FRANZ CUMONT
Ce serait manquer à la grande mémoire de Franz Cumont que d'enfler la voix, que de hausser le ton, pour parler de lui. Il suffit de dire, avec la simplicité qu'il aimait, comment on l'a vu vivre, toujours au travail sans en avoir jamais l'air, toujours affable, accueillant, discret, les yeux bleus, la barbe blonde à peine blanchissante, la voix douce, un peu voilée, presque confidentielle.
Il était belge ( i ) et très attaché à sa patrie, à son empire — car la Belgique est un empire, — à ses traditions, à sa dynastie ; heureux d'être .membre de l'Académie royale, fier d'avoir reçu le prix Francqui, qui est la plus haute récompense que pîiisse, en ce pays, se voir décerner un savant ; la plus haute après celle, qui ne lui manqua pas, d'être distingué par le roi Albert et la reine Elizaheth. Ses obsèques furent célébrées à petit bruit, sans vaines pompes, comme lui-même l'avait voulu : mais elles eurent pourtant cet éclat que la reine-mère eût délégué, pour l'y représenter, le grand maître de sa Maison, attestant ainsi le souci qu'elle avait de rendre hommage à l'un des plus grands érudits que la Belgique ait donnés au monde.
(1) Il était né à Alost le 3 janvier 1868, d'une famille de grande bourgeoisie de tradition « libérale », en France, nous dirions « radicale ». Il fit ses études secondaires à l'athénée (nous dirions : au lycée) de Bruxelles, de 1878 à 1884, et ses études supérieures à l'Université de Gand — Charles Michel y fut son maître — oiî il obtint en 1887 le doctorat en philosophielettres. Il fréquenta ensuite les Universités de Bonn, — où ilfut l'élève d'Usener, — de Berlin et de Vienne. Il suivit aussi les cours de Mommsen, probablement ceux de Wilamowitz. Et il connut Erwin Rohde. Après des séjours à Athènes (hiver de 1890) et à Rome (1891), il passa à Paris une partie de l'année scolaire 1891-1892 et se fit inscrire à l'Ecole des Hautes-Etudes. Il revint enfin à l'Université de Gand où il avait été nommé chargé de cours le 10 janvier 1892. Il y en-seigna jusqu'en 1910, où il se retira. Il se démit aussi en 1912 de la charge de conservateur du Musée au Cinquantenaire qu'il occupait depuis 1898. Et il quitta la Belgique pour aller s'installer à Rome.
A quel point il était belge, nul ne l'ignorait de ceux qui avaient entendu la conférence qu'il fit, dans les dernières semaines de l'année IÇ14, au palais Rusticucci ( I ) . La Belgique était sous le joug parce que le gouvernement de son roi, sommé le 2 août de livrer passage aux troupes allemandes, avait répondu — ouvrant ainsi une ère nouvelle dans l'histoire de la morale internationale — qu'il ne croyait pas qu'im peuple, quelque faible qu'il fût, pût « méconnaître son devoir et sacrifier son honneur en s'inclinant devant la force » (2). Franz Cumont comprenait cela. Et comme il n'était ni d'âge ni kle force à porter les armes, il voulut au moins, en racontant comment la Belgique, au temps de César, était devenue romaine, faire le procès des méthodes de colonisation qui venaient d'éveiller la guerre.
« Après la conquête de la Gaule, dit-il, — et c'est tout le sens de son intervention, — Rome n'a pas introduit par la force ses usages, sa langue (3) et ses croyances chez les peuples soumis à sa domination. Elle ne leur a pas imposé une hiérarchie d'innombrables fonctionnaires, infligé une administration tracassière et ime étroite surveil; lance policière. Elle gouvernait de haut et de loin, et la tyrannie du pouvoir central, le despotisme de l'Etat, l'interventionnisme des bureaux ont été moindres durant les premiers siècles de l'Empire que chez la plupart des nations modernes...
« La romanisation n'a donc pas été le résultat d'un programme politique nettement arrêté, dont la monarchie aurait confié l'exécution à ses agents. Elle n'a pas été réalisée par les moyens que l'Allemagne employait pour germaniser l'Alsace et le duché de Posen, ou le gouvernement de Saint-Pétersbourg pour russifier la Pologne et la Finlande. Légats et procurateurs agirent plutôt par la persuasion que par la contrainte. Néanmoins l'action de l'Etat fut très puissante et très efficace grâce à l'adoption de certaines mesures d'ordre général qui furent prises dès l'annexion » (p. 11).
Cette sage et habile politique hti inspirait après tant de siècles une profonde reconnaissance. Il espérait que les effets n'en étaient point perdus pour toujours : « l'âme d'un peuple et ses facultés natives, la fécondité
(1) A l'Institut historique belge de Rome. La substance, et peut-être le texte même, s'en retrouvent dans un discours prononcé à l'Institut le 25 octobre 1915 au nom de l'Académie des Inscriptions. De cette conférence et d'une autre qui l'avait précédée en 1913 à la Société royale d'Archéologie de Bruxelles est sorti le volume. Comment la Belgique fut romanisée, 123 pp. in-4°, dont nous citons ici la seconde édition, Bruxelles, 1919.
(2) Réponse à la déclaration de guerre du gouvernement austro-hongrois, 29 août 1914, Livre gris, pièce 78.
(3) Sur la diffusion de la langue latine, le. p. 89 ; sur la marque laissée par le latin sur le flamand, mots relatifs à l'architecture, p. 40, note 5; à la cuisine et à la table, p. 56, note 1 ; aux fruits et plantes potagères, aux animaux domestiques, aux instruments aratoires, aux produits du midi, p. 63, note 6. — Sur l'ampleur de ce phénomène et son importance dans la constitution de l'ancienne Europe, celle qu'on appelait chrétienté, Meillet, Les langues dans l'Europe nouvelle, Paris, 1928, p. 264, et Esquisse d'une histoire de la langue latine, Paris, 1928, pp. 279 ss. Cf. aussi Fr. Cumont, Pourquoi le latin fut la seule langue liturgique de l'Occident, dans Mélanges Paul Predericq, Bruxelles, 1904.
inépuisable de son sol, la puissance tenace de ses traditions survivent à tous les désastres matériels. Les semences fécondes que Rome avait jetées sur une terre presque vierge n'y devaient pas périr quand elle l'abandonna. Elles y germèrent obscurément pour produire quelques siècles plus tard des fleurs immortelles » {jp. loç). Et c'est pourquoi il se plaisait à voir dans le groupe qui couronne les « colonnes au géant » ( i ) un monstre écrasé par un héros romain, « la barbarie germanique vaincue par l'empereur » (;). 104).
« Le nombre de ces monuments votifs, expression de la reconnaissance des populations pour la sécurité que leur assuraient les empereurs, est une manifestation éclatante de leur esprit de loyalisme et de leurs sentiments de dévotion, envers les souverains qui incarnaient pour elles l'idée de patrie. Rome leur avait donné la paix, le premier des biens. EUe avait mis fin à leurs luttes intestines et aux ravages des hordes germaniques... Elles étaient devenues les cellules vivantes d'un grand organisme qui se renouvelait par des échanges perpétuels. En même temps elles avaient connu des lois plus parfaites, obtenu une justice plus sûre, acquis des mœurs plus policées, et participé à une haute culture littéraire et artistique. Il n'est pas surprenant que, grâce à tant de bienfaits reçus, nos ancêtres se soient attachés à l'Empire et aux princes, et qu'ils aient multiplié les preuves de leur dévouement envers eux. Aucune violence ne les avait contraints d'abandonner leurs coutumes, leurs croyances ou leurs langues. Rome avait compté uniquement, pour les transformer, sur le rayonnement de sa civilisation — la conscience de sa supériorité lui permettait un tel orgueil, — et le consentement des peuples lui accorda cette conquête morale, cette soumission des volontés et cette conciliation des coeurs que n'aurait obtenues aucun asservissement » (2). |.; ! : : j :
Cet éloge de l'ancienne Rome était, sans qu aucune comparaison fût seulement esquissée, une sanglante leçon pour V Allemagne et ses séides, une Allemagne qu'il avait pourtant aimée de l'amour même qu'il nourrissait à l'égard de la science, dont il avait fréquenté les Universités, où il était traité de pair à compagnon par les plus illustres maîtres.
Ma's avant même cette cruelle expérience, s'il avait après la Belgique une autre patrie, ce n'était pas V Allemagne : c'était la France, et presque autant que la France, Rome, 7nère du monde occidental (3). C'est à Rome qu'il
(1) Fragments de « colonnes au géant » découverts en Belgique, dans Compte-rendu du Congrès de la Fédération archéologique et historique de Belgique, XXIe session, Liège, 1909 ; Fragment d'une « colonne au géant » trouvé à Pirton dans Annales de la Société d'Archéologie de Bruxelles, t. XXIV, 1910, Bruxelles, 1911.
(2) A rapprocher de ce que dit Kipling dans Puck, lutin de la colline, Paris, 1933, p. 150, Un centurion de la trentième, et p. 180, Sur la Grande Muraille.
(3) Cf. infra, p. XXIX, et encore, Message à VAcademia Belgica de Rome (mai 1947) : « Si I nous jetons les regards autour de nous dans cette vallée Giulia, nous ne pouvons qu'être frappés de la floraison d'Ecoles appartenant à des nations à d'autres égards si disparates, mais vouées à une tâche commune, celle de scruter le passé de cette Rome où tous reconnaissent une mère spirituelle >,
avait, en içi2, après avoir résigné toutes ses charges, transféré son "doviicile, entre l'Institut historique belge, future Academia Belgica, qu'il couvait de sa sollicitude, et l'Ecole française de Rome qui le considérait à la fois comme un membre d'honneur, et, si grande que fût la gloire de Duchesne, comme le plus qualifié des guides en matière d'archéologie et de science de l'antiquité, "Alors, libre de tout enseignement, de toute obligation, de toute contrainte, il se trouva en situation de s'adonner à ses travaux de prédilection, et de devenir, canme autrefois Juste Lipse, un prince de la Science.
