LÉGÈRETÉ DE LANGAGE DE LUTHER
contre la mélancolie et le péché ! « Je n'ai rien trouvé pour chasser la tristesse », déclarait-il un jour, « quoique j'en sois venu à serrer ma femme dans mes bras, pour voir si les excitations de la chair ne chasseraient pas ces pensées de Satan *. » Ce passage, dira-t-
i. Conrad Cordatus, Tagebuch Hier Martin Luther, 1537, herausgegeben von Wrampelmeyer (i885), p. A5o, n° i65i. Wrampelmeyer s'étend beaucoup sur ce passage tant soit peu incommode et sur d'autres plus embarrassants encore, mais moins authentiques ; naturellement, dans ses développements les mots désobligeants à l'adresse des catholiques ne font pas défaut ; mais si quelqu'un devait s'en abstenir, c'était bien Wrampelmeyer dont l'incapacité s'étale si ouvertement au grand jour. Je prends comme exemple cette phrase de Luther (p. 282, n° 1089) : « Il faut conserver (behalteri) soigneusement toutes les Régulas monachorum in perpetuam ignominiam et gloriam Evangelii ; ego quinque habeo cum statutis eorum ». A behalten, il met la note : « maintenir ferme, ne pas abandonner»; à quinque : « scil. régulas» ; et il ajoute : « Luther veut dire sans doute la pauvreté, la chasteté, l'obéissance, la prière et le travail ? » Puis il explique tout la passage : « Luther semble vouloir dire : Pour moi, j'observe cinq règles de vie; elles concordent avec les statuts monastiques qui ont leur bon et leur mauvais côté; je rejette au contraire toutes les autres, qui déshonorent l'Evangile au lieu de tourner à sa gloire. » Est-il vraiment possible de s'embrouiller ainsi dans un passage aussi simple ? Wrampelmeyer traduit behalten par observer au lieu de conserver ; c'est-à-dire retenir, garder ; et il fait la même erreur pour habere.
Wrampelmeyer ignore par trop Luther. Cette pensée en rappelle une autre toute semblable, sur les ouvrages scolastiques qu'il avait étudiés autrefois : « Je conserve (behalte) toujours les livres qui m'ont tant martyrisé. » (Lauterbachs Tagebuch, p. 18); ou encore celle-ci, dans les Opp. exeg. lat., XI, i/io (vers i545) : « Evertantur monasteria, nisi forte relinquantur qusedam in memoriam peccatorum et abominationum quarum domicilia fuerunt. » Ainsi donc, à l'endroit en question, Luther veut dire aussi : « Que chacun conserve, ainsi que je le fais moi-même, les règles et les constitutions monastiques, comme un mémorial éternel de l'obscurcissement de l'Evangile dans le passé,, et de sa splendeur d'aujourd'hui. »
ï3o CONSEQUENCES DE LA REFORME DE LUTHER
on, n'est pas suffisamment authentique? Admettons, mais dans un autre, qui l'est pleinement, nous allons plus loin encore ; faire avec la femme d'autrui ce que Luther faisait avec la sienne, commettre des péchés pour vaincre le diable, voilà l'un des conseils les plus paradoxaux que le « Réformateur » ait donnés à un homme en proie au découragement ; et, évidemment, il a dû le donner à d'autres encore.
En i53o Luther écrivait à Jérôme Weller : « Badine et amuse-toi avec ma femme et avec les autres1. » Mais sans doute d'une manière décente ? Ecoutons le « Réformateur » : « Toutes les fois que le démon te tourmentera par ces pensées (de tristesse), recherche aussitôt la société de tes semblables ; ou mets- toi à boire, ou à jouer ; dis des gaudrioles ; cherche à te divertir. Il faut... même quelquefois faire un péché par haine et par mépris pour le diable, afin de ne pas lui laisser l'occasion de nous créer des scrupules pour des riens ; si on a trop peur de pécher, on est perdu. Ainsi, que le diable vienne te dire : « Allons, ne bois pas », réponds-lui : « Justement, je veux boire et un bon coup. Tu t'y opposes : eh bien, je boirai encore plus. » Il faut toujours faire le contraire de ce que le diable défend ». Pour que son correspondant ainsi tourmenté reprenne courage, Luther s'offre à lui comme exemple : « Et quelle autre raison crois-tu que j'aie de boire de moins en moins d'eau, d'avoir de moins en moins de
i. « Miscebis igitur joca et ludos cum uxore mna oi caeteris ». Énders, VIII, i5g (juillet? i53o). fil semble vraiment difficile d'admettre que le sens de ces mots-ci soit aussi réaliste que Denifle l'insinue. Mais, pour ce qui suit, son interprétation ne paraît pas forcée (N. d. T.)].
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retenue dans mes paroles, et d'aimer de plus en plus les bons repas ? Par là, moi aussi, je veux me moquer du diable et le tourmenter, lui qui se préparait à se moquer de moi et à me tourmenter. Oh ! si je pouvais trouver enfin quelque bon péché1 pour berner le diable, pour lui faire bien comprendre que je ne reconnais aucun péché, et que ma conscience ne m'en reproche aucun ! // nous faut absolument éloigner tout le décalogue de nos yeux et de notre esprit, nous que le diable attaque et tourmente ainsi1*. »
En quel abîme ne trouvons-nous pas ici le « Réformateur » ! Et c'est cependant le même homme qui, quelques années plus tard, nous parle de son extrême délicatesse de conscience, au temps qu'il était jeune moine : alors, il en était jusqu'à s'étonner d'entendre dire à saint Bonaventtjre, ce « saint des saints parmi les moines », qu'il était permis au mari de badiner avec sa femme : il se serait attendu à une solution plus digne de l'état de Bonaventure3. Et ici, pour chasser la mélancolie, il conseille de badiner avec la femme d'un autre, et de badiner d'une manière coupable.
i. « Aliquid insigne peccati ».
a. Entiers, VIII, 160-161. Kôstlin (Martin Luther, II, 214) écrit: « Naturellement, les adversaires de Luther ont exploité avidement une telle exhortation à pécher. Mais pour le sens de ce passage, nous n'avons simplement qu'à renvoyer au contexte ». Mais quel contexte pourra jamais amener à ne pas voir que Luther veut chasser un diable par un autre ? De toutes les expressions de ce genre que l'on trouve chez les écrivains protestants, il ressort une même conclusion : ils désireraient qu'au point de vue moral leur « Réformateur » fût quelque peu différent de ce qu'il parait et do ce qu'il est en réalité ; et ils cherchent à le sauver à tout prix.