‹ Luther et le Luthéranisme (volume 2)Chapitre 34 sur 278 · LA DOCTRINE ET LA VIE · texte numérisé non relu

LA DOCTRINE ET LA VIE

Par là même, il ne voit plus en Jésus-Christ le modèle que nous devons imiter et que nous devons manifester dans notre vie. De fait, selon la véritable pensée de Luther et des siens, l'unique mission du Christ était de servir de manteau pour couvrir leurs péchés et leur inertie dans l'œuvre du salut. Ils n'avaient qu'une foi morte, et ils ne songeaient pas à ressembler à Jésus Christ par leur vie. Luther s'était fait un « Evangile » en harmonie avec son état d'âme.

Aussi, ne doit-on pas s'étonner du mépris avec lequel il parle de la vie morale. Conformément à la disjonction qu'il établit entre la foi et les œuvres, il prétend que ce qui importe, ce n'est pas la vie, mais la doctrine. C'est ce qu'il affirme dès i523, alors que pourtant, chez lui et chez le siens, les mauvais fruits de sa doctrine s'étaient déjà suffisamment manifestés ^

(sous la papauté). C'est bien vite dit, mais non pas aussitôt fait ». Avoir un cœur pur n'est pas autre chose « que ne pas se troubler la conscience », et cela à ce point que « si, grâce à la parole de Dieu, la conscience est illuminée et qu'elle acquière la certitude que la loi ne la souille pas ; c'est-à-dire, si un chrétien sait que ï'observance ou la non-observance de la loi ne lui nuit en rien, aiors qu'il fasse ce qui est défendu, ou qu'il omette ce qui est prescrit, il n'y a là pour lui aucun péché ; il ne peut pas pécher, parce que son cœur est pur ».

N. d. T. Quoi qu'on pense de la manière dont en fait Luther a pratiqué sa théorie de la justification par la foi, il est impossible de ne pas voir dans ce texte et autres semblables la doctrine à peine déguisée des Frères du Libre Esprit, et de tous ceux qui au cours des siècles en sont arrivés à cette conclusion : L'homme perdu en Dieu n'est soumis à aucune loi morale ; qu'il agisse comme bon lui semble ; pour lui, le péché n'est qu'un mot vide de sens.

I. Weimar, XIV, [^6[^ : « Sœpe admoneo discernere longe vitam et doctrinam... Maxima gratia est, quod (quis) scparare possit vitam a doctrina. Verum est, quod ita vivere debemus, sed

En 1627, il dira fort explicitement : « J'ai souvent engagé à mettre une grande différence entre la vie et la doctrine. La doctrine est que je croie dans le Christ, que je ne fasse aucun cas de mes œuvres, de mes souffrances, et de ma mort, que je serve le prochain et que je ne me préoccupe pas de tout cela. La vie, au contraire, est que je me conduise, que j'agisse de telle ou telle manière. Or la vie n'est pas, tant s'en faut, aus^si importante que la doctrine ; alors même que la vie n'est pas si pure, la doctrine peut cependant garder toute sa pureté et l'on peut avoir de l'indulgence pour la vie... Il est vrai que nous devrions vivre ainsi ^ ; mais que je vive comme je peux, il ne s'ensuit pas que la doctrine soit fausse. C'est pourquoi nous devons juger et voir non d'après la vie, mais d'après la doctrine... Je ne puis prêcher des choses plus élevées que de dire qu'il faut tuer le vieil Adam et devenir un homme nouveau. — Oui, me dira-t-on, mais tu ne le fais pas, — Je réponds : Sans doute, je devrais le faire, mais à la condition que Dieu m'en donne la grâce. Mais personne n'atteindra jamais si haut qu'il ne lui manque encore beaucoup. Laisse donc la vie sur cette terre et élève la doctrine jusqu'au ciel^ ». Ou encore, comme il l'écrit en i523 : « Laisse

utcunque sum, doctrina non est falsa. Pelagianushac re deceptus, Augustinus item, Hieronymus penitus prostravit et Cyprianus... Deberem quidem facere, sed Dominus non dederit. Vitam sinas esse terram, doctrinam celum ».

1. C'est-à-dire comme les saints. Ce passage fait suite à celui qui est cité plus haut, p. kli, n. i.

2. Weimar, XXIV, 606-607. (Sur le premier livre de Moïse, comme en loaS). Voir aussi Weimar, XXVIII, 99 (22 août lôaS).

(( OPPOSITION » ENTRE LA LOI ET l'ÉVANGILE 55

la vie être terre, et la doctrine, ciel * ». Ainsi, elles sont aussi distantes l'une de l'autre que le ciel l'est de la terre : et du reste, il en est ainsi de la loi et de l'Evangile 2. C'est donc en vain que Jésus-Christ a fait de l'observation de la loi morale le signe auquel on reconnaîtra que sa doctrine vient de Dieu 3 I « La doctrine, continue Luther, ne change jamais, elle doit être absolument pure et parfaite ; la vie, au contraire, peut toujours atteindre une plus haute perfection. Je voudrais bien que ma vie fût plus parfaite, mais ce désir ne produit rien ; tant que nous vivrons ici-bas, la vie n'égalera jamais la doctrine ». Prêcher la vie pure et austère des saints, « ne sert qu'à détourner les gens de faire attention à la doctrine ». Du reste, il faut reconnaître que « la foule fait toujours plus de cas de la vie que la doctrine. Et il n'est rien de plus propre à séduire un homme que cette vie toute d'apparence. Là où il n'y a pas de bons et vaillants prédicateurs, c'est une grande grâce si quelqu'un arrive à séparer la vie de la doctrine * ».

Ce qui frappe ici tout d'abord, c'est que, conformément à la thèse luthérienne de la justification, le christianisme est compris d'une manière tout extérieure à nous. Le Christ vivant devient un Christ sans vie, avec lequel le chrétien ne peut plus être uni comme la

i. Ci-dessus, p. 53, n. i.

2. Jn Galatas, II, 5o-5i (i535): « Tarn longe distant quam cœlum et terra. ))

3. Joan., VII, 17 : « Si quelqu'un veut faire la volonté de Dieu, il saura si ma doctrine est de Dieu, ou si je parle de moi-même ».

li. Weimar, XXIV, 607. Voir en outre t. II, p. 176.

branche au cep, afin qu'il croisse en Jésus-Christ, notre cep et notre tête ^ ; le Christ ne vit plus en nous et nous ne vivons plus en lui 2, il n'est plus notre vie 3. Luther n'a tenu aucun compte de cet avertissement du Sauveur: « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait * ». Jésus-Christ lui-même exige donc que nous ressemblions à Dieu ; pour nous exciter à atteindre ce but, il s'est efforcé non seulement de nous pousser par ses paroles, mais encore de nous entraîner par son exemple. Sa doctrine tout entière n'avait pas d'autre but que de nous rendre par notre vie semblables à Dieu, en sorte que dans cette doctrine tout converge vers la pratique s. Par sa vie, par son exemple, il a montré aux siens comment son enseignement doit s'imprimer dans notre vie, et comment nous arriverons à ressembler à Dieu, en sorte que sa vie est pour nous à la fois un enseignement et un modèle. A tous, il a dit : « Si l'on ne prend pas sa croix pour me suivre, on ne saurait être mon disciple ^ )>. Pour servir vraiment Jésus-Christ, il faut l'imiter "7.

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