Pourtant, s'il avait fixé son domicile à Rome, il n'y était point captif. Il passait chaque année plusieurs mois à Paris où l'attiraient à la fois de chères amitiés, de riches bibliothèques , et les séances de V Académie des Inscriptions dont il était, depuis ZÇ13, en tant qu'associé étranger, l'un des mem.br es les plus assidus.
lit encore n'était-ce point assez : ni la Belgique, ni la France, ni Rome ne pouvaient suffire à l'enclore ( i ) . Ses voyages l'avaient conduit dans presque toute l'Europe, au Pont-Euxin, en Orient (2), aux Etats-Unis. Il était en relations amicales avec tout le monde savant (3). A vrai dire, plus il était attaché à ses trois patries, plus il se sentait, plus il était citoyen du
(1) Il aimait les voyages, et attachait du prix aux premières impressions. L'esprit, disait-il, est comme une plaque photographique : il se voile quand il est surexposé ; « c'est lorsque tout ce qui l'entoure est encore neuf que le voyageur est sensible à tout, et que les idées éclosent ». (£e-9 grandes Universités américaines àzxis Rev. de l'instruction "publique en Belgique, 1912, p. 196). — Ces voyages eurent souvent pour objet des séries de conférences : Paris (1905) çt Oxford (1906), d'où, en 1907, Les Religions orientales dans le -paganisme romain ; Upsal (1911); Etats-Unis (1911-1912), d'où Astrology and Religion among the Greeks and Romans, ,XXVII-208 pp. in-12 : New- York et Londres (1912) ; Etats-Unis (1922), d'où en 1923 Afterlife in Roman Paganism, qui deviendra Lux perpétua. Ils pouvaient n'être aussi que des voyages d'information : Tripoli d'Afrique, en mai 192S (Z,es fouilles de Tripolitaine dans Bull, de la classe des Lettres etc. de l'Académie royale de Belgique, 8 juin 192S, pp. 285-300).
(2) Voyage d'exploration dans le Pont et la petite Arménie, du 4 avril au 21 juin 1900, avec son frère Eugène. De ce voyage sortirent les Studia Pontica, tomes II et III, Bruxelles 1906 et 1910. — Voyage dans la Syrie du nord, au printemps de 1907, d'où les Etudes Syriennes (1917). Missions archéologiques à Salihîyeh en octobre-novembre 1922 et 1923, origine de l'ouvrage Fouilles de Doura Europos^ 2 vol. in-é", Paris 1926. Il y fit une nouvelle visite en 1928, et une dernière en 1934 ; d'où, en collaboration avec son ami Rostovtzeff, une étude intitulée The Mithraeum (celui de Doura-Europos) dans Excavations at Dura-Europos, Report of seventh and eighth Seasons, Yale University Press, 1939.
(3) La correspondance de Fr. Cumont est considérable et mérite d'être conservée. Déjà les lettres qu'il avait écrites à Alfred Loisy et celles qu'il avait reçues de lui ont été déposées au département des manuscrits de la Bibliothèque nationale, où elles seront accessibles au public à partir du 1" janvier 1961. Il est à souhaiter que ce cas ne demeure pas isolé.
monde. Et maintenant qu'il n'est plus, l'on ne voit personne à qui s'applique plus naturellement la sentence fameuse énoncée par Thucydide dans son oraison funèbre pour les morts de la guerre du Péloponnèse : àvSpcuv y^p èuiçavôiv Ttacra yy] Tocipoç" xai oO crT;-/]Àa)v ^^.o-^iu^ èv ':?] otxEicf. cry]p.aîv£i èittYpaipiQ, àXXà Tjxal iv ty] [rrj Ttpoo-rixouCT-o ccypaçoç H-'^"^[^'^ '^'^p èxàuiq, TV]? YVa)[jiV)Ç fJt,a);Xov V] toO epyou £vStaiTai;ai. Car ^'^7 repose au cimetière 'd\Ixellec, selon sa volonté, entre son père et sa mère, c'\est partout où il a passé, où il a été lu, où son souvenir est conservé^ n'en subsistât-il aucune trace matérielle, que sa mémoire demeure.
Citoyen du monde avons-nous dit, entendez : membre de la République des lettres • — on disait autrefois, et l'on peut, après Péguy, redire : la Chrétienté — expression de ce qui, en dehors et au-dessus des Etats, tend à se constituer en société des esprits, non par une organisation extérieure, administrative et policière, qui serait nécessairement vaine parce qu'elle ne pourrait que chercher à brider, réprim,er et contraindre la souveraine liberté de l'esprit, mais grâce aux liens d'amitié qui se nouent spontanément entre ceux qui, animés d'un même désintéressement , participent à la même culture, et collaborent librement à édifier par leurs libres initiatives et leurs communs efforts, le grand œuvre du progrès spirituel de l'humanité, que les intérêts, les compétitions , les idéologies politiques , économiques et sociales travaillent à refouler et à détruire. De cela il s'est expliqué très clairement dans son discours inaugural (i6 septembre IQ35) au VI^ Congrès international de
l'histoire des religions, à Bruxelles ( i ) .
« Il y en a qui s'érigent en panégyristes de la violence et vantent les bienfaits de l'action brutale, seule créatrice de sociétés nouvelles ; ils cherchent dans la contrainte physique un remède immédiat au dérèglement dont nous souffrons. Mais quelles créations furent plus puissantes et plus durables que celles de ces forces spirituelles qui ont métamorphosé des peuples et renversé des empires, comme l'effort invisible du vent fait ployer et déracine les forêts ? Aux Etats totalitaires qui prétendent soumettre à leur domination non seulement les actes, mais les sentiments des individus, l'expérience religieuse enseigne comment les convictions intimes, poursuivies dans leurs manifestations extérieures, trouvent dans notre for intérieur un asile inviolable.
« En ces temps où s'exaspèrent tous les nationalismes, l'évolution religieuse nous montre comment la communauté des croyances, après avoir été celles de tribus et de clans, devint celle de cités et de nations, et aspira enfin à devenir universelle, créant entre des populations lointaines et hétérogènes des liens plus puissants que ceux du voisinage ou du sang. Si la science des religions a réussi aujourd'hui même à grouper ici une réunion harmonieuse de représentants de tant de nations, c'est que nous croyons tous à cette universalité du royaume de l'esprit, c'est que nous sentons la valeur
(1) Le Flambeau, septembre 1935, pp.. 293-294,
éminente d'une histoire si féconde en enseignements, qui n'est point destinée à satisfaire une curiosité oiseuse, mais à maintenir et fortifier la rectitude de notre jugement sur le passé de l'humanité et sa mission future ».
Telle était la pensée profonde qui guidait sa vie scientifique. Non qu'il se crût une mission ni qu'il prît des airs de prophète. Personne ne fut jamais moins dogmatique, moins entaché de pédanterie, moins engoncé dans sa science. Autant que savant, il était gentilhomme, sans que ces deux qualités se nuisissent jamais l'une à l'autre. Que ce fût à Paris ou â Rome, on le voyait chaque jour dans les milieux les plus divers, toujours prêt à converser, sans jamais le prendre sur le ton doctoral ni se jucher sur le trépied,
La politique internationale lui inspirait un intérêt passionné, préoccupé qu'il était de l'avenir de la civilisation qu'il sentait branler sur sa base. Grâce au no7nbre élevé de ses relations en tous pays, il était souvent, presque toujours bien informJ. On pourrait dire : toujours, s'il n'avait eu tendance, en cette seule matière, à solliciter un peu les faits qui flattaient son optimisme. Il savait aussi, en bon critique, interpréter les signes : en içiS, trois semaines au moins avant que l'Italie se décidât à entrer en guerre, il dit en confidence à l'un de ses amis : « C'est fait. Ils partent. — Qu'en savez-vous ? — Le roi vient de se comm-ander une pelisse. C'est pour aller au front ». Et il pensait par surcroît que la considération de l'histoire peut, mieux que les spéculations idéologiques a priori, aider à comprendre le présent et à préparer l'avenir. Il loue ce mérite chez son ami Rostovtzeff, A history of the ancient world (i). Mais est-ce. bien à la seule Grèce qu'il songeait en écrivant (le. p. 30c) : «Ha su mettre en relief cette prééminence intellectuelle qui fit la grandeur de ce peuple privilégié, sans dissimuler ces défauts moraux qui amenèrent sa décadence : son incapacité à maintenir la stabilité de l'Etat, son impuissance à créer une forme de gouvernemejtt qui pût concilier l'individualisme incoercible de la race avec la discipline civique, et subordonner les égoïs?nes particuliers à l'intérêt général. Athènes, qui nous offre le premier exemple d'un impérialisme démocratique, s'est montrée inapte à le faire prévaloir » ?
A tout travailleur il était accueillant et serviable. Il traitait le moindre étudiant d'égal à égal. Et lorsqu'il rendait service, il semblait être l'obligé. Avaiton, grâce à ses bons offices, fait quelque menue découverte, il vous en laissait
(1) Deux volumes, Oxford, 1926-1927. Compte-rendu dans le Journal des Savants, « Une nouvelle histoire du monde antique » août-octobre 1928.
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le mérite et s'ingéniait à le mettre en valeur. Commettait-on à son égard une incorrection, co77i7ne de faire une communication sur un chantier de /ouilles où il avait eu la complaisance de vous conduire, il ne semblait pas s'en apercevoir et n'en tenait point rigueur. La science, en tant qu'elle était sienne, devait être à la disposition de tous, et il n'avait souci que de la faire progresser ( I ) . Mais il ne cherchait jamais à imposer ni ses idées, ni ses méthodes, encore moins ses directives. Il portait son témoignage, et l'interlocuteur était libre de s'en servir ou de le rejeter.
C'est par cette voie libérale que s'exerçait son influence. Plus habile en cela que de plus dogmatiques, qui considèrent qu'après qu'ils ont trouvé, il ne reste rien à chercher que dans le cadre qu'ils ont tracé, il savait, non pas en ?nots, mais pour de bon, que la vraie science est invention perpétuelle, et quêtes progrès s'en font par la découverte, qui résulte le plus souvent de la rencontre, parfois fortuite, de plusieurs disciplines qui s'étaient exercées jusque-là à l'écart les unes des autres.
