‹ M. Chauveau et l'idée nationale; conférence faiteChapitre 1 sur 1 · M. L'ABBE G. BOURASSA · texte numérisé non relu

M. L'ABBE G. BOURASSA

Sous-Pnncipal de l'Ecole Normale Jacques-Cartier

devant l'association des instituteurs de la circonscription dk l'école normale jacques-cartier a l'occasion de sa centième conférence, le 24 janvier 1895.

C. O. BEAUCHEMIN & FILS, Libraires-Imprimeurs 256 et 258, rue St-Paul.

ET

Le 27 janvier 1842, le Canadien, de Québec, reproduisait du Courrier des Etats- Unis les lignes suivantes :

" Il y a quelques mois, parcourant l'Amérique en ses parties diverses, nous fûmes frappé du beau rôle que pourrait y remplir un journal assez heureusement conçu pour devenir le représentant et le défenseur de la nationalité française au sein du Nouveau Monde. La grandeur et l'utilité de cette tâche nous séduisirent à tel point que nous ne pûmes résister au désir d'en transmettre l'impression à un journal de Paris, dont les colonnes étaient ouvertes à nos humbles observations. Voici à peu près ce que nous lui écrivîmes :

" Le langage est et sera à jamais le signe le plus distinctif, le plus profond et le plus vrai dont la Providence ait marqué et caractérisé les différents peuples. C'est là ce qui, dans un prochain avenir, classera et constituera les différents groupes de notre humanité. C'est par le verbe que les hommes se distingueront toujours d'eux-mêmes aussi bien que du reste de la création. L'influence du langage sur les idées et sur les habitudes sociales est immense.

" Aussi les conquérants ont-ils toujours cherché à effacer du sein des populations conquises cette tradition vivace de leur passé, qui est comme l'incarnation de leur esprit. Les Anglais nous en fournissent l'exemple au Canada, dont ils ne parviendront pas à arracher l'esprit français, tant qu'ils ne lui auront pas arraché

son idiome Le journal dont je vous soumets la pensée, viendrait s'offrir en ami

et en allié aux populations militantes de l'Amérique qui ont à défendre leur idiome national contre l'invasion ou contre l'isolement, cet autre ennemi plus redoutable que la persécution. Portant la parole française à tous les points du Nouveau-

Monde, il soutiendrait et rallierait tous ceux qui entendent cette parole et, de ces différents membres épars, il ferait, s'il est possible, un esprit et un corps."

Ces lignes tombaient de la plume de M. Frédéric Gaillardet, homme de lettres parisien, déjà très connu du public littéraire de France par différents articles de journaux et surtout par son fameux procès avec Alexandre Dumas, au sujet de leur collaboration respective à la non moins fameuse Tour de Ncsles.

Il venait de prendre la direction du Courrier des Etats-Unis et rédigeait, dans les termes que je viens de lire, son article-programme.

Aucun journal, mieux que le Canadien, n'était digne de lui donner la publicité de ses colonnes et la faveur de son adhésion.

Fondé au plus fort de nos luttes parlementaires, pour appuyer et inspirer notre vaillante députation bas-canadienne, si infatigablement dévouée à la réclamation de nos droits contestés et de nos libertés opprimées, ce journal portait à son frontispice cette franche et claire devise : " Nos institutions, notre langue et no3 lois." Son directeur était M. Etienne Parent, esprit large, prudent et vigoureux, qui avait eu le courage, au moment de la terrible crise politique de 1834 à 1837, de rappeler à la sagesse la majorité parlementaire dont l'ardeur mal réglée et les revendications à outrance faillirent à jamais compromettre la plus juste et la plus noble des causes et anéantir dans le sang de ses concitoyens les fruits d'une action et d'une lutte de cinquante années. Il se montrait donc fidèle à son passé, en faisant écho à l'appel intelligent et généreux du Courrier en faveur de cet "idiome" immortel, de ce " verbe " spirituel, franc, généreux et brillant qui proclamait alors énergiquement, aux bords du Saint-Laurent, les souvenirs, les espérances et les aspirations de cinq cent mille Français, livrés seuls à la haine ou au moins à la malveillance d'un élément hostile et puissant qui prétendait hautement, — "par droit de naissance et par droit de conquête," — dominer et réduire sur le terrain politique ceux qu'il avait terrassés, sans abattre leur courage et leur constance, sur les derniers champs de bataille.

Or, parmi les collaborateurs du Canadien, personne, mieux que le jeune Chauveau, n'était digne d'apporter le concours de sa plume au service de l'idée nationale, car il commençait dès lors à en être parmi nous le représentant, sinon le plus complet et le plus vigoureux, du moins le plus distingué, le plus multiple et le plus fécond qu'elle ait compté au nombre de ses serviteurs pendant un demi-siècle. Je devrais peut-être ajouter, hélas ! le plus oublié de la grande majorité de nos contemporains, qui vivent trop vite et trop complètement dans le présent pour avoir le loisir et le souci de se rappeler et de remercier ceux qui furent les grands

serviteurs de leurs intérêts de la veille ou de l'avant-veille, lorsqu'ils ont cessé

de faire du bruit, sans cesser de leur faire du bien.

Pierre-Olivier Chauveau n'avait alors que vingt et un ans.

Admis, l'année précédente, au Barreau de Québec, il avait quitté, à l'âge de dix-

sept ans, cette vieille et illustre maison du Séminaire, pépinière toujours féconde d'hommes utiles ou glorieux, que dirigeaient alors avec talent, dans la voie d'un large esprit d'initiative et d'un progrès sagement entendu, deux prêtres d'un rare mérite, MM. Demers et Holmes, — le second, protestant converti, dont M. Chauveau a analysé les très remarquables conférences de dogme et d'apologétique chrétienne.

Le premier, supérieur de l'Institution, avait, un jour, répondu à une ouverture de cœur et de conscience du jeune finissant : " Vous voulez vous faire prêtre ? Vous

êtes bien jeune Seize ans ! Bien, bien, allez dans le monde, petit, on verra plus

tard."

Plus tard fut trop tard pour ce projet qui n'était que le rêve d'une jeune âme naïvement et ardemment chrétienne, déveïoppée dans l'atmosphère domestique la plus pieuse dont mère canadienne ait jamais entouré un enfant, d'autant plus aimé et choyé, — trop peut-être pour sa formation parfaitement virile, — qu'il était l'unique souvenir vivant d'une affection et d'un bonheur qui avaient mérité d'être plus durables !

Mais, plus tard et toujours, on vit, dans la vie privée et publique de l'homme qui avait suivi, adolescent, le conseil éclairé du prêtre, le fruit des leçons religieuses du jeune âge : un chrétien profondément convaincu de sa foi, étroitement attaché aux rites qui l'expriment et aux pratiques qui la manifestent et la soutiennent, puisant dans sa lumière la direction élevée de sa vie et, dans sa douceur, la consolation des jours de souffrance et d'humiliation.

Son patriotisme en reçut la forte et profonde empreinte. Ce fut le patriotisme d'un chrétien qui ne sépare pas les intérêts de la terre de ceux du ciel, et qui ne conçoit pas le service de l'Etat et de la Patrie dans l'antagonisme avec l'Eglise, pas même dans un bienveillant et respectueux désintéressement de sa direction et de ses enseignements.

C'est ce patriotisme-là, — celui qui doit être le nôtre, si nous voulons marcher et grandir dans la voie que nous ont ouverte les fondateurs de la Nouvelle- France, — qui domine l'œuvre littéraire de M. Chauveau aussi bien que les sommets de sa carrière administrative et politique.

