‹ Luther et le luthéranisme; étude faite d'après les sourcesChapitre 73 sur 283 · LUTHER PREND LE CONTREPIED DES LOIS DE L'ÉGLISE · texte numérisé non relu

LUTHER PREND LE CONTREPIED DES LOIS DE L'ÉGLISE

La haine qui le poussait à prendre le contrepied des lois de l'Eglise s'est elle-même sévèrement punie.

Mais de quels mots qualifier ce que Luther disait plus tard de ces « imbéciles et lascifs de pourceaux », c'est-à-dire des religieux et des prêtres : « Chez Jacob avec quatre, cinq ou cent femmes, il y avait plus de chasteté que dans tout leur célibat, même s'ils ne courent pas les femmes. Représentons-nous un véritable célibataire, qui observe pleinement la continence : il est pourtant certain que Jacob est cent fois plus chaste que lui ; car avec sa continence, cet homme brûle nuit et jour des feux d'une passion dévorante ; il a des pollutions pendant son sommeil, et quand il est éveillé, il est poursuivi de l'aiguillon delà passion. Qu'est-ce qu'une chasteté qui consiste à vivre et à brûler au milieu des flammes du désir? S'il voit une belle femme, il devient une fournaise ardente ; il a beau se faire violence et se contenir, cette flamme qui est en lui engendre des pollutions, non seulement pendant son sommeil, mais encore quand il est éveillé. C'est ce que nous atteste Gerson i ».

Je ne veux pas relever ce qu'il y a de révoltant dans cet appel à l'autorité de Gerson : comme on le sait, Gerson donne des conseils pour des cas particuliers, ou pour le moment de la tentation; mais en aucune façon, il ne donne à supposer que c'est là la vie de tous ceux qui gardent la continence. Comment donc le « Réformateur » en est-il venu à des tableaux de ce genre ? Uniquement par sa propre vie anté-

i. Opp. exeg. lat., VII (i5/n), 277.,.

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rieure, alors que peu à peu il s'acheminait vers cette conclusion : « La concupiscence est invincible », pour en arriver ensuite à attribuer à tous sa propre impureté d'une manière plus brutale encore. Quelle influence de telles descriptions et de telles peintures devaientelles exercer sur la moralité publique ? Elles devaient mener non seulement au mépris complet de la continence, mais encore de toute sorte de pudeur ; après de telles descriptions, chacun pouvait se dire : Un homme chaste est l'être le plus malheureux du monde ; la chasteté est impossible ; pourquoi me préoccuper de la pratiquer? Et c'est bien ce qui est arrivé. Le surintendant Sarcerius s'explique ainsi à ce sujet : « A dire vrai, de nos jours, nous autres Allemands, nous avons bien peu d'éloges à nous faire à l'endroit de la vertu de chasteté ; elle s'en va tellement que c'est à peine si l'on peut désormais nommer quelqu'un qui la possède. » Ceux qui aiment encore la chasteté sont en si petit nombre « qu'on en est frappé d'étonnement ou pour mieux dire saisi d'horreur; et l'immoralité en tout genre s'accroît constamment sans honte et en toute impunité1. » Vers la même époque (i554), c'est précisément à la lutte contre le célibat des religieux que le recteur Conrad Rlauser, de Zurich, attribue le mépris d'alors pour la chasteté et la continence 2. Les protestants ne veulent pas reconnaître qu'avant tout c'est leur « Réformateur » qui fut cause de cette décadence. Hs ne veulent pas admettre non plus que la déconsidération attachée aux prédicants luthériens, et dont

i. Fon einer Disziplin, etc., fol. 3ç)\

a. De educalione puerorum. BasiJege, i554, fol. 76.

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Luther et les siens se lamentaient si fort, venait en droite ligne des attaques mêmes de Luther et des siens contre les prêtres catholiques et les religieux; c'est pourtant là un point qu'il est encore beaucoup plus facile de constater. La noblesse et le peuple ne faisaient aucune différence entre les prêtres et les prédicants. « La prêtraille est méprisée », disait-on, « non seulement sous la papauté, mais aussi sous le saint Evangile 4. » On ne faisait non plus aucune distinction entre la chasteté monastique et la chasteté en général. Lorsque dès le début le peuple vit qu'on diffamait le célibat comme impur, sacrilège et impie, et non pas le célibat comme on le pratiquait çà et là, mais le célibat en général 2, il porta le même jugement sur la chasteté, d'autant plus que la même bouche trouvait bon de lui apprendre que, pour les papistes, célibat et chasteté étaient une seule et même chose, et que les impulsions de la nature étaient irrésistibles.