Un jour, au printemps de iç^J, à propos d' Alfred Foucher et de Paul
(1) Dès le mois de mai 1917 il écrivait dans la préface de ses Etudes syriennes, p. X : « car dans la grande crise qui ébranle le monde, partout des hommes d'étude que leur âge ou leur infirmité retenaient loin des batailles, semblent avoir éprouvé le souci de ne pas laisser interrompre la continuité de la production scientifique, comme si redoutant l'atteinte profonde que le sacrifice des jeunes générations devait porter au savoir humain /peut-être songe-t-il ici à la perte immense que causa la 7nort de Robert GauthiotJ, ils cherchaient, dans la faible mesure de leurs forces, à la rendre moins désastreuse ». Symbolisme funéraire des Rotnains, préface (l'^r août 1941), p. I : « sans doute les érudits ont-ils le devoir d'empêcher, dans la mesure de leurs moyens, la vie intellectuelle de s'éteindre, comme d'autres s'efforcent de ranimer l'activité économique ». — Il ne se laissait point entraîner par amour-propre à se dérober, par crainte de l'erreur, devant une publication qui courait le risque d'être imparfaite. Fouilles de Doura-Europos, p. VII : « Ceux-là seuls qui se renferment dans une étroite spécialité peuvent se flatter de la connaître parfaitement. Si certaines pages de ce livre leur semblent défectueuses, je suis résigné à subir leurs critiques. Il vaut mieux s'y exposer que de ressembler au dragon de la fable dans l'antre où il garde jalousement un trésor stérile. L'essentiel est de mettre à la disposition commune des travailleurs les matériaux qu'ils feront entrer dans leurs constructions futures ». Et encore, Commémoration du Père Scheil dans Rendiconti délia Pont. Ace. rom. di Archeologia 1940-1941, p. I du tirage à part : « D'autres... se contentent de la joie intérieure que leur cause chaque jour la poursuite de la vérité » ; p. 7 : « Il préférait offrir aux savants ces primeurs plutôt que de consacrer ses soins à effacer les taches de son œuvre. Ubi plura nitent, non ego paucis offendar maculis. Il laissait aux critiques, non sans quelque dédain, la tâche de ratisser son jardin. Certains érudits gardent par devers eux durant des années les Inédits sur lesquels ils croient avoir un droit de propriété, et ils finissent quelquefois par disparaître sans les avoir communiqués à personne. Le souci de la perfection dont ils se targuent n'est souvent que le voile d'une pusillanimité qui appréhende les bévues dont souffrirait une réputation mal assise ».
Pelliot, quelqu'un lui dit comment il se représentait l'ensemble de son oeuvre et la place qu'elle tiendrait dans l'histoire des religions. Il en eut l'air surpris et dem-eura d'abord interloqîié. Puis son visage se détendit, comme en signe d! acquiescement, et il prit l'air modeste et recueilli d'une chatte à qui l'on fait compliment de sa nichée. Mais il ne dit ni oui ni non. Et tout se passa comme si, devant la révélation inattendue de son propre personftage, il s'apparaissait à lui-même dans un jour nouveau auquel il n'avait pas songé. Et il se tut, comme s'il pensait que, s'agissant du fond de lui-même et de la place qu'il aurait tenue en ce monde, ce n'était pas à lui qu'il appartenait d'en juger.
Cela, aurait-il dit lui-même après Homère (i)^ était sur les genoux des dieux. Ce qu'il en adviendrait, c'était affaire à l'avenir. Car quelle que fût sa gloire, encore n'est-il pas certain qu'il ait toujours été apprécié à sa juste valeur. Il lui manquait aux yeux de certains — mais c'est justement-là ce qui fait son mérite ■ — d' appartenir à une école, de s'être conformé à la scolastique d'une école, de prétendre tout faire entrer dans la dogmatique d'une école, bref de travailler moisis pour la vérité que pour l'intérêt d'une école. Or il était, st il voulait très délibérément n'être qu'un simple savant. Et il se gardait coinme du feu de se laisser inféoder à aucun clan.
Il s'efforçait toujours de remonter aux sources, et il était docile aux faits tels que les présentent les documents, fondant sur eux des hypothèses auxquelles il renonçait de bonne grâce si la suite de l'enquête ne les confirmait pas (2), mais qu'il était plutôt aviené à modifier et à nuancer : parfait exemple, dans l'ordre humain, de la méthode à laquelle se référait, dans l'ordre mathématique, La science et l'hypothèse d'Henri Poincaré.
A cette discipline il fut obstinément fidèle. Au point que, pour vaste que fût son information, et si libéral son esprit, il n'invoque jamais les auteurs dont, quand même ce sont des érudits considérables , le témoignage lui paraît suspect d'être faussé par un préjugé d'école (3).
(1) înjra, p. XXVI.
(2) Religions orientales dans le paganisme romain, préface (juillet 1906) de la premiète éd., p. IX de la quatrième (Paris, 1929) : « Les jugements préconçus sont toujours l'obstacle le plus sérieux qui s'oppose à une connaissance exacte du passé » ; Symbolisme, p. Il : « En appliquant, sans théories préconçues ni imaginations arbitraires, une mçthode qui se fonde sur le témoignage des Anciens eux-mêmes... ».
(3) On ne saurait le mieux dépeindre qu'en lui empruntant, pour le lui appliquer, ce que luimême a dit de Joseph Bidez, dans l'Antiquité classique, t. XIII, 1944, p. 9 du tirage à part : « Il joignait à l'érudition la plus consciencieuse, qui passait au crible tous les matériaux qu'elle utilisait et en vérifiait le poids et la génuinité, un esprit de synthèse qui, enchaînant et combinant ingénieusement les faits particuliers, en dégageait les conclusions générales et les directions maî-
Il dirigeait la publication du catalogue des manuscrits astrologiques, dont il avait Itd-mêftie établi le tome VIII ^^ première partie des Parisini (i). Et de cet indigeste fatras, où se révèle pourtant deci delà quelque précieuse relique, il avait tiré en IQ37 la maiière d'un livre charmant sur la fin de l'Egypte ancienne : L'Egypte des Astrologues.
Mais c'est moins de l'Egypte qu'il était préoccupé, même quand il traitait de l'Egypte, que des rapports entre le monde gréco-romain et les civilisations du proche et du moyen Orient. Ses recherches sur Mithra eurent vite fait de lui tracer sa direction et d'orienter sa course vers ce qui aura sans doute été dans l'histoire des religions une découverte capitale : la civilisation chaldéo-mazdéenne des Maguséens ou Mages occidentaux, syncrétisme iranosémitique qui devait faire sentir à plusieurs reprises son action, d'abord dans le monde juif (2), puis dans le monde hellénique (3) et parmi les peuples
tresses. A la probité scrupuleuse de la science répondait la rectitude de son caractère et la droiture de sa conduite. Ce même amour passionné de la vérité, qui le gardait contre les hypothèses aventureuses et les généralisations hâtives, le rendait sévère pour tous les charlatanismes. Il condamnait sans rémission les auteurs de systèmes fantaisistes appuyés par des suggestions hasardeuses, alors que sa douceur et sa modestie naturelles lui inspiraient en général une bienveillance qui s'enveloppait des formes d'une courtoisie d'im autre âge. Son détachement de tout intérêt personnel le rendait libéral de son savoir, et il se montrait si serviable qu'on hésitait à faire appel à son obligeance, sachant qu'il n'épargnerait aucune peine pour éclairer celui qui recourait à lui... Dans un monde envahi par le mercantilisme et l'esprit de lucre il se plaisait à faire valoir la noblesse de la recherche désintéressée du vrai. Si l'Europe au point de vue matériel a été appauvrie et amoindrie par une guerre dévastatrice, elle garde une richesse spirituelle qui lui confère toujours une supériorité : c'est sa vieille culture. En approfondissant' notre connaissance de l'hellénisme, source de notre civilisation occidentale, en défendant un humanisme élargi contre ceux qui prêchent l'abandon d'une tradition qu'ils jugent périmée, Bidez avait conscience de défendre un des biens les plus précieux de notre patrimoine intellectuel et moral ». Restent à trouver des oreilles qui denieurent ouvertes à ces sortes de propos. Car il n'est pas exclu que la « technique » ait réalisé son ambition, qui est de tuer l'humanisme afin de régner en maîtresse dans un monde objectivé.
(1) Catalogus codictim astrologorum graecorum, VIII \ Bruxelles, 1929. — Il a aussi, après la mort de Boudreaux, achevé la publication du tome VIII ^, suite des Parisini. Enfin il a collaboré de près aux tomes I, Plorentini ; II, Venetiani 5 IV, Italici ; V \ Romani. On veut espérer que l'œuvre ne demeurera pas' inachevée.
(2) A partir du milieu du vi^ s. rédaction de P (= Code sacerdotal), par ex. Gn. 1 ; d'/s. 140-55 ; de Job ; des cinq Megilloth ; du milieu du me s. la partie araméenne de Dan. (réd. définitive en 165-164). Relèveraient de l'influence chaldéo-iranienne ce qui a trait à Satan, à l'eschatologie et à la résurrection, la description du paradis terrestre, de la cour divine ; les récits relatifs au premier homme, à Hénoch, à la chute des anges, à Ahikar, Tobie, Judith, Esther, au martyre d'Isaïe. Cf. Hôlscher, Die Propheten (1914) et Gesch. der israelit. und jûd. Religion (1922) dans Loisy. Rel. d'Israël^, pp. 40, 267, note 2, 268, 289. — Voir aussi Mages hellén. I, pp. 41 ss.