Ses premiers écrits, en vers et en prose, en ont été l'expression vigoureuse et spontanée. A l'âge où il les publia, on ne feint pas, on ne calcule pas, et c'est là un des grands charmes de l'aurore de toute vie littéraire: l'âme de l'écrivain se livre et s'épanouit naïvement dans ses œuvres. Jamais, comme à cette heure, on ne pourra dire de lui ce mot si vrai d'un styliste consommé: " Le style, c'est l'homme."

M. Chauveau avait dix-huit ans, lorsqu'il consacra, sous ce titre: L'Insurrection, ses premiers vers au courage malheureux de ces soldats improvisés que des chefs imprudents armèrent pour la revendication de droits et de libertés auxquels un grand nombre d'entre eux entendaient peu de chose.

L'année suivante, 1839, sous le coup de l'unanime réprobation soulevée au cœur de nos compatriotes par la répression cruelle d'un soulèvement que l'opiniâtreté et l'injustice gouvernementales devaient rendre excusable sinon justifiable, il adressait à Sir John Colborne, l'auteur de ces excès, ces Adieux pathétiques et sévères qui rappelaient à un critique français (1) " quelque chose de la verve et de la manière de l'auteur des Ïambes."

Colborn, comme la ville est sombre à ton départ ! On dirait un linceul jeté de toute part ! Ces visages, parfois mobiles comme l'onde, Conservent tous l'aspect d'une douleur profonde. Est-ce qu'en te perdant, le peuple croit qu'il perd Un maître juste et bon, un maître ferme et sage 1 Ce pauvre peuple, hélas ! victime de ta rage, A-t-il donc oublié tout ce qu'il a souffert 1 Des villages détruits n'est-il plus de fumée Qui, montant vers les cieux, décèle tes méfaits ? De tes séïdes fiers la fureur désarmée N'exalte-t-elle plus les crimes qu'ils ont faits 1 Loin de cela, bien loin ! Ce que fut ta clémence, On ne le sait que trop, et tes lâches amis Qui du sang des vaincus par toi furent nourris. En te reconduisant, bénissent ta clémence. Mais le peuple, vois-tu, ne s'émeut plus de rien, Et tout ce qu'on lui fait, que ce soit mal ou bien, Le laisse au même état, le laisse triste et sombre. Des proconsuls méchants il ne sait plus le nombre Qui passèrent sur lui comme un glaive acéré, Et, stupides, l'ont tous froidement lacéré. D'un jour calme et serein il n'attend plus l'aurore : Il a trop espéré pour qu'il espère encore. Ainsi qu'un mendiant qui, déchu de bien haut, Sale et déguenillé, gît auprès d'une borne, Contemplant les palais qu'il possédait tantôt, Aumône et coups de pieds, reçoit tout d'un air morne, Un peuple qu'on descend vivant dans son cercueil, Confond les jours de fête avec les jours de deuil. Voilà comment, voilà, sans qu'un long cri de joie N'éclate dans les airs et ne te suive au port, Sans que, pour le bénir du bien qu'il nous envoie, Sans que, pour témoigner un trop juste transport, Nous adressions au ciel un hymne d'allégresse, Voilà, Colborn, voilà comment tu peux partir, Ne laissant après toi qu'un sanglant souvenir Et tout fier d'observer la publique tristesse. Oh ! lorsque l'océan recevra ton vaisseau, Si l'esprit protecteur de la jeune Amérique, Comme le dieu des mers, à la pointe d'Afrique, Apparut à Gaina, pouvait surgir de l'eau, Lugubre et menaçant, et sa bouche sévère Dire la vérité, la dire sans mystère,

(1) M. de Puibusque.

Saurais-tu que répondre à sa pressante voix 1

Tu pars ! . . . . De ton vaisseau les foudres ont tonné,

Et le dernier signal bientôt sera donné.

De ta suite déjà s'agitent les panaches,

Des tambours de la garde un dernier roulement,

De tes amis zélés un rauque hurlement,

Dans le sein de la foule un mouvement rapide,

Annoncent ton départ. Reçois donc nos adieux !

Nous ne médirons pas de ton règne odieux :

Qui voudrait remuer ta mémoire fétide 1

Seulement, pour flatter l'orgueil de ton vieux cœur,

Si, par hasard, dans Londre, une vénale plume

Voulait de tes hauts faits compiler un volume

Sur tes exploits récents, ô le noble vainqueur !

Rappelle-toi là-bas ce qu'une amitié sage

Te souhaite au départ : Silence et bon voyage (1) 1

Nous devons faire, dans l'indignation puissamment sarcastique du jeune poète, la part de la passion de son âge et de la sombre colère qui bouillait au fond de tous les cœurs patriotiques, au spectacle du funèbre dénouement d'un drame où leurs droits les plus incontestables avaient été méconnus et sacrifiés aux exigences de la faction bureaucratique, appuyée par la toute-puissance du ministère tory qui gouvernait à Londres.

Sir John Colborne n'était pas un monstre de cruauté. Après le sac de St-Eustache, il fut juste et bon aux villageois paisibles qui avaient subi, bien malgré eux, l'état de siège avec l'horreur de ses conséquences, infligé à leurs dispositions pacifiques par une minorité aveuglée. C'était un soldat, qui crut devoir réprimer la violence par une violence excessive, et, de plus, un soldat anglais, très pénétré de la suprématie, de la grandeur et des droits de sa nation : il croyait, comme beaucoup des siens, que c'est pécher deux fois que de se révolter contre Albion, — eût-elle cent fois tort, — et qu'un pareil crime ne saurait être châtié trop durement.

Tous ces faits, du reste, sont du domaine de l'histoire. Il ne saurait être mauvais, ce me semble, de les étudier avec une consciencieuse impartialité, avant de multiplier des dithyrambes qui sentent quelque peu leur jeunesse. Et, s'il paraît urgent aux admirateurs candides d'un mouvement insurrectionnel qui n'est certes pas à louer sans réserve, d'en consacrer le souvenir et la gloire par des monuments durables, il ne saurait être défendu à des patriotes non moins sincères et peut-être plus éclairés de regretter qu'un zèle aussi ardent se préoccupe si peu d'offrir un hommage au moins égal aux chefs pacifiques et autrement méritants de nos grandes batailles parlementaires : les Papineau, les Bédard, les Parent, les Bourdage, les Neilson, les Quesnel, les Viger, les Cuvilier, les Lafontaine et les Morin. Leurs

(1) Le Canadien, 23 octobre 1839.

travaux, leurs vertus civiques et leurs discours valent bien la poudre et le sang d'une heure de Chénier

Quoiqu'il en soit, M. Chauveau a prouvé, dans ses Adieux à Colborn, qu'il aimait ardemment son pays, et il a dit son amour et sa colère en des vers expressifs, malgré quelques inexpériences de jeunesse. Il a prouvé aussi qu'en cultivant plus constamment cette forme supérieure de la pensée humaine, il eût pris sans effort un rang distingué sur notre pâmasse, à côté de talents peut-être plus laborieux que le sien et de réputations parfois surfaites par un grand luxe de réclame.

Songez que ce jeune homme n'avait pas encore vingt ans. Il était sorti du collège à dix-sept ans. Il entrait au Barreau à vingt et un ans.

