‹ Lyon à l'Exposition universelle de 1889Chapitre 12 sur 30 · S54.576 kilog · texte numérisé non relu

S54.576 kilog

Et dans ces chiffres ne figurent pas les soies asiatiques et autres soies étrangères que nos maisons d'importation vendent et expédient directement, sans les faire passer par notre ville, aux fabriques de la Suisse, de l'Allemagne, de l'Autriche, de la Russie, de l'Amérique du Nord, etc., de telle sorte que l'on peut estimer à plus de 6 millions de kilogrammes représentant, même aux bas prix actuels, une valeur de 275 à 300 millions de francs, les quantités de soies de toutes provenances dont le commerce lyonnais a trafiqué pendant l'année 1889.

Ce grand marché dont l'existence remonte loin — car dès le milieu du xvic siècle, Lyon avait été déclaré l'unique entrepôt de toutes les soies étrangères importées en France — a été tenu à toutes les époques comme l'un des éléments les plus indispensables de la constitution économique de nos manufactures. Fondé, à l'origine, sur des privilèges d'un autre âge (1), il n'a pas pris tout son

(1) Dès 1540, Lyon a été déclaré l'unique entrepôt de toutes les soies étrangères qui entraient en France. C'est à Lyon que Paris, Tours, etc., devaient les acheter, ou du moins ils devaient les faire passer par Lyon, qu'elles fussent entrées dans le royaume par la ville de Marseille, venant du Levant, ou par le Pont-de-Beauvoisin, venant d'Italie. Ce privilège fut confirmé à notre ville en 1566 par Charles IX. eu 1583 par Henri III, en 1605 par Henri IV, en 1613 par Louis XIII. On y attachait tant d'importance qu'il fut rendu sous Louis XIV jusqu'à huit édits ou arrêts du Conseil pour maintenir la ville de Lyon dans cette ancienne possession constamment battue en brèche par les autres fabriques du royaume. Supprimé momentanément de 1720 à 1722 sous la minorité de Louis XV, le privilège dont il s'agit ne tarda pas à être rétabli pour être maintenu jusqu'à la Révolution. On voit quelle importance on attachait dans les siècles précédents, à nos approvisionnements de matières premières et jusqu'à 1S33 l'exportation de France a été prohibée.

LA FABRIQUE LYONNAISE DE SOIERIES

essor et n'a acquis une réelle ampleur que dans la seconde moitié du siècle, à cet air fortifiant de la liberté d'importation et d'exportation complète dont certains intérêts voudraient le priver de nos jours. C'est cependant à l'abondance, à la variété et au choix des matières premières mises à sa portée que notre grande industrie est redevable, pour une large part, de ce ressort, de cette souplesse incomparables avec lesquels elle a pu, dans ces dernières années, atténuer et même conjurer, malgré les circonstances les plus défavorables, les détresses industrielles qui jalonnent à des dates si rapprochées les diverses étapes de son histoire.

On a admiré avec raison l'élasticité et l'énergie dont elle a fait preuve après 1860, lorsque la mode, délaissant les étoffes façonnées et brochées auxquelles sa prospérité, pour ne pas dire son existence, paraissait attachée, la Fabrique lyonnaise dut se confiner presque exclusivement dans la production de l'étoffe simple et unie. On a rappelé avec justice à sa louange, la fertilité inventive qu'il lui a fallu déployer avec la palette de ses teinturiers — ses dessinateurs devenant inutiles — - pour conserver une originalité et vaincre la monotomie de ses produits. Mais quelles ressources bien plus grandes encore n'a-t-il pas fallu mettre en jeu dans ces dernières années pour satisfaire, par des créations incessantes d'armures, par des combinaisons nouvelles ou des applications imprévues de matières, par des procédés expéditifs de travail, les exigences inconstantes et insaisissables de la consommation ! Au prix de quels efforts constamment renouvelés est-elle parvenue à récupérer sur un point ce qu'elle perdait sur un autre! »

11 y a quelque vingt ans, la fabrication des étolfes inférieures de soie mélangée de coton — presque complètement délaissée, après avoir pris naissance à Lyon au commencement du siècle — représentait quelques millions de francs à peine. Aujourd'hui la fabrication de ces mêmes étoffes, à laquelle une industrie nouvelle — et celle là encore d'origine essentiellement lyonnaise — l'industrie de la teinture en pièces, a imprimé un décisif essor, forme l'une des grandes assises de notre production. Elle a compté pour 1 50 millions de francs, c'est-à-dire pour près des deux cinquièmes dans l'ensemble des valeurs produites en 1889.

Si l'on remonte seulement à dix ans, les statistiques publiées annuellement par la Chambre syndicale des soieries, nous apprennent que de 90 millions, en 1879, le chapitre des failles noires et couleurs, est tombé à 26 millions 1/2 en

LYON A L'EXPOSITION UNIVERSELLE DE l88o

1889 ; de 30 millions, en 1879, les étoffes façonnées de soie pure fléchissent à moins de 17 millions en 1888, pour se relever à 24 millions en 1889; de 56 millions en 1879 les satins noirs et couleurs teints en flottes s'abaissent à 17 millions en 1889. Toutes ces pertes et bien d'autres ont dû être compensées par des étoffes nouvelles, comme les armures pour robes qui, de 2 millions en 1 878, s'élèvent à 5 2 millions en 1 889 ; les satins tramés coton teints en pièces, dont la production passe de 24 millions en 1879 à 39 millions en 1889 ; les armures tramées laine qui montent de 2 millions en 1879 à 9 millions en 1889, etc., etc. Et, en même temps, quelle fécondité artistique ne lui faut-il pas déployer, dans le domaine des étoffes de nouveauté pour conserver la primauté ! Un chiffre en apprendra plus que de longs discours ; depuis 1813 le conseil des prudhommes de la soierie n'a pas enregistré moins de 109,934 dessins ou dispositions nouvelles.

Une évolution incessante, une mobilité sans trêve, un renouvellement perpétuel, telle est de nos jours plus que jamais la loi de l'existence de notre industrie : loi parfois très dure pour elle, mais elle y a été préparée par des traditions séculaires qui, avec l'expérience du passé, préparent l'avenir.

Cette juste pondération entre la tradition et le progrès, forme le précieux héritage de quatre siècles d'expérience; elle se transmet d'âge en âge par le système d'hérédité commerciale qui a prévalu de tout temps parmi nous. Il est assez rare que le fils succède au père, mais presque toujours c'est un employé, souvent fils de tisseur, quelquefois tisseur lui-même dans sa première jeunesse, qui continue la maison du chef d'industrie et la fait fructifier à son tour. Il subsiste une certaine filiation des idées dans la conduite de l'entreprise et ce recrutement, qui s'opère par une espèce de sélection des aptitudes professionnelles, infuse incessamment un sang nouveau dans le corps industriel.

La même étroite alliance du passé et du présent se retrouve encore dans les nombreuses institutions de tous ordres, se rattachant à l'industrie de la soie à Lyon.

S'il nous était permis de retracer ici l'histoire de ces institutions et de leurs origines, on verrait que toutes sont venues à leur heure, créées, pour ainsi dire, spontanément, d'un consentement unanime, comme le fruit naturel des événements qui les ont fait naître d'époque en époque. De là l'absence de ces vastes

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