(3) Pythagore et le Pythagorisme : infra, pp. 145 et 410 ; Mages hellén. I, p. 33 ; Sym-
du prôûkë OHmt{i) ; dans le monde fûmain (2) oà, tout ^n eomrêcarfunt Vàvènement du ckfhiiàHiime, il lui ouvtit pourtant la 'voie ; enfin dans l'Europe médiévale par les PauUcienS et lés Cûthares, lointains héritiers dé Mâni (3). Tûui ùelâ tient dans ëe mot de Nûnnos, qu'il a lui-même relevé dans son étude sur la Fin du monde selon les Mages occidentaux (4) : MiOpY]ç, 'Affatipibç $aiOùJV àvl nEptfiûi (5) Mithra, Un Phaéton assyrien en Perso, ^formule (fUi dans sa cûnôisiùH, dit-il, exprime d'une manière frappante la, combinaison des trois éléments, le grec, le chaldéen et l'iranien, qu'offrait la légende mithriàque 1> (6). Tout V oeuvre de Cùm^nt aura consisté --^ mais ce n'est pas peu dire --^ à comprendre èi à décrire le développement de cette triple combi-^ nais on, et l'énofme influence qu'elle devait exercer dans le monde européen. C'était le temps où M. Alfred Foucher découvrait la civilisation gréco-^ bouddhique (7), où les trai)au(& de Paul PelUot, Sylvain Lévi et Robert Gauthiot, après ceux de sir Aurel Stein et de von Le Coq, reconnaissaient et définissaient le système dès relations entré l'Iran, l'Asie centrale et le monde chinois, phénomène très voisin de celui que Cumont commençait de montrer qui s'était produit aux Confins de là PèfSe et de la Mésùpotamie : le parallélisme est tel qu'il y a lieu d'y insister (8).
bolisme, pp. 276, 377, note 6. '— Platon : infra^ p. 312 ; Relig. or. * p. 138 ; Mages Ael" Un. I, pp. 12 ss.; J. Bidez, Ëôs.
(1) Relig, or.S p' 136.
(2) Mystères de Mithra^ (1913) ; Relig. or> *, p» 138 ; Symbolisme, p. 374j note 5.
(3) Sur les origines de la pensée de Mâni t Recherches sur le Manichéisme, I (1908), p. 51, le bouddhisme excepté, dont l'action ne s'est exercée qi^e tardivement sur le taanichéisme de la Chine et du Turkestan (Mûlleir, Bruchstûcke aus Turf an, p. 63, corrigé par -ce qui est dit iafra, p. XIX, n. 4). ^-^ Sur la relation des Pauliciens et des Cathares à Mâni, cf. A -propos des Ecri" tures manichéennes [le. infra,^ p. XXI, n. 4] p. 11 du tirage à part, qui renvoie à Jean Gui^ raud, Cartulaire de N. D. de Prouille, Paris, 1907, t. I, p. CCXXII; — Cf. aussi Mâni et les origines de la miniature persane dans Revue Archéol.^ 1913.
(4) Rev. d'Hist. des Rel. janvier-juin 1931, p. 36.
(5) Nonnos de Panopolis, Dionysiacà, 21, 247> éd. Kôchly dahs M.M.M. fasc. I, p. 25 ; et en outre Nonnos 40, 399 >. efts Sàpaitti; l'ipuç, AtyuTrtioç àvé^sTiOç Zeiiç, / el Kpovoç, eî *œé6o)v TtoXutivufJLOi;, eïtE (jÙ Mi'ÔpT); / 'HéXio; BaêoXwvoç èv 'EXXâoi AsXipoi; 'j^TtdXXwv.i,
(6) Rajpprôcher ce qu'à propos de Bidex, Ic.^sUpra^ p. XIV, n. 3] Pr. Cumont dit des Mages hellénisés : « *.. ces Maguséens d'Asie Mineure et de Mésopotamie dont le synCfètisme cûtft» bine le vieux mazdéisme iranien d'abord avec l'astrùlogié babylonienne, plus tard avec lès spéculations dés théologienè helléniques ». Et déjà sur Mâni et les mystères de Mithra (Recherches j sur le manichéisme^ I, p. 72) : ^ Comme ceux-ci, les Mages perses établis en Babylônie avaient admis, à côté des antiques ttaditions du zoroastrisme, des croyances indigènes qui remontaient en partie jusqu'aux anciens Chaldéens » j et aussi sur la source maguséenne du Mithraïsme, Rapport sur une mission à Rome dans C. R. de l'Acad. des Inser., 1946, p. 418.
(7) Alfiréd Pouchet, L'art grêco-bàttddhiquë du Gmdhara, Paris., 1905-1923»
(8) On a utilisé pour ce qui suit, d'après le tirage à part, l'exposé fait par Pelliot lui-
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Im route commerciale gui unit l'Asie mineure à l'extrême Orient passe par le Turkestan chinois. Mais les relations sont antérieures à l'établissement des Turcs dans le Turkestan. Elles sont l'œuvre d'une population plus ancienne^ Sogdiens et Bactriens qui, subjugués plus tard par les nomades Ta Yue-tche, conservèrent assez 'd'ascendant pour iraniser leurs vainqueurs, Graecia capta ferum... Ceux-ci finirent par créer une civilisation nouvelle {p. f) : «Ils s'hellénisèrent, ils s'iranisèrent, enfin et surtout ils s' hindouisèrent. A l'Iran ils prirent quelque peu de son protocole et de sa mythologie ; à la Grèce ses formules artistiques ; à l'Inde le bouddhisme. Peu à peu, vers le début de notre ère, religion bouddhique et art bouddhique hellénisé, empruntant la grande voie commerciale du Turkestan, se répandent vers la Chine... » Ces échanges se faisaient grâce à une langue de culture qui était généralement ( i ) iranienne, soit sogdien, soit iranien oriental ( = langue II de Leumann) . C'est par là que les caractéristiques d'Ahoura Mazda et de son Paradis se transmirent à Amitâbha, dieu bouddhique de la Lumière infinie ; par là que les Mongols lamaîstes reçurent pour Brah?na et Indra les deux noms qu'ils leur donnent encore aujourd'hui d'Azrua ( = Zervan) et d'Ormuzd ; par là enfin que s'introduisit jusqu'en Annam une religion du « Vénérable de la Lumière » que proscrit le code annamite sous des sanctions que devraient lui appliquer si elle existait encore, — ■ 7nais elle n'existe plus (2) — les tribunaux français du lieu.
C'est un phénomène du même ordre qui se produisit à la frontière commune du sémitisme babylonien et de l'aryanisme iranien. Franz Cumont, s'en est expliqué à plusieurs reprises, notamment, avec toute la clarté souhaitable, dans
même dans sa leçon d'ouverture au Collège de France, le 4 décembre 1911 {Rev. d'Hist. et Litt. rel., 1912, pp. 97-119), et A. Meillet, Les nouvelles langues indo-européennes trouvées en Asie centrale, dans Revue du Mois, 10 août 1912, pp. 135 à 152 ; A. MeiÙet et M. Cohen, Les langues du monde, Paris, 1924.
(1) « généralement », parce qu'il y a une exception : Le tokharien (= langue I de Leumann), qui a été étudié après F. W. K. MûUer par Sylvain Lévi et Antoine Meillet, n'est ni iranien, ni indien : c'est ime langue indo-européenne qui pour le moment, comme rarmé" nien, demeure isolée. — Cf. sur le tokharien iB, Journal Asiat. 1913, pp. 311 ss.
(2) Survivances analogues dans «ne formule d'abjuration imposée aux manichéens, cf. Une formule grecque de renonciation au judaïsme (Bormannheft der Wiener Studien, XXIV, 2, p. 3 du tirage à part. — De langue iranienne étaient aussi les Mazdéens, cela va sans dire, et les Manichéens, ainsi que, pour une part au moins, les chrétiens nestoriens qui ont laissé des souvenirs en Chine (stèle de Si-ngan-fou, datée de 781), les juifs dont les descendants demeurent encore à K'ai-fong-fou du Honan, et enfin Içs premiers musulmans qui importèrent leur religion en Asie centrale et en Chine,
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la préface aux Mages hellénisés : 'des liens se sont noués dès une époque ancienne entre ces deux civilisations, d'où en est sortie une troisième, intermédiaire entre les deux premières, celle des Maguséens (i), ou Mages occidentaux, gui est à peu près tout ce que le monde gréco-romain a connu du Moyen Orient.
Ces relations se sont constituées avant la réforme zoroastrienne en un temps où il n'était pas encore interdit de rendre un culte à Ahriman et à ses dévas : et c'est pourquoi Ahoura Mazda n'est pas pour les Maguséens l'Etre suprême, en sorte qu'on ne lui manque pas, comme selon l'orthodoxie mazdéenne, en s'adonnant mix pratiques magiques qui, avant l'intervention de Zoroastre, constituaient le culte traditionnel d' Ahriman et de sa séquelle.
« Les Mages que les Grecs ont le mieux connus n'étaient pas des zoroastriens orthodoxes. Ceux avec qui ils ont eu les relations les plus directes et les plus constantes sont ces Maguséens, prêtres des colonies mazdéennes qui s'établirent dès l'âge des Achéménides à l'ouest de l'Iran, depuis la Mésopotamie jusqu'à la mer Egée, et qui s'y maintinrent jusqu'à l'époque chrétienne (2). Ces émigrés, séparés des contrées où triompha la réforme de Zoroastre qui, dans sa rigueur originelle, ne put jamais être que la loi d'une élite peu nombreuse, échappèrent dans une large mesure à son action; ils n'en adoptèrent que partiellement les doctrines, et ils restèrent ainsi plus fidèles que leurs congénères de la Perse aux vieilles croyances naturistes des tribus iraniennes (3). Leur éloignement de la pure théologie zoroastrienne fut favorisé par le fait qu'ayant adopté une langue sémitique, l'araméen, ils devinrent incapables, de lire les textes avestiques, et selon toute probabilité, ils ne possédèrent aucun livre sacré écrit en zend ou en pehlvi (4).
« De plus ces Maguséens, établis au milieu de populations allogènes, furent par là même plus exposés à subir des influences étrangères. Le propre de cette caste sacerdotale, la qualité dont elle se targuait avant tout, c'était d'être « sage ». Non seulement elle possédait la science des choses divines .et se flattait de pouvoir seule se faire exaucer des dieux, mais elle raisonnait aussi sur l'origine et les lois de l'Univers, sur
(1) Cf. M, M. M., t. I, p. 9, note S : Mt^omcc/ao^, transcription de syr. magusayê = v. pers. magus, qu'on a, peut-être à tort, rapproché d'ass. majj^û. Cf. Boisacq, s. v. JVlxyot; Gesenius, s.v.TQ.
(2) Sur cette diaspora mazdéenne, cf. M.M.M. t. I, pp. 9 ss.; 16 ss.; Mystères de Mithra^, Bruxelles, 1913, p. 12 ; et Religions orientales, 4e éd., pp. 129, 133 ss.