A vingt-quatre ans, il était élu député du comté de Québec au Parlement des Canadas-Unis, de préférence àl'Hon. John Neilsou, un vieil ami des Canadiensfrançais, un vétéran de nos luttes politiques. Il était ministre à trente et un ans et Surintendant de l'Instruction publique à trente-cinq.

Ces précoces succès, ces rapides et brillants états de service peuvent bien faire excuser la vanité, si candide du reste et si bon enfant, qu'on s'est laissé trop souvent aller à lui reprocher. Nous connaissons tous des vanités et des prétentions qui se paient de titres moins solides et moins éclatants, et j'aurais aimé voir ceux qui se sont plu à adresser ce reproche à M. Chauveau, le faire toujours avec la courtoisie charmante et la grâce dégagée avec lesquelles cet homme essentiellement bon savait lancer l'épigramme et le trait piquant à des adversaires dont il n'a jamais pu se faire des ennemis.

Je ne prétends pas analyser, ce soir, son oeuvre littéraire, encore moins résumer et juger sa vie publique. J'ai dû même renoncer, dans une réunion où une pareille étude trouvait naturellement sa place, à exposer et apprécier ce qu'il a fait pour l'instruction publique de son pays, pendant les dix-huit années qu'il en a exercé la surintendance. On ne saurait nier, je crois, que son administration ait été fructueuse et brillante à plusieurs égards.

Elle a pu être déparée par des lacunes ou des erreurs qui n'étaient pas, du reste, exclusivement son fait. L'on ne saurait oublier que M. Chauveau a eu à présider au fonctionnement d'un organisme nouveau et délicat, au milieu des complications qu'entraînent forcément les relations de l'Eglise et de l'Etat, dans un pays où les limites de la thèse catholique et de l'hypothèse libérale n'ont pas toujours été bien comprises et pratiquement définies, avec un sens suffisamment juste des situations, et où l'ardeur du tempérament national et de l'orthodoxie traditionnelle ont fait trop souvent perdre de vue l'importance de ménager les bonnes volontés indiscutables et les illusions honnêtes, avant de réprouver sans réserve et de condamner sans ménagement des nuances d'opinion ou des divergences d'attitude qui ne révélaient pas forcément, chez leurs auteurs, des tendances hérétiques

ou des velléités schismatique.^. Il avait, de plus, à parer aux difficultés d'un autre ordre, provenant de ce dualisme des religions et des nationalités qui se reproduit dans toutes les branches de notre administration publique et dans plusieurs sphères de notre activité nationale. Sur ce point, je crois que jamais homme d'Etat catholique et canadien- français, sans abdiquer aucun principe, n'a su déployer à l'égard d'une minorité anglaise et protestante autant de justice, de bienveillance et de loyauté.

A ce propos, j'invite les prétendus partisans de l'égalité des droits civiques et les bruyants sectaires qui abritent l'esprit de persécution sous le drapeau de la protection des intérêts de race et de la neutralité nominale de l'école, à méditer ce passage d'une lettre qu'un secrétaire de S. A. R. le Prince-Consort adressait, en 1857, au Lord-évêque anglais de Montréal, pour le remercier de l'envoi de deux volumes que M. Chauveau avait fait parvenir, par l'entremise de ce haut dignitaire protestant, à l'époux de notre Souveraine:

" Son A. R. accueille l'envoi de M. le Surintendant avec un plaisir d'autant plus vif que votre lettre lui apporte en même temps la preuve que les hommes éclairés de l'Eglise romaine et de la Religion protestante peuvent réussir parfaitement à mettre au service des intérêts communs du christianisme la cordialité des mêmes efforts et une égale absence de cet esprit de secte qui envenime trop souvent les rapports des deux communautés."

Beau témoignage, certes, rendu à l'un de nos hommes d'Etat les plus sincèrement catholiques et français par une des voix les plus irréprochablement protestantes et les plus incontestablement britanniques qui puissent être au monde ! Je prie nos frères séparés — et égarés — des provinces de l'Ouest et du Nord-Ouest de vouloir bien,— s'ils sont capables de cette justice, — tirer de ce texte, au point de vue des circonstances présentes, les conclusions logiques qu'il renferme.

J'ai dit que le jeune poète du Canadien avait répondu à l'appel de M. Gaillardet. J'ai même lieu de croire qu'il l'avait devancé, puisque M. John Lespérance, dans l'article biographique qu'il lui a consacré dans le Week de Toronto, place sa correspondance politique au Courrier entre les années 1840 et 1855. Ces lettres furent largement espacées entre ces dates extrêmes, si j'en juge par ce passage d'une lettre de M. Gaillardet, datée du 2 septembre 1844 : " Il y a bien longtemps que vous laissez le Courrier veuf de vos écrits. Savez-vous que, pour les appréciateurs de votre jeune et beau talent, c'est à prendre le deuil ?"

Ceux qui ont pu lire, depuis, les revues européennes de M. Chauveau dans V Opinion publique, la Revue de Montréal, le Canada français et d'autres publications analogues, se rendront compte de l'intérêt et de l'attrait que cette correspon-

dance a pu offrir aux lecteurs du Courrier, et ils souscriront sans doute à l'appréciation de M. Masseras, l'un de ses rédacteurs, écrivant, le 3 mai 1851, à son collaborateur canadien : " Depuis cinq ans, les correspondances que vous adressiez de temps en temps au Courrier, ont été les seules lumières qui aient éclairé pour moi les questions canadiennes. Les journaux, remplis par des polémiques violentes et trop souvent personnelles, ne permettent guère de distinguer le juste du faux et oublient toujours, d'ailleurs, qu'ils peuvent être lus par des gens non initiés aux affaires de leur pays."

Je rapproche à dessein de ce jugement sévère d'un Français de New-York les observations analogues émises, cinq années plus tôt, par un Montréalais de mérite, M. Le Tourneux, éditeur de la Revue canadienne, de V Album littéraire et musical, de La Revue de législation et de jurisprudence. Ecrivant à M. Chauveau au sujet d'un roman canadien que le jeune député lui avait promis pour son Album, — et qui devait être Charles Guérin,—i\ lui disait:

" Il est beaucoup à désirer que des plumes comme la vôtre viennent en aide aux journalistes de la Province, quand toutefois on peut les imprimer convenablement. Ce serait le moyen de relever la presse de l'état avili dans lequel l'ont traînée de misérables écrivailleurs qui manquaient autant sous le rapport des talents que sous celui de la gentillesse nécessaire dans les transactions ordinaires de la vie. Pour nous, il faut tâcher d'améliorer cet état de choses. Avec la collaboration de quelques hommes comme vous, je parviendrai à jeter quelque intérêt sur nos colonnes." (13 janvier 1846.)

Ces fragments de lettres intimes de l'époque prouvent qu'au moins sous le rapport de la décence et de la courtoisie, notre presse quotidienne d'aujourd'hui, quand elle n'est pas fouettée par une de ces rafales de passion politique qui viennent de temps à autre secouer sa tranquille allure, a su faire oublier les intempérances et les violences de celle de 1846 et de 1851.

Ces lettres prouvent aussi l'estime que professaient dès lors les hommes compétents pour le talent si parfaitement distingué de M. Chauveau.

Car il ne faut pas oublier qu'il a été non seulement un homme de lettres remarquable, mais en tout et partout, dans ses discours et ses écrits, dans son commerce intime comme dans ses relations officielles, un parfait gentilhomme.

