‹ Lycée (volume 2)Chapitre 57 sur 71 · SECTION XIV · texte numérisé non relu

SECTION XIV

Tancrède.

L'aventure d'Ariodant et de Genèvi'e dans le poëme de l'Arioste , traitée depuis sous une autre forme ^ dans un roman très-agréable de madame

VOLTAISE. TANCmÈIffi. 3] 9

de Fontaine , intitulé la Comtesse de Savme ^ a fourni à Voltaire le sujet de Tancrède. J'entends par le sujet Tidée principale ^ Tidée-^mère, qui, dans toute espèce de drame, est si décisive poor l'intérêt et le succès. Celle-ci était une des plis heureuses dont le génie dramatique pût s'empa-* ner, Cest un amant qui combat pour sauver Thon* neur et la vie de sa maîtresse , en même temps qu'il la croit coupable de la plus odieuse infidélité* C'est là tout ce que Voltaire a pris à l'Arioste; il a d'ailleurs inventé tout le reste * mais cela seul était tout pour le génie. Caractères , fable , déve* loppemens , tout devient facile pour lui , quand il est sûr du fonds qu'il a dans les mains : rien ne le prouve mieux que Tancrède. Je ferai voir que l'auteur, vivement frappé du grand intérêt dont ce sujet était susceptible, a vaincu les plus étonnantes difficultés que jamais un poète tragique ait eues à combattre ; et , ce qui arrive toujours au talent supérieur, il s'est élevé d'autant plus haut, qu'il lui avait fallu, pour prendre son essor, partir de plus loin et surmonter plus d'obstacles.

Un ouvrage de théâtre conçu hardiment est souvent une espèce de proposition à résoudre: voici celle de Tancrède, H faut trouver le moyen de fonder l'int^êt de cinq actes uniquement sur l'amour, et cependant les deux amans ne poiirront se voir et se parler qu'un seul moiïient au quatrième acte , entourés de témoins , et comme

3^0 COtJRS DE LITTÉRATURE.

étrangers et inconnus l'un à l'autre. Sans cette condition , il n'y a point de pièce ; et quoiqu'elle soit toute d'amour, il est de l'essence du sujet que les deux amans ne puissent s'expliquer qu'à la dernière scène. Cette espèce de problème dramatique parait d'abord insoluble : comment occuper toujours de la passion réciproque de deux personnages sans les faire paraître ensemble? Il n'y a aucun exemple d'une pareille intrigue, parce que, dans quelque situation qu'on les suppose , ^quel que soit l'objet qui les occupe , ou l'erreur qui les divise , xî'est toujours lorsqu'ils sont en scène l'un avec l'autre que leur amour produit le plus d'effet sur le spectateur; et l'intérêt des scènes où ils sont séparés tient même à celui des scènes où on les a réunis. Il ne suffit pas qu'ils parlent l'un de l'autre; ce qu'on désire le plus, c'est de les entendre se parler l'un à l'autre. Ce désir est dans la nature , et de quelque manière que l'amour soit malheureux, ou repoussé, ou combattu, ou jaloux, ou trompé , dans toutes les pièces où il domine , il met souvent en scène les deux personnages qu'il occupe , dans celles même où la vérité n'est re» connue qu'au dénoûment. Dans Zaire, par enem^ pie , Orosmane est très-souvent près de sa maîtresse , et c'est entre eux que l'amour se montre sous toutes les formes possibles. Le grand effet de Tancrède est fondé , comme celui de Zaïre , sur une fatale méprise : Voltaire, qui avait reconnu

TOLTAIRE. TANCRÈDS. 3^1

combien ce ressort était puissant , ne demandait pas mieux que de l'employer une seconde fois , et la fable de l'Arioste le lui offirait. Mais il est démontré en rigueur que c'était sous les deux conditions que je viens d'exposer , les plus faciles du monde dans un récit épique, les plus onéreuses dans une action théâtrale. Ce ne sont point ici des combinaisons gratuites, imaginées pour relever le mérite d'un auteur : on vd voir que c'est le &it tout simple; et je puis d'avance en ajouter un autre qui l'appuie, et que je tiens de Voltaire luimême; c'est que, dans l'espace de trois ans, il renonça et revint trois fois à Tancrède, et ne l'exécuta qu'après l'avoir cru long-temps impraticable.

