LIVRE III
dont use M. Thierry dans cette distinction de témoignages normands et saxons. Il n'est pas difficile de démêler la raison de l'artifice qui éloigne ainsi de ses récits tout ce que les histoires peuvent rapporter à la honte de la famille d'Harold : les vertus et les mérites, dont on l'entoure, rendent plus odieuse et plus incompréhensible la conduite des Papes, qui prirent parti contre elle, et ne lui permirent pas de s'élever au trône de l'Angleterre, auquel l'historien a su lui trouver des droits.
Il ne faut pas oublier que V Histoire de la conquête est spécialement consacrée à raconter les malheurs des races opprimées sur le sol de la Grande- Bretagne; "on y entre par conséquent dans le détail des cruautés exercées par les invasions saxonnes et danoises; toutefois on ne signale pas les reproches adressés par les historiens à Goduin, qui amassait de grandes richesses en abusant de sa puissance pour enlever des jeunes gens qu'il envoyait et faisait vendre en Danemarck. Il étendait ce commerce jusqu'aux jeunes filles : et cet article surtout était lucratif (1). On passe sous silence le détail des inimitiés d'Harold et de son frère Tosti. Ils en vinrent aux mains en présence du roi Edouard : les violences et les ressentiments furent tels, que Tosti, se rendant dans une
(I) G, Malmes. De ^e^f. reg. Ang Liv. II. L'historien de S. Edouard dépeint Goduin: asluiiae singularls, rcgum regnique prodiior, docius fallere, dis&imulare consuetus.
des maisons d'Harold, où se préparait un festin pour le roi, tua et mutila les serviteurs, fit mettre leurs jambes, leurs têtes ou leurs bras, dans les jarres de vin, d'hydromel, de cervoise, de piment, et des autres liqueurs (1); il envoya ensuite dire à Edouard de se rendre promptement à la métairie, où il trouverait des viandes salées en abondance. Surtout on n'a garde de parler de ce que le même historien raconte de la rapacité et de l'avarice d'Harold : lorsqu'il voyait une métairie à son gré, plaisante et de bon rapport, il n'avait pas scrupule de faire tuer le propriétaire et sa famille, afin de réclamer ensuite et d'obtenir un bien qui n'avait plus de maître (2). Guillaume de Malmesbury, sans entrer dans les mêmes détails, indique néanmoins le même trait de caractère chez le héros saxon ; la raison de la faiblesse de l'armée qui accompagna Harold à Hasting, fut,^ dit-il, le mécontentement des guerriers saxons, qui avaient vu le roi s'approprier et se réserver les dépouilles des Norwégiens vaincus à York (3).
Ce n'était pas le tout de passer ainsi sous silence les témoignages des hontes et des vices de la famille d'Harold. Ce n'était pas assez de doter ces person-
(1) « In singulis vasis vini, medonis, cervisse, pigmenti, morati, sicerœ crus humanum vel capulvel brachium imposuit » Henry Huntingdon. Hist.Lih.Yl.
(2) H. Hunt. Ibid.
(3) G. Malm., De gestisreg. Angl., lib. II,