Je me rappelle même que ce mot de gentilhomme, la première fois qu'il a frappé mon oreille d'enfant, était appliqué à M. Chauveau. Je n'avais alors que sept ans. Je me mis à observer, avec l'attention muette, soutenue et naïve qui est le propre de cet âge, l'hôte aimable que ma mère venait d'honorer d'une qualification toute nouvelle pour moi, et je me rendis bientôt compte, à le voir et à l'entendre, qu'un gentilhomme est un homme parfait de langage et de manière, abordant légèrement et courtoisement tous les sujets de conversation, sans dogmatiser ni déclamer, plein de respect et d'attentions gracieuses pour les femmes et d'une aimable ron-

(leur de façons avec les hommes. Ce que je sentis de M. Chauveau, à cet âge d'impressions naïves et directes, je le compris bien profondément plus tard, à la faveur de son intimité quotidienne, et quand je le vis pour la dernière fois, peu de semaines avant sa mort, dans la petite chambre d'hôtel où la première atteinte de son mal venait de l'aliter, ce fut le sourire aux lèvres qu'il me donna congé, après un entretien sur lequel la grâce reverdie de son esprit venait de répandre tout son charme.

Certes, il avait bien raison, ce membre éminent de l'Institut de France qui s'exprimait ainsi à son propos, dans une lettre à M. Bossange : ' M. Chauveau est un littérateur distingué, un homme bienfaisant, un Américain éminemment français, et il ne dépendra pas de moi que, en toute circonstance, je ne lui sois pas utile, agréable, personnellement où près de l'Académie des Sciences morales et politiques" (M. Moreau de Jonnès, 25 avril 1859).

Ces sentiments ont été partagés par tous les Européens cultivés qui ont eu avec lui des relations quelque peu suivies. Ces relations sont même un des traits caractéristiques de sa vie et de sa carrière administrative et littéraire. Us ont été la forme d'un des plus signalés services que son patriotisme si sincère et si actif ait rendus à notre nationalité : la révéler à l'Europe littéraire et savante, à la France surtout, qui l'avait si longtemps et si profondément oubliée, après l'avoir si légèrement dédaignée et délaissée. Pendant près d'un demi-siècle, il a entretenu avec nombre de sommités du monde politique, scientifique et littéraire de notre mèrepatrie une correspondance qui a eu pour fin et pour effet de lui révéler graduellement notre vie nationale, notre expansion croissante, les travaux et les livres de nos écrivains, les débuts et les succès de nos artistes et de nos hommes d'Etat. Sur la liste de ses correspondants, dont il a eu l'heureuse idée de conserver les lettres, figurent les noms de Mgr Dupanloup, de Montalembert, du duc de Broglie, du Prince d'Aremberg, de Victor Duruy, de Camille Doucet, de Marmier, de l'Académie française, d'Eugène Rendu, l'ami d'Ozanam et du Cardinal Pie, de Claudio Janet, de Rameau de St-Père et de tant d'autres qui tous lui écrivent avec respect, estime, admiration souvent, sympathie affectueuse toujours, sollicitent sa collaboration à leurs périodiques et le remercient de l'envoi incessant de livres, brochures et journaux du pays qui leur révèlent notre vie française, notre passé historique, notre état politique et social, nos aspirations légitimes, nos progrès matériels et moraux dans les voies traditionnelles de la France chrétienne.

C'est ainsi qu'un jour M. de Montalembert le remercie d'un envoi de ce genre : " J'ai à cœur de ne pas retarder l'expression de ma sincère reconnaissance. Elle est d'autant plus vive que j'ignore absolument quels titres je puis avoir à une bienveillance dont vous m'avez déjà donné plus d'une preuve et dont la continuation, dans les circonstances actuelles, me touche plus que je ne puis dire. Peutêtre vous êtes-vous rappelé les efforts de mes amis et les miens pour la liberté de l'enseignement, que nous avons conquise sous la République; mais ces efforts sont

si complètement oubliés en France que leur souvenir a dû s'effacer encore plus facilement au delà de l'Atlantique. Peut-être avez-vous su qu'une phrase tombée de ma plume sur les libertés du Canada avait servi de motif à la condamnation portée contre moi l'hiver dernier : et vous auriez raison d'en conclure que mon attention et mes sympathies se portent depuis longtemps sur cette noble race canadienne qui sait si bien pratiquer et revendiquer, au besoin, les principes du self-government que la France a si misérablement oubliés. Quoi qu'il en soit, je n'en suis pas moins heureux de posséder, grâce à vous, un véritable trésor de renseignements historiques et statistiques sur un pays dont le présent, le passé et l'avenir méritent d'être étudiés et admirés par les esprits sérieux." (5 septembre 1859.)

Dans une lettre subséquente, le noble comte s'excuse sur ses infirmités croissantes et sur le temps que lui réclame la reprise de ses Moines d, Occident, de ne pouvoir entreprendre la rédaction d'une étude, relative sans doute au Canada et à ses libertés, que M. Chauveau lui avait suggérée. (13 mars 1860.)

M. le duc de Broglie lui écrit, le 11 décembre 1887 : " La situation de la France est toujours bien triste, et vous la dépeignez, — dans son introduction à la Vie d'Ozanam, — sous des couleurs trop véritables. Nous aurions grand besoin d'une infusion du vieux sang français dont nos compatriotes du Canada ont conservé toute la pureté."

M. Désiré Nisard, l'éminent critique quiatenté si persévéraniment de réagircontre les débordements et les excès de la mauvaise littérature du jour, le successeur de Villemain dans la chaire d'éloquence latine de la Sorbonne, le réorganisateur de l'École normale supérieure de France, lui dit, entre beaucoup de choses flatteuses: " Je ne suis pas peu confus qu'ayant la pensée si amicale de parler aux lecteurs canadiens de mon Histoire de la Littérature française, vous soyez obligé d'emprunter, pour la lire, l'exemplaire de la bibliothèque de Montréal. Si l'on m'eût demandé : " Avez-vous envoyé votre livre à M. Chauveau? je l'aurais assuré sans hésiter, car quelle apparence que, pouvant disposer à chaque édition— la treizième vient de paraître — de quelques exemplaires, j'aurais oublié de comprendre parmi ceux à qui j'en ai fait hommage le seul ami que j'ai au Canada et le plus compétent des juges que j'y puisse avoir? " (15 février 1888.)

M. Joùon des Longrais, de Rennes, l'auteur de patientes recherches sur la ville, la famille et les voyages de Jacques-Cartier, lui écrit, en 1886 : " Je ne puis tarder plus longtemps à vous remercier de votre bel ouvrage sur Garneau. Il ne m'appartient point d'en faire un éloge que vous avez reçu bien des fois de personnes plus autorisées que moi. Personnellement, votre livre m'a ouvert des aperçus nouveaux et m'a véritablement instruit sur une foule de fails et de personnages politiques que nous ne connaissons pas assez dans la vieille France. Je vous suis donc on ne peut plus reconnaissant de me l'avoir adressé. En lisant le Jubilé pontifical à V Université Laval, j'ai été heureux de voir exprimés, surtout de votre part,

les sentiments de foi que je partage et qui sont si chers à notre Bretagne. Mille remerciements aussi, Monsieur, pour le volume de M. Myrand qui, sous une forme pittoresque, met si bien en scène les compagnons de Jacques Cartier dont les noms me sont plus familiers que ceux de beaucoup de mes contemporains. Je serais très heureux d'avoir une bonne adresse de librairie canadienne, car je puis avoir besoin d'ouvrages sur votre pays, qu'il me serait plus facile de faire venir que de trouver à Paris. (8 avril 1888.)