Quel est le nœud de l'intrigue? N'est-ce pas l'erreur où est Tancrède, qui croit et doit croire que la lettre qu'Aménaïde a écrite pour lui s'adressait à Solamir? Mais quelques trompeuses apparences qui puissent l'abuser, dès qu'Aménaïde pourra lui parler, sa justification est si facile, la vérité a tant de force par elle-même, et en aura tant dans sa bouche, qu'il sera bientôt convaincu de son innocence; et la pièce est finie. Voilà la première pensée qui a dû se présenter à Voltaire, et qui se présenterait nécessairement à tout poëte tragique un peu instruit de son art. Il faut avouer qu'elle est effrayante. Donner à l'a* mante des raisons pour ne pas dire la vérité à sou XI. 21

3j2 codes de LITTÉRATIJUE.

itfnant , était impossible : c'eût été faire Zcdre uoe secoaade fois ; et de plus ce qui est très^plausible dans la situation de Zaïre ^ qui ne sait pas qu'Qro»jnane croit avoir en main la preuve d'une trahi- -âOB, serait inadmissible dans la «ituation d'Aménaîde^ q^d, sachant quelle est publiquement jiccusée y ne doit avoir rien de plus pressé qœ de âe justifier. Quel parti prendre? S'ils se voient, tout est infailliblement éclairci, et, dès que tout s'éclaircit , le dénoûment est tout près, et , ce qu'il ,j a de pis, un dénoûment sans efi'et; car qu'est-^ce, idans une tragédie, qu'une erreur de jalousie qui .fine produit qu'une explication? Il faut donc de toute nécessité faire en sorte qu'ils ne se vrâent point , ou, s'ils se voient un moment, que ce soit sans pouvoir s'entendre ni s'expliquer, et que la jalousie ait eu le temps de faire tout le mal qu'elle peut faire avant que la vérité ait pu se manifes- Jter« Une machine entière de cinq actes a été construite pour ce seul dessein : nous allons voir combien il a fallu y faire entrer de ressorts, comhiesï, de dextérité , pour les accorder et en soutenir le jeu pendant toute la pièce. C'est, de toutes les tragédies de Voltaire, celle dont la contexture m'a toujours paru le plus artistement travaillée.

D'abord, pour ce qui regarde les moyens de

fonder l'erreur de Tancrède , l'Arioste n'a pu lui

rien fournir. Ceux du poëte italien conviennent

-à la nature de son ouvrage : un tragique anglais

TOLTAIH£. TAKCldDE. SsS

OU espagnol aurait pu se les approprier ^ns scrupule; mais nous, chez qui la tragédie est esbentiellemeat noble, nous ne les supporterions que dans une comédie. Si Ton nous présentait un amant (jui croit voir sa maîtresse , dans un readezvous-de nuit, faire monter un homme i son balcon et l'introduire dans sa chambre , tandis que c'est en eOet une suivante qui a pris les habits et l'ap- , parlement de sa maîtresse, nous renvenions cet imbfogUo à l'Opà-a comique. Je ne m'étonue pas qu'on ait voulu de nos jours réconcilier la sévérité de nos principes avec de si misérables moyens, et y rabaisser la dignité de la tragédie. Comme ils sont aussi tàciles que grossiers, ils sont à la portée de tout le mondei et quand on ne s'y rend pas plus dilGcile, on a bientôt tait une intrigue. Celle de Voltaire a dû coûter un peu plus , et, quoique composée d'un assez grand nombre de faits, tout est noble , clair et intéressant.

Le combat d'Ariodant pour Genèvre , qui dans VOrlando est une suite des lois de la chevalerie, mdiquait à Voltaire un chevalier pour son héros. C'est une obligation qu'il a de plus à l'Arioste , de lui avoir donné l'idée et l'occaâon de mettre la chevalerie sur la scène, et c'en est une aussi que nous avons à Voltaire, d'avoir exécuté cette idée avec tant de succès. Il a donc placé son action au commencemeat du onzième siècle , lorSqae les mœurs de la chevalerie étaient eu vigueur; 2\.

il l'a placée à Syracuse^ dans une république , dans un des états qui faisaient partie de cette ile alors partagée en différentes dominations; et ces diverses puissances ennemies l'une de l'autre, les £3ictions qui les déchiraient , l'opposition de mœurs et de croyance qui les séparait, chacun de ces objets entre pour quelque chose dans les vues qui dirigeaient le plan que je vais exposer.

^gire et Orbassan sont les chefs des deux maisons les plus puissantes de Syracuse, et depuis long-temps rivales. Il y a quelques années que celle d'Orbassan a prévalu : les troubles civils, causés par cette rivalité , ont forcé Argire de s'éloigner pour un temps de sa patrie; et alors il a pris le parti d'envoyer sa femme, avec sa fille Aménaîde , à Byzance , à la cour de l'empereur grec , pour mettre en sûreté ce qu'il avait de plus cher, en attendant des temps meilleurs. La fortune a changé : Argire est rentré dans sa patrie et dans ses biens, dans tous les honneurs du premier rang; il a fait revenir près de lui sa fille, dont la mère était morte à Byzance. Mais , affaibli par l'âge, et ne pouvant plus soutenir les fatigues du commandement, dans une ville menacée d'un côté par les empereurs grecs qui en réclamaient la souveraineté , et de l'autre par les Arabes musulmans qui voulaient joindre Syracuse aux autres possessions qu'ils avaient dans la Sicile, il a consenti à un accord qui semble conciher tous les

