remplis-tu pas de concubinaires, d'impudiques... et de toutes sortes de gens impurs? Choisis donc entre ces deux suppositions ou que tous ces monstres humains soient sauvés, ou que le nombre des élus soit restreint à ceux qui observeront la continence. Mais ni l'une ni l'autre ne plaît au Rédempteur, etc. 3. » Que suit-il de là ? Précisément la doctrine catholique, cette doctrine que dès le ive siècle, dans son sermon sur le renoncement au monde, avait énoncée avec précision un saint qui a exalté la virginité et l'état religieux avec non moins d'enthousiasme que
i. i Tim. 4, i-3.
a. Heb., i3, h.
3. Serra. 66 in Gant. (Migne, Pair, t., m, c. 1094, n. a, 3).
saint Bernard, je veux dire saint Basile le Grand : « Le bon Dieu qui prend soin de notre salut a divisé la vie des hommes en deux états : l'état de mariage et l'état de virginité, afin que celui qui ne peut soutenir la lutte de la virginité s'unisse à une femme, tout en sachant qu'il aura à rendre compte de sa continence et de sa sainteté, ainsi que de la ressemblance avec les saints qui ont vécu dans le mariage et qui ont engendré des enfants !. »
Une fois de plus, Luther a donc menti en reprochant à l'Eglise catholique de prohiber, de condamner même le mariage comme un état de péché, de demander, de commander la fuite du monde, l'abandon de la vie publique. Toutes ses assertions et ses sophismes à ce sujet ont passé dans la confession officielle du luthéranisme2. En vérité, il serait temps enfin que les protestants eux-mêmes reconnussent l'absurdité de ce fatras.
$5. — C'est précisément d'après les principes de Luther que le mariage est un genre de vie coupable et illicite.
Le mensonge de Luther est d'autant plus criant que c'est précisément lui, et non pas l'Eglise, qui a dénigré le mariag i comme un genre de vie impur et coupable ; sans qu'il s'en aperçût, cet « homme d'une formation
i. Migne, Patr. gr., t. 3i, c. 628.
3. Pour Luther, voir aussi ci-dessus, I, p. 273-274 ; pour Mélanchthon et la Confession d'Augsbourg, p. 35o-35i, un passage de l'article XVI de cette Confession.
i/ÉTAT CONJUGAL, ÉTAT D'IMPURETÉ ET DE PÉCHÉ 83
scolastique si remarquable » l'a radicalement condamné. Il écrit déjà dans son ouvrage sur les vœux monastiques : « Comme le dit le Psaume L1, le devoir conjugal est un péché et un acte d'une extrême violence ; à le considérer au point de la passion et du plaisir honteux, il ne se distingue en rien de l'adultère et de la fornication. Pourtant, Dieu ne l'impute nullement à faute aux époux, et cela par pure miséricorde, parce qu'il nous est impossible de l'éviter, alors que néanmoins nous devrions nous en abstenir 2. » L'année suivante, il écrit : « Par tous ces éloges que je viens de donner à la vie conjugale, je n'ai pas voulu concéder à la nature qu'il n'y ait là aucun péché, mais je dis que la chair et le sang corrompus par Adam sont conçus