LIVRE III
doivent pas être de pure fantaisie, et il y faut quelque règle. On ne peut, dans le récit d'un même historien, faire deux parts, dont l'une sera véridique jusque dans les plus petits détails, et dont l'autre, falsifiée et mensongère dans son essence même, devra être rejetée et absolument contredite.
M. Thierry a agi de la sorte à l'occasion de ces démêlés de l'archevêque d'Yorck avec Guillaume-le- Conquérant. S'il y a des raisons, que nous n'examinons pas, de croire le récit de Th. Stubbs, orné et surchargé de détails destinés à frapper l'imagination, et si l'on croit possible de dépouiller ce qu'on peut appeler le tissu même des faits de toutes les broderies dramatiques qui le relèvent, il faut reconnaître en simplicité , que l'archevêque d'Yorck, lésé dans ses droits, réclama et obtint justice de Guillaume. L'historien moderne n'a aucun prétexte de conclure, contrairement à l'écrivain du xv' siècle, que les plaintes de l'archevêque furent inutiles. Le seul amour de la vérité n'a pas conduit M. Thierry à cette conclusion, et les raisons qu'il a eues d'y parvenir montrent leur influence dans tous les cas analogues.
L'archevêque Lan franc, de concert avec le roi Guillaume, voulait déposer de son siège saint Vulstan. Au concile de Westminster (1076), le primat, trompé par la simplicité des mœurs du saint, et prenant sa modestie pour de la grossièreté et de l'ignorance, lui redemanda le bâton pastoral. Saint Yulstan
était de mœurs douces : il repoussât Tusage des fourrures de prix et se contentait à la mode saxomie de peaux d'agneau, disant que dans leur simplicité el conTenaient bien aux évêques^ qui sont ministr de TAgneau de Dieu. Mais devant la prétention de Lanfranc, le saint se releva avec une singulière énergie. Il marcha vers le tombeau de saint Edouard, qui se trouve dans l'église de Westminster, et s^adressant au mort :
— c( Edouard, dit-il, c'est toi qui m*a8 remis ce bâton, c'est à toi que je le confie. »
Il frappa en même temps de sa crosse la dalle du tombeau, et le bâton s'y enfonça comme dans une terre molle ; l'cvêque se retourna vers Guillaume :
— « Un meilleur que toi m'a remis ce bftton, ]e le lui restitue : prends-le, si tu peux. »
Il est inutile de dire que M. Thierry rejette smr l'imagination populaire le miracle de la crosse de saint Yulstan. L'historien pense que « Tair et le geste « inattendu de Tévéquc produisirent sur l'assemblée c( une grande impression de surprise mêlée d*un (( effroi superstitieux : le roi et le primat, ajoute-t-il, <( ne réitérèrent point leur demande (1). 3i
Un geste, une attitude, un effroi superstitieox raf-
(<) Tom. II, p. 246. Nouv. édit. T. II, p. 483. M. Thierry n'a nullement modifié son récit ni les explications qu^il
avait ima^çinées des faits.