VOLTAIRE. TANCRÈDE. 3aD

intérêts, et remplir tous les vœux des citoyens. Il a cédé le commandement à Orbassan, qui est dans la force de l'âge, et en même temps il Ta choisi pour être l'époux d'Aménaïde. La fille d'Argire, lorsqu'elle croissait à la cour de Byzance, dans tout l'éclat de sa jeunesse et de sa beauté, y a fixé les regards de deux guerriers célèbres qui s'y trouvaient en même temps. L'un est Solamir , un chef de ces Arabes que l'on appelait Maures , et qui depuis , commandant leur armée en Sicile , a fait proposer la paix aux Syracusains, en y mettant pour condition qu'on lui donnerait Aménaïde en mariage. L'autre est Tancrède , chevalier d'origine française , et descendant d'un Coucy qui s'était autrefois établi à Syracuse. Les enfans de ce Coucy étaient parvenus à une assez grande élévation pour exciter la jalousie des nationaux , et tonte la famille avait été bannie par un décret du sénat. Le jeune Tancrède , à l'exemple de tant de gentilshommes aventuriers qui allaient chercher la fortune partout où leur courage pouvait la leur procurer, s'était attaché au service des empereurs grecs, et s'y était distingué au point qu'ils lui étaient redevables de la conquête du pays que l'on nommait alors Illyrie, aujourd'hui la Dalmatie. Entre ces deux rivaux , le cœur d'Aménaïde s'était décidé pour Tancrède, Sa mère , au lit de mort, avait approuvé leur amour, et reçu le serment qu'ils se faisaient de se donner la

3a6 GOUBS DE LITTÉRATUBE.

isî conjugale. Mais il arait Ëdlu obéir sux ordres ^im père qui rappelait sa fille , et laisserTancrède à BjEance pour revenir près d'Arbre, qui, étant fort loin de soupçonner qu'Aménaîde ait donné ^.loo eceur à nn banni, croit pouvoir diqxiser de sa (main en faveur d'Orbassan. Tels sont les £iits de Farrant-scène : ils sont tous successivement exposés dans le premier acte^ et particulièrement dans la première scène , qui a essuyé beauomip de critiques , parce qu'on n'en a pas saiâ le dessein. Cette scène représente un conseil des principaux dievaliers qui composent le sénat de Syracuse; et comme il n j est question que de porter contre Tancrède un arrêt de proscription , et de renouveler dans toute sa rigueur la loi qui condamne à la mort tout citoyen qui entretiendrait des rdationa secrètes avec les ennemis de Tétat ; conucne cette ouverture de pièce ne présente point un de ces grands objets de délibération qu'un tel appareil semble annoncer; comme enfin tout ce qui s'y traite dans un dialogue assez long et dans un style assez faible pouvait être dit en fort peu de mots dans une exposition ordinaire , tout le monde s*e8t récrié sur ïinutilité et la froideur de cette scène d'apparat , qui ne tient pas ce qu elle promet. Mais il est permis , dans un premier acte , de songer moins à un effet qu'on peut différer qu'à l'importance des fondemens qu'il faut établir; 2t Ton dent savoir gré à l'auteur de ce consol ^ où

VOLTAIRE. TANClièlUF. Z2J^

il a solidement posé les bases principales sur lesquelles il voulait asseoir sa fable. Sans doute il lui était fort aisé de dire en quatre vers queTancrède était proscrit dans Syracuse pour avoir servi les Césars de Byzance ; il ne lui en fallait pas plus pour faire niention de la peine de mort décernée contre ceux qui auraient commerce avec les Maures ou avec les Grecs : mais Voltaire connaissait également le théâtre et les spectateurs; il savait qu'il était dangereux de confier à quelquesinstans d'une attention souvent diistraite des notions capitales , qui , servant de motif et d'appuii à des scènes décisives et fort éloignées de Texposition, entraînaient la chute de ces scènes, si^ un seul des détails de Fexpositîon échappait à la mémoire du spectateur. Il ft voulu j graver ce qu'il était essentiel de retenir, et le mettre d'abord en action , même longuement , afin qu'ensuite on l'eût toujours présent à Tespiit* La> solennité d'un conseil commande une attention particulière que n'attire pas toujours le dSalogue^ rapide des scènes d'aune autre espèce. L'auteur a donc voulu que l'on fût bien positivemefitiastniit de tout ce qui concerne la proscription de Ta<k-crède et les dispositions du sénat de Syracuse à^ son égard. Il fait dire à Orbassan :

De quel dff#il les FnrnçMt, portant parUmt lewrt pas^ Se soni-âi étaMis dans nos nches dhnat»F De quel droit un Gnwj- TÎnt-tl dans g^ rac n sc.

Des rives de la Seine au bord de rAréthuse ?

Tancréde, un rejeton de ce sang dangereux.

Des murs de Syracuse éloigné dés Tenfance,

A servi , nous dit-on , les Césars de B^zance.