(3) Et ainsi pourraient s'expliquer, quand même ils n'auraient eu aucunes relations directes avec l'Inde, certaines ressemblances de leur magie avec celle de l'Inde antique. Leur situation à l'égard de l'orthodoxie zoroastrienne est tout à fait comparable à celle des Juifs établis en Egypte (cf. Albert Vincent, Les Judêo-Araméens d'Eléphantine, Paris 1937) à l'égard de la nouvelle orthodoxie judaïque et de l'unicité du Temple.
(4) C'est dire que leur langue était exclusivement sémitique, tandis qu'il arrive en pehlvi, langue proprement iranienne, que poussant à l'extrême le système du qerê-ketib, on écrive un mot sémitique, par exemple malkâ (roi), là on en réalité l'on prononce le mot iranien correspondant : shah ; ou li (à moi) là oiî l'on prononce man ; min (de) là où l'on prononce «», etc. (Cf. A. Meillet, le. [supra, p. XVI, n. 8]).
les proptiétés de la nature et la constitution de l'homme (i). Lorsqu'après les conquêtes de Cyrus (2) ces prêtres entrèrent en contact avec les Chaldéens de la Mésopotamie, ils subirent fatalement l'ascendant d'un clergé qui était alors le plus instruit du monde ancien. Dans ce grand centre scientifique qu'était alors Babylone, ils apprirent en particulier l'astronomie et ils adoptèrent sa sœur bâtarde l'astrologie. Puis, après Alexandre, quand l'hellénisme s'implanta en Asie, leur curiosité toujours en éveil s'intéressa aux idées des philosophes, et ils subirent en particulier l'influence du stoïcisme, que des affinités profondes rapprochaient des religions de l'Orient.
« Entre ce ma5;déisme de l'époque séleucide ou parthe et celui du clergé sassanide il y a toute la distance qui sépare le judaïsme alexandrin de celui du Z^almud. Au lieu d'une dogmatique rigide et d'une morale de stricte observance, nous trouvons des doctrines d'une extrême souplesse et se prêtant à tous les syncrétismes. Aucune autorité théologique ne pouvait imposer aux Mages occidentaux un conformisme que leur dispersion même devait exclure, et si leur rituel, scrupuleusement observé, paraît avoir eu une grande fixité, leurs théories ne devaient pas s accorder mieux entre elles que celles des Chaldéens qui, partagés en plusieurs écoles, se distinguaient, selon Sti-abon (16, I, i) par une grande diversité d'opinions » (3).
Tel est le résultat propre des recherches de Cumont. C'est avec ce fil conducteur qu'il faut aborder, après les Monuments des Mystères de Mithra, Les Mj'^stères de Mithra, et les Recherches sur le Manichéisme, 1908- 191 2 (4),
(1) Cf. injra, pp. 343 ss.
(2) Mais il est possible que des relations aient déjà existé, que des influences réciproques se soient déjà exercées en des temps be^coup plus anciens. Le dieu babylonien Nergal, avant d'être le dieu des morts, a été primitivement, comme Ahoura Mazda, un dieu de lumière, un dieu solaire (cf. E. Dhorme, Les Religions de Babylonie et d'Assyrie, Paris 1945, pp. 40-41). Le même auteur rapproche (p. 61) « Ahoura Mazda, le dieu des Achéménides » qui « se transporte, lui aussi, dans le disque ailé » de l'accadien Shamash = Soleil, roue flamboyante à quatre rais, miinie d'ailes et parfois d'une queue d'oiseau ; p. 62 : Shamash voyage le long du Zodiaque avec un cheval pour monture, parfois aussi dans une nef (comme en Egypte) ; p. 63 : il donne la vie et fait revivre les morts, il est vainqueur de la nuit et de la mort ^ p. 64, il est enfin juge suprême et dieu de la justice : c'est un trait qui se retrouvera chez Mithra, lequel, avant d'être un dieu solaire, a peut-être d'abord été la sainteté du contrat (Cf. A. Meillet, La Religion indo-européenne dans Linguistique historique et Linguistique générale, I, 1926, p. 344).
(3) Mages hellén. I, p. VI ss.
(4) Les Recherches sur le Manichéisme sont probablement ce qui de tout l'œuvre de Cumont aura vieilli le plus vite. La raison en est dans la découverte qui a été faite vers 1933 en Haute Egypte près d'Assiout, un des berceaux du manichéisme, et qu'il avait pressentie, A propos des Ecritures manichéennes \lc. infra, p. XXII note], d'une prodigieuse collection de documents sur lesquels il a été le premier à attirer l'attention du public savant en France {Rev. d'Hist. des Rel.y mars-juin 1933). Alors en effet que les écrits trouvés par sir Aurel Stein, par Grûnwedel et Von le Coq, et par Pelliot au Turkestan chinois sont pour la plupart postérieurs au villes, et ont subi l'influence du bouddhisme, la nouvelle collection est très voisine des origines : elle contient les KscpàXaia et les Epitres, le Livre des Hymnes, un commentaire de l'Évangile vivant, un récit du martyre de Mâni, des mémoires sur la vie des premières communautés, enfin un recueil d'homélies des premiers disciples. Ces documents capitaux se trouvent en partie çn Angleterre dans \^ collection Chestçr Beatty, en partie à la bibliothèque de Berlin. Les
un lime célèbre — aussi important, sans Houle, que la Cité antique de Fustel 'de Coulanges — Les Religions orientales dans le Paganisme romain (i) j et surtout -deux volumes moins accessibles au grand public, mais capitaux, fruit d'une étroite collaboration avec son ami losefh Bidez, Les Mages hellénisés (1938). Bidez devait montrer plus tard dans Eôs, ouvrage posthume publié en 194.5, Ç^^ <^6s Maguséens avaient laissé leur marque dans l'œuvre de Platon. De son côté Franz Cumont continuait de déceler les traces de leur influence dans le monde gréco-romain ( 2) . La profonde connaissance qu'il avait à la fois des textes anciens et des monuments archéologiques, en même temps que des idées religieuses du proche Orient, le conduisit à chercher la signification des bas-reliefs dont sont ornés les sarcophages antiques et les stèles funéraires. D'où un ouvrage considérable par sa masse et la qualité de son contenu, qui parut en 194.2 sous le titre : Etudes sur le symbolisme funéraire des Romains (3), où il n'est pas une interprétation qu'il propose de quelque scène que ce soit, qui ne se fodde sur les témoignages convergents de textes littéraires, d'inscriptions et d'autres monuments archéologiques (4).
C'est alors qu'il entreprit de refondre et de développer /'Afterlife autrefois
premiers fragments des homélies de la collection Chester Beatty ont été publiés en 1934 à Stuttgart, par H. J. Faletsky, Manichâische Homilien dans Man. Hdschr. der Sammlung Chester Beatty. Fr. Cumont a rendu compte de cette édition. Homélies manichéennes^ dans Revue d'Hist. des rel., janvier-avril 1935. Les KstpdtXaia ont été éditées par M. Schmidt, Man. Hdschr. I. Mais le régime national-socialiste n'a pas favorisé l'étude du précieux trésor entré en 1933 à la Bibliothèque de Berlin.
(1) Recueil de conférences faites en 1905 au Collège de France et en 1906 à Oxford. La quatrième édition (1924) contient un nombre considérable de notes complémentaires et de dissertations qui en font, à proprement parler, un ouvrage nouveau.
(2) Message [supra, p. IX, n. 3] : « Mais il est une vérité que les recherches récentes ont achevé de mettre en lumière : c'est l'étroite interdépendance qui unit la civilisation de l'Europe à celle de l'Asie. Le temps est passé où l'on pouvait parler d'un « miracle grec » et croire que la culture hellénique était une sorte d'expérience de laboratoire en vase clos. On reconnaît de plus en plus que des influences venues de Syrie, d'Anatolie, de Perse, de Babylonie et même de l'Inde lointaine, ont contribué à la formation d'une civilisation dont la complexité ne diminua pas la grandeur ». I 1 1 :
(3) Complété par la Stèle du danseur d'Antihes et son décor végétal, 49 pp. in-4o, Paris, 1942 qu'il considérait comme un appendice au précédent, qui devait être mis sous la même reliure.
(4) Message [supra, p. IX, n. 3] : « Mes maîtres d'autrefois, qui étaient des hellénistes ou des latinistes \il veut ainsi faire entendre que ce n'étaient pas des théoriciens a priori"] m'ont enseigné que si l'on ne recourt constamment aux sources, on risque infailliblement de s'égarer ; et l'archéologie, si elle est privée du secours de la philologie, devient une science conjecturale dont les conclusions n'atteignent que le degré de vraisemblance que peut leur prêter l'ingéniosité et l'éloquence de leurs auteurs. On pourrait citer des exemples récents de telles interprétations arbitraires ».
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publiée €iux JE!fats-Ums, qui n'cxwU guèrç été cannm &n Europe. En même temps qu'il remaniait l'ouvrage, il en changea le titre et voulut à toute force, malgré les objections qui lui étaient faites, l'appeler Lux perpétua : 'deux mots empruntés à l'introït de la messe de Requiem qui les tient d'un apocryphe juif christianisé, le Quatrième livre d'Esdras ; mais plus haut que le judaîs7ne de l'époque chrétienne, Vidée en remonte au plus ancien rn^zdéisme. Et il entendait par cette brève formule indiquer qu'une part revendait aux vieux cultes de l'Orient dans la constitution du christianisme.
Son attention ne s'était guère attachée auparavant ni a^U judaïsme, ni au christianisme, ni à l'islam, les trois religions du Dieu viva;nt ( i ) qui établit entre elles, nonobstant leurs divergences et leurs oppositions^ une indestructible solidarité.