Par une autre lettre, il lui offre un exemplaire d'un autre de ses livres qu'il a dédié à la Société Royale du Canada, " en témoignage de la grande sympathie qu'il a toujours éprouvée pour notre pays, comme Français et aussi comme Malouin, compatriote de Jacques-Cartier." (6 janvier 1888.)

M. de Maulde, fondateur de la Société d'histoire diplomatique et directeur de la Bévue d'histoire diplomatique, organe de cette société, lui apprend qu'il vient de faire admettre, sur sa recommandation, comme membres correspondants de l'association dont lui-même fait déjà partie, trois écrivains d'un raremérite.MM. les abbés Casgrain et Verreau et M. Duclos de Celles, l'éminent publiciste et notre bibliothécaire fédéral, et il sollicite de son entremise l'adhésion d'un certain nombre de nos compatriotes à l'œuvre que poursuit la société, à savoir " l'étude de la science des rapports internationaux des peuples et du droit international, appuyée sur les règles de l'expérience et de l'histoire, son plus solide fondement." Il rend compte, dans la Revue, de deux ouvrages de M. Chauveau et il le prie d'assurer ses confrères canadiens qu'ils doivent se considérer comme de véritables coopérateurs " sous sa direction, leurs communications devant passer sous ses yeux, avant tout ". (23 novembre 1887.)

Faut-il vous citer d'autres noms et d'autres lettres? Le regretté M. Xavier Marmier, par exemple, un de nos plus vieux et plus dévoués amis? Il lui écrit que le livre de son fils sur Ozanam est " un franc et beau livre, bien conçu et très bien fait," que le père a raison de vouloir présenter ce volume aux suffrages de l'Académie, et il lui annonce que la dernière édition de V Histoire du Canada, de Garneau, précédée de l'intéressante introduction dont M. des Longrais faisait plus haut l'éloge, a été remise à une commission de l'Académie, pour être proposée pour l'un de ses prix annuels. " Je n'ai pas besoin, lui dit-il, de vous dire queje le recommanderai de mon mieux."

M. Charles de Bonnechose, l'auteur d'un volume d'un style si alerte et si coloré sur Montcalm, lui dit: "J'ai toujours un œil ouvert du côté du Canada. Cet œil pourra-t-il jamais voir autre chose que des livres ou des lettres de mes chers amis d'Amérique? Veuillez croire, cher Monsieur, que, parmi ceux-là, il n'en est aucun à qui j'aimerais mieux serrer la main qu'à vous. Par dessus la mer, je vous tends la mienne, avec l'expression de ma vive sympathie et de mon entier dévouement."

M. de Bonnechose lui-même, MM. Rameau de Saint- Père, Georges Démanche, de la Revue Française, Victor du Bled, de la Revue des Deux-Mondes, Johannet, du Courrier de Vaugelas et plusieurs publicistes des plus distingués ont échangé avec lui un nombre considérable de lettres où respire le plus vif et le plus cordial intérêt pour notre pays qu'il a si largement contribué à leur faire connaître et aimer. Plusieurs d'entre eux lui font part de leurs vues et de leurs sentiments sur nos devoirs, nos méprises ou nos fautes, sur ce que nous aurions pu faire ou dû omettre en certaines conjonctures délicates où notre honneur et notre intérêt national étaient sérieusement enjeu, en péril même, parfois.

Je ne puis résister au plaisir de vcus communiquer quelques passages de ces lettres, qui contiennent des aperçus très suggestifs. Celui-ci, par exemple, d'un de ses correspondants les plus sympathiques et les plus sagaces, — qu'il avait invité à la grande convention nationale de 1880 dont il a été le président. Il lui dit : " Je ne doute pas que la solennité de la Saint Jean-Baptiste ne contribue à vous révéler à l'Europe, et je regretterais que des exagérations de langage, faciles à prévoir, viennent vous nuire près du grand public français. Le public, soyez-en sûr, n'apprécie pas les violences oratoires de certaine nature : il les juge inutiles et même dangereuses, car elles sont ensuite le prétexte de toutes les mesures brutales. Quant au parti républicain, vous savez de quelles préventions il est obsédé à votre endroit: avec peu d'efforts, on lui fera croire que le Canada est un "nouveau Paraguay" et l'on vous jettera Candide à la tête. Dès lors, votre nationalité cessera d'être ce qu'elle est encore: une chose nationale. Pour ma part, j'en serais désolé, car j'avais toujours espéré que le Canada,— et non pas la république, comme le prétendait M. Thiers, — serait le terrain qui nous rapprocherait le plus" (10 février 1880).

En 1885, année critique dans notre histoire, parce qu'elle a été la source de courants d'opinion et de démonstrations tour à tour imposantes et tapageuses, dont le retentissement et le contre-coup sont loin d'être apaisés, M. Claudio Jannet, — dont la mort prématurée a mis en deuil les si nombreux amis qu'il possédait parmi nouSj — appréciait en ces termes le caractère et la portée de ces faits : " Le Canada reste toujours un de mes plus grands intérêts. Je suis avec amour votre développement national et économique. Les tristes événements du Nord-Ouest me paraissent déterminer une crise heureuse, au point de vue canadien-français. On se laissait trop aller à se mêler aux Anglais dans les relations sociales et à leur céder du terrain dans les choses politiques. Vous vous relevez fièrement à l'heure présente ; il me semble que le sentiment français s'échauffe, et c'est un bien : car il faut vraiment qu'iwi beau désespoir les secoue, pour empêcher 2.500.000 Français d'être, à la longue, étouffés par les 54 millions d'Anglo-Saxons qui les entourent: mais Dieu et votre courage feront ce miracle." (20 octobre 1885.)

De ce passage, qui sent son ardeur méridionale et aussi, faut-il peut-être ajouter,

cette légère inexpérience qui caractérise les opinions et les conseils de ceux de nos amis d'outre-mer qui n'ont pas fait un séjour assez prolongé parmi nous ni une étude assez complète de notre état social et politique, il est intéressant de rapprocher ces paroles d'un autre de nos*amis, aussi fervent mais plus rassis, peut-être, et de plus vieille connaissance : " Il se trouve que votre pensée se rencontre absolument avec la

mienne, au sujet de Riel Au fond, je crois bien qu'il ne mérite, sous aucun

rapport, l'intérêt passionné qu'il a inspiré à certain public. Il ne vaut pas "tant d'honneur ni tant d'indignité." Mais, comme vous le dites très-bien, cette exécution excessive est une faute impardonnable : il eût suffi de le mettre pour sa vie dans une maison de santé. Mais, une fois cette faute commise par les hommes d'Etat, c'est une autre faute aussi excessive, aussi impolitique, pour le peuple canadien, de s'être emporté en agitations, comme il l'a fait. Mieux eût valu, comme vous le dites, dévorer l'affront en silence que de compromettre par des déclamations intem pestives l'excellente position, l'éminente influence que les Canadiens- Français possédaient dans la Confédération et qui favorisait singulièrement la chose essentielle pour eux : la liberté de leur puissante expansion." Et il ajoute très finement : " A propos, je vous dirai qu'à mon sens on fait un peu trop de bruit, depuis quelques années, autour de cette puissante expansion. Il était bon, il était utile que les Canadiens eussent une conscience bien nette de cet état de choses et de leur virilité. Mais il est plus qu'inutile d'en tant parler: il faudrait, au contraire, que l'on sût bien que, plus elle sera silencieuse, plus elle sera puissante. Il y a bien d'autres sujets sur lesquels il serait utile, nécessaire de s'agiter davantage: notamment, le soutien et la propagation des paroisses et des écoles canadiennes aux Etats-Unis ! "

L'examen réfléchi de ce double point de vue d'une question vitale pour notre race s'impose de plus en plus à l'attention de nos publicistes et de nos hommes d'Etat, qui ne sauraient trop se pénétrer de l'impérieux devoir qui leur incombe, sur ce point, — comme sur plusieurs autres, du reste, — de mettre la préoccupation du bien général et permanent de leurs nationaux au-dessus du souci des intérêts secondaires et transitoires des partis, quelque nécessaires qu'ils soient au fonctionnement de nos institutions politiques, au-dessus surtout de leur propre personnalité, quelque haute qu'elle soit en réalité ou qu'ils puissent la concevoir en leur for intérieur, à la faveur d'une illusion plus facile à admettre chez eux qu'à tolérer dans notre attitude à leur endroit.