Il est fier, outragé , sans doute valeureux ;

U doit haïr nos lois; il cherche la vengeance

Tout Français est -à craindre : on voit même en nos jouis

Trois simples écujrers , sans bien et sans secours , -

Sortis des flancs glacés de l'humide Neustrie,

Aux champs apulieas se faire une patrie,

Et, n*ayant pour tout droit que celui des combats,

Chasser les possesseurs , et fonder des états.

Grecs , Arabes , Français , Germains , tout nous dévore ;

Et nos champs malheureux , par leur fécondité ,

Appellent Favarice et la rapacité

Des brigands du midi , du nord et de Faurore.

Nous devons nous défendre ensemble et nous venger.

J*ai vu plus d*une fois Syracuse trahie :

Maintenons notre loi que rien ne doit changer.

Elle condamne à perdre et Fhonneur et la vie

Quiconque entretiendrait avec nos ennemis •

Un commerce secret, fatal à son pays.

A Finfidélité Findulgence encourage :

On ne doit épargner ni le sexe ni Y âge

Venise ne fonda sa fiére autorité

Que sur la défiance et la sévérité. ^

Imitons sa sagesse en perdant les coupables.

Lorédan , un autre membre du conseil, ap* prouve et motiye encore

Cette sévérité Vengeresse des lois et de la liberté.

Pour détruire FEspagne il a sufli d*un traître ; Il en fut parmi nous ; chaque jour en voit nailrt» Mettons un frein terrible k Finfidélité;

VOLTAIRE. TANCRÊDS. 3^0

Au salut de Fëtàt que toute pitié cède.

Combattons Solamîr et proscrivons Taocréde.

Tancréde, né d*un sang parmi nous détesté, Est plus à craindre encor pour notre liberté.

Nous voilà donc bien avertis que Tancréde est perdu, s'il reparaît dans une ville où il est regardé comme un ennemi de l'état , et où il vient d'être solennellement proscrit. Il n'en fallait pas moins pour justifier à nos yeux la conduite d'Aniénaïde, quand nous la verrons, au quatrième acte, dans le moment où elle se jette aux pieds de son libérateur, ne pas oser le nommer, parce qu'il est environné de ces mêmes chevaliers que nous avons vus prononcer l'arrêt de sa condamnation. De même , quand la lettre d'Aménaide aura été saisie entre les mains de l'esclave arrêté près du camp de Solamir, nous nous rappellerons le décret rigoureux que nous venons d'entendre contre toute personne convaincue d'une correspondance de cette espèce; et ce vers.

On ne doit épargner ni le sexe ni Tâge,

nous fera comprendre qu'il n'y a point de grâce à espérer pour Aménaïde.

Mais comment l'auteur est-il venu à bout de faire croire que la letti*e, qui est en effet pour Tancréde , s'adresse à Solanûr ? Par un assemblage de circonstances toutes également naturelles et

3^ COUBS DE LITTEBATURE.

vraisemblables, et préparées aussi dansée même^ conseil qui sert à tout. C'est là que Lorédan a dit :

Quelle honte en effet, dans nos jours déplorables Que Solamir, un Maure, un chef des Musulmans» !Dans la Sicile eneor ait tant de partisans!

Que partout d^ns cette ile, et guerrière et chrétienne. Que même parmi nous Solamir entretienne . Des sujets corrompus , vendus à ses bienfaits ; Tantôt chez les Césars occupé de nous nuire, Tantôt dans Sjrracuse ayant su s'introduire , Nous préparant la guerre et noua offrant la paix. Et, pour nous désunir, soigneux de nous séduire! Un sexe dangereux , dont les faibles esprits D'un peuple eneor plus faible attire les hommages, Toujours des nouveautés et des héros épris , A ce Maure imposant prodigua ses suffrages.

Combien de citoyens aujourd'hui prévenus Pour ces arts scdnisans que l'Arabe cultive , Arts trop pernicieux, dont l'éclat les captive, A nos Trais chevaliers , noblement inconnus !

Je n examine pas encore si tous ces vers sont assez élégamment tournés , s ils ne ressemblent pas à de la prose. H suffit pour le moment qu'ils nous apprennent que l'arabe Solamir a beaucoup de partisans, jusque dans Syracuse; qu'il s'est même introduit dans cette ville lorsqu'il y négociait la paix; que par conséquent Aménaïde a pu le voir; que les arts et 1^ galanteries des Arabes 1 plaisent d'autant plus aux femmes de la Sicile ,. qu'ils contrastent davantage avec la grossièreté des raceurs et l'ignorance altière dont les cbevaliers^

TOLTAIRB. TANCRÈM. 33i

chrétiens font parade; et si nous Toyons Amé» naide éprise de Tancrède, nous le concerroii» d'autant mieux , que ce chevalier élevé à Bjzance a dû prendre des mœurs et des habitudes toutes diffîrentes dans une cour alors la plus polie de TEurope. Ainsi toutes les notions que Ton nous donne concourent à motiver les laits ^ les pas* sionsy les erreurs que la pièce doit mettre sous nos yeux.