Il n'avait pas beaucoup pratiqué la Bible : il en connaissait surtout les livres marqués de l'influence alexandrine^ not<amment la Sagesse de Jésus ben Sira, que nous appelons rEcclésiastique, et la Sagesse de S^lomon. Qui plus est, encore qu'il ait beaucoup étudié les origines du plotinisme, et qu'il ait dorme dans sa jeunesse une édition du De aeterpitate mundi (2), il cite peu Philon ^d'Alexandrie (3), U ne paraît pas qu'il <iit lu le Talmud, encore moins le Zohar, où pourtant il aurait retrouvé fiombre des coutumes antiques qui font l'objet ^de Lux perpétua, L'intérêt qu'il prenait à ce qu'on pouvait lui dire du Qoran, de ses attaches aux traditions avestiques, mais aussi à la Genèse, à TExode, et aux Psaumes, au IV^ Livre d'E;sdraa; aux évangiles izpoçryphes et aux théories valentiniennes , peut-être même à l'évangile de Luc, cet intérêt, dis-je, prouvait assez que la méditation dtc Qoran ne lui était pas coutumière (4). Et tout donne à penser qu'il s'était volontairement abstenu d'étudier
(1) A ces trois religions qui, sous des modalités si différentes qu'elles sont pratiquement ennemies, n'en font pourtant qu'une par leur fond le plus intime, r^ d'où le mot célèbre : « Nous sommes spirituellement des Sémites », -^ on serait tenté de joindre le mazdéisme. S'il convient cependant de le laisser à part, c'est qu'Ahoura Mazda, du fait de la double coexistence du Temps illimité, Zervan Akarana, coéternel à Ahoura Massda, et d'Ahriman, l'esprit du mal, ■— qui, s'il ne lui est pas égal en toutes choses, n'est cependant pas dans sa dépendance, -~ ne possède pas ce caractère d'absolue souveraineté qui, lentement acquis par Yahweh au cours de sa longue histoire, a été conservé par le Dieu des chrétiens et par le Dieu de l'Islam, en sorte que l'Islam peut être présenté comme étant à la fois une hérésie juive et une hérésie chrétienne.
(2) Philon d'Alexandrie, De aeternitate mundi, xxix-76 pp. Berlin, 1891.
(3) Mais il le connaissait fort bien. Cf. par exemple Un mythe pythagoricien chez Posidonitts et Philon, dans Rev. de PhiloL, janvier 1919.
(4) Si grande était pourtant son information qu'il en soupçonnait les origines. Cf. La bibliothèque d'un manichéen découverte en Egypte dans Rev. d'Hist. des Rel., mars-juin 1933, p. 189
le christianisme. De la valeur intrinsèque de «la religion gui est nôtrey>, devait-il écrire dans son message à /'Academia Belgica de Rome {mai IÇ47), il ne parlait jamais. Il en paraissait à la fois détaché et soucieux de respecter l'établissement extérieur et les positions officielles. C'est ainsi qu'il a toujours parlé d'Origène avec quelque animadversion, allant jusqu'à rappeler sa condamnation par les autorités ecclésiastiques (i), sans jamais repreridre par lui-même l'examen d'mi problème sur lequel il reste sans doute autant à dire que sur celui de saint Augustin.
Il dut cependant dans ses dernières années reconnaître que le phé?iomène chrétien ne pouvait être isolé du milieu où il s'était produit, et que, lorsqu'on avait étudié les religions orientales dans le paganisme romain, on n'avait encore vu qu'un côté des choses.
L'examen des inscriptions, des monuments figurés, des textes littéraires, les fouilles de Doura-Europos qu'il eut à deux reprises à diriger pendant plusieurs semaines, et dont il fit un monumental compte-rendu, V amenèrent à penser que le christianisme ne devait pas être détaché de son contexte ; qu'il y avait un point de contact entre la tradition irano-chaldaïque des Maguséens et le christianisme naissant, qui est de quelque façon figuré par l'adoration des Mages « L'épisode des Mages dans le premier évangile (2), a manifestement pour objet de montrer le clergé de la plus puissante et de la plus sage des religions de l'Orient s' inclinant devant l'Enfant qui doit fonder celle de l'avenir... » (3)
[11] : quand ces documents auront été dépouillés, « nous verrons plus clairement aussi de quelles croyances antérieures s'est inspiré Mahomet, et comment le réformateur religieux de la Babylonie a préparé la fondation de l'Islam. La position de celui-ci à l'égard du christianisme qu'il prétend dépasser, mais dont il reconnaît la valeur relative, n'est-elle pas analogue à celle que Mâni avait prise quatre siècles avant l'hégire î ». — Elle est à la fois analogue et inverse. Mâni se croyait le Paraclet. Mahomet ne prétend être rien de plus qu'un simple homme, sans signes ni miracles, porteur d'un message clair, un héraut, rasoul ; alors qu'au contraire il considérait l'Oint Jésus (= Messie ou Christ) comme un être surnaturel, simple créature, mais née d'une vierge fécondée par le souffle divin Djibreïl, bref un Esprit créé de Dieu et envoyé parmi les hommes. — Comparer aussi Qor. é^^^^ avec ce que Cumont dit de Bardesane et des manichéens dans A profos des Ecritures manichéennes, Rev. d'Uist. des Rel. 1920, p. 6 du tirage à part.
(1) Infra, pp. 188, 327.
(2) L'adoration des mages et l'arc triomphal de Rome dans Memorie délia pontificia AccademiA romana di Archeologia, série III, vol. 3, 1932, p. 81 [1]. — Cf. aussi Myst. de Mithra^, p. 205,
(3) C'est ce thème qui se retrouvera dans l'exploitation chrétienne de l'Apocalypse du ps.-Hystaspe, infra, N. C XXXV, p. 453, n. 3.
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Mais il lui apparut aussi — et cela est marqué à plusieurs reprises dans Lux perpétua — que tout en ayant subi l'influence de son milieu, le christianisme n'y était pas entièrement réductible, il y échappait par on ne sait quoi qui ne permettait de le confondre ni avec les cultes des mystères païens ni avec les spéculations de la philosophie néoplatonicienne ( i ) . De l'avènement de celle-ci Cumont avait conclu, sans y insister ni approfondir — car il n'était pas enclin à la métaphysique — qu'il est des périodes où l'excès de rationalisme dessèche la pensée, exténue la science et, par le vide qu'il produit, fait, sans le vouloir, appel au mysticisme : « Depuis le premier siècle avant notre ère ( 2) , le progrès scientifique s'arrête dans le monde ancien, et cette stase est le prélude d'une régression qui se précipite à mesure que s'accentue la décadence de l'Empire... {p. i36) : Dès lors les âmes inquiètes, qui sont en quête d'une certitude, cherchent à l'obtenir non par une application patiente de l'esprit critique, mais par •une inspiration surnaturelle ou une communication divine ». Au moment où il rédige ce passage, Franz Cumont pense encore qu'il s'agit là d'une « régression » qui aboutit à « une exaltation, ou pour mieux dire — et, comme pour se couvrir, il emprunte l'expression à A. J. Festugière (3) — une perversion de la piété » qu'il déplore. Mais un peu plus tard, quand il en vient à Plotin, il constate, sans regret, semble-t-il, que la raison cesse d'être « comme pour Aristote le seul guide dans' les recherches » et que désormais la conviction s'appuie « aussi sur une expérience intime de l'âme. Le scepticisme céda devant la mystique » . Il avait été émerveillé ^de tout ce que l'âme humaine devait d'enrichissement au génie de Plotin : « C'était, disait-il au printemps de IQ4.7, un très grand homme, un prodigieux génie dont la marque ne s'effacera pas, auquel on ne saurait comparer Proclus, qui est, lui, un homme de grande culture et un savant collectionneur d'idées, mais non pas un inventeur : l'humanité ne lui doit rien » (4). D'autre part on ne pouvait que constater l'échec final du néo-
(1) Injrà, pp. 360, 384 et N. C. XXVIII et XXIX.
(2) Injra, p. 135.
(3) A. J. Festugière, La Révélation d'Hertnès Trismêgiste, I, p. 5.
(4) Il semble au contraire avoir cru qu'elle devait quelque chose à Mâni. C'est du moins ce que donna à penser le portrait qu'il faisait de lui dès 1908 {Recherches sur le manichéisme, I, p. 52), qui n'est pas sans analogie avec ce qu'il dira de Plotin en 1947 : «... son activité ne fut évidemment pas celle d'un philosophe éclectique rassemblant laborieusement et agençant froidement les éléments d'une synthèse doctrinale. La réflexion ne le guida pas seule dans la recherche de la vérité. Quand l'inspiration qu'il croit divine jaillit en lui des profondeurs du subconscient, il laisse libre cours à son imagination créatrice. Dès lors les figures qu'il remodèle de sa main puissante et qu'il anime de sa vie intérieure, même quand elles offrent une ressemblance apparente avec celles des théologies antérieures, sont pénétrées d'un autre esprit et obéissent à vuie autre volonté »,
platonisme nonobstant les efforts de l'empereur Julien, qui n'était point une âme basse ( i ) ; et c'était un fait que les auteurs chrétiens, les Pères de l'Eglise, eji s' emparant des armes préparées contre le christianisme, et en les retournant contre ses adversaires, avaient réussi à se substituer à eux, et à faire accepter 'dans ^'or/tou[X£VYi, et au delà, chez les Barbares, les solutions que donnait la religion nouvelle aux problêmes qui tourmentaient les adeptes des mystères et les cercles néoplatoniciens (2).
Cette double constatation semble avoir incliné Franz Cnmont à penser qu'à des questions posées depuis des millénaires s'il y avait une réponse, la réponse était en effet donnée par le christianisme tel qu'il s'était constitué sous l'impulsion de Jésus, mais aussi grâce aux apports du milieu où il s'était développé ; « Plotin, dit-il à ce propos (3) premier défenseur d'un spiritualisme intégral, réfutateur pénétrant du matérialisme (4) exerça sur l'élaboration de la théologie chrétienne une influence décisive qui devait se prolonger pendant des siècles. Aussi tous ceux qui ont été attirés par l'étude des Ennéades ontAls reconnu dans l'\auteur de ces notes de cours, modeste directeur d'études qui écrivait un grec fautif et ne se relisait pas, un des puissants métaphysiciens dont l'œuvre marque un tournant dans la direction suivie par la pensée humaine » .
Et voilà, pour lui aussi, le tournant, le point où commence sa courbe. Il paraît alors s'être rapproché, sans en parler à aucun de ses amis (5), du courant de la pensée chrétienne, en y comprenant les apports étrangers où elle s'était reconnue. C'est ce qui apparaît dans le message qu'il avait soigneusement, amoureusement rédigé pour l'inauguration, à laquelle il ne pouvait se rendre, de la bibliothèque qu'il venait d'offrir à /'Academia Belgica de Rome :
(1) F. Cumont avait publié, en collaboration avec J. BideZj JuUani Imperatoris Epistulae, legçs, poematia, fragmenta varia, Paris, 1922.