Je crois pouvoir affirmer sans témérité, à l'honneur de M. Chauveau, que son attitude et son action politiques n'ont pas sensiblement ni habituellement dépendu de ces considérations d'ordre secondaire. L'élévation naturelle de son esprit, sa générosité de caractère et la sincérité de son patriotisme pouvaient, mieux que beaucoup d'autres, le défendre de ce danger. Les erreurs et les inconséquences qu'on a pu lui reprocher, doivent être attribuées à d'autres causes, d'ordre personnel ou extérieur, et l'histoire, sur ce point, sera clémente à sa mémoire.

Je crois vous avoir amplement démontré que l'idée nationale a inspiré et guidé M. Chauveau dans presque toutes ses relations avec les hommes éminents et haut placés de notre mère-patrie, dont il avait captivé l'estime et l'amitié. Mais ce n'est pas seulement à l'étranger qu'il a, par sa plume et par sa parole, manifesté son amour pour son pays et servi les intérêts les plus élevés et les plus durables de ses concitoyens.

Vous avez pu voir que ses nombreux envois de livres contenaient, la plupart du temps, une ou plusieurs de ses productions personnelles: discours, conférences, introductions aux livres de ses confrères, brochures, articles de journaux et de revues, séries entières du Journal de V Instruction Publique, —auquel sa direction et sa large part de rédaction ont longtemps imprimé un rare cachet d'élégance et d'instructive précision, — œuvres même de longue haleine.

Ces dernières, toutefois, sont en très petit nombre : ses fonctions diverses, sa vie accidentée, la nature même de son esprit et de son tempérament, qui se prêtaient médiocrement à une application soutenue et rigoureuse au même objet d'étude?, nous font regretter qu'il n'ait pas fait plus de livres. Sa plume, étonnamment facile et féconde, trop aisément abandonnée à sa vive et franche allure, a effleuré une grande variété de sujets, sans en creuser bien profondément aucun.

A part son volume sur /' Instruction publique au Canada, fait sur des statistiques officielles, à la demande du Dr. Schmid, de Stuttgard, qui lui a donné une place de faveur dans sa volumineuse Encyclopédie d'instruction et d'éducation générale ; à part Charles Guérin, ce très attrayant roman de mœurs canadiennes, fait à temps perdu et à bâtons rompus ; à part son introduction à la dernière édition de V Histoire du Canada, de Garneau,qui a pris inconsciemment, sous sa plume éprise de son sujet , les proportions d'un volume distinct, — ce qui lui est parfois arrivé dans d'autres analyses critiques ou bibliographiques, celle, par exemple, des Canadiens de V Ouest, du regretté Joseph Tassé, — M. Chauveau n'a guère fait que des articles de journaux et de revues plus ou moins considérables, des conférences et des discours. Quelques pièces de vers émaillent ici et là l'élégante et riche abondance de sa prose, révélant la rare souplesse et l'ingéniosité de son talent.

Mais, je le répète, l'idée-mère et le lien de ces productions diverses, c'est l'amour de son pays et de sa race, le culte enthousiaste de nos gloires passées, l'indulgence pour nos lacunes et nos fautes présentes, l'inébranlable croyance à l'avenir et aux destinées providentielles de la Nouvelle- France.

Absolument respectueux, — juste, loyal et délicat comme il l'était, — des droits et des privilèges acquis ou dignes d'être accordés à nos concitoyens d'origine anglaise, il ne les a jamais provoqués d'une façon intempestive ou déplacée. Estimé et re-

cherché de leurs hommes éminents ou haut placés et de leurs femmes distinguées, il ne s'est jamais démenti dans ses sentiments de sincère et profond attachement aux hommes de son sang et de sa foi, de dévouement à leurs droits essentiels et à leurs intérêts réels et bien compris.

Le patriotisme de M. Chauveau était chose si notoire et si incontestée qu'il lui a valu, joint à la conscience universelle de son beau talent d'écrivain et d'orateur, de prendre la parole dans toutes les manifestations nationales, dans la plupart des occasions mémorables où l'idée catholique et française réclamait l'organe d'une parole éloquente, respectée et autorisée. Il a présidé plusieurs de ces grandes conventions provoquées chez nous, depuis vingt ans, par le légitime et pressant désir de nous réunir autour de nos représentants naturels et de nos bannières nationales, venant de toutes les parties du pays et des Etats- Unis, pour nous reconnaître et nous compter, jeter un coup d'œil rétrospectisur les étapes parcourues et les positions conquises, concerter nos plans d'invasion pacifique et, ne l'oublions pas, examiner, atténuer et corriger nos défauts, réduire le nombre de nos fautes et de nos erreurs, en prévenir le retour, en détourner les conséquences. Avec quel tact, avec quelle courtoisie, avec quelle grâce d'un autre âge et d'un autre milieu social il l'a fait, j'en appelle au souvenir des témoins de ces jours de joie, d'harmonie et de réconfort, qui ont appris alors à connaître, à estimer, à aimer, pour la première fois ou davantage, ce gentilhomme accompli, ce fin lettré, ce chrétien aimable et convaincu, sans rigidité, sans amertume et sans agressions intempestives pour la foi incomplète ou mal éclairée d'autrui.

Les discours qu'il a prononcés là, la plupart de ceux qu'il a fait entendre aux réunions officielles ou à certaines fêtes solennelles de cette noble Université Laval dont il a été un serviteur si dévoué — et parfois, avec d'autres, si tristement déçu, — tant d'allocutions heureuses, de causeries spirituelles et attachantes, faites dans nos institutions scientifiques ou littéraires, pourraient se résumer souvent par ces quelques mots : " Pourquoi nous devons être heureux et fiers de notre sang, de notre nom, de notre histoire, de nos grands hommes et de nos bonnes choses. Quel est notre devoir de patriotes, aujourd'hui, demain, tous les jours?"

Il était même, sur ce sujet, d'un enthousiasme quelque peu outré et d'un absolutisme invraisemblable qui confinait par quelques points au chauvinisme. Je l'ai entendu plus d'une fois tancer presque vertement certains jeunes, revenus de Paria ou de Rome avec des points de vue ou de comparaison qui ne lui semblaient pas suffisamment complaisants pour plusieurs choses de notre pays. Son amour et son admiration, surtout, pour sa bonne et chère ville natale, — que tout bon Canadien, du reste, doit loyalement partager avec lui,— frisaient parfois l'hallucination.