Une fois qu'a disparu le respect pour la chasteté en général, le respect de la chasteté conjugale s'éteint bientôt lui aussi, et. dès lors, c'en est fait de la dignité du mariage. Et le mal s'aggrave encore s'il vient s'ajouter une doctrine relâchant les liens du mariage, avec

i. Ch. Mabstaller. Der Pfarr- und Pfrûnd-Beschneiderteufel (Ursel, 1575), fol. A 5. Il suffisait que le « curé » dît une chose pour qu'on fit le contraire. Erl., 6, 8.

2. Impunis, see eratus, abominabilis cœlibatus furent les mois dont à partir de i5ai se servirent constamment Luther et les siens. Pour Luther, voir par ex. Enders, 111, a&i (1" nov. 1021), 2^7 (11 nov. i5a 1), V, 380 (9 décembre i5a5); Opéra exeg. lat.t V (i53g-i54o), 90. Bugenhagcn, Brismann et d'autres l'imitèrent.

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d'autres encore sur la liberté chrétienne et l'esclavage de la volonté, sur l'inutilité des bonnes œuvres, etc., en un mot toutes les théories que, peu à peu, Luther a développées ! Et, de fait, dès i5a3, le « Réformateur » écrivait1 : La liberté chrétienne veut « que devant Dieu toutes les choses extérieures soient à notre libre disposition, etqu'un chrétien puisse en user comme il lui plaît, s'en servir ou les laisser de côté. En effet, saint Paul ajoute : « Devant Dieu » 2, c'est-à-dire en tant que cela regarde Dieu et toi. Car en te mariant ou en ne te mariant pas, en devenant ceci ou cela, serviteur ou indépendant, en mangeant ceci ou cela, tu ne rends pas service à Dieu ; et inversement, si tu abandonnes ou que tu ajournes l'une de ces choses, tu ne lui causes ni déplaisir, ni offense. En résumé : tu n'as d'autre devoir envers Dieu que de croire en lui et de le confesser. Pour tout le reste, il te laisse libre de choisir et de faire ce que tu veux, sans aucun danger pour ta conscience; même si tu en venais à abandonner ta femme, si tu quittais ton maître, et si tu n'observais aucune de tes conventions, Dieu, pour ce qui le concerne, n'en aurait aucun souci. Car que tu fasses tout cela ou non, que peut-il en résulter pour lui ? » iVinsi, d'après Luther, Dieu ne s'occupe pas des fornications ou des assassinats que nous pouvons commettre ; de soi, il n'y a rien là qui le regarde. Il ne se rendait pas compte des conséquences d'une telle théorie 1 Les

i. Weim., XII, i3i-i3a, sur le chapitre vu* de la V épître de saint Paul aux Corinthiens (i533).

2. I Cor., 7, *4 : « Que chacun demeure devant Dieu dans l'état où il était lorsqu'il a été appelé ».

LE MARIAGE RESILIABLE AU GRÉ DES PARTIES l37

paroles de Jésus-Christ : « Que l'homme ne sépare pas ce que Dieu a uni » l devaient pourtant le forcer d'admettre que Dieu voulait la fidélité entre époux. Dès lors (et abstraction faite de tout autre considération), comment peut-on s'arrêter à l'idée que pour celui qui commet un adultère, il ne s'ensuit pas par là même qu'il offense Dieu2?

Luther poursuit : « Mais parce que tu es lié à ton prochain dont tu es devenu la propriété, Dieu ne veut pas qu'à cause de sa liberté à lui, personne soit frustré de ce qui lui appartient ; il veut donc maintenir à ton prochain sa propriété. Car bien que, pour ce qui le concerne, il n'attache pas d'importance à cette propriété, il y porte toutefois de l'intérêt à cause de ton prochain. C'est ce que veut dire l'Apôtre par ces mots : « Devant Dieu ». C'est comme s'il disait : « Devant l'homme, devant ton prochain, je ne te rends pas libre ; car tant que lui-même il ne t 'aura pas libéré, je ne veux pas lui enlever son bien. Devant moi, au contraire, tu es libre de tout lien; que tu négliges ou que tu observes ce qui est extérieur, tu ne fais aucun mal. »

De tout cela il résulte nécessairement que si une femme rend la liberté à son mari (ou un mari à sa femme), ils sont libres aussi aux yeux de Dieu; dès lors, la séparation est devenue légitime ! C'est donc avec raison que le célèbre Pistorius disait : « Ainsi, tous les péchés extérieurs dépendent uniquement de la volonté de la personne contre laquelle on agit ! Si cette personne est satisfaite, alors ni devant Dieu ni

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