IV
^2 COURS DE LITTÉRATUBE.
Ou nouveaux éclaîrcissemens sur rSIoquence ancienne sur l'Erudition des quatorzième , quinzième et seizième siècles; sur le dialogue de Tacite, de causis coeruptjB ELOQUERTiJE ; sur Démosthèues et Cicéron , etc.
Lu aux écoles normales en 1794*
La discusâon contradictoire met la vérité dans un nouveau jour. J'ai promis de répondre à des objections que le temps ne m'avait pas permis de i:ésoudre entièrement , et de vous montrer de nouveaux exemples de cette liberté à la fois décente et courageuse, qui est , dans Démosthènes , le vrai modèle des orateurs républicains , ainsi que de la manière noble et franche dont il peut leur être permis de parler d'eux-mêmes , quand les circonstances les y obligent. Les bornes d*une séance ne m'avaient pas laissé les moyens de remplir ces différens objets, et vous allez d'abord retrouver le dernier dans ce qui me reste à traduire de la Harangue sur la Chersonèse, que je n'eus pas le loisir de vous lire tout entière. C'est à la fois un combat entre Démosthènes et ses adversaires , auxquels il porte les derniers coups, et le résumé des
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mesures qu'il propose aux Athéniens , et qui furent toutes adoptées dans le décret qu il rédigea.
a J'admire Tinconséquence de vos orateurs : ils » ne vous permettent pas de vous défendre quand 7è on vous attaque; ils vous prescrivent de rester » en repos, et ils ne s'y tiennent pas eux-mêmes » quand on ne leur fait aucun mal. J'entends d'ici » le premier d'entre eux qui va monter à la tri» » bune : — Vous ne voulez pas, me dit-il , prendre » sur vous un décret en votre nom? Etes -vous » donc si faible et si timide? — Je n'ai pas du » moins leur audace importune et insolente ; mais » j'ose dire que j'ai plus de courage que ces indi- » gués ministres qui se mêlent de la chose publique » pour la perdre. Certes, il ne faut aucun courage » pour prodiguer les accusations , les calomnies , » la corruption , aux dépens de vos intérêts. Ils » savent se procurer auprès de vous un gage cer^- » tain de leur sécurité ; il leur suffit , pour ne » courir aucun danger, de ne vous dire jamais » que ce qui peut vous flatter , et de ne se mêler » en rien de ce qui peut péricliter dans la repu- ,» blique. Mais l'homme courageux, c'est celui » qui , pour la défendre , ose à tout moment con- » trarier vos erreurs; qui ne cherche pas à vous » plaire, mais à vous servir; qui ne craint pas de y> traiter devant vous les parties de l'administration » les plus dépendantes des caprices de la fortune, >) et qui veut bien s'exposer à ce. qu'un jour on lui
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» en demande compte. Voilà le vrai citoyen , et » non pas ces charlatans de popularité , qui , pour » obtenir une faveur d'un jour , ont fait tomber » les plus grands appuis de votre liberté. Je suis » si loin de vouloir me comparer à ceux qui m'a- » postroplient , si loin de les regarder comme » dignes du nom de citoyens , que , s'ils me di- 3) saient :' Qu'as-tu fait pour la république? je ne )) citerais pas les navires que j'ai équipés , les som- » mes que j'ai données pour les contributions , 5) pour les jeux publics, pour la rançon des pri- :» sonniers , et autres choses semblables qui entrent 3) dans les devoirs de l'humanité : non , je dirais : )) J'ai fait tout ce que vous ne faites pas, et n*ai » rien fait de ce que vous faites. Je pourrais, comme )) tant d'autres, accuser, proscrire, corrompre; » mais ce n'est ni l'ambition ni la cupidité qui j) m'ont amené dans les aflFaires publiques. Quand » je monte à cette tribune , Athéniens , ce n'est )) pas pour augmenter mon crédit auprès de vous » par des paroles complaisantes ; c'est pour aug- » menter votre puissance par des avis salutaires. )) C'est un témoignage que j'ai droit de me rendre, j) et dont l'envie ne peut pas s'offenser. Je serais )) un mauvais citoyen , si je vous parlais de ma- » nière à devenir le premier parmi vous, tandis » que vous seriez les derniers parmi les Grecs. J'ai » pour principe qu'il faut que l'état et ceux qui le » gouvernent s'élèvent et s'agrandissent ensemble
» et par les mêmes moyens ; qu'il s'agit ici de vous » dire, non pas ce qu'il y a de plus favorable au- » près de vous, car chacun y est assez porté, mais » ce qui vous est le plus utile; car pour vous le » conseiller il faut de la sagesse, et de l'éloquence )> pour vous le persuader. N'ai-je pas entendu un )> de ces hommes s'écrier : « Vos conseils sont ex- » cellens, mais on n'a jamais de vous que des^dis- » cours, et non pas des actions? » Il se trompe : ce » n'est pas à moi qu'il doit adresser cette parole , )) c'est à vous. Quand l'orateur vous a montré le » meilleur parti qu'il y ait à prendre, il a fait ») tout ce qu'on doit exiger de lui. Lorsque Timo- » thée vous disait: «Athéniens, vous délibérez, et » les Thébains sont dans l'île d'Eubée! Levez-vous, )) armez une flotte, montez sur vos vaisseaux , » on )> le crut, on suivit ses conseils : il avait bien parlé, )) vous agites bien ; chacun fit son devoir, etl'Eubée y> fut sauvée. Mais si vous fussiez restés oisifs , les » paroles de Timothée et les affaires de la répu- )) blique étaient également perdues.
» Je me résume , et je conclus qu'il faut ordonner » des contributions , entretenir une armée dans la » Chersonèse , y réformer les abus , s'il y en a eu , » ne rien détruire, et ne pas donner aux calom- » niateurs le plaisir de vous voir travailler vous- » mêmes à votre ruine; qu'il faut envoyer des » ambassadeurs dans toutes les contrées de la » Grèce, pour préparer, discuter, hâter les me»
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)> sures nécessaires au salut de la république , mais » principalement , et avant tout , punir les traîtres 3> salariés par vos ennemis pour vous enchaîner ici » par leurs perfides manœuvres : leur châtiment » fera détestet leur exemple, et encouragera les )) bons citoyens. Si vous prenez sérieusement ces » résolutions 9 si Texécution les suit sans délai, » vous avez toute espérance de réussir ; mais si » vous vous contentez d'applaudir l'orateur sans V rien faire de ce qu'il vous conseille , je vous le » déclare encore, il n'est pas en moi devons sauver )) par mes paroles , quand vous ne voulez pas vous » sauver vous-mêmes. »
Je viens à présent à la distinction que m*a proposée un de mes collègues ^ entre l'éloquence et l'art oratoire , distinction qui ne m'a point paru, je l'avoue, avoir l'importance qu'il semblait y mettre. On sait assez en effet que Téloquence, considérée en elle-^même, est une faculté naturelle , et que l'art oratoire est la théorie des moyens que l'étude et l'expérience ajoutent à cette faculté. Je me suis donc contenté d'indiquer , en commençant, cette différence suffisamment connue, et j'ai suivi d'ailleurs l'usage reçu , même dans le langage didactique, de dire indifféremment ou l'éloquence, ou l'art oratoire, parce qu'on sait qu'il -s'agit ici de cette espèce d'éloquence qui fortifie les dons de la nature par le secours des préceptes.
^ M. Garât.
APPENDICE. ijoy
Mon collègue avait remarqué, et avec raison, qu'il y avait des ouvrages où l'éloquence se trouvait sans l'art oratoire , et d'autres où était l'art oratoire sans l'éloquence. Il en résulte seulement que le talent naturel se manifeste quelquefois sans le secours.de l'art, et que l'art ne donne pas le talent. Mais il faut convenir aussi que le talent sans culture ne produit guère que quelques morceaux épars et imparfaits, et que la réunion de l'un et de l'autre peut seule faire éclore les chefs-^ d'œuvre qui sont ici l'objet de nos études; c'est encore une vérité reconnue.
J'avais dit que la grande éloquence, celle que les anciens appelaient par excellence l'éloquence des orateurs, eloquentiam oratoriam ^ celle qui se signale dans les assemblées politiques et dans les tribunaux , n'avait pu fleurir parmi nous, comme à Rome et dans Athènes, avant l'époque de notre révolution; mais j'avais rappelé en même temps les beaux élans que l'esprit de liberté avait pro duits, depuis trente ans, sous la plume de nos célèbres écrivains, et j'avais remarqué spécialement l'influence qu'eut sur l'esprit public l'éloquence du panégyrique , lorsque l'Académie Française* mit au concours l'éloge des grands hommes. Si: je n'ai pas insisté là-dessus autant que l'a f^it ensuite mon collègue , c'est que plusieurs raisons de circonstance m'engageaient à passer rapidement sur ce genre de mérite , qui me paraissait aujour-
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d'hui fort oublié; et d'ailleurs je l'avais développé plus d'une fois dans mes écrits, lorsque j'ai cru devoir défendre l'Académie Française contre des détracteurs ignorans ou envieux, et montrer qu'il entrait dans leurs reproches, non -seulement de l'injustice, mais même de l'ingratitude; comme , peu de temps auparavant, dans le sein de cette même Académie , j'avais relevé les abus de son institution. Ces faits sont publics, et ils déposeront, au besoin, de l'invariable égalité de mes principes; mais aujourd'hui qu'il n'y a plus d'Académie, j'avais cru ne pas devoir même prononcer un nom qui avait été long-temps un titre de proscription, et qui est encore un texte d'injures pour des aboyeurs forcenés , qui ne la nomment jamais qu'avec une horreur stupide ou un mépris fort ridicule. Je ne passerai pas mon temps à les réfuter; mais j'observerai seulement, comme une vérité générale, dont on profitera si l'on veut, que, si la nature du gouvernement conseille ou même prescrit l'abolition des sociétés littéraires dont les formes ne paraissent plus convenables , quoique le fond n'en soit pas vicieux, on n'est pas obligé de fouler aux pieds ce qu'on a cru devoir abattre; que l'équité, la première des lois, défend d'oublier et de méconnaître ce qui a été utile dans un temps, et a cessé de l'être; qu'on ne détruit pas le mérite en l'oubliant, et qu'on n'étouffe pas la vérité en la forçant au silence,
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car Toppression est passagère, et la vérité éternelle. L'histoire ira plus loin sans doute, quand elle peindra de sa main indépendante et incorruptible ce qu'ont été , sous tous les rapports , et spécialement sous celui du patriotisme , les gens de lettres de l'Académie , et leurs calomniateurs et leurs assassins; mais ici j'en ai dit assez, et ce n'est pas devant vous qu'il est besoin de plaidet la cause des talens et du génie.
Quant à ce qu'ajoutait mon collègue, de Thomas en particulier, qu'en réclamant les droits de l'homme il avait parlé comme du haut d'une tri bune; ce qui pourrait se dire de même de Rousseau et de Raynal, de l'un quand il n'est pas sophiste, de l'autre quand il n'est point déclama teur ; et ce qu'on pourrait dire encore de plusieurs écrivains de nos jours, éloquemment patriotes; j'observerai que leur composition , modifiée et limitée par la nature des objets qu'ils ont traités, était plutôt celle de moralistes éloquens que de véritables orateurs, si nous ne donnons ce titre, avec les anciens, qu'à ceux qui se signalent dans la lice brillante et périlleuse des délibérations et des jugemens publics; qui soutiennent des combats corps à corps, et, après avoir terrassé leurs adversaires, entraînent les hommes rassemblés à la suite de leurs triomphes.
Un autre objet m'a paru aussi mériter quelque attention ; c*€M edui où nous sommes restés à la
4lO COURS BE XmiaATURE.
fin de la séance, et qui regardait le règne de Té- Fuditipn. Mon collègue a prétendu qu il avait plus contribué à étouflfer le génie qu'à le développer» Cette opinion parait plausible à quelques égards : il est sûr que la culture assidue des langues grec* que et latine a dû conduire à une sorte de prédis lection pour ces mêmes langues; et le latin en particulier devint celle de la plupart des écrivains de TEurope. Allemands, Français, Espagnols, tous écrivirent en latin. Mon collègue a cru y voir une des causes principales qui <ont retardé les pro» grès du génie : j'avoue que cette opinion n'est pa* la mienne. Voici les objections que je voulais lui faire, que la réflexion n'a fait que confirmer, et dont vous jugerez. D'abord il y a un fait remarquable, c'est que le Dante, Bocace et Pétrarque, ceux qui , parmi les Italiens , donnèrent les premiers l'essor à leur talent , dans leur propre lan^ gue, avaient beaucoup écrit en latin; et c'est même en latin que Pétrarque a composé le plus grand nombre de ses écrits. Il est donc à présumer que l'étude des langues anciennes , bien loin d'étouffer leur talent, n'a servi quà le développer. On sait qu'ils florissaient tous trois au quatorzième siècle, au temps de la prise de Constantinople , lorsque tout ce qui restait des lettres anciennes reflua vers l'Italie. Pétrarque fut même un des modernes qui s'occupa le plus laborieusement de la recherche des anciens manuscrits, et à qui l'on eut en ce
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genre le plus d'obligation. Maintenant ^ si Eembo^ Sadolet, Sannazar, Ange-Politien, Pontanus et autres ne furent guère que des humanistes latins , et s'ils n'ont eu de réputation qu'à ce titre , n'est-il pas extrêmement probable que le génie a manqué à leur science, puisque avec les mêmes moyens que le Dante, Bocace et Pétrarque, ils n'ont pas eu les mêmes succès? On en peut dire autant de Muret , notre plus fameux latiniste , et de ceux qui l'ont suivi.
Si nous passons aux Anglais, les querelles de religion et les troubles politiques paraîtront avoir retardé chez eux la littérature et la langue, sans qu'on puisse s'en prendre à la culture des langues anciennes , qui n'a fleuri chez eux qu'au moment où le génie national prenait l'essor; et ce génie même ne s'est poli que par un commerce plus habituel avec les anciens et avec nous, au temps de Charles II.
Chez les Espagnols , Lopez de Vega , Cervantes, ce dernier surtout, n'étaient rien moins qu'étrangers à l'érudition.
Pour ce qui regarde les Allemands , une disposition d'esprit particulière, qui les. attache exclusivement aux sciences, a dû les détourner long-temps des lettres et des arts de l'imagination ; et depuis qu'ils s'y sont essayés , on convient que leurs prcg 'es y ont été médiocres.
Pour ce qui nous concerne, Amiot et Montai-
gne , qui n'attendirent pas pour écrire que leur langue fût formée, et qui imprimèrent à leurs écrits un caractère que le temps n'a pu effacer, étaient des hommes très-versés dans la littérature ancienne. Les écrits de Montaigne sont enrichis partout, et même chargés des dépouilles des anciens; et Amyot ne s'est immortalisé qu'en traduisant un historien grec , précisément à la même époque où Ronsard s'efforçait si ridiculement de transporter en français le grec et le latin. La vogue passagère de ce poëte put égarer un moment ceux qui auraient peut-être été capables de contribuer aux progrès de leur propre langue; mais cette contagion fut de peu d'effet et de peu de durée , puisqu'un moment après , Malherbe découvrit notre rhythme poétique : d'où il suit que Malherbe eut assez de génie pour bien sentir celui de sa langue, et que ce génie manquait à Ronsard et aux autres poètes qui composaient alors ce qu'on appelle la Pléiade française.
Je me résume, et je conclus, de l'examen des faits qui doivent guider tous les raisonnemens et éclairer toutes les spéculations, que les hommes supérieurs, en France et en Italie, qui les premiers dégrossirent le langage encore brut, lui donnèrent les premières beautés d'expression , les premières formes heureuses, les premiers procédés réguliers, non-seulement ne trouvèrent pas d'obstacles, mais trouvèrent même de grands se-
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cours dans Térudition. Sans doute îls faisaient exception par rapport au reste de leurs contemporains , qui étaient si loin d'eux : les bons ouvrages ne parurent en foulé, surtout parmi nous, que lorsque la langue se forma. C'est une vérité reconnue qu'a rappelée mon collègue, quand il a dit avec Condillac que le génie des écrivains ne se déploie tout entier que dans une langue qui est déjà fixée. Mais pour arriver jusque-là, je persiste à croire que l'étude des langues anciennes , nonseulement n'a pu nuire à ce progrès, mais y a été utile et nécessaire; que le génie n'étend ses vues et ses moyens qu'autant qu'il a devant lui un grand nombre d'objets de comparaison; que l'étude des langues, qui ne parait d'abord que celle des mots, conduit , par une suite naturelle , à celle des choses; qu'en un mot , l'érudition , si elle n'entre pas communément dans le temple du goût, du moins en aplanit le chemin et en ouvre le vestibule.
•L'antiquité a donc été et a dû être notre véritable nourrice : son lait est fort et nourrissant; et il ne faut pas s'étonner si des hommes d'une constitution faible ne pouvaient pas le digérer : aussi demeurèrent-ils languissans et infirmes; mais des nourrissons d'un tempérament plus heureux y ont puisé la santé, la force et la beauté. Et qui peut ignorer que Port-Royal, cette fameuse école, héritière des anciens, où se formèrent Pascal, Racine, Despréaux, fut celle qui, parmi nous.
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commença le règne du bon goût? Je sais que des hommes supérieurs, en France et en Italie, s'étaient élevés seuls au-dessus de leur siècle, comme des jets hardis et abondans qu'une végétation spontanée pousse quelquefois dans un sol inculte et désert; mais dans l'ordre général, il faut que le long travail du défrichement et de la culture dompte le terrain , le féconde par degrés pour en faire sortir ces récoltes régulières, ces riches moissons qui nourrissent des peuples entiers, et ces forêts soignées et renaissantes qui préparent d'éternels ombrages à une longue suite de générations.
Voyons maintenant ce dialogue , qui a été cité ici à l'occasion de la question élevée sur la ligne de démarcation entre les anciens et les modernes ; question qui n'en est pas une pour nous, puisqu'à notre égard les anciens 3ont évidemment les Grecs et les Latins , dont nous avons tout appris et tout emprunté.
Je dois remercier mon collègue de m'avoir rappelé ce dialogue, et de m'avoir donné par-là l'occasion de le relire ; car je l'ai relu avec un très-grand plaisir. Il n'est pas complet, il y a des lacunes ; et ce que nous en avons fait regretter ce que nous avons perdu. Les uns l'attribuent à Quintilieu , les autres à Tacite : Topinion la plus générale l'a laissé à ce dernier ^ Mais la question qui regarde les
^ Morabin, à la tête de sa traduction française^ publiée
APPENDICE. ^lO
anciens et les modernes n'y est traitée qu épisodiquement et sons un point de vue tout autre. On j compare les Romains aux Romains , et un âge de lettres latines à un autre âge ; comme nous pourrions comparer le siècle présent au siècle dernier, ou bien le siècle dernier à celui de Marot , de Montaigne , de Ronsard. Ce dialogue présente quatre interlocuteurs : un amateur de la poésie , un amateur de l'éloquence , un détracteur des anciens, représenté comme un homme qui fait de ses opinions un jeu d'esprit, et un quatrième , M essala , qui vient vers le milieu du dialogue, et qui se range du côté dés deux premiers. Mon collègue , qu'apparemment sa mémoire a trompé , nous disait que la question incidemment traitée dans ce dialogue n'y était pas résolue. Il m'a paru qu elle l'était , c'est-à-dire réduite à sa juste valeur, et écartée en fort peu de mots, pour revenir à ce qui fait proprement le sujet du dialogue. Je vais lire ce passage, et ensuite quelques autres, comme un objet d'instruction et d'agrément; car il est souvent question, dans cet écrit, de matières qui se sont présentées ici ou qui peuvent s'y présenter, et il s'y rencontre des vérités applicables dans tous les temps.
(( Je vous demande d'abord ( c'est A.per qui
en 1722 y attribue cet ouvrage àMaternus, un des interlocuteurs du dialogue. Voyez aussi sur cette question les jcecherches de M. Schulze, édition de Leipsick^ 1788.
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» parle , l'autagoniste des anciens ) ce que vous » entendez par anciens , quel âge de Téloquence » vous prétendez marquer par cette dénomina- » tion; car, pour moi, lorsque j'entends parler » d'anciens, je me représente ceux qui sont nés » dans des siècles reculés ; et je me figure aussi- » tôt Ulysse et Nestor, qui existaient il y a envi- » ron treize cents ans ; et vous , vous nous parlez » d'abord d'un Démosthènes, d'un Hypéride, qui » ne nous sont antérieurs que d'environ quatre y^ siècles, etc. »
On voit que ceci n'est qu'une espèce de badinage , un abus de mots fort bien placé dans la bouche d'un interlocuteur que l'on donne comme un homme à paradoxes. Il passe tout de suite aux Latins , dont il s'agit spécialement dans ce dialogue, puisque l'auteur avait pour objet de prouver que l'éloquence romaine était extrêmement dégénérée depuis la mort de Cicéron ; et ceci m'oblige d'entrer dans quelques éclaircissemens nécessaires pour l'intelUgence de ce qui va siïivre.
On comptait ordinairement, au temps où ce dialogue fut composé , trois âges dans les lettres latines : celui d'Ennius, d'Accius,de Pacuvîus, de Caton le censeur, etc., lorsque la langue était encore rude et grossière; celui des Gracques, qui les premiers tempérèrent un peu la gravité romaine par la politesse des lettres grecques; enfin
celui de Cicéron , dans lequel on comprend Crassus , Antoine , César, Célius , Hortensius , et Cicéron , qui les surpassa tous, donna son nom k cette époque, que depuis on regarda généralement comme celle du bon goût. Mais lorsque Tacite écrivait ce dialogue sous le règne de Vespasien , le goût était extrêmement corrompu , et Sénèque y avait contribué plus que personne. Il avait séduit presque toute la jeunesse romaine par l'attrait de la nouveauté et le piquant de son style, dont elle ne sentait pas tous les défauts : ce volume nous a déjà mis à portée de les développer. Aper se montrait partisan zélé de ce nouveau goût , qu'il met ici au-dessus de Tancien , comme beaucoup plus agréable et plus amusant. Il traite fort durement les orateurs qu'on nommait alors anciens, et ne ménage pas même Cicéron. n règne dans sa discussion , comme on doit s'y attendre, un esprit de controverse plutôt qu'un esprit de critique. Il n'oublie pas de chicaner sur les mots , et c'est ce qui amène la question épisodique sur ce qu'on entend par anciens. Il ne manque pas d'intéresser, autant qu'il le peut, l'amour-propre de ses adversaires, Matemus et Secundus , qui cultivaient en effet l'éloquence et les lettres avec beaucoup de succès. Mais les louanges qu'il leur donne n'égarent point leur jugement , et Matemus dit à Messala , en l'invitant à réfuter Aper •
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<c Nous ne vous demandons pas précisément de » défendre les anciens; car, quelque mal quen » ait dit Aper, et quelques louanges qu'il nous j) ait données , nous persistons à ne leur comparer 1^ personne de nos contemporains, et Aper lui- » même , au fond , n'est pas d'un autre avis ; mais, » suivant la méthode usitée dans les écoles de » philosophie , il a pris pour lui le rôle de contra- 3* dicteur. Ne vous étendez donc pas sur leur re- » nommée; mais expliquez -nous pourquoi nous » nous sommes si fort éloignés de leur éloquence, » lorsqu'il ne s'est pas écoulé plus de cent vingt v ans depuis la mort de Cicéron jusqu'à nous. » . Messala répond :
« Je suivrai le plan que vous me tracez ; je ne » combattrai point ce qu'a dit Aper, qui n'a, ce » me semble , élevé qu'une dispute de mots , » comme à. l'on ne pouvait pas appeler anciens }> ceux qui sont morts il y a plus d'un siècle. Je » ne contesterai point sur l'expression : ceux dont )> il s'agit seront ou nos aïeux ou nos anciens , )) comme on voudra , pourvu que l'on convienne » que l'éloquence de leur temps fut la meillem*e }^ qui ait jamais été parmi nous. »
Voilà donc la question réduite à ses véritables termes, et par conséquent résolue pour les Ronciains qui avaient raison de donner le nom d^ancîens aux orateurs et aux écrivains qui , plus d*mi siècle auparavant , avaient formé tous ensemble
cette grande époque où la littérature romaine atteignit une perfection dont oh avait depuis descendu par degrés , jusqu'à la corruption dont se plaignaient tous les bons esprits.
Messala continue :
« Parmi les Athéniens, on donne le premier » rang à Démosthènes; Eschine, Hyspéride, Ly- » sias, Lycurgue, sont ceux qui passent lés pre- » miers après lui , et Ton s'accorde à regarder cet » âge de l'éloquence comme celui des vrais modè- » les. De même, parmi nous, Cicéron passe dans » l'opinion générale tous les orateurs de son temps; » et si on le préfère à Cal vus, k César, à Brutus, » à Célius, à Asinius, on préfère ceux-ci à tous » les orateurs qui les ont précédés ou suivis. Ce » n'est pas que chacun d'eux n'ait eu sa manière » propre ; maïs tous se sont accordés sur les » principes du bon .goût : ainsi Calvus est plus « serré, Asinius plus nombreux. César plus brilî) lant, Célius plus amer, Brutus plus grave, et ». Cicéron plus véhément, plus abondant, plus )) vigôut*eux ; mais tous ont une éloquence pure et ))- saine : de façon qu'en lisant leurs ouvrages, on » reconnaît entre eux , malgré la diversité natu- » relie des esprits, comme une sorte de parenté, » qui consiste dans la resseniblance de jugement )> et de dessein. »
Et voilà aussi ce que l'on peut répondre à ceux qui opposent la disparité des esprits à l'unité des
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principes. Oui , sans doute , les principes sont les mêmes, quoique les esprits soient dijEFérens, comme les règles du chant et de la musique sont les mêmes^ quoique chacun ne puisse chanter que selon ce qu'il a de voix et d'expression. J'en dis autant des règles du goût; elles sont universelles, puisqu'elles sont fondées sur la nature, qui est toujours ]a même; mais chacun les applique suivant son caractère et ses moyens. Leur observation n'est point l'imitation servile des auteurs qui les ont le mieux pratiquées : ne faites pas ce qu'ils ont fait, mais pénétrez-vous bien des mêmes préceptes, si vous voulez faire aussi bien qu'eux. Ils ont marqué la bonne route; mais chacun y marche suivant ses forces, s'avance plus ou moins loin, suivant ses. facultés , et choisit diflférens sentiers , selon son caractère et ses dispositions.
Messala en vient aux causes de la décadence, et il en assigne quatre :
« Qui peut ignorer, dit-il, que l'éloquence et » les arts sont fort déchus de leur ancienne gloire, » non par la disette de talens , mais par la paresse » des jeunes gens , la négligence des parens , l'in- )) capacité des maîtres , et l'oubli des mœurs an- )) tiques? »
Il détaille ces quatre causes, mais il oublie, comme de raison , la première de toutes , la perte de la liberté : ce dialogue était écrit sous un empereur.
Cependant , s'il n ose pas tout dire , il fait tout entendre. En effet, dans le dernier morceau que je vais lire, il présente la concurrence des intérêts politiques, la rivalité des deux ordres de la république romaine, leur lutte continuelle, l'importance des délibérations du sénat, les débats des tribunaux, la majesté de la tribune aux harangues, comme les mobiles et les instrumens de la grande éloquence. « Elle est comme le feu, dit- » il, qui a besoin d'alimens, que le mouvement )) allume , et qui brille en embrasant. C'est ce qui » l'a portée si haut dans l'ancienne république. » EUe a eu , de nos jours, tout ce que peut com- » porter un gouvernement réglé , tranquille et » heureux ; mais elle a été bien plus redevable » aux troubles et même à la licence de ces temps » où tout était pour ainsi dire pêle-mêle , et où , » n'ayant point de modérateur unique, chaque ora- » teur avait de l'autorité en raison de ses moyens D de persuasion sur une multitude égarée : de là » ces lois multipliées, ces réputations populaires, }> ces harangues des magistrats qui passaient la nuit )) à la tribune , ces accusations contre les puissany> ces , ces inimitiés héréditaires dans les familles , » ces factions des grands , ces discordes continuelles » du sénat et du peuple, toutes choses qui remit plissaient la république d'agitations , mais qui » exerçaient l'éloquence et lui offraient des mo- » biles puissans et de grands intérêts. »
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Il est triste sans doute pour des amis des lettres^ comme Tétaient les interlocuteurs de ce dialogue y d'être obligés d'avouer que ce qui trouble un état est ce qui favorise le plus l'éloquence; mais enfin c'est une vérité : telle est la nature des choses humaines; et, comme il est dit dans la suite de cet écrit, la médecine ne serait pas un art, s'il n'y avait pas de maladies. L'éloquence peut servir les passions , mais il faut de l'éloquence pour les coml)attre; et l'on sait que le bien et le mal se confondent dans tout ce qui est de l'homme.
Au reste, sur ce tableau des désordres politiques de Rome, il ne faut pas croire qu'il y ait jamais eu dans cette ville ni dans celle d'Athènes rien de semblable à ce que nous avons vu pendant trop long -temps. L'art oratoire n'était pas exempt de dangers, mais il ne connaissait ni obstacles ni entraves. Les Gracques et Cicéron finirent par une mort violente , parce qu'un des partis qui se combattaient finît par écraser l'autre. Mais, outre que ces accidens tragiques ont été très-rares, et sont de nature à ne devoir pas entrer dans les calculs de la prudence, et encore moins dans ceux du courage, nous voyons dans l'histoire qu'un certain ordre légal , toujours conservé dans toute nation policée, et une certaine déœnoe de mtœurs qui ne fut jamais violée ches les anciens , laissèrent en tout temps un champ libre au talent oratoire; au heu que ce talent a
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dû disparaître parmi nous quand la parole même a été interdite : il est à croire qu'elle ne peut plug l'être.
J'ai promis de répondre à d'autres difficultés que l'on mi'a proposées par écrit, et je vais m'acquitter de cet engagement.
Je parlerai d'abord de ceux qui , rappelant le» abus de l'éloquence , ont mis en question si elle faisait plus de bien que de mal , s'il ne fallait pas la proscrire plutôt que l'encourager; et j'observerai qu'il ne faudrait jamais poser de ces questions absolument oiseuses et résolues d'avance, il y a long-temps, par ce principe bien connu de tous les hommes qui ont réfléchi , que l'abus possible des meilleures choses est un vice attaché à la nature humaine, et même, que l'abus est d'autant plus dangereux, que la chose eu elle-même est meilleure, suivant cet axiome des anciens : Cor^ ruptio optimi pessima. Ainsi, dans le moral, on a abusé de la religion , de la philosophie, de la liberté, de l'éloquence, toutes choses excellentes en elles-mêmes; ainsi, dans le physique, on abuse de la force , de la santé , de la beauté , toutes choses excellentes en elles-mêmes. Souvenons- nous de ce qu'a dit Rousseau en commençant son Emile : « Tout est bien , sortant des mains de l'auteur des » êtres : tout se dégrade et de dénature entre le» » mains de l'homme, d
En effet, si vous y prenez garde, le mal n'est
i[24 COURS DE LITTÉRATURE.
pas dans la chose : laissez-lui sa destination et sa mesure , tout sera bien. Le mal est dans l'homme qui abuse. Ainsi (pour appliquer le principe) la religion, c'est-à-dire, la communication entre le Créateur et la créature , qui lui doit hommage et reconnaissance , est non-seulement bonne en ellemême, mais le besoin universel de tous les peuples; et il n'y en a pas une qui n'enseigne une bonne morale : l'abus est dans le prêtre quand il est superstitieux, fanatique et ambitieux. La philosophie, qui n'est que la recherche du vrai, est une étude digne de l'homme : l'artifice ou l'orgueil du sophiste en fait un abus détestable; mais le mal est dans le sophiste. Qu'y a-t-il de plus précieux que la hberté, qui consiste à n'obéir qu'aux lois ? Et qu'y a-t-il de plus exécrable que l'hypocrisie démagogique , qui flatte une partie du peuple aux dépens de l'autre , pour les asservir et les dévorer toutes deux? Mais le mal est dans les démagogues. Quoi de plus beau que le talent de la parole, qui donne à la raison et à la vérité toute la force dont elles sont susceptibles? Tant pis pour qui le fait servir à l'erreur et au mensonge. Mais en conclura-t-on qu'il faut que, parmi les hommes, il n'y ait plus ni religion, ni philosophie, ni autorité légale, ni instruction? Si la Providence eût permis qu'un si monstrueux délire eût existé une fois chez un peuple , ce ne pourrait être que pour faire voir, par les monstrueux effets qui en auraient
résulté , ce qui doit arriver à rhomme quand il veut sortir de sa nature, quand il prétend anéantir ou créer, oubliant que l'un etTautrelui est également impossible, et qu'il doit tendre sans cesse à régler et à mesurer ce qui est à jamais de l'bomme , au lieu de vouloir refaire l'homme ; et l'histoire et la philosophie profiteraient sans dpute, pour l'instruction des races futures, de cette leçon terrible donnée une fois à l'orgueil humain.
Que faut-il donc faire pour obvier, autant du moins qu'on le peut, à ces abus de ce qui est bon? D'abord renoncer à l'idée folle de détruire ou la chose ou l'abus; l'un et l'autre sont également hors de notre pouvoir : ensuite diriger l'usage de la chose de manière à ce que l'abus, nécessaire et inévitable, soit le moindre qu'il se pourra. La sagesse humaine ne va pas plus loin. Vous craignez l'abus de la religion : vous avez raison. Faites que le prêtre n'ait de pouvoir que sur le spirituel, et de richesses que pour les pauvres : ce qui a été pendant plusieurs siècles peut encore être aujourd'hui. Vous craignez les abus de la liberté : elle en aura toujours, vous devez y compter; mais elle n'en aura que de très-supportables, si, sous quelque prétexte que ce soit, vous ne permettez jamais l'arbitraire; si vous vous souvenez que le comble de l'extravagance est d'attenter à la liberté pour mieux l'étabhr; si l'autorité légale est rigoureusement conséquente dans ses actes, comme la lo-
gique dans ses procédés; c'est-à-dire, si le glaive ne frappe que quand la loi a parlé, et ne frappe jamais autrement. C'est au crime à menacer, parce qu'il tremble : l'autorité légale, qui ne doit rien craindre, ne menace point; elle agit dès que la loi a prononcé.
Quant aux abus de la philosophie et de l'éloquence, la source en est inépuisable; c'est à la raison de les combattre sans cesse : l'erreur et la raison se disputent le monde depuis son origine, et cette lutte durera autant que le monde. Le partage de l'une et de l'autre a varié suivant les siècles. Le nôtre, qui s'était extrêmement vanté de ses lumières, est parvenu en ce moment, il faut l'avouer, au maximum de la démence. Les extrêmes se touchent : qui sait si nous n'atteindrons pas au maximum de la raison? Cela dépend du gouvernement et de l'éducation, qui influent puissamment sur les mœurs publiques , comme les mœurs publiques influent sur l'art de penser et de parler. Mais d'ailleurs on ne peut ni ordonner ni défendre d'être éloquent, comme on ne peut ni ordonner ni défendre déraisonner bien ou mal. On nous cite l'Aréopage, qui avait interdit aux avocats les moyens oratoires. Je réponds que nous ne pouvons pas savoir & quel point une pareille défense était observée; car où fixer précisément la limite qui sépare la simple discussion de l'éloquence? Un de ceux qui mWt écrit me
APPENDICE. 4^iJ
demande si Téloquence est autre chose que la raison dile-même. Oui , assurément, sans quoi tout homme raisonnable serait orateur : Féloquence est la raison armée ; et la raison a besoin d'armes^ elle a tant d'ennemis! Il prétend que la raison suffit pour conduire les honmies , et il oublie que les hommes ont des passions, et que le but de l'éloquence est d'exciter les passions nobles contre les passions basses. Le méchant £giit le contraire^ je l'avoue ; mais vous ne pouvez pas plus empé* cher l'un que l'autre^ Au reste, j'ai peine à comprendre l'a -propos de cette question, soit en général, soit en particulier. En général, dans ce que nous connaissions des orateurs anciens oa modernes , le bon usage de l'éloquence l'emporte de beaucoup sur l'abus; et pour ce qui nous regarde depuis la révolution, s'il croit que l'élo^quence est pour quelque chose dans la masse de nos maux , il est loin de la vérité. Mais si d'un autre côté elle n'a pas fait, là où elle s'est rencontrée, tout le bien qu'elle pouvait faire; si elle n'a pas empêché tout le mal qu'ont fait la scélératesse et l'ignorance, c'est que l'éloquence seule ne suffit pas. Gicéron, s'il n'eût été qu'orateur, xi'^ût pas triomphé de Catilina. Il fut homme d'état ; il eut à la fois et de la fermeté et de la poétique : il mit dans ses actions et dans ses moyens la même énergie que dans ses paroles, et Rome fut sauvée.
L'article le plus important de nos dernières discussions regarde la personne de Gicéron. Je ne prétends sûrement pas qu'il n'y ait aucun reproche à lui faire; mais tous les griefs articulés ici contre lui sont si peu conformes à la vérité historique , que la meilleure manière d'y répondre doit être un exposé clair et précis des faits véritahles. Chacun pourra connaître alors facilement ce qu'on peut blâmer dans la conduite de Gicéron , ce qu'on peut excuser, ce qu'on peut louer; chacun sera dès lors à portée de prononcer avec connaissance de cause, et de fonder son jugement sur des résultats positifs. Gette cour te. discussion, qui entre natuxellement dans un Gours de littérature, peut à la fois nous intéresser et nous instruire.
n ne fallait pas dire que c'est à l'époque la plus éclatante de la vie de Gicéron, celle où il fut nommé père de la patrie , que commencent ses fautes , et que sa gloire se ternit. Depuis cette époque jusqu'à son exil, dans un intervalle de quatre années, je ne crois pas qu'il ait commis aucuneyaute, et celles qu'on lui attribue ici sont des suppositions gratuites.
Il ne fallait pas demander si un homme aussi
habile que lui avait démêlé les vues ambitieuses
de Gésar : de moins clairvoyans que lui ne s'y
trompaient pas ; là-dessus tous les historiens sont
.d'accord. On demande ensuite pourquoi il n^épia
point ce jeune ambitieux , pourquoi il ne s^op-
posa point à ses prétentions. Voyons donc si ce qu'il a fait n était pas tout ce qu'il pouvait faire.
On parait oublier ici que César n'était pas encore alors celui qui menaçait de plus près la liberté : c'était Pompée tout-puissant dans Rome , Pompée qui aurait pu , au retour de la guerre de Mithridate , s'emparer sans obstacle de tout le pouvoir qu'avait eu Sylla. Il ne le voulut pas. Soa ambition aiSectait le titre de premier citoyen de Rome , et redoutait celui de tyran ; il congédia son armée, et cette démarche le rendit d'abord l'idole du sénat et du peuple. Il n'avait contre lui que le parti républicain , ceux qu'on appelait op-tintâtes , mot qui répondait à l'expression grecque d'aristocrates. C'est pour nous un étrange blasphème; mais, en parlant des anciens, nous sommes obligés d'adopter leur langue et leurs idées. Parmi nous, un aristocrate est un partisan d'une noblesse proscrite , et par conséquent un ennemi de notre démocratie. Chez les Romains , où le gouvernement était entre les mains d'un sénat permanent , quoique la souveraineté fût dans le' peuple; chez les Romains , qui avaient conservé le patriciat, quoique les plébéiens fussent susceptibles de toutes les charges sans exception, les aris* tocrates étaient les amis et les soutiens de la constitution , les ennemis de toute puissance arbitraire ; soit qu'on y parvînt en flattant le peuple, comme Marius, soit quon s'en emparât eu
i|3o COURS DB LITTERATURE.
s'attachant au sénat ^ comme Sylla. Les optimates étaient , au temps, dont nous parlons , les meil* leurs et les plus illustres citoyens de Rome , les Catulus, les Domitius, les MarceUus, les Hor* tensius, etc. , et Cicéron à leur tête , depuis son consulat, quoiqu'il ne fût pas patricien. Mais Ca-« ton ne Tétait pas non plusf et je suis sûr que la plupart de ceux qui citent le pliis sourent ces deux grands noms de Caton et de Brutus seraient bien étonnés si on leur apprenait ce que du moins tout le monde doit savoir ici ^ , que Caton et Brutus étaient les plus déterminés aristocrates qui aient jamais existé. La raison n'a pu que rire de pitié , de voir pendant long- temps des gens qui savaient à peine lire vouloir jeter toutes les nations du monde dans un même moule politique, et injurier même celles qui prétendaient être libres et républicaines à leur manière. On est enfin revenu, quoiqu'un peu tard, de cette démence inouïe, qui malheureusement a été quelque chose de pis qu'un ridicule : on s'est aperçu que ceux qui avaient proclamé les droits de f homme devaient respecter ceux des peuples; qui tous ont le droit de se gouverner comme il leur plait; et que, s'il y a un moyen légitime d'influer sur les autres gouvernemens, c'est de donner dans le sien l'exemple de la sagesse et du bonheur.
^ lies écoles normales étaient composées de douze cents ittstituteurs de profession»
AFPBNDICB. 4^1
Crassus, ennemi de Pompée, parce qu*il n'a-' vait que des richesses à opposer à sa gloire, ne laissait pas de balancer à un certain point son crédit par une opulence énorme qui oj&ait tant de ressources dans une république corrompue, où tout était vénal. Leurs divisions troublaient un peu Tétat , mais maintenaient du moins la liberté» César, qui en savait plus qu'eux deux ; César, que. sa haute naissance et ses grands talens faisaient déjà remarquer ; qui s'était rendu agréable à la multitude par ses profusions et sa popularité; qui s était conduit dans son gouvernement d'Espagne de manière à mériter un triomphe ; César sentit qu'il avait besoin de ces deux hommes , qui lui étaient supérieurs par l'âge et le crédit, et il se rendit médiateur entre eux,. pour s'en servir , les tromper et les renverser. Apprenons des historiens les moti& qu'il employa auprès d'eux. Que faites - vous , leur disait -il, jo^r vos dissensions étemelles y si ce rtest d augmenter la puissance de Cicéron et de Caton ? Liguons-nous ensem-ble : nous subjuguerons tout; nous ferons disparaître toute autre autorité, et nous serons seuls maîtres de la république.
, Cicéron , en effet , depuis son consulat , ^vait dans le gouvernement une influence assez prépondérante pour que Pompée lui-même en fût jaloux. Les détracteurs de Cicéron, c'est-à-dire, les restes impurs de la conspiration de Catilina ^
tous ceux qui en avaient été les fauteurs secrets ; en un mot , tous les mauvais citoyens traitaient de tyrannie cette autorité que Cicéron ne devait qu'à ses talens, k ses vertus, à ses services, et dont l'exercice était toujours légal; et remarquons, en passant^ que les mécbans traitent toujours la loi de tyrannie , et ne donnent jamais le nom de liberté qu'à l'anarchie , parce que , sous le règne de la loi, ils ont tout à craindre, et dans l'anarchie tout à gagner. Il semblerait qu'on ne dût plus se laisser prendre à des pièges connus depuis tant de siècles , et que l'application de ces vieilles vérités dût être un sûr préservatif contre des abus si grossiers. Mais la plupart des gouvernés ignorent ces vérités , la plupart des gouvernans manquent de courage pour les appliquer ; et c'est ainsi que se vérifie le mot de Fontenelle , que les sottises des pères sont perdues pour les enfans.
Cicéron et Caton virent venir le coup , et réunirent leurs efforts pour s y opposer. Cicéron sur- ; tout, qui aimait Pompée, et dont Pompée faisait profession d'être l'ami, n'oublia rien pour lui ouvrir les yeux sur la politique de César, et sur les suites funestes qu'elle pouvait voir, si Pompée et Crassus s'unissaient à lui pour le porter au consulat. Pompée ne voulut rien entendre; cet homme, qui n'eut rien dans un haut degré , si ce n'est les talens militaires , trop exaltés d'abord en lui parce
<jue sa fortune fut encore au-dessus , trop rabaissés ensuite parce qu elle Tabandonna devant César qui était supérieur à tout; cet homme, plein de petites passions qui lui faisaient oublier de grands intérêts, dissimulé sans être fin, et toujours dupe de sa vanité infiniment plus que Cicéron, à qui peut-être on ne l'a tant reprochée que parce qu elle se mêlait en lui à l'amour de la véritable? gloire; Pompée ne vit que l'assurance de ne plus trouver d'obstacles à ses volontés, et repoussa toute idée de danger par la confiance présomptueuse d'être toujours à portée d'arrêter César quand il le voudrait. Ainsi se forma le premier triumvirat : on sait quelles en furent les suites.. Pompée ne pardonna pas à Cicéron d'avoir voula l'empêcher : César lui en sut très-mauvais grë. Devenu consul , il fit passer, avec l'appui de Pompée et des tribuns , les lois les plus pernicieuses , et obtint enfin ce qu'il désirait, comme le grand moyen de domination, le commandement d'une armée dans une province à eOD^uéripj dans les Gaules. Tous deux abandonnèrent aux fureurs du tribun Clodius Qcéron qu'ils voulaient absolument éloigner de Rome, ainsi que Caton, pour y, dominer sans rédstance* Cicéron alla en exil pour ne pas exciter une guerre civile ; et, n'ayant point de prétexte contre Caton , ils s'en défirent en lui donnant le gouvernement de 111e dé Chypre^
iT. 38
434 COUBS DE UTTÉRATURE.
Qu'on nous dise maintenant que Ciceron devait éclater, tonner, sonner le tocsin dans Rome, etc . 5 cela prouve seulement qu on ne connaît pas assez les mœurs de Rome et l'histoire. Quelques observations en donneront une plus juste idée. Il faut se souvenir qu'à Rome tous les grands pouvoirs, tous les moyens d'action, étaient dans les magistratures, dans l'usage ou l'abus plus ou moins étendu que l'on pouvait faire d'une autorité qui n'avait de frein que le danger d'être mis en jugement en sortant de charge, danger que ces magistratures mêmes mettaient souvent en état de prévenir. Tout se faisait donc par des formes légales , si ce n'est quand on recourait ouvertement aux armes; ce qui, depuis Sylla, n'arriva que lorsque César passa le Rubicon. On nous dit : Que faisait Cicéron quand César se perpétuait dans son commandement, au mépris des lois ? Point du tout , ce ne fut pas au mépris des lois , ratais en vertu des lois , en vertu d'un décret rendu par le sénat, et soutenu par les tribuns et par Pompée , que César se fit renouveler pour cinq ans le commandement dans les Gaules. Et que pouvait faire Cicéron contre l'autorité du sénat et du peuple ? Son accusateur a l'air de croire qu'il en était de Rome comme de la petite république d'Athènes , où le peuple peu nombreux traitait par luimême toutes les grandes afiaires, où le crieur public disait au nom du peuple: Qui veut parler ^
H a l'air de croire en conséquence que Cicéron pouvait faire avec la parole tout ce qu'a fait Démosthènes. Nullement. A Rome, tout était subordonné aux magistrats : au sénat, tout dépendait primitivement des consuls ; dans l'assemblée du peuple , tout dépendait des tribuns. Ces magistrats pouvaient convoquer ou dissoudre à leur gré les assemblées : les tribuns particulièrement pouvaient empêcher qui que ce fût de parler au peuple sans leur permission ; c'était un des droits de leur charge. Ainsi , quand les triumvirs étaient assurés des consuls et des tribuns (et ils en avaient les moyens), rien ne pouvait leur résister. Caton voulut une fois s'opposer à une loi de César, alors consul. César, qui était à la tribune aux harangues avec les tribuns , fit conduire Caton en prison. Il y a plus : les consuls et les tribuns étaient les maîtres de suspendre toute espèce d'assemblée, et par conséquent toute élection de magistrats. C'es^ ce qui arriva quand Pompée voulut forcer les Romains à le nommer dictateur. La faction dont il disposait arrêta toute élection , et l'on finit par le nommer seul consul; ce qui était sans exemple, et ce que Càton lui-même approuva, parce qu'un, gouvernement irrégulier, disait- il, valait encore, mieux que l'anarchie.
Vous concevez maintenant que l'éloquence et.
la vertu même ne pouvaient pas tout faire, et q4i'il fallait de la politique. Quelle était celle.de.
Jj^ COTJBS B£ LITTÉ&ATURE.
GÂcéroa ? De balancer et de contenir , les uns psâf les autres, ces citoyens ambitieux qui se dispu-^ taient le pouvoir ; et certes , il n'y avait rien de tnieux à faire. U connaissait parfaitement Pom-^ pée et César; il vit bien que ce dernier voulait allar plus loin que l'autre; que l'un voulait do-* miner dans la république sans la renverser , mais que l'autre foulerait aux pieds toutes les lois , et Toulait décidément régner. Il resta donc attaché constamment à Pompée, quoiqu'il eût beaucoup h s'en plaindre. Il ne cessa de le mettre en garde contre l'anobition de César; il prévit parfaite* ment tout ce qui arriverait, jugea par£sdtemenfi les honmies et les choses : ses lettres , que nous avons, en font foi. Quand César eut levé le masque et passé le Rubicon , Cicéron ne Jléchit point lé genou devant t idole , connue on le lui reproche ici. H s'en faut de tout : voici ce qui se pissa.
Convaincu que la guerre civile finirait par donner un maître à Rome , il avait tout &it pour prévenir la rupture entre César et Pompée y comme il avait tout lait auparavant pour empêcher leur coalition. En effet ^ le triumvirat laissait du moina ime apparence de gouvernement légal et repul)licaîn , et la guerre civile devait infaillible^ ment amener le pouvoir absolu. Quand les maux mmt inévitables, la prudence ne peut que choisi]! Innumidi» : Minùna démolis tst sa devise* La jacK
tance et l'imprévoyance de Pompée , également insensées, avaient tout perdu. U se vit obligé de «quitter en fugitif Rome et lltalie : et pourtant l'autorité légale était de son côté ; et tous les républicains le silivirent en le condamnant. Cette époque est une de celles qui ont attiré le plus de reproches à Cicéron sur les irrésolutions dont sek lettres nous ont rendus coniidens avec Atticus. Je ne cnHS pas qu'ils soient fondés ; car l'irrésolutiôiaL n'est pas toujours de la faiblesse. Gicéron n'hésitait pas sur le parti qu'il devait prendre ; mais il eût voulu le prendre le plus tard possible, parce qu'il en prévoyait l'issue. Il apprécie les deux pai^ tis en deux mots : Uun côté , dit-il , sont tous les droits; de l autre y toutes les forces. César, qui affectait autant de modération que Pompée af^ fectait d'orgueil, faisait des propositions de paix assez plausibles, et Cicéron eût désiré qu'on s'y prêtât; mais Pompée ne voulait rien entendre. César avançait toujours vers Rome , et se propo-sait de convoquer ce qui était resté dans ]a ville de sénateurs et de magistrats, afin de donner à sa cause cette apparence de légaUté, toujours â importante dans les mœurs romaines. Il se dé-* tourne de sa route, et va, suivi de quatre ou cinq cents hommes, demander à souper à Cicé^ ron , retiré dans une de ses maisons de campagne*. Vous allez juger par cette visite et par le résultat qu'elle eut, de quelle haute considération jouin»-
i{38 COUBS DE LITTERATURE.
sait Cicéron, sans autre puissance que celle de son nom , de ses talens , de ses vertus , et en môme temps si cette faiblesse dont on l'accuse alla jamais jusqu'au sacrifice de ses devoirs. César, qui lui rendait plus de justice que* nous, n'essaya même pas de l'engager dans son parti ; il se bornait à lui demander de garder la neutralité , qui convenait, disait-il, à l'âge et à la dignité d'un homme tel que lui, seul en état de se rendre médiateur entre les deux partis , s'il y avait lieu à un accommodement. Il promettait d'en faire les ouvertures au sénat , et pressait Cicéron de s'y trouver. Mais si fjr vaiSj dit l'orateur, me sera-t-il permis de dire ma pensée ? — Sans doute. Alors Cicéron énonça un avis directement contraire aux vues de César. Celui-ci s'écrie : Fbilà précisément ce que Je ne veux pas quon dise. — Je nirai donc pas au sénat ^ reprend froidement Cicéron , car Je ri y saurais dire autre chose. César répliqua aigrement et même avec menace. Tous deux se quittèrent fort mécontens l'un de l'autre ; et , peu de jours après , Cicéron se rendit au camp de Pompée.
Que ceux qui le taxent de faiblesse se supposent eux-mêmes dans une pareille conférence avec César, et qu'ils n'oublient pas son cortège, qui, au rapport de Cicéron et des historiens, faisait frémir. Il était tel que peut-être on eût excusé celui qui en aurait eu quelque effroi. Cicéron en
eut horreur , et conclut qu'il valait encore mieux être vaincu avec Pompée que de vaincre avec ces gens-là.
Passons à ce qui suivit la journée de Pharsale, et d'abord écoutons l'accusateur qui s'écrie : Fous vwiez , Cassius et BrutuSy et vous viviez pour jRome-j vous aviez reçu la vie du tjraUy niais la mort était le prix dont vous vouliez payer son odieux bienfait.
Ne croirait -on pas, sur ces expressions, que Brutus et Cassius ne s'étaient résolus à vivre que pour tuer César? Nullement. Ouvrez l'histoire, et vous verrez que tous deux s'étaient empressés de se réconcilier avec lui de très-bonne foi ; que tous deux étaient au rang de ses amis, et particulièrement Brutus ; que tous deux lui avaient écrit après la défaite de Pharsale, j90Mrj9reyïC?re ses ordres et se rendre auprès de lui; que Brutus même pressa beaucoup Cicéron pour en faire autant : celui-ci du moins attendit que César lui écrivît le premier. Rien de tout cela ne doit nous étonner. Aucun d'eux ne désespérait encore de la chose publique, et tous voulaient voir comment César userait de sa victoire. On n'avait pas oublié l'abdication de Sylla : César était capable de faire plus. Sa conduite, dans les premiers momens, fut si magnanime , qu'elle dut relever toutes les espérances. Brutus et Cassius s'y livrèrent plus que personne ; ils ne quittaient presque point le
440 COURS PE UrablATURE.
dictateur. Us en reçurent toutes sortes de bien-* &its, et jouirent d'un grand crédit auprès de lui. Cicéron , que l'âge et l'expérience rendaient plus défiant , s'était renfermé chez lui , et n'alla qu'une fois chez César pour rendre service à un ami. La fou]e était si grande, qu'on fit attendre Cicéron quelque temps dans une antichambre.
César sortit un moment, l'aperçut, lui fit des excuses ; et , rentrant che^ lui , dit ces paroles trèsremarquables : Comment essayez - vous de me persuader que ma puissance est agréable aux Jlomains , quand Je vois un consulaire tel que Cicéron que ton fait attendre dans mes anticham* hres? Dans les assemblées du sénat, il garda un profond silence jusqu'à l'afiaire de Marcellus. Qu'on reproche ici à Cicéron , comme la dernière des bassesses y davoir partagé en cette occasion la sensibilité et la reconnaissance du sénat, et d'avoir prodigué des louanges aut/ran^ voici ma réponse :
Jugeons toujours les choses à leur j^lace; voyons les temps , les mœurs et les hommes. Pour accuser Cicéron , il faut ou condamner ici le sénat entier, sans excepter ceux qu'on nous oppose sans cesse , Brutus et Cassius , ou pouvoir citer quelqu'un dont la conduite fît un contraste avec celle de Cicéron; car enfin, puisqu'il y avait àeB^ républicains, et entre autres, les soixante stoa*teurs qui conspirèrent quelque temps après, pour^
APPENDICE. ^^î
quoi ne s'en serait-il pas trouvé un seul qui se conduiût autrement que Cicéron? pourquoi au contraire en fit-il beaucoup moins que tous les autres^ comme le prouve le détail de cette séance^ qui nous a été conservé ? C'est que nous confondons tout, faute d'attention. La manière dont l!2ésar se comporta ce jour-là à l'égard du plus déterminé républicain et de son plus mortel ennemi, Marcellus, dont il accorda le retour aux instances et aux supplications du sénat, enchanta tous les esprits , et confirma l'opinion où Ton était encore, qu« César pouvait être assez grand pour rétablir la république. Gcéron sensible également , et comme citoyen et comme ami , ne se défendit pas de cet çièthousiasme général. Il rompit pour la première fois le silence; il loua, non pas le tjTariy puisqu'il faut le dire , mais César, mais le grand homme : ce titre n'était pas contesté; l'autre était encore douteux , et César n'exerçait qu'une magistrature légale. Et pourquoi donc Cicéron n'aurait- il pas remercié et loué César , quand le sénat entier avait demandé et obtenu le retour de Marcellus? C'est ici qu'il faut répondre sûr le motif de [amitié , que l'accusateur rejette entièrement. Sans aoute elle ne peut jamais autoriser ni un crime ni une bassesse. Mais d'abord, il est clair que, dans les idées et les mœurs de ce temps-là, nul ne se croyait avili en adressant des prières et des remercîmens au pre*
442 COUKS DE LITTÉRATURE.
mier magistrat de Rome : on sait jusqu'où on descendait quelquefois en ce genre, et sans rougir, devant les juges. Je n'examine point ici ces mœurs; ce n'est pas la question : j'en rends un compte fidèle, et personne n'ignore que partout les actions des particuliers sont jugées en raison des mœurs publiques. J'ajoute que les devoirs de Famitié allaient, chez les Romains, beaucoup plus loin que parmi nous; et, quelque opinion quon puisse en avoir , il est constant qu'il faut juger un Romain sur les mœurs de son pays.
A présent voulez-vous voir dans ce même remercîment pour Marcellus la preuve des intentions et des espérances de Cicéron? Voulez- vous voir de quel ton il parle au vainqueur de Pharsale et au maître du monde? Relisez un morceau de cette harangue , sur laquelle heureusement le temps n'a point passé l'éponge de l'oubK; et dans ce morceau sublime vous verrez que l'orateur dît au héros, en propres termes, qu'il n'a rien fait de vraiment grand s'il ne rétablit pas la liberté publique sur des fondemens solides ^ Est-ce là le langage d'un esclave et d'un adulateur? Jusqu'à ce qu'on me cite quelqu'un qui ait parlé ainsi à César, on me permettra d'admirer Cicéron. Je sais qu'il donne à la vérité des formes douces et attirantes; mais quand on veut rappeler à la vé-
^ Voyez ce morceau dans le chapitre précédent.
ri table gloire un homme que Ton en croit digne, doit-on se servir de paroles dures? Voltaire, dont on a cité des vers sur lesquels je vais m'expliquer tout à l'heure , en a fait d'autres où il semble avoir deviné l'àme et les intentions de Cicéron. C'est dajas la tragédie de Rome saui^ée, où Cicéron dit à Caton, qui voudrait que l'on traitât César comme Catilina :
Apprends à distinguer T ambitieux du traître : S'il n'est pas vertueux, ma voix le force à l'être. Un courage indompté dans le cœur des mortels Fait ou les grands héros ou les grands criminels. Qui du crime à la terre a donné des exemples , S'il eut aimé la gloire , eût mérité des temples ; Catilina lui-même, à tant d'horreurs instruit, Eut été Scipiou, si je l'avais conduit.
Cicéron se trompa dans son espoir : tous les autres se trompèrent. Pourquoi l'accuser seul? C'est après cette séance , où le sénat avait paru si satisfait de la déférence de César et de ses dispositions pour la république , que Cicéron écrivit à Atticus qu'il commençait à espérer pour elle, puisqu'elle avait paru reprendre quelque chose de son ancienne dignité. Ce fut alors qu'il parla pour ligarius et Déjotarus , et il était impossible qu'il s'en dispensât. Qu'aurait-on dit de lui , s'il eût refusé de parler pour un ami et pour un client, quand César paraissait s'étudier à lui complaire , et, pour me servir des termes d' Atticus, semblait
444 G0X7BS BK UXriEATUBS.
•courtiser Cioéron? Mais qad fut donc le moment où ses espérances s^évanouirent , et où se forma la conspiration? Tous les historiens sont (Taccord là-dessus : c'est lorsque César, enivré de sa fortune^ fit rendre ou du moins accepta des décrets honorifiques y qui allèrent bientôt jusqu'à la plus basse adulation; quand il permit que sa statue fût portée avec celle des dieux ; quand il blessa la fierté du sénat en ne se levant pas devant une députation de cette compagnie; enfin, quand il eut laissé apercevoir ses prétentions à la royauté , le jour qu Antoine eut la lâcheté de vouloir essayer le diadème sur son front. Dès ce moment sa mort fiit résolue. Des billets adressés à Brutus lui avaient déjà rappelé ce que Rome attendait d'un hommie de son nom, et ce fut Cassius qui le détermina. Comment l'accusateur de Cicéron peut - il dire que , s'il ne fut pas du complot , c'est que ses complaisances pour le dictateur le leur avaient rendu suspect? Comment, sur un pareil motif, Brutus et Cassius auraient-ils pu suspecter ou méconnaître le républicanisme de Cicéron sans s'accuser euxmêmes , puisque leur conduite avait été beaucoup moins réservée que la sienne ? Depuis que César avait laissé voir en lui un tyran, lessentimens de Cicéron furent très-connus : la liberté de ses discours alarma ses amis ; et l'on sut que César en était offensé. Cicéron avait tout récenunent publié un éloge de Caton, l'honmie que le tyran haïssait le
AFPEITBICI. 44^
plus : cet éloge fit la sensation la plus vive , et César crut devoir j répondre par un écrit intitulé UAntU Caton. Les vans d'une tragédie ^ où Ton fait parler Srutus ne sont nullement une autorité contre Cicéron. Brutus^ en effet, lui sut très-mauvais gré^ dans la suite ^ de ses liaisons avec le jeune Octave; mais au temps dont nous parlons , il était fort attaché à Gcéron. On croit avec raison que, si les coi^ jurés ne le mirent pas dans leur secret , c'est qu'il ne leur parut pas qu'un liomme de son âge ( et U avait soixante -quatre ans) fût propre pour un coup de main , et qu'ils craignirent , ou que la timidité d'un vieillard ne nuisit à la vigueur de leurs mesures,. ou que son expérience ne le mît naturellement^ à la tête d'une entreprise dont ils ne voulaient pas lui laisser l'honneur.
Au reste, ceux qui voudront approfondir tous ces détails n'ont qu'à lire le précieux recueil de sa correspondance avec Atticus ; on y voit son âme à nu : on pourra juger si ses vertus ne l'empor* taient pas sur ses Êiiblesses» E se les reproche plus sévèrement que personne^ celles du mcôns qui touchent à la chose puUique ; car pour ce qui est de son abattement dans l'exil, et de son excessive douleur de la meurt de sa fille» il ne veut pas se rendre sur cesi deux articles., et oppose sa sensihiflité & tous le» reproches : eft fui là'empâcbe pas
que je ne sois de l'avis de ses contemporains , qui pensèrent avec raison que les sentimens les plus justes ont leur mesure , et que rien ne doit ôter à Tho^ime le courage qui sied à lliomme. Je con<damne aussi avec eux et avec lui-même les complaisances que lui arracha la funeste amitié de Pompée , qui le compromit plus d'une fois , surtout lorsqu'elle l'engagea à défendre en justice deux hommes aussi méchans que Gabinius et Yatinius , que dans plusieurs de ses harangues il avait couverts d'opprobre.
Il reste à le justifier sur le jeune Octave , et c'est ce qui sera le plus facile et le plus court. Je n'ai besoin que de la vérité historique , que J'accusateur a violée à toutes les lignes d'une manière vraiment étrange. Il fait mourir Brutus et Cassius avant Cicéron , et la guerre n'était pas même commencée quand ce grand homme fut la première victime du glaive triumviral. Il le fait tranquille spectateur des grands débats qui suivirent la mort de César ^ et il y fut le premier acteur, le plus ferme appui de la liberté , l'âme du sénat , et le plus terrible ennemi d'Antoine. C'est là qu'il redevint ce qu'il avait été contre Catilina , et que ses derniers travaux, couronnant une vie glorieuse, furent couronnés par une belle mort.
Je conclus en affirmant, l'histoire à la main, que Cicéron , quoique en général la politique ait dominé dans son caractère plus que l'énergie,
quoique sa conduite ait offert des inégalités , n'a jamais trahi un moment la cause publique; et, sans vouloir répéter ici tous les éloges que les anciens lui ont prodigués en prose et en vers sur ses vertus patriotiques , je ni'en tiendrai au témoignage d'un homme qui ne pouvait pas être soupçonné de flatter la mémoire d'un républicain dont la mort devait le faire rougir. Ce même Octave , dévenu empereur sous le nom d'Auguste , surprit un jour son petit-fils Drusu s lisant les ouvrages de Cicéron. Le jeune homme voulut cacher le livre sous sa robe , craignant de faire mal sa cour à César en lisant les écrits d'un républicain. Lisez ' le , mon fils y lui dit Auguste : c'était un beau génie , et un excellent citoyen qui aimait bien sa patrie. Vous avez dû voir qu'une des sources les plus fécondes de ces préventions , aujourd'hui si communes , contre tant de grands hommes , et de cet esprit détracteur que l'on signale contre eux comme à l'envi, c'est une ignorance de l'histoire, qui prouve combien toute espèce d'étude est négligée , et toute espèce d'instruction devenue rare. Il en résulte souvent des conséquences bien autrement graves que celles que je viens de relever , puisqu'à tout moment l'erreur et le mensonge sont cités comme des autorités , et dans des occasions de la plus haute importance. Ce même Cicéron , dont nous venons de nous occuper, m'en rappelle un exemple aussi déplorable que honteux. Lorsqu'il
s'agissait cTétablir ces tribunaux sanguinaires que l'on déteste aujourd'hui tout laaut depuis qu'on les a vus tomber , mais qu'alws on osait à peine censurer , qui croirait que, sur quelques représentations qui s'élevèrent contre ce code inoui qui permettait de condamner sans preuves , un membre de la Convention cita du ton le plus imposant la conduite de Cicéron dans le jugement des com* -^ ' plices de Catilina ? « Cicéron , s'écria-t-il , eut-il
» besoin de preuves pour envoyer à la mort Cati- )) lina et ses complices? »
Je veux croire que , si personne ne releva cette grossière imposture , c'est qu'on n'osait pas même démentir les tyrans sur un fait historique aussi connu que celui-là devait l'être; et pourtant j'ai vu, depuis , cette même fausseté répétée dans des écrits qui n'étaient pas voués au mensonge. C'est un des moti& qui m'engagent à répéter aussi devant des hommes faits ce que savent , au collège y des écoliers de douze ans , que jamais la conviction juridique n'a pu aller plus lom que dans l'affîiire dont il s'agit , puisque le sénat romain prononça sur la signature et l'aveu des conjurés. Pour ce qui est de Catilina lui-même , qui ne fut jamais mis en jugement , et qui périt les armes à la mai% l'erreur au menus est indifférente ; et je n'en parle» rais même pas, si tout à l'heure encore on n'avait pas étendu parler dans k Convention de Vécha^ JBcmI de Gatilin»*
, -Mais «ceci isne TamèDê au dem^r «engagasBeat
que ysi jpris deXii^er de-GoéxK^ii, comme j'ai fadt
f«àe JîémofillsiètQes^ ^elqpies ^rapprochemens «des
rCJkemples •azàdens avec ceux de la tyrannie , liea*
.4M*ttsemeBt enfin aibatUie. Ceux 4jm observent }a
théorie du ciâniie ^ns tous les temps et dans ttous
^les pay&y et «qui sursiontent le dégoût de cette
jpanible étude en faveur de l'utilité dont elle peut
-^être pour comiaitre «t traiter les maladies morales
iet politiques, oomnne la médecine interroge ks
g)oisons 'et Jusqu'aux excrémens pour y cbercher
4les remèdes aux jaialadies du corps^ ceux-là re*
^marqueront qudqués raj^rochemens sensibles
oentre les moyens de itapine et d'oppression que
,JLwdi Verri^ de la guérie des pirates^ et ceux que
la guerre de la Vendée a fournis si loi^^temps auix
tyrans de la France. Il est vrai que Verres n'avait
An moins aucune part à cette piraterie mari'tiioe
•qui existait lon^^mips avant lui , qu'il ne l'avait
ni excitée ni entretenue , non plus que celle de Spar-
<tacuSy dont les iaibles 3>esttes serviirent aussi de
prétexte à ses cruautés^ iMais^ au lieu d'employer
la force publique qu'il a^ait entre les nisdms îà
jvcombattre et repousser les corsaires^ il prit pour
.lui l'argelit «de l'état., dépocdlla ses idâféns^oiES^ et,
(après les avoir omis bors d'état d*a^T^ les assassioa
' u r* diqucmfênt , de peurtju'ilsiie déposassent contoe
Juî. Notre iiistoi e ii mt^îussi que dans cette abq-
«ni'uable guerre ^de la Vendée^ (|ui n'a exist^ cpe IV. - — 29
parce qu'on Ta voulu , dans cette guerre qu'on a soigneusement nourrie parce qu'elle servait à tout , nos tyrans ne choisirent guère pour commandans que des complices; qu'ils les envoyèrent moins pour combattre des ennemis armés, que pour piller et massacrer nos concitoyens fidèles et paisibles. Nous avons lu dans les Verrines que le proconsul romain , qui avait juré une guerre à mort aux négocians , faisait arrêter tous les commerçans riches et tous les commandans de navires qui apportaient des denrées dans les ports de Sicile , et qu il confisquait leurs marchandises , parce qu'ils étaient , disait-il , du parti des esclaves fugitifs , et qu'ils leur avaient fourni des vivres; qu'il fit même périr une foule de ces innocens , éloigna des côtes de sa province tous les marchands épouvantés du bruit de ses fureurs , mit la famine sur la flotte , et l'aurait mise dans sa province , s'il l'eût gouvernée plus long-temps. Et c'est aind que parmi -nous l'opulent commerce de Lyon, de Nantes , de Bordeaux, de Marseille, etc. , qui faisait envie au reste de l'Europe, a été anéanti par ceux qui avaient proscrit le négociantisme ^ crime aussi jKHiveau que le terme, et le seul crime de ces Jionmies laborieusement utiles , dont l'active industrie approvisionne un empire, qui généralement ne peuvent s'enrichir qu'en faisant du bien , ne peuvent établir leur crédit que par une réputation de probité ^ ne peuvent gagner qu'en raison de ce
qu ils risquent ; dont la pro&ssîon et les talent sont honorés partout , encouragés partout où Ton a les premières notions de gouvernement; qui d'ailleurs sont naturellement les premiers amis de la liberté et des lois, puisque la liberté et les loi» sont les premiers appuis deleur conamerce et de leurs travaux ; jenfîn qui , dans tous les temps et ^fhez toutes les nations , ont été mis par la philo^ Sophie au nombre des bienfaiteurs du genre humain.
Cicéron n a pas dédaigné de faire mention d'un Sestius , d'un geôlier des prisons de Verres , d'un des derniers satellites du préteur; et pourquoi? C'est qu'il savait que le caractère des commandans devient celui des subalternes , et qu'on peut juger des uns par les autres. Il y a dans l'esprit de tyrannie une bassesse naturelle , une abjection particulière qui peut dçpravèr jusqu'aux bourreaux ; et un homme qui n'aurait vu que nos échafaùds et nos prisons aurait pu juger alors de notre gouvernement. Mais Cicéron ne parle que d'un Sa*» tius y et nous en avons eu des milliers , dont Thistoir ^ ne dédaignera pas non plus de faire mention. E* t combien ils ont surpassé Sestius ! Ce misérabL ) ^ rançonnait l'infortune, il est vrai, il faisait paye ; * la sépulture ; et ce genre de commerce était inter • dit à nos Sestius , puisqu'il n'y avait plus même ) de sépulture parmi nous : mais on ne nous dit point qu il se fît un devdr et un j^isir d*in8ul|e|r
sfSbl COURS mi UtfÉIIATUU.
à tout tnoïkieiit le maoi^ ia Viefflesse , le heaam , la onalladie , Tagonie, les ^cadavres.... Qae de détaôb afireux qae je ne faÎB qu'indiquer à tos soiiyenirs let à vos réflexions ! Ici je n'en dois pas faire davanîtage ; je connais la mesure de mes fonctions et de ^mes paroles. Mais <;es détails ne seront pas perdus cour l'instruction de la postérité. Non , ils ne le ^seront pas : j'en jure ^ par l'humanité outragée fcomme elle ne l'avait été jamais ; et, si la nature a donné quelque force à mes crayons, si un proiond sentiment «des droits de l'homme peut supgxiéefr à ce qui manque au talent , tous ces traits , 1;oujours divers et toujours les mêmes , épars jus- «pi'ici dans quelques feuilles accusatrices , seront Tassemblés et coloriés pour en former un tahlean ♦d'horreur et de vérité , où les yeux ne s'arrêteront pas sans laisser tomber quelques larmes. Ces larmes ne seront pas inutiles : montrer tout ce iqu'a pu fairç l'immoralité populairement érigée ^n principes dans un langage nouveau , c'est aver*- -tir l'homme de ne jamais dénaturer les expresrâons de la morale, sous peine de tout dénaturer à la fois* Quelle leçon contre les brigands et les oppresseurs y qui ont fait de ce travesitissement mon»-
, ^ On croira sans peine qne ce n*est pas par amour-prch pre que je rappelle ici les acclamations nraltipliées qui suivii*ent ce serment prononcé aux écoles normales et aux lycées. De ramour-propre, bon Dieu! dans un pareil su- Jet! j'attestab l%«mantté> et Humanité me réppnâah*.
traeux une arme si terrible , grâce à Tignorance et aux yices de la nudtitude ! Et c'est bien en vain qu'ils prétendraient arrêter la main capable de les présenter au monde entier dans toute leur épouvantable difformité. Le glaive même des assassins viendrait trop tard : le tableau déjà tracé repose dans l'ombre en attendant le jour de toutes les vérités , et si le peintre n'est pas à l'abri de leurs coups, l'ouvrage est à l'abri de leurs atteintes. Vous avez applaudi avec transport , dans le beau plaidoyer poiu* Arcbias, le magnifique éloge des lettres et des arts , digne du sujet et de Cicéron ; et vos applaudissemens étaient une sorte d'hommage expiatoire que vous leur rendiez après le règne de l'ignorance et de la barbarie. Mais quand Cicéron , dix-buit siècles avant le nôice , parlait avec tant d'intérêt et d'élévation de ce respect universel pour les talens de l'esprit , comme d'ua? caractère naturel à toutes les nations policées j, quand il citait la poésie en particulier comme l'objet d'une espèce de consécration , même ches des peuples barbares ;: quand le monde entier at* testait la vérité de ces paroles , si on lui eût dit qu'au bout d une longue suite de siècles , et dans un temps où cette lumière des arts, alors ren*fermée chez les Grecs et les Romains, se serait répandue dans l'Europe entière , ces mêmes arts, ces mêmes talens , chez une nation qui en aurait porté le goût et la< perfection plus loin qu'aucune autres
454 COURS DE LITTÉKATUHE
seraient solennellement déclarés un titre de proiKîription , dévoués à l'opprobre , aux fers , aux supplices ; leurs monumens foulés aux pieds , traînés lans la boue , mutilés par le fer , livrés aux flamaes, dans toute l'étendue d'un grand empire , sans !ii moindre réclamation; qu'aurait -il pensé de ette prophétie ? Ne l'eût-il pas regardée comme îue chimère qui ne pouvait jamais se réaliser , à moins que des extrémités du globe il n'arrivât •uelque horde sauvage et dévastatrice qui mît tout 'i feu et à sang chez cette nation subjuguée, ou que Ja colère du ciel ne la frappât tout entière d'un noir esprit de vertige , d'un délire atroce , dernier terme de la dégradation de l'espèce, et avant-coureur de sa destruction ? Et si on lui eût dit encore que ces extravagantes horreurs se commettraient au nom de la philosophie , au nom de la liberté ^ au nom de Y égalité , au nom de Xhumaiiité , au nom des droits de Vhomme , ne se serait-il pas tenu plus que jamais à cette seconde supposition d'une démence absolue et d'une punition divine , comme à la seule qui pût expKquer ce bouleversement inouï de toutes les idées humaines ?
Nous l'avons vu !.... et peu d'années auparavant nous étions aussi loin de le prévoir et de l'imaj^iner que Cicéron lui-même il y a près de deux mille ans. Nous l'avons vul et nous nous demandons encore s'il est bien vrai que nous l'ayons vu : que sera-ce de la postérité ? Nous savons au-
APPENDIGB. 4^5
|(mrdliui que dans les pays étrangers on a d'abord refusé toute croyance à ce que Ton racontait de nous; quon imagina, non sans vraisemblance , que ces récits incroyables étaient semés par les plus furieux ennemis de la France ; et c'étaient bien eux en effet qui avaient inventé , non pas les récits ,^ mais les crimes. H a bien fallu se rendre enfin à la quantité , à l'uniformité , à l'authenticité des témoignages ; ils étaient malheureusement pour nous trop publics. H en sera de même des âges suivans : l'incrédulité la plus déterminée ne pourra former le moindre doute , quand on verra tous les crimes revêtus de l'appareil des formes légales , dont les monumens originaux sont trop nombreux pour périr jamais ; quand on lira les actes publics de toutes les autorités quelconques , les discours, légalement imprimés, de tous les agens du pouvoir , depuis ceux qui s'appelaient les représentans du peuple , jusqu'aux derniers bandits des sociétés populaires y quand on hra seulement ces paroles que je transcris textuellement d'une lettre écrite à la Convention par un de ses membres , et consignée dans les bulletins , datée d'une des villes jadis les plus florissantes de la France , et qui n'est plus qu'un monceau de ruines , L'esprit public est remonté dans ce départementi les sapansy les beaux ^esprits , les plumes élégantes ne sont plus ; quand on lira la . réponse d'un autre de ces représentans , solen- ^
45s '^ COURS DB MTTÉBATURE.
nullement attestée par une? adminkùFaticm t»iitb entière, qui avouait qu elle n^avait fait airêler peiî*^ sonne , parce qu'elle n'avait trouvé personne d»* suspect : « Eh quoi ! vous n'ave« donc chez voiiS'* » ni propriétaires ni hommes instruits ? »
Le travail de l'historien sera donc d'une espèce* toute nouvelle : ordinairement il consiste à établir la vérité des faits, quand ils sortent un peu de l'ordre commun , ou que les circonstances en' ont été peu connues ou mal exposées. Ici la difficulté sera de fonder la vraisemblance , malgré la plus éclatante publicité , et malgré le nombre et la clarté des témoignages. On n'y parviendra que par un esprit d'observation , propre à marquer lenchaînement et la progression des causes et des: effets, et capable de remonter jusqu''au premier principe , sans lequel encore on ne pourrait rie» expliquer.
Vous avez vu enfin avec quel plîaisîr Cicércir s'abandonne à l'encourageante idée , à la consolante perspective d^un avenir; avec quel ravissement il embrasse cette immortalité qui appartient h l'être qui pense; et il est tout simple qu'une âme telle que la sienne , telle que celle d'un Platon ,' d'un Socrate, d'un Marc-Aurèle (car je ne veux citer que des païens) ne cherche pas à démentir le sentiment intime de son excellence , l'instinct; de sa grande destination , et que, de là nnit métee^ àe sa demeure terrestre , elle s'avance^ à la claité^
AFFBNBICB^ J^J
des klée» morales et divines^ jusque, dans Vaveniv immense et dans les années éternelles. Celui qu^ n'a pas déshonoré soa origincr et son espèce ne cherche pas un temere à son existemcae^; celui quis ne craint pas les regards du ciel ne demande pas à la terre dte le couvrir pour jamais. Mais pourquoi Tathéisme a«-t41 fait en peu de temps die si af&eux ravages , et derienlHl un symbolfi de croyance ^ même pour Tignorance la plus grossière ? Aupa-» ravant du moins la plupart desathées ne l'étaient^ guère qu'en paroles; et la conviction^ si elle existait che? des hommes instruits , n'était qu un. de ces traits de folie particulière y dont une tête d'ail-» leurs raisonnable peut devenir susceptible à forcer dé vanité, contmie on devient uxt illuminé y un prophète, un thaumaturge y à force d'exaltation ou. de curiosité ; car toute passion fbrte^peait donneir à Tesprit un trait de dénenee : nous en« avons des» preuves fréquentes, et la fblie en^eUe^même n'est, guère que Fesl3rémepréoccupati0n d'une seule idéet €jm brouille toutes les autres» G!esù ainsi du moins^ que j'ai toujours expliqué l'athéisme léel, qui der toute autre manière me semble imposable. Maisi aujounf hui si cetCe fimeste* doctrine est. presque; devenuevulgaire , c'est qu'en détruisant toute mo» ralité en actions et en> paroles , on a fait tomber lai base die^ toute morale raisonnée „ kr croyance d-um Dieu ; c*ést qn-'en' aceoutumant les hommes à; se jouer sans scxupufe' et san» pudeur des- mots^ dm
458 COURS DE LITTÉaATUBE.
crime et de vertu , toujours employés en sens in-» verse , on leur a enfin persuadé que tout ce que la nature et l'éducation leur avaient appris sur les devoirs de l'homme n'était qu'une illusion et un mensonge. Et avec quelle avidité des âmes qu'on a déjà corrompues doivent -elles se saisir d'une doctrine qui met le dernier sceau à toute corrup-^' ' tion, achève d'étouffer toute conscience et de justifier tous les forfaits ! Que peut-il en coûter à des hommes de cette trempe, pour vouloir mourir comme des brutes , après avoir vécu comme des monstres? Des scélérats peuvent-ils envisager un autre asile, un autre espoir , un autre partage que le néant?
D'ailleurs, il faut l'avouer, tous ces milliers de brigands dominateui^ , qui en peu d'années ont plus ravalé la nature humaine que n'ont jamais pu faire les tyrans de tous les siècles, ont bien pu croire que , puisque la terre était à eux , ils n'avaient point de maître dans le ciel : ce raisonnement est à leur portée et très-digne d'eux. H y a plus, cette fête abominable , réellement consacrée à Robespierre sous le nom de Y Etre suprême , a pu les persuader, plus que tout le reste, que celte proclamation si étrange n'était qu'une de ces farces révolutionnaires que la tyrannie étalait tous les jours en spectacle ; et ce qui était vrai et trop vrai de cette prétendue^i^e, ils Tont cru du Dieu qu'on j outrageait. Et en effet , fut-il jamais plus outragé ?
Je ne parle pas seulement de Topprobre que ce vil charlatan répandait sur la France entière, en lui ordonnant d'avertir l'univers que la nation française y au dix-huitième siècle , reconnaissait encore un Dieu. Il était juste que le même homme mit la Divinité en écriteau à la porte des éghses, comme il avait mis la liberté en enseigne kla porte des maisons ; il était fait pour croire à lune comme à l'autre , et pour les traiter de même toutes les deux. Je baisse les yeux de honte et d'horreur toutes les fois que j'aperçois, en passant, sur ces édifices qui furent autrefois des temples , ces inscriptions qui ne subsistent ^ que pour déshonorer la nation. Mais qu'est-ce encore que ce scandale, si on le compare à l'appareil sacrilège dont Paris fut forcé d'être le témoin et le complice , quand un Robespierre ( car le mépris ne peut rien trouver de plus abject que son nom) osa élever insolemment l'autel de son orgueil vis-à-vis l'échafaud de ses victimes , osa présenter au Dieu qu'il blasphémait , une nation esclave et flétrie qu'il égorgeait chaque jour , et lever ses regards vers le ciel en foulant sous ses pieds le sang innocent? Sans doute ses innombrables agens se dirent alors qu'apparemment il n'y avait point de Dieu qui l'entendit , puisqu'il
^ Elles subsistaient alors au commencement de 94; et Vauteur est le premier qui, devant douze cents auditeurs, se soit élevé contre cet excès de ridicule et de scandale c(ui avait encore des partisans.
4|60i COURS 9B BirmiRATUKE. - ^ ..
n'jr.ca aurait poiaU qui; le foudroyât. Je saii& cpiaiit mrâient die sa dute et de son suppliée , ou kd oriait de toutes parts^V^jir avait ujiJDieu^ mais, il ne faut pas ^j tromper , ceux qui le lui disaient alors n'en avaiesit jamais dçmté. Au contraire , ceux qui voudraient lui succéder , malgré cet exemple, disent seulement que la fortune lui a manqué enfin , et qu'il na eu d'autre tort que de ne pas répandre assez de sang.
On ne saurait trop le redire : la plaie la plus profonde que la tyrannie ait faite à la France , c'est cette perversité avouée , cette inunoralité épidéndque qui a rompu tous les liens de l'ordre social. C'est là le grand mal qu'il faut guérir avant tout, et c'est au zèle ardent pour la morale qu'on peut reconnaître désormais les amis de la chose publique. C'est à; nos tyrans qu'il appartenait de détruire le& nageurs;: Q-est aux amis de l'ordre à les rétablir , et à&tre'd'abard' de& hoanne. pour avoir des citoyens»
ELSr DU TQMJ Q^UA^TRIÈ^R,.
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