Et si ma mémoire ne trompe pas, à cette heure, mon très grand souci d'exactitude biographique, j'oserais presque affirmer que j'ai failli encourir sa passagère

disgrâce, pour avoir seulement semblé douter que la Basilique de Québec peut bien ne pas avoir de faux airs de celle du Vatican et que la chapelle des Ursulines, de la même ville, ne rappelle que de très loin la Sainte-Chapelle de Paris

Quoi qu'il en fût, vous avouerez avec moi que cet excès d'amour était un excès de bel amour. Et peut-être avec moi regetterez-vous l'irrémédiable absence d'une parole si noblement cultivée et d'un accent si purement et si complètement patriotique, émouvant l'écho de nos grandes assises nationales, charmant l'enceinte de nos réunions scientifiques et littéraires. Son genre de talent et de personnalité, il faut bien le reconnaître, était malheureusement trop rare au sein d'une société trop jeune et trop entièrement éprise de lucre, de préoccupations d'ordre purement matériel, de tension violente, insuffisamment déguisée, aux situations supérieures de la politique et de l'administration, à la suprématie mondaine, fondée sur le titre presque unique de la fortune et de l'étalage bourgeoisement luxueux.

Puisse Dieu, qui fait, à son heure, les hommes de haute et pleine valeur, en faire surgir bientôt plusieurs de cette race, pour faire l'honneur et la confiance de leur nationalité et conduire le vaisseau de ses destinées sur les flots incertains et si sombrement voilés de l'avenir de demain !

M. Chauveau lui-même, auprès d'une tombe qui scellait une illustre et tendre amitié, sans qu'elle pût se refermer sur une mémoire dont la mort, au contraire, devait consacrer et immortaliser la gloire, celle de notre grand historien Garneau, s'écriait : " Adieu au nom de notre pays ! Jouissez en paix, jouissez de votre double immortalité. Dans ces grandes destinées qui s'ouvrent devant lui, le Canada ne vous oubliera pas, les peuples rivaux qui nous entourent, apprendront dans vos œuvres à aimer nos ancêtres, ils réclameront leur part de notre glorieux héritage.

" Soyez tranquille ! Quelque chose qui arrive, notre pays, notre nationalité chérie ne manquera pas de défenseurs. Nous vous le promettons au nom de cette jeunesse, de cette foule recueillie qui entoure votre tombe. Et puis, le ciel n'est pas une prison! Ces hommages rendus à votre mémoire, vous les voyez, n'est-ce pas ? Ces beaux sentiments que vous savez, vous les verrez germer, grandir, se développer. Du sein de l'immortalité, vous planerez, esprit bienfaisant, sur notre avenir.''

" Ici, vos restes mortels reposeront sous cette pierre tumulaire, sur ce champ de bataille que vous avez célébré, non loin de cet autre monument que vous avez eu la joie de voir élever à nos héros, au milieu de cette grande nature que vous avez si bien appréciée. Ces grands pins qui vous entourent, conserveront en votre honneur leur sombre verdure, et les oiseaux d'hiver, sujet d'une de vos poésies, viendront y gazouiller sur votre tombe. Ces lumières errantes de notre ciel boréal, que vous avez aussi chantées, se réuniiont au-dessus de vous en couronne aux mille couleurs. Les restes des héros qui vous entourent, tressailliront peutêtre auprès des vôtres ; les derniers indigènes, dont vous avez produit la plainte.

erreront autour de cette enceinte ; vous entendrez peut-être ces bruits étranges et vous direz encore, comme en vos vers harmonieux :

Perfide illusion, au pied de la colline C'est l'acier du faucheur !

(Discours prononcé le 18 septembre 1867, lors de la translation des restes de Garneau.)

Puisse ce cri de sa foi nationale avoir touché le cœur du Dieu qui aime les Francs !

Ces paroles vous livrent tout le secret de sa plus haute comme de sa plus constante inspiration littéraire. Prononcées dans un lieu consacré par la douleur et la gloire de deux batailles fatidiques, elles éveillent trop naturellement l'écho du célèbre discours qu'il avait fait douze ans auparavant, le 18 juillet 1855, à la pose de la première pierre du " Monument des braves", pour que je puisse me dispenser d'en reproduire ici la superbe péroraison. C'est, du reste, de ma part un acte de justice et de réparation. Si l'ombre de mon vieil ami, comme celle de Garneau dans sa belle évocation, plane sur nous ce soir, elle sourit affectueusement, j'en suis sûr, de me voir ainsi réparer et presque désavouer une malice que je m'étais un jour permise, dans une de nos bonnes causeries d'après-dîner, à l'endroit d'une œuvre pour laquelle il gardait, quoi qu'il pût dire, une prédilection, une faiblesse paternelle très marquée. Mais jugez vous-mêmes.

44 Et ces guerriers eux-mêmes, s'il leur était donné de se lever de leur couche funèbre et de contempler le jour aussi pur et brillant qu'était sombre le jour de leur combat; ces campagnes aussi riches, aussi heureuses qu'elles étaient alors désertes et dévastées; cette ville, alors en ruines, et qui, florissant aujourd'hui dans les arts de la paix, se répand partout dans la vallée et déjà, sur le coteau, envahit jusqu'à leur sépulture; ce bassin splendide, cet " afourc d'eau bel et profond," comme disait Champlain, aujourd'hui couvert des vaisseaux de toutes les nations, au milieu desquels se trouve enfin un de ces vaisseaux français que nos pères attendaient avec tant d'angoisse à l'heure suprême; s'il était donné à nos miliciens d'entendre, après un siècle, parler français sur leur tombe, de voir, comme ils disaient naïvement, de voir leurs gens, des uniformes français mêlés à des uniformes anglais, pour leur rendre hommage; de contempler leur religion et leur nationalité debout encore et respectées à côté de la religion et de la nationalité des conquérants, sous cette domination anglaise qu'ils redoutaient si fort, n'est-il pas vrai qu'ils demanderaient comme une faveur de vivre quelque temps auprès de nous ?

" Mais non, guerriers que nous vénérons, vous avez payé votre dette à la patrie : c'est à nous de payer la nôtre. Votre journée est remplie, votre tâche laborieuse et sanglante est terminée: la nôtre à peine commence. Vous, vous êtes couchés dans la gloire : ne vous levez pas ! Pour nous, quels que soient nos aspirations, notre dévouement, notre courage, Dieu seul sait où et comment nous nous coucherons. Mais vous, dormez en paix, sous les bases de ce monument, entourés de notre

vénération, de notre amour, de notre perpétuel enthousiasme! Dormez!

jusqu'à ce qu'éclatent dans les airs les sons d'une trompette plus retentissante que celle qui vous sonnait la charge, accompagnée des roulements d'un tonnerre mille fois plus formidable que celui qui célébrait vos glorieuses funérailles! Et alors tous, Anglais et Français, grenadiers, montagnards, miliciens et sauvages, vous vous lèverez tous, non pour une gloire comme celle que nous, faibles mortels, nous entreprenons de vous donner, non pour une gloire d'un siècle ou de plusieurs siècles, mais pour une gloire sans terme et sans limites et qui commencera avec la grande revue que Dieu lui-même passera, quand les temps ne seront plus ! "

Ce serait prétention de ma part d'ajouter mon éloge à celui de tant de juges compétents qui ont honoré de leur admiration ce jet d'éloquence, un des plus remarquables peut-être qu'aient enregistrés l'histoire des lettres françaises. Je n'exagère point, et je vous donne mes preuves.