(2) Infra, p. 382.
(3) Iiifra, p. 346.
(4) C'est là dans sa position un point important : sa réaction est, on le verra plus loin (pp. 140-141), quelque sympathie que lui inspirât l'homme, très vive contre le système d'Epicure.
(5) « Il est... scabreux de vouloir fixer en peu de mots l'infinie variété des dispositions individuelles, et rien n'échappe plus à l'observation historique que ces convictions intimes que parfois on dérobe même à ses proches » (Réflexion de 1910 relevée par W. Lameere, Sur la tombe de Pr. Cumont, dans Alumni, t. XVII (1947-1948), p. 154). A rapprocher de Newman, Parochîal sermons, 4, 19, 291 : Hoiv difficult it is ta define things, how impracticable it is ta convey to another any complicated, or any deep or refined feeling, how inconsistent and self contradîctory his own feelings seem, when put into words, how he subjects himself in conséquence to misunderstanding, or ridicule, or triumphant criticism,..
Le temps n'est pas éloigné, écrivait-il, où l'histoire des religions « était regardée avec méfiance comme une machine de guerre imaginée pour combattre l'Eglise (i). Mais la véritable question dépasse la portée des études que l'historien consacre aux phénomènes de la société humaine. Il s'agit de savoir si les affaires du monde sont conduites par des forces aveugles, par ce que les Anciens nommaient le Fatum, ou si elles sont dirigées par une Providence qui les mène vers un but qu'elle s'est assigné (2) : car si une volonté divine préside à cette évolution (3), on verra nécessairement dans l'invasion en Occident des cultes orientaux une transition qui devait finalement assurer l'expansion de la foi nouvelle dans une large portion de l'humanité » (4O.
(1) Cf. dans le discours inaugural du Vie Congrès international de l'Histoire des Religions à Bruxelles (Le Flambeau, septembre 1935) : « La science des religions, enfant encore débile, qui devait devenir un géant, était alors en Belgique, et peut-être ailleurs encore, à la fois suspecte aux croyants qui la soupçonnaient d'être un cheval de Troie inventé pour détruire leur foi, et méprisée des savants officiels qui n'y voyaient que spéculations sans méthode et sans consistance ».
(2) Il se peut qu'il y ait ici réminiscence d'une page poignante de Loisy, Quelques lettres... 1908, lettre XIX, 28 janvier 1906, p. 47 (cf. aussi Mémoires, t. II, p. 468) : « Je suis comme vous devant ce grand mur éternel. Je l'interroge et, dans la réponse que je me fais, je crois que c'est lui, si insensible en apparence, qui me parle ou qui parle en moi. Car après tout, je suis une pierre de ce mur, caelestis urbs Jérusalem ; il est d'une certaine manière tout en moi comme je suis tout en lui ; il doit être vivant comme moi, et ce n'est pas un mur de pierre, mais une construction animée : il souffre en moi, j'aurai la paix en lui », Et dans La Crise morale du temps présent et l'éducation humaine, Paris, 1937, p. 227 : « Du reste il ne s'agit plus maintenant de la Providence conçue comme antérieure et extérieure au monde, mais uniquement de l'éternelle et mystérieuse action de Dieu dans l'univers vivant ».
(3) Ibid. p. 242 : « Dieu existe, c'est-à-dire un Etre au-dessus de tous les êtres, une Puissance au-dessus de toutes les puissances, un Esprit au-dessus de tous les esprits, qui est le principe et la source de toute vie dans l'ordre sensible et dans l'ordre invisible, dans l'ordre éternel des mondes ; de lui l'on peut dire que tout le manifeste et que rien ne l'absorbe. On le blasphème inconsciemment lorsqu'on ose le définir « quelque chose qui, en plus grand, nous ressemble » ; p. 2S0 : « grand mystère d'amour, dans lequel rien de ce qui fut n'a cessé d'être, rien de ce qui est ne disparaîtra, rien de ce qui doit être ne périra, nulle activité vivante ne sera perdue », et en qui trouve sa justification le sacrifice de soi qui est requis des hommes, p. 342: « Le sacrifice dont nous parlons est avant tout, il est essentiellement un acte d'amour dans un acte de foi ; or acte d'amour, il est la vérité, morale et transcendante, de la vie, le contentement suprême; acte de foi, il est par là même fondé en Dieu, dans l'obscure et solide intuition du mystère éternel, de l'amour qui se donne, qui s'affirme en se donnant ». Peut-être Fr. Cumont était-il déjà sur le chemin de réflexions de ce genre lorsque, rendant compte dans \& Journal des Savants, août-octobre 1928, de Rostovstzeff, A history of the ancient world, il écrivait, p. 334, touchant le déclin du monde antique : « il est remarquable qu'un historien aussi attentif aux concluions économiques attribue cette décadence surtout à des raisons morales » ; et dans le discours inaugural de 1935 cité supra, note 1 : « Certains ont voulu réduire l'histoire au jeu des forces économiques ; ils ont conçu le développement de l'humanité comme soumis à la fatalité d'un déterminisme matérialiste. Mais quelle dénégation leur opposent ces mouvements religieux suscités par des âmes intenses qu'illumine une flamme intérieure et qui, renonçant à ce bien-être que recherche le commun des mortels, échappent par là même, eux et leurs sectateurs, aux lois économiques qui régiraient, dit-on, exclusivement les communautés humaines ».
(4) Quelque temps auparavant, probablement en mars, il avait, d'un air réfléchi et grave, tenu
C'est dans ces sentiments qu'il acheva cette Lux perpétua qu'il voulait à tout prix qui parût avant sa, mort, qui a été la seule passion des derniers m^is de sa vie, l'unique préoccupation de ses dernières semaines, et qui lui a fait tourmenter sans merci, éditeur, imprimeur, correcteurs, tous ceux qui, de près ou de loin, directement ou indirectement, pouvaient l'aider à procurer l'édition de sa dernière œuvre,
La mort ne lui a pas laissé le répit qu'il implorait. Dans les premiers jours d'août il consentit enfin à se laisser transporter en Belgique pour y prendre du repos et refaire ses forces. Car s'il ne pensait alors qu'à Lux perpétua, il avait encore d'autres projets en tête. Il voulait donner une quatrième édition de ses Mystères de Mithra, où il aurait utilisé les résultats des dernières fouilles notamment celles de Rome et d'Ostie (i); assurer la publication d'un essai sur le culte du Trône vide dont la rédaction remontait à IQ4.1 ; et préparer un recueil d'articles, analogue aux Etudes syriennes, qui aurait compris entre autres La fin du monde selon les Mages occidentaux. Les Anges du paganisme, et une nouvelle version, profondément remaniée, de la Théologie solaire (2).
Il songeait à tout cela, toujours allant, toujours alerte, l'esprit aussi vif que jamais, incertain pourtant de l'avenir : « Je ne sais si, à quatre-vingts ans, — cette confidence est du 7 mai, — je pourrai jamais me remettre ou ne resterai pas un infirme. Oswv èv youvacri xecTat, ceci repose sur les genoux des dieux, comme disait Homère (3), mais les chrétiens ajoutent : fiât Voluntas tua ».
Et de fait il ne lui était plus temps de faire des projets. Son heure était venue, l'heure dont, à propos du vieil empereur Marc Aurèle, il avait, dans Lux perpétua, décrit les affres {p. 118-iiç) : « Le prince vieillissant était
les mêmes propos, à peu près dans les mêmes termes, à un ami qui était venu le visiter pendant sa convalescence : sans doute en préparait-il l'expression pour le Message qu'il méditait. — Déjà dans la préface de juillet 1906 [^supra, p. XX, note 1], p. XII : « La prédication des prêtres asiatiques prépara ainsi, malgré eux, le triomphe de l'Eglise, et celui-ci a marqué l'achèvement de l'œuvre dont ils ont été les ouvriers inconscients ». Et plus précisément, sur la préparation du milieu moral : « En affirmant l'essence divine de l'homme, ils ont fortifié dans l'homme le sentiment de sa dignité éminente ; en faisant de la purification intérieure l'objet principal de l'existence terrestre, ils ont affiné et exalté la vie psychique, et lui ont donné une intensité presque surnaturelle que, auparavant, le monde antique n'avait pas connue ».
(1) Cf. Rapport sur une mission à Rome dans C. R. de l'Acad. des Inscr. 1946, pp. 386-420.
(2) La Théologie solaire du paganisme romain dans Mém. présentés par divers savants à l'Acad. des Inscr., XII, 1909, pp. 447-479.
