LIVRE ÏII. Sl
joui d'un grand crédit auprès de Gislebert, comte de Brione, et avait toujours véeu an milieu des armes et des honneurs, lorsque vers Vige de trentesept ans, il commença à se dégoûter de ce qu'il avait toujours aimé, à négliger le soin de son armune comme celui de sa fortune. Il tourna ses désirs vers Dieu : il priait, il pleurait, il jeûnait : il répandait des aumônes, et son âme restait dans le trouble. Il bravait les mépris : son humilité les provoquait souvent. Il ne voulait plus monter à cheval et se servait d*un âne. Il ignorait néanmoins ce que Dieu demandait de lui et quel genre de vie il devait mener. Car, comme dit son historien, en ce temps-là les guides de la vie pieuse étaient rares en Normandie. Les prêtres et les évêques s'y mariaient sans vergogne, et portaient les armes tout aussi bien que les laïques, dont un grand nombre observait encore les rites du culte d'Odin (i). C'est l'état que nous avons signalé en Angleterre et qui était à peu près le même dans toute TEurope. Mais malgré ses pontifes scandaleux, la Normandie suivait le mouvement réparateur. Jumiéges, Fécamp, S. Wandrille étaient, dans les contrées de la rive droite de la Seine, des foyers de lumière et des asiles de piété, dont Tinfluence, puissamment aidée par les ducs, se faisait sentir au loin. Il n'y avait encore rien d'analogue dans les pays de
(V) Vita B. Herluini.p. 34 S.
la rive gauche du fleuve, et lorsque Herluin* se fui délivré de tout service militaire et féodal, pour suivre librement Tattrait qui l'appelait vers la vie pénitente, il ne trouva pas de monastère réglé selon son désir. Il en bâtit un de ses mains dans une de ses terres (1034).
II y avait déjà plusieurs années qu'il avait commencé à attirer autour de lui quelques âmes vivant sous sa direction dans la pratique de la plus extrême pauvreté, lorsque Lanfranc se présenta comme nous avons vu, aux portes du petit monastère (1041). En l'y introduisant, Ilerluin rendit grâces à Dieu qui exauçait ses prières. Depuis quelque temps déjà, il demandait en effet au Seigneur un homme éclairé pour instruire et former ses moines. Le saint abbé, comme la plupart des chevaliers de son pays et dé son temps, n'avait aucunecuKure des lettres : à quarante ans, lorsqu'il travaillait déjà à bâtir son monastère, il commença à apprendre à lire. Son historien signale ses progrès étonnants^ et ceux qu'il fil aussi dans la connaissance des saintes écritures. L'humilité de l'homme de Dieu lui laissait cependant sentir son insuffisance. Il vit entrer Lanfranc dans son monastère comme une bénédiction du ciel. De son côte, Lanfranc admirait la gravité et Thumilité du bon abbé, et il ne se départit jamais des sentiments de resp( et qu'il lui avait voués. Pendant trois ans, il vécut dans l'intérieur du couvent, unique-