‹ M. Augustin Thierry: son système historique et ses erreursChapitre 140 sur 214 · LIVRE II. — CHAPITRE III · texte numérisé non relu

LIVRE II. — CHAPITRE III

sance et d'humilité, se soumettant à la discipline monastique, acceptant généreusement les travaux les plus pénibles et les plus abjects, balayant la maison , faisant la cuisine, portant elle-même dans ses mains doublement royales le bois nécessaire à Tusage de ses sœurs, cette sainte que les chrétiens invoquent encore tous les jours» devient une femme aimable, gracieuse, amoureuse du commerce de Tesprit et des grâces du bien-dire, une sorte de précieuse dans la bonne et primitive acception du mot.

Ce tableau a été exécuté avec une grâce assez piquante pour exciter la verve des imitateurs ; ce peuple maladroit, en voulant renchérir sur le maître , a fait de Radegonde un personnage grossier et repoussant (1). Nous ne nous arrêterons pas à ces dernières élucubrations. Nous ne chercherons même pas à discuter celles de M. Thierry. Il suffit de remarquer que dans ses appréciations il a négligé tout un ordre de faits des plus imposants : il n'a rien dit des miracles qui se ^sont opérés et qui s'opèrent encore tous les jours au tombeau de la sainte et par son intercession. C'est là une preuve de la sainteté de sa vie et de la dignité de sa conduite, qui vaut bien les interprétations plus ou moins judicieuses des docu* ments les plus authentiques. Je sais le mépris que les

(4) M. Ampère. Histoire de la littérature française avant le xii« siècle, Tom. III.

historiens de nos jours professent pour les miracles; cependant ce mépris ne peut empêcher les faits de subsister. On trouve encore une autre preuve indirecte de la sainteté de Radegonde dans l'état des âmes placées sous son gouvernement. Saint Grégoire a raconté en détail les désordres suscités dans le monastère, après la mort de la reine, par l'humeur indomptable et l'orgueil extravagant de Chrodielde et de Bazine (1), toutes deux issues de la famille mérovingienne; mais il raconte aussi bien des faits des religieuses fidèles à la direction de Radegonde, et les historiens contemporains les passent sous silence. On y voit une preuve que ces temps de violences et de barbarie étaient aussi des temps de piété exquise et de suave douceur.

Il y avait au monastère de Poitiers une nièce de saint Sauve, cet évêque d'Alby, que nous avons déjà nommé, qui était mort, qui avait été présenté au séjour des bienheureux, et que Dieu avait renvoyé sur la terre pour travailler au bien de son Eglise. Disciola était malade, et ses sœurs, dit l'hiistorien, la soignaient assidûment. Dans l'après-midi du jour où elle mourut, elle dit aux religieuses qui l'entouraient :

— « Voici que je me sens plus à l'aise, je ne souffre plus. Ne vous inquiétez pas davantage de moi, mes sœurs ; laissèz-moi un peu ; je reposerai. »

(1) S. Greg. Lib. IX. c. ixxix.

Lorsque les religieu la cellule de la malade, étendues, parlant à un valent voir, et a'inclinac

— u Bénissez-moi, si olle, bénissez-moi. Ah !

moi aujourdliuî ! Et pourquoi dotic, grand saint, supportez-vous tant de travaux pour une faible petite femme comme moi? »

Les religieuses surprises lui demandèrent à qui elle parlait. Mais, tout absorbée dans sa contemplation, Disciola ne les entendit pas. Un instant aprè?, dans un épanouissement de joie et de sourire, elle jeta un grand cri et rendit son âme à Dieu. Après sa mort, son corps devint d'une blancheur éclatante. Au moment où elle expirait, un possédé du démon qui se trouvait dans l'église du monastère, où l'on priait pour sa délivrance, s'arrachait les cheveux avec désespoir en criant :

— « Hélas ! hélas ! voici que saint Michel se charge de la jeune Bile, l'emporte au ciel, sans que le diable, notre maître, y puisse avoir aucune part (1).»

Voilà comme on mourait au monastère de Sainte- Radegonde. Pour savoir quels trésors de grâce se trouvaient dans la manière de vie qu'on 7 avait adopté, il faut consulter encore saint Grégoire. Il

0] S. Greg, Lib. VI, c. xnx.

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raconte qu'une religieuse, dont il tait le nom, eut un jour une vision. Elle était sur une route : et elle avait fait vœu d'aller à pied jusqu'à la fontaine de vie, mais elle n'en connaissait pas le chemin. Un homme vint à sa rencontre :

— c( Si tu veux aller à la fontaine de vie, lui dit-il, je serai ton guide. »

Elle accepta et suivit avec empressement. Ils marchèrent longtemps et arrivèrent enfin à une grande fontaine, dont les eaux resplendissaient comme de l'or et dont les herbes, semblables à des pierres précieuses, rayonnaient de toute la lumière du printemps. Le guide lui dit :

— « Yoici la fontaine de vie que tu as cherchée au prix de tant de fatigues. Bois maintenant de ses eaux, afin qu'elle devienne pour toi cette fontaine d'eau jaillissante jusqu'à l'éternité. »

Elle s'inclina avidement et but à longs traits ; elle vit alors l'abbesse qui venait à elle par un autre côté. L'abbesse la dépouilla de ses vêtements; elle la couvrit d'un manteau royal tout brillant d'or, de lumières et de pierreries, et si éclatant que les yeux ne pouvaient s'y arrêter :

— a C'est ton époux, lui disait-elle en même temps, qui t'envoie ces présents. »

Cette belle vision et tous ces détails s'imprimèrent dans l'esprit de la religieuse : ayant roulé longtemps toutes ces choses dans son cœur^ elle voulut faire

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