RUE PALATINE
Ce livre tend plutôt à ouvrir des voies, qu’à en fermer une :
Nous n’avons pas achevé et parfait l'étude des rythmes dans Atala de Chateaubriand. Nous ne savons, dans ce domaine, ce que achever et parfaire veut dire. Nous avons dessiné certaines voies, pénétré jusqu’à certain niveau d'analyse, dans un sujet qui n’a pas de fin.
Ce sujet n’était d’ailleurs pas l'étude d’Atala, qui ne s’est trouvée poursuivie que secondairement. Prendre cette étude pour sujet, et la faire complète, cette double proposition nous semblerait analogue à la suivante : se donner pour tâche d’additionner un à un les termes d’une série infinie. Non seulement c’est une opération qu’on ne saurait achever; mais on peut encore douter de son intérêt. Ce qui semble intéressant, c’est de découvrir des procédés d'analyse de cette série, qui pourraient être transportés à toute autre.
Voilà done ce que nous n'avons pas fait; et voici ce que nous avons essayé de faire :
Il y a peu d'années encore, on ne savait guère ana- lyser les rythmes de la prose française.
Le seul être de rythmes que l’on connüût, le vers, servait de modèle à toutes les analyses de rythme.
Mais ce qu’on appelait le vers était plutôt ensemble de règles, que rythme. On y retrouvait ce qu’on y avait mis !. L’échec des méthodes d’analyse du vers, une fois appliquées à la prose, pouvait avertir qu'on ne connaissait pas le vers non plus. Une bonne explication rythmique vaut partout.
L'analyse de la prose en fonction du vers, revenait à essayer d'expliquer des rythmes libres en fonction de rythmes contraints, définis a priori. Non pas que le vers n’en contienne d’autres aussi : mais c’est précisément ceux-ci, qu'on voyait moins. Le vers, c'était surtout la définition de Boileau, ou des nombreux manifestes poétiques du même genre.
En pratique, l'analyse de la prose en fonction du vers se traduisait par la recherche, en prose, de choses semblables à la définition connue de ces vers : des groupes de syllabes égaux ou inégaux. Pour les uns, le rythme de la prose devait s'expliquer par la présence dans cette prose de groupes de syllabes égaux : par exemple des files d’octosyllabes. Ceux qui, doués d’un sentiment artistique plus vif, ne pouvaient s'arrêter un instant à pareille explication, pour la raison que jamais
1. Le titre étonnant Traité de versification correspond à cette époque de la rythmique. Code ét non science,
pareilles « octosyllabites »1 ne les avaient délectés, quand la prose s’en trouve atteinte; ceux-là ne pouvaient donc que se rejeter sur l’autre explication dérivant de la notion de vers. Pour ces derniers, une belle prose, c’est celle qui contient des groupes de syllabes inégaux. Cette explication n'offrait esthétiquement aucun danger. Il est en effet difficile de concevoir une prose quelconque, et par conséquent aussi une belle prose, qui soit autre chose qu’une suite de groupes de syllabes inégaux.
L'analyse de la prose, et par suite du rythme en français, a trouvé, croyons-nous, ses vraies bases :
1° quand nous avons classé toutes les rythmiques possibles, et tenu compte de toutes dans l'effet total; notamment du rôle essentiel des rythmes toniques, qu'on ne remarquait même pas en prose;
2° quand nous avons étudié, non la prose en fonction du vers, ou plus exactement du vers versifié et codifié; mais, en inversant l'étude, le vers en fonction de la prose. | Cela fonde l’analyse de la page rythmée. En ajoutant une dernière méthode, la séparation systématique de l’amorphe sonore, il était possible d'aborder l'analyse des œuvres en prose d’une façon qui signifiât enfin quelque chose, qui ne fût pas seulement quelques sondages au hasard?.
Après avoir ainsi fait précéder l'analyse du « vers » de l'analyse de la « prose », bientôt nous avons trouvé
1. H. Bremond, Les Deux Musiques de la Prose (le Divan, 1925), 2. Rev. des Cours et Conférences, 30 mai 1929, p. 380.
plus naturel, et par suite plus fécond, de mettre avant l'analyse des rythmes de la prose celle de la musique, cette rythmique généralisée. Les mêmes méthodes, les mêmes idées se montraient également efficaces partout : seul critère de la valeur d’une doctrine rythmique; et critère auquel les précédentes doctrines ne satisfaisaient pas du tout.
L'ouvrage présent ajoute son effort à celui d’un cyele d'ouvrages. C’est dans l’Essai sur les rythmes toniques du français (1925)! que nous avons indiqué pour la première fois ces méthodes. Appliquées à écrire une monographie de Rousseau et notamment de la Nouvelle Héloïse, elles se montraient tout aussi aptes à expliquer la tentative de Baïf et l’échec nécessaire de ses vers mesurés, que d’autres auteurs, notamment des traducteurs de l’antique, reprennent de temps à autre ; elles montraient comment pourrait être abordée, dans les meilleurs conditions, cette question des traductions ; elle expliquait les rythmes de Rabelais, les ratures de Flaubert, les doléances de Fénelon : bref, des objets très divers apparaissaient faciles à examiner, une fois adopté le nouveau point de vue.
Après avoir ainsi examiné la prose d’abord, en fonction des connaissances acquises, nous analysions le vers, dans Les Deux rimes? ; qui montre notamment qu'il n’y a pas un alexandrin, mais deux, suivant que le centre de gravité est dans les rythmes arithmétiques, ou dans les
1. Aux Presses Universitaires de France, Paris, 1995. 2. Revue des Cours et Conférences, mars-mai 1927 (en réimpression daus l'ouvrage Rime, Vers, Pensée).
rythmes de timbres : a-t-on un vers blanc orné de rime, a-t-on une rime riche que suit un dodécasyllabe flottant ? Une étude du vers de Boileau, une autre de celui de Hugo, permettaient d’apercevoir nettement le premier type, et le moment où l’alexandrin tend à basculer, du premier type au second (1927).
Ces méthodes, quoique adaptées à la philologie, étaient de conception si strictement scientifique, qu’elles se traduisaient immédiatement en formes physiqnes, et s’appliquaient aussi aisément au domaine le plus étendu de phénomènes rythmés. Nous montrions, entre autres, la possibilité d’énoncer en langage purement numérique tout ce que nous avions dit jusqu'alors : /ntroduction à une Connaissance Scientifique des faits musicaux (1929).
. À la lumière de ces notions, a été reprise ici l'étude des pages françaises de mouvement sonore libre. Elle est une introduction à l’examen des rapports du lyrisme et des rythmes; elle montre déjà que, dans la mesure où le lyrisme cristallise librement, il cristallise en structures sonores régulières?.
1. Collection des suggestions scientifiques, fasc. III (A. Blanchard éd.).
2. Bibliographie et citations. On trouvera ici aussi peu de citations que dans la plupart des mémoires scientifiques. Comme, en lettres, il est d’usage de se recommander d’une plus riche bibliographie, nous devons un mot d'explication sur ce point :
Que doit-on citer? Dans un ouvrage comme celui-ci (et non quand il s’agit d'établir un point d'histoire par des témoignages), il faut ciler ce qui nous a réellement servi, et par suite ce dont on est en droit de penser que d’autres aussi, engagés dans la même voie, pourront utiliser avec profit.
Pour des recherches de rythme telles que nous les conduisons, c’est un devoir de probité de ne pas égarer l'étudiant qui s’y intéresserait, en l'adressant à des livres d’où nous n'avons jamais tiré nos forces. Cela
tient à la direction particulière de ces recherches, sans doute; mais enfin, nous croyons avoir plus profité des ouvrages de physique ou de
niathématiques, plus profité d’avoir étudié l'hexamètre homérique auprès de regretté M. Louis Havet, plus profité d'avoir cherché des lumières sur la rythmique française dans l’Origine indo-européenne des mètres grecs, de M. A. Meillet, que d’avoir consulté les livres auxquels irait tout d’abord l'étudiant inexpérimenté : les traités de versification française, etc. Il en trouvera d'ailleurs la liste dans le Manuei de Bibliographie de M. G. Lanson (en le complétant de quelques ouvrages plus récents : J. Romains et Chennevières, Traité de versificalion française, Gallimard 1924, P. Claudel. Réflexions dE le vers français Nouv. Rev. Française 1925, etc.).
Faut- il citer des ouvrages qui n'ont qu’une relation très lointaine et toute apparente avec ce dont on s'occupe? N'est-ce pas égarer les chercheurs qui ont peut-être, à d’autres titres, un peu confiance en vous ?
Faut-il appeler à la barre tous ceux qui ont pu se tromper, s'engager un peu vile dans quelque voie peu féconde ? Il est courtois sinon d’excellente politique, de citer l'erreur, quand c’est nécessaire, mais non le livre où elle se trouve.
Ceci nous amène à remarquer une dernière classe de citations, dont. au moins les chercheurs nous sauront gré de nous être abstenus : « Lagrange... demandait à un jeune géomètre pourquoi, dans un travail présenté à l’Inslilut, il citait Laplace à propos d'une question dont celui-ci ne s’élail jamais occupé. Il en reçut cette réponse : « On m'a dit que je n'aurais pas de rapport si je ne citais pas M. de Laplace. » Lagrange sourit et continua l'examen du mémoire. » (E. Picard, Discours, Sorbonne, 4 mai 1927).