(3) //. 17, 514, etc.
obsédé par la pensée de la mort. Il invoque si souvent les raisons qui doivent nous empêcher d'en éprouver quelque effroi, que par là même il trahit l'appréhension secrète que l'approche de sa fin inspire à son âme sensible : cette nécessité, note-t-il, nous est imposée par la ndture, dont le cours est réglé par la Raison divine, et il serait impie de ne pas s'y soumettre docilement. En nous y conformant nous atteindrons le terme de nos jours favorablement disposés, « comme si l'olive mûre en tombant bénissait la terre qui l'a portée et rendait grâces à l'arbre qui l'a produite » ( i ) . . . Au déclin de ses jours le vieillard multiplie ainsi les considérations propres à faire accepter le trépas sans révolte et sans faiblesse. Mais sa morale purement terrestre ne lui représente jamais la nécessité d'une rétribution posthume, de récompenses et de châtiments d' outre-tombe . Il n'exprime nulle part, comme Platon ou comme Sénèque, l'espoir qu'il puisse retrouver dans l'au-delà ceux qui ont vécu pieusement, et s'entretenir dans un monde lumineux avec les sages d'autrefois... D'où vient que les successeurs de Zenon aient été aussi hésitants sur un point dont, après seize siècles de christianisme en Gaule, nous paraît dépendre toute la conception de la vie humaine 1 » Le problème, encore que Cumont n'en parlât jamais, se posait donc pour lui. Et il ne pensait pas qu'on pût s'y dérober : « Sans doute tant qu'il y aura des hommes,.,, se préoccuperont-ils du grand mystère de l'au-delà », ainsi commence l'introduction à IvUx perpétua, ouvrage de pure érudition. Et il a beau se dire {p. 8) qu'aujourd'hui « pour nous notre terre n'est plus dans l'immensité qu'un grain de sable emporté dans un tourbillon » ; que « le pullulement de notre espèce est la multiplication d'animalcules infinitésimaux, la prolifération d'une poussière vivante, et son apparition sur notre planète un incident futile, comme le serait sa disparition, dans l'évolution totale du cosmos » ; il a beau ajouter : « Et nous ne pouvons plus croire sans déraison que le don sublime de l'intelligence n'ait été départi, par un privilège unique, qu'à un être aussi infime, ni même admettre, sans une étrange présomption, que la vie ne se soit manifestée nulle part sous une forme plus parfaite et plus durable, dans des conditions moins instables que celles où notre organisme lutte pour une existence éphémère » (2) ; il n'en pensait pas moins que, nonobstant toutes ces circonstances nouvelles,
(1) Marc Aurèle, Pensées, 4, 48, 4 : tb; av s! ÈÀata Tcé-sipo; •^z.-^^)i.h-t\ EutTrcEv, £Ô(j>r)[Jtoû(Ta xtqv evEYXOùffav, xaî ;(âptv e'.Suïa t;L cp'jtravct oévSptu.
(2) Cf. encore Message in fine : « car la fondation d'instituts scientifiques est un subterfuge que les hommes ont imaginé pour assurer à leur action une continuité que ne permet pas d'atteindre pour l'individu la loi inéluctable qui limite étroitement sa vie. éphémère ».
le vieux, l'étemel problème continuait, continuerait toujours ^assiéger nos âmes inquiètes, et irrequietum est cor nostrum,.. (p. 12) ; « Lorsque la terre cessa d'être le centre de l'univers, seul point fixe entouré par les cercles mouvants des deux, pour devenir une pauvre planète tournant autour d'un axe qui lui-même se meut, dans l'immensité insondable, parmi une infinité 'd^ autres ^ l'idée naïve que les anciens avaient conçue du voyage des âmes dam un monde étroitement borné devint inacceptable, et le progrès de la science, en discréditant la solution erronée que nous avait léguée l'antiquité, nous a laissés en présence d'un mystère que ne soupçonnaient point les mystères païens » ( i ) .
Les Jtouvelles perspectives de la science n'ont donc rien changé pour l'homme, j'entends, il va sans dire, non pas l'espèce humaine objet d'observation, l'homme objectivé, comme aurait dit Nicolas Berdiaëff, mais le sujet, mais la personne, mais ce qui dit moi et se donne à soi-même un nom qui nes'applique ni dans le passé, ni dans le présent, ni dans l'avenir, ni dans l'éternité à aucun autre. Pour celui-là rien n'est changé, rien ne peut changer, quelle que soit la constitution que la science prête au cosmos, et dans le cosmos, la place de notre espèce {p. i) : « Peut-être aussi en aucun temps ne s'est imposée davantage, même aux incroyants, l'espérance ou la foi que ces mâUtitudes innombrables, pleines de force morale et de passion généreuse, qui sonA entrées dans l'éternité, n'ont point péri tout entières, que l'ardeur qui les animait ne s'est point éteinte avec la chaleur de leurs membres, que l'esprit qui les poussait au sacrifice d'eux-mêmes ne s'est pas dissipé avec les cellules de leur corps ». ,
Telle est la question qui demeurait posée devant Franz Cumont. Cela aussi, autant et plus que l'éventuel rétablissement de s\a santé, était sur les genoux des dieux; et de cela aussi sans doute il en était venu, à dire, suivant la tradition créée en Gaule par seize siècles de christianisme (2) : fiât Voluntas tua (3). Et maintenant il allait enfin connaître cette Volonté devant laquelle il venait de s'incliner.
(1) C£. Loisy, La crise morale du temps -présent et l'Education humaine, p. 227 : « Derrière cette immensité et cette éternité de l'univers visible, il y a ce que nous, vermine de la terre, ne pouvons directement percevoir, que nous pressentons seulement, itiais qui est le principe vivant, la vérité intime et profonde de tout. Il y a, il reste, quoi qu'on puisse dire, le mystère ».
(2) Supra, p. XXVII.
(3) Supra, p. XXVJ.
— HtÙL —
// partie le 4 août pour Wolu-we Sûint^-Piôrret emportant dans sa valise iî'ïmitatioji de Jésus-Ghi'ist. Et peu de jours après, il demanda qu'à sa dernière heure, son ami Mgr Vaês tant lui donner V extrême-onction. C'est ainsi qu'il révint au giron maternel, lion comme autrefois l'enfant prodigue avec larmes et sanglots, Ttiais de l'air le plus paisible dû monde, comme s'il n'avait pas eu conscience de l'avoir jamais délaissé. C'est du moins ce qui paraît ressortir de ce Message de mai îç^y à l'Académie belge de Rome, où s'étant expliqué sur les influences qui ont contribué à former le corps du christianisme, il en vient à parler de « cette Ville Eternelle qui, après avoir, païenne, transmis au monde latin la civilisation hellénique, devenue chrétienne répandit en Europe là religion qui est nôtre ».
Il ne dit rien davantage, sinon, à plusieurs reprises durant ses derniers jours, qu'il était bon chrétien, se confiant ainsi, sémble^t-il, sans se plus tourmenter de terreurs ni s'embarrasser de scrupules, à cette Volonté qu'il sentait bonne :
Aquella eterna fonte esta ascondida :
Que bietx se yo do tiene su manida
Aunque es de noche (i)
Il n'avait pourtant pas encore perdu tout espoir de rétablissement. Il attendait beaucoup de l'air vivifiant de la forêt de Soignes. Mais pour énergique que fût son. âme douce, elle n'était plus la maîtresse ; et son corps exténué se refusait à servir. Alors se fermèrent pour toujours ces yeux bleus au clair regard que nous avions tant aimés. Ainsi mourut Franz Cumont. Et ce fut moins « comme si l'olive mûre rendait grâces à l'arbre qui l'a produite » que comme s'éteint une lampe à l'instant oîi le jour va poindre.
Comment songer à lui désormais, à ses dernières années, à son paisible trépas dans la douce atmosphère de la Villa des Fleurs (2), sans se rappeler aussitôt le Requiem de Fauré? — Œuvre païenne, a-t-on dit. — Peut-être. Mais encore qu'en sait-on ? Païen et chrétien ne sont plus des mots qui, sinon par leurs définitions abstraites, s'affrontent aussi résolument qu'autrefois. Car dans la réalité il apparaît aujourd'hui, d'une part — et Cumont l'avait entrevu — que les religions païennes ont connu les aspirations auxquelles devait répon-
(1) S. Jean de la Croix, fohne VÏIl, Obras, éd. Silverio, t. IV ,p. 324.
(2) Il aimait le jardin fleuri de cette demeure, et dans ses dernières heures il parlait, « presque dans la même phrase, de mourir et d'être transporté dans le jardin ». Qui sait ,si dans la confusion de ses ultimes pensées, ce n'était pas précisément la mort qui évoquait en lui l'idée du jardin prorais, paîri daeza, le Paradis ? {supra, p. XXVII, infra, pp. 43, 302).
dre la religion chrétienne, et qu'elles en ont parfois pressenti la réponse (i) ; d'autre part que le christianisme , à toutes les époques, a plus ou moins subi V influence du milieu ambiant (2), et par conséquent des religions païennes qui, comme le phénix, renaissent de leurs cendres, et n'ont jamais fini, pas même aujourd'hui, aujourd'hui surtout, leur carrière. En sorte que, quels qu'aient été les sentiments de Fauré, son Requiem est, — dans le balancement de sa mélodie laticinante, où, par trois fois, l'angoisse, comme un jet de flamme, fait éclater un cri (3) — si péjiétré de l'attente, ou plutôt du regret de n'oser plus 'attendre quelque chose que n'avait pas rêvé le paganism)e et à quoi l'on ne veut pas, l'on ne peut pas renoncer, que, si désespéré soit-il, le désespoir y espère ; de l'impossibilité de prier naît la prière ; et ainsi, à l'heure où, les vieilles croyances semblent vaciller et tendre, devant de cruelles négations, à se dissiper co77ime songes, il se rattache en fin de compte aux plus jeunes ferveurs des premières origines, s'il est vrai que rien n'évoque davantage le cri arraché du milieu de la foule au père douloureux de l'enfant lunatique : « /e crois. Seigneur : subviens à mon défaut de foi 1 » (4).
Franz Cumont avait en IQ42, au seuil du Symbolisme funéraire des Romains, inscrit cette grave et tendre dédicace :
AMICAE SAPIENTISSIMAE
QVAE MECVM HIS STVDIIS TEMPORVM INIQVORVM SOLATIVM QVAESIVIT
Le temps de l'épreuve est passé pour lui. Les mystérieuses portes de l'au-delà^ Afterlife, devant lui se sont ouvertes. Puisse, au sortir des ombres troubles de ce monde et des temps iniques où il a vécu, son âme douce et généreuse, si respectueusement sceptique, trouver ce qui fut l'objet de ses dernières recherches dans l'ordre historique, et aussi de ses dernières préoccupations dans l'ordre spirituel, in Luce perpétua sempiternam Requiem.
(1) Cf. supra, p. XXIV, et en outre les travaux d'A. J. Eestugière qui a été pour Fr. Cumont un disciple de prédilection.
(2) Cf. dans la préface de juillet 1906 \supra, p. XX, note 1], p. XIV : « Maisj même lorsque nous nous posons en adversaires de la tradition, nous ne pouvons rompre avec le passé qui nous a formés, ni nous dégager du présent dont nous vivons. A mesure qu'on étudiera de plus près l'histoire religieuse de l'Empire, le triomphe de l'Eglise apparaîtra davantage, pensons-nous, comme l'aboutissement d'une longue évolution des croyances ».
(3) A l'introït, Dîie exattdi ; au second Kyrie ; à la première reprise du Pie Jesu.
(4) Me. 92*.