L'amour a bientôt ramené Tancrède k la suite d'Aménaïde : il est revenu secrètement en Sicile; un esclave d'Aménaide a vu son amant dans Messine ; et c^est dans le moment où elle est le plus occupée de l'espérance et des moyens de revoir ce qu elle aime que son père lui ordonne d'épouser Orbassan. Le caractère de fermeté et d'énergie que le poëte lui a donné était nécessaire à son plan , et il a su y adapter les circonstances qui de* vaient ajouter à la vraisemblance de ce caractère et de la conduite qui en est l'effet. La cour des empereurs grecs a dû accoutumer Aménaide à des mœurs moins sévères et moins dures que celles de Syracuse ; elle-même dit à son père, en s'excli* sant de sa résistance à ses ordres :

Je sais que dans les cours mon sexe plus flatté Dans Totre répubKqae a moins de liberté.

A Bjrzance on le sert : ici la loi plus dure Vent de ToibéÎMance et défend le Munnure*

En arrivant dams ta patrie» die a trouvé Jas

33a COUBS DE UTTÉmATi:BE.

grands scxilevés contre ce même Tancrède qui le premier cbox de son cœur ; die est indignée des ?icdences et des injustices où Ton se porte contre un héros dont ailleurs eUe a tu les exploits couronnés : la gloire de Tancrède loi en devient plus cbére, et Tenvie qui le poursuit lui en parait plus odieuse. Ces sentimens sont nonseulement natnrds, ils ont même une noblesse intéressante qui excuse suffisamment la résistance qu Aménaide oppose à son père , mais avec tous les ménagemens respectueux qui sont dus à l'autorité paternelle. 11 lui est permis de conserver de Téloignement pour les anciens ennemis de sa famille y pour cet Orbassan qui fîit long-temps l'oppresseur d'Argire; il lui est permis d'attester , même en gardant son secret , que Taucrède , qu'elle a vu à Byzance^ a pour Argire des sentimens bien différens : ainsi toutes les bienséances sont observées. Elle demande au moins un délai; elle l'obtient : elle en profite pour écrire à Tancrède et l'appeler à son secours; mais elle a soin de ne pas mettre son nom sur la lettre , et cette précaution est dictée par les circonstances; de plus, un nom est inutile dans une lettre portée par un homme de confiance , par ce même esclave de qui elle a su que Tancrède était à Messine.

Pour y aller , il fallait passeï près du camp de Solamir, qui est dans le voisinage de Syracuse /

VOLTAIRE, TANGRÈDE. 333

c'est là que l'esclave est arrêté par des soldats syracusains. Ce serviteur, fidèle autant que brave, sentant toute l'importance du message dont il est chargé, et qui peut perdre sa maîtresse, se défend en désespéré. Il est tué; on saisit la lettre; on y trouve ces mots :

Puissiez-vous , reconnu , chéri dans Sjracuse , Régner dans nos états ainsi t|uc dans mon cœur!

Personne ne sait que Tancrède est en Sicile; l'amour de Solamir pour Aménaïde a éclaté ; il a demandé sa main ; c'est près de son camp que l'esclave a été arrêté. Combien de raisons pour croire que la lettre ne peut s'adresser qu'à lui ! Tous ces indices sont frappans, sont rassemblés et fondés avec beaucoup d'adresse; et les indices qui , dans la jurisprudence des tribunaux, ont quelquefois conduit à la mort des innocens dont la condamnation ne fut du moins qu'une erreur funeste, n'ont pas toujours eu autant de vraisemblance.

Dans les premières représentations, coiiformes à la pièce imprimée qui avait paru auparavant, Argire laissait condamner sa fille sans même l'interroger ni l'entendre. Cette précipitation contre nature n'était pas excusable ; elle excita de longs murmures. L'auteur, averti par ses amis, sentit cette faute , et la corrigea très-heureusement. La scène substituée est tout ce qu'elle doit être , et

334 CÛ17R8 DE LITTÉKATfJIŒ.

le dialogue en est excellent. Âménaïd^ reconnaît et avoue sa lettre ; sa sentence de mort est bientôt rendue : le malheureux Argire ne peut s'opposer à la loi de Fétat : il ne peut que gémir , et il gémit d^autant plus qu'Amenai de ne lui a témoigné aucun repentir. Quand il lui a dit,

Qa^aft'tu fait?....

elle a répondu :

Mon devoir Aviez-Yous fait le yétre?

Tous les chevaliers partagent la douleur et l'indignation de ce père infortuné. L'un d'eux s'écrie :

Quel est le cheyalier

Qui daignera jamais , suivant Tantique usage , Pour ce coupable objet signaler son courage, El basarder sa gloire à le justifier ?

Ds s'éloignent tous; et, au momient où l'on conduit Aménaïde en prison , Orbassan fait retirer ses soldats, et lui propose d'être son défenseur. Il veut oublier ou ignorer tout , pourvu qu'elle consente à lui faire le serment de l'aimer et de lui être fidèle.

Prononcez : mon cœur s'ouvre, et mon bras est armé. Je puis mourir pour vous ; mais je dois être aime.

Je n'ai jamais remarqué que cette scène fît un mauvais effet au théâtre. La proposition d'Or^

VOLTAIRE. TANGÙDJE» 335

bassan est conforme au caractère quil a montré, qui est noble, quoique dur; et la réponse d'Aménaïde est d*une franchise généreuse. Après lui avoir exprimé toute sa reconnaissance, elle lui dit :

Je ne tous trahis point ^ je n'avais rien promis. Mon âme envers la vôtre est assez criminelle : Sachez qu'elle est ingrate, et non pas infidèle. Je ne peux vous aimer ; je ne peux à ce prix Accepter un combat pour ma cause entrepris.

Je ne veux ( pardonnez à ce triste langage )

De vous pour mon époux ni pour mon chevalier.

Si ce langage est triste pour Orbassan, nous ^n savons gré à celle qui le tient : elle acquiert de nouveaux droits sur nous par son courage et par rélévation de ses sentimens ^ quand elle aime mieux mourir pour Tancrède que de vivre pour Orbassan. Sous ce point de vue ,1a scène ne mérite que des éloges; mais la démarche d'Orbassan est-elle bien motivée? est-elle conséquente? estelle assez analogue au dessein général de la pièce? C'est une opinion que je vais énoncer, et non pas un jugement : je n'affirme point que cette scène soit un défaut ; je vais dire seulement pourquoi j'eusse mieux aimé qu Orbassan ne fit point cette proposition.

D'abord ce ne peut pas être Tamour qui Y y en- 4^age; il a déclaré à peu prèsqu^il n'en avait point

336 C0UB8 DE UTTiRATUBE.

pour Aménaïde : il r^rdc l'amour comme une Êdblesse qui est au-dessous d*un guerrier. Il a dit au vieil Ai^ire :

Ce cceor, que la patrie appelle aux cliamps de mars.

Ne sait point sonpirer au milieu des hasards.

Mon hjmen a pour Imt Fhonnenr de tous complaire ,

Notre union naissante à tous deux nécessaire ,

La splendeur de Tétat, votre intérêt, le mien.

Devant de tels objets Tamour a peu de charmes.

Argîre lui a même reproché , et avec raison , cet excès desévérité^ fait pour déplaire à une jeune personne :

J*estime en un soldat cette mâle fierté ; Mais la franchise plaît , et non Fauslérité.

J*e8pére que bientôt ma chère Aménaïde Pourra fléchir en vous ce courage rigide.

G*est peu d*ëtre un guerrier : la modeste douceur Donne un prix aux vertus, et sied à la valeur. Vous sentez que ma fille, au sortir de Tenfance, Dans nos temps orageux de trouble et de malheur, Par sa mère élevée à la cour de Bjzance, Pourrait s'effaroucher de ce sévère accueil , Qui tieut de la rudesse et ressemble à Torgueil. Pardonnez aux avis d'un vieillard et d*un père.

Le poëtc a très-bien fait d'établir ce contraste entre Orbassan et Tancrède , et ce contraste , qui est tout îi l'avantage du dernier , est exprimé ici avec des nuances qui ont autant d'intérêt que de délicatesse. Mais , si ce n'est pas l'amour qui arme le bras d'Orbassan en faveur d'une femme qui doit

VOLTAIRE. TANCRÈDB.. 33'Jf

être à ses yeux si évidemment coupable, pourquoi ne veut-il combattre qu'avec la promesse d'être aimé ? Pourquoi même énonce-t-il cette prétention peu conforme à la fierté dont il se pique, et qui doit paraître un peu étrange après la lettre d'Aménaîde? Dira-t-on qu'Orbassan était amoureux sans en vouloir convenir ? Quelques vers sembleraient l'indiquer:

Je vous donnais ma main, je vous avais choisie; Peut-être Tamour même avait dicté ce choix.

Je ne sais si mon cœur s'en souviendrait encore , Ou s'il est indigné d'avoir connu ses lois; Mais il ne peut souffrir ce qui le déshonore. Je ne veux point penser qu'Orbassan soit trahi Pour un chef étranger, pour un chef ennemi , Pour un de ces tyrans que notre culte abhorre : Ce crime est trop indigne , il est trop inouï ; £t pour vous, pour l'étal, et surtout pour ma gloire, Je veux fermer les jeux , et prétends ne rien croire. Syracuse aujourd'hui voit en moi Totre éponx : Ce litre me suffît ; je me respecte en tous.

Cette dernière raison parait au moins la plus forte; c'est celle qui est décisive pour lui. Mais alors quelque sentiment que lui montre Aménaide , il doit combattre , non pas pour elle , mais pour son propre honneur qu'il croit compromis. Pourquoi donc l'abandonne-t-il à sa destinée dès qu'elle a répondu qu'elle ne pouvait l'aimer ? EUe a beau lui dire qu'elle ne veut point de loi pour son chevalier, il doit s^intéresfier en dépit d'elle a XI. 22

,338 G(KJmfl DI LITTÉRATUfiE.

rhonnenr d'une femme qui devait être son épouse^ Enfin ( et cette dernière considération me parait la plus importante), Orbassan doit périr au quatrième acte : il n'était pas nécessaire de le rendre odieux, je Tavoue; mais pourqu(H hà prêter inutilement un dessein généreux et une action qui ressemble un peu à celle de Tancrède ? Ne valaitil pas mieux que cet exemple de magnanimité fut unique dans la pièce, et réservé pour celui qui en est le héros? (Test une question que je propose aux amateurs éclairés, et le seul scrupule que m'ait laissé le plan de cette tragédie , d'ailleurs si bien conçu dans toutes ses parties.

Peut-être l'auteur n'a-t-il imaginé cette scène que pour remplir son second acte; mais je ne pense pas qu'il en eût besoin. Il avait assez de la condamnation d'Aménaïde , et ces deux premiers actes paraissent toujours un peu longs, parce qu'on attend impatiemment Tancrède. Certainement la marche de la pièce serait beaucoup plus vive, s'il avait pu ouvrir le second acte; mais au moins l'auteur a su nous en occuper sans cesse par les beaux mouvemens de passion dont il a rempli le rôle d'Aménaîde dès le premier acte :

Oti dépouille Tancrède, on Fexile, on Foutrage !

Cett le seci d*iin ^ros d'être persécuté ;

Je sens c|ue c'est le mien de Taimer davantage.

Elle apprend à Fanie que Tancrède est dans Mesiihe.

VOiLTAIBS. TAIfCatlMI. 33^

Est-il yrai? justes cieux !

Et cet indigne hymen est formé sous ses jeux !

11 ne le sera pas..*, non» Fattie ; et peuUétre

Mes <^presseur8 et moi non» n*aiiro«t phm qa'un naître»

Viens.... je t*apprendr«i tout.... mais il fiiut to»t oaer :

Le joug est trop bontenx^ ma mam doit le briser.

La persécution enhardît ma faiiilesse.

Le trahir est ua crime, oLéîr estbisscsse.

S'il vient, c*est pour moi seule , ci je Tai mërilé ;

Et moi, timide esclave , à son tyran promise.

Victime malheureuse indi^ement soumise ,

Je mettrais mon devoir dans Finfidélitél

Non : Famour à mon sexe inspire le coiin^.

C'est à moi de hàler ce Ibrtuné retour;

Et s'il est des dangers que ma crainte envisage.

Ces dangers me sont dbers , ils naissent de Tamonr.

Au second acte, quand la lettre est partie, elle^ montre autant de Confiance que Fanie veut lui inspirer d'alarmes.

Le ciel jusqu à présent semble veiller sur moi ; 11 ramène Tancréde , et tu veux que je tremblet

riifiE.

Hélas! qu*en d*autres lieux sa bontë tous rassemble La haine et l'intérêt s*«rment trop contre hii : Tout son parti se tait ; qui sera son appui T

Sa gloire. Qu'il se montre, U deviendra le maître. Un héros qu*on opprime attendrit tous les ctturs ; 11 les anime tous quand il vient & paraître.

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Son. n^aL et à cramonL

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TOLTAIRE. TANGRÈDE. Z/^I,

FANIE.

Vous ayiez paru creindre*

▲ MENÀÎDB.

Je ne crains plus.

FANIS.

On dit qu*un arrêt redouté Contre Tancréde même est aujourd'hui porté ; 11 j Ta de la yie à qui le veut enfreindre.

▲ MBlf AIDK.

Je le sais, mon esprit en fut épouyantë; Mais Tamour est bien faible alors qu'il est timide» Tadore , tu le sais , un héros intrépide :

Gomme lui je dob Fétre.

FAlflS.

Une loi de rigueur.

Contre vous, après tout, serait-elle écoutée? Pour effrajer le peuple elle pandt dictée.

▲MÊif aIdk.

Elle attaque Tancréde , elle me fait horreur.

Que cette loi jalouse est digne de nos maîtres I

Ce n*était point ainsi que ses braves ancêtres.

Ces généreux Françab, ces illustres Tainqueors,

Subjuguaient l'Italie et conquéraient des cœort*

On aimait leur franchise; on redontait leur armes;

Les soupçons n'entraient point dans leurs esprits altierf.

L'honneur avait uni tous ces grands cheraliers ;

Chez les seuls ennemis ils portaient les alarmes;

Et le peuple, amoureux de leur autorité.

Combattait pour leur gloire et pour sa liberté :

Ils abaissaient les Grecs, ils triomphaient du Maure.

Aujourd'hui je ne tob qn*un sénat ombrageux.

Toujours en défianee et toujours orageux.

Qui lui-même te craint , et que le pen^ abhorre.

^S COCRS Dfi LITTÉRATtJllE.

Je ne sais si mon cœur est trop pleia de ses feux ,

Trop de prêyeaiioii peut-élre me possède ;

Mais je ne puis soufirir ce qui n*est pas Tancréde.

Cet enthousiasme se communique au speelateur , et Tancréde a déjà pour lui le double intérêt de Ja persécution qu'il éproaye ^ et de Tamour qu'il Inspire à une âme aussi tendre , aussi fiëre que celle d'Aménaïde.

Il parait enfin, et la chetalerie semble entrer avec lui sur le théâtre , dont l'appareil réveîUe en nous toutes les idées que notre imagination atta- •che à ces mœurs à la fois galantes et gu^riferes , si propres à la poésie , et que celle de Voltaire a rendues si brillantes et si théâtrales.

Vous , qu*on suapeadle ici mes ciiiffi;e8 efiacé»^ Aux fureurs des partis qu'ils ne soient plus en butte. Que mes armes sans faste , emblème des douleurs. Telles que je les- porte au milieu des batailles^ Ce simple bouclier, ce casque sans couleurs « Soient attachés sans pompe à ces Iristes murailles» Gonsenrez ma derise , elle est ehére à non ecmr Elle a dan» ncs combats aostenu ma Taillance; Elle ft eondnit mes pats ei fait mon cspéraoee ; Les mots «a sont sacrés, c*est /'omsirrel Vhonnemn.

Ce coloris pur et vrai produit plus d'iUusioa que les armures et les derises que la décoraCton repré* sente.

C'est un des anciens sendteura de sa ^maille, un brave soldat qui Ta reçu daas un fort voisin de la ^ille, où il a son poste, et qui Famène sur la

YOLTAIRE. TANCRÈBB« 343

place d'armes où les chevaliers ont coutume de se rassembler. Tancrède vient se présenter comme un guerrier qui , sans se faire connaître , veut combattre avec eux contre les Musulmans. Aidamon (c'est le nom de ce soldat qui a servi en Orient sous Tancrède ) n'est point encore instruit de tout ce qui vient de se passer dans Syracuse, et cette ignorance 9 que le poste où il était rend suffisamment probable, était nécessaire pour graduer les atteintes cruelles que Tancrède va recevoir. Amenai de l'occupe tout entier; c'est pour elle qu'il a tout quitté. Il envoie Aldamon au palais d'Argîre , pour chercher les moyens de se procurer une entrevue avec Aménaide;il est plein d'amour et d'espérance. Le retour d' Aldamon, et les affreuses nouvelles qu'il apporte^ prodirisent une révolution terrible, aussi imprévue pour lui qu'attendue par le spectatâar. C3»aque mot est un coup de poignard, et l'art da poète a tellement disposé tout ce qui précède , que les douleurs entrent successivement dans l'âme du héros , k mesure qu'il akrache de la bouche d'Aldamon des détails qui lui coûtent à raconter, et qui accroissent par degrés l'horreur de la situation de Tancrède. Le poète a été encore plus loin, et a trouvé le moyen de la suspendre, et de donner à Tancrède un moment d'espérance , pour le livrer ensuite au dernier excès du désespoir. Il a pris ce moyen , non-seulement dans l'amour, qui cherche

344 COTJBS DE LITTÉRATURE.

toujours à se flatter, mais dans l'âme franche et loyale de Taricrède, dans l'entière confiance qu'il doit avoir aux vertus et à la fidélité d'Aménaïde. Ainsi quoi que lui dise Aldamon de cette funeste aventure qui n'est que trop publique, Taacrède ne peut se résoudre à le croire , et répond par ces vers que Voltaire n'a pas faits sans quelque retour sur lui-même :

Écoute , je connais l'envie et Timpostuie»

Eh î quel cœur généreux échappe à leur injure ? Proscrit dés mon berceau , nourri dans le malheur. Moi toujours éprouvé , moi qui suis mon ouvrage. Qui d'états en états ai porté mon courage , Qui partout de Tenvie ai senti la fureur.

Depuis que je suis ne j'ai vu la calomnie Exhaler les venins de sa bouche impunie , Chez les républicains , comme à la cour des rois. Argire fut long-temps accusé par sa voix ; Il soufirit comme moi. Cher ami , je m'abuse, Ou ce monstre odieux règne dans Sjracuse.

Ses serpens sont nourris de ces mortels poisons Que dans les cœurs trompés jettent les factions, *De Tesprit de parti je sais quelle est la rage ; L'auguste Aménalde en éprouve l'outrage.

Entrons : je veux la voir , l'entendre et m*éclairer.

Alors Aldamon est obligé d'achever , et de lui apprendre qu'elle est dans les fers, et va être traînée au supplice. Au supplice ! Quel mot et quelle idée pour un amant! Il s'écrie :

• ••••• Crois-moi, ce sacrifice,

Cet hoirible attentat ne s'achèvera pas.

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