En 1886, quatre ans avant la mort de M. Chauveau, M. Claudio Jannet lui écrivait : " Je recevais d'un professeur de l'Université de Munich un recueil de morceaux choisis de la prose française, où brille à la première place la péroraison de votre célèbre discours sur Wolfe et Montcalm. Puissiez-vous longtemps, cher Monsieur) garder cette puissance littéraire dont vous faites un si noble usage et que vous consacrez aux objets les plus capables de relever la pensée humaine" (25 décembre 1886.)

Vingt-cinq ans plus tôt, jour pour jour, le 25 décembre 1861, M. Rameau de Saint. Pore lui avait écrit: " Je veux vous dire quelque chose qui certainement vous sera sensible. Je me trouvais, l'autre jour, avec Forcade, le rédacteur de la Revue des Deux- Mondes. La conversation vint à tomber sur le Canada. Tout à coup, Forcade me frappa sur l'épaule, en me disant : " Connaissez-vous là le Surintendant de l'éducation, M. Chauveau? Je lui répondis que j'avais cet honneur. Ce doit être un homme fort distingué, m'ajouta-t-il : j'ai lu de lui un discours qui est certainement une des choses les plus éloquentes que je sache en français." - Je vous rapporte ses propres paroles : il s'agissait de votre discours sur Montcalm. Il me raconta alors qu'il avait eu occasion de le lire à plusieurs hommes d'Etat, déjà rassis, me disaitil, et bien blasés sur les discours politiques. Néanmoins, ils ne purent s'empêcher d'être profondément émus, si bien, me dit-il en finissant, que de deux copies que j'en avais, elles ont si bien couru le monde que je ne les ai plus revues. Je lui ai promis de lui donner copie de l'exemplaire que vous m'avez remis, et je tiendrai

ma promesse ces jours-ci ; peut-être même lui prêterais-je, en même temps, Charles Guérin,— si je n'avais la crainte qu'il ne me le remît jamais ensuite. Cet incident doit vous être d'autant plus précieux que M. Forcade est certainement un de nos plus éminents critiques.

" Maintenant, je n'en ai pas fini de votre discours Montcalm, qui paraît prédestiné à faire naître des incidents. J'en ai réjoui l'âme, l'autre jour, à un vieillard qui porte un nom bien cher au Canada, M. le marquis de Montcalm, petit-neveu du célèbre général, que j'ai eu occasion de rencontrer dans le monde, et qui a été ému jusqu'aux larmes, en écoutant vos éloquentes paroles, dont il a fait aussitôt prendre copie, pour les conserver précieusement. — On l'avait invité, m'a-t-il dit, à aller assister à l'inauguration du monument, il y a quelques années. "Jamais plus, " m'a-t-il ajouté, je n'ai regretté mon grand âge et mes infirmités. Si j'avais eu " seulement quarante ou cinquante ans, non seulement j'aurais été à cette céré- " monie, mais j 'aurais été, avec toute ma fortune et ma famille, m'établir dans cet " excellent pays qui m'a été révélé trop tard, dans son attachement chevaleresque " à son origine française et à la mémoire de mon bon oncle. Malheureusement, je " suis vieux et impotent et le nom de Montcalm ne tardera pas à s'éteindre, car je ." n'ai que des filles, et le dernier des neveux de mon nom, qui en a épousé une, " n'a pas d'enfants et a la plus misérable santé."

Or, vingt-sept ans plus tard, le 3 novembre 1888, au banquet que lui avaient offert, sous la présidence de M. Chauveau, bientôt septuagénaire, trois sociétés canadiennes-françaises de Montréal (1), M. Rameau lui-même rappelait publiquement cet incident, confié naguère à l'épanchement d'une lettre intime et il ajoutait ces flatteuses paroles à l'adresse de son vieil ami :

" Comme vous le voyez, je n'ai pas dit une phrase banale, en déclarant que la France revendique M. Chauveau comme vous, Canadiens-Français. Oui, la France le revendique et il le mérite bien. Le discours dont parlait M. Forcade, était un chef-d'œuvre. Dans sa péroraison, il y avait comme du Bossuet dans l'oraison funèbre du grand Condé. " Comment vous remercier, messieurs, de l'accueil que vous me faites? Je suis, je l'avoue, fort embarrassé. Mais laissons là les paroles, alors, pour l'action."

Et l'orateur, s'interrompant, donna à M. Chauveau une chaude et longue accolade qui fut saluée par les applaudissements de tous les convives.

A cette occasion, un de nos compatriotes, écrivain distingué, lui aussi, cœur délicat et noble caractère, faisait, dans une lettre intime à son fils, cette juste observation : " J'ai été bien satisfait du témoignage que M. Rameau a rendu à M. Chauveau, non seulement parce qu'il le mérite, mais parce qu'il est peut-être bon

(1) La Société St- Jean-Baptiste, la Chambre de Commerce et le Cercle Ville-Marie.

d'apprendre à la génération des littérateurs du jour qu'on n'arrive à mériter une appréciation aussi honorable de ses œuvres que parce qu'on y a imprimé l'élévation de ses sentiments et la dignité de son caractère."

Ce juste éloge, après tous ceux que je vous ai cités, joint à ceux, beaucoup plue nombreux, que j'ai dû réserver, m'autoriserait à inscrire en tête des œuvres de M. Chauveau, si j'avais le bonheur de les publier, la parole que Montalembert avait lui-même donnée pour épigraphe au recueil de ?es œuvres : Qualis ab incepto . — "Tel qu'au commencement."— Fidèle aux nobles cultes, aux généreuses affections, aux purs dévouements de sa jeunesse et de son âge mûr, la vieillesse et la mort l'ont confirmé dans l'élévation et la droiture de sa vie. Son dernier discours, — véritable chant du cygne, — a été comme la finale de ce que M. de Maulde, dans l'éloge qu'il lui a consacré au bulletin nécrologique de sa Revue, a si heureusement défini, parlant de son œuvre littéraire, " une sorte d'hymne permanent en l'honneur de sa nationalité."

Permettez-moi, avant de vojs lire la péroraison de cet excellent discours, de vous rappeler les circonstances qui s'y rattachent.

C'était le 24 juin 1889, jour de la Fête nationale, à l'inauguration du monument Cartier-Brébœuf, au pied de cette ville aimée de Québec qui lui avait donné naissance; où il avait passé, dans la maison maternelle, plusieurs des jours les plus doux et les mieux remplis de sa vie; ressenti, hélas ! aussi la blessure répétée de " ces vraies douleurs qui ravagent l'âme," entendu, à des reprises parfois si cruellement rapprochées, ce " glas funèbre" qui, une fois ébranlé, " ne cesse plus de sonner," donné le suprême baiser à des parents, à des amis dont le départ, chaque fois, arrachait un lambeau à son cœur sensible, brisait un des liens qui l'attachaient à une vie si largement dominée par les joies et les devoirs de l'affection. C'était au milieu de ce panorama, splendide à la fois et gracieux, qui donne à la vieille cité sa belle et presque unique parure, et dont la vue et le charme avaient si heureuse ment et si souvent inspiré la parole et la plume de l'écrivain et de l'orateur. C'était là, certes, un beau cadre, plein de grandeur, de poésie, de nobles et mélancoliques souvenirs, et l'âge de l'orateur, ses forces affaiblies et fuyantes lui disaient bien profondément à l'âme que ce serait là son dernier cri de patriotisme, la parole dernière qu'il allait dire à une génération si longtemps charmée par sa voix, à des générations plus jeunes qui l'avaient peut-être injustement ignoré.

Et ce fut vraiment son adieu, — adieu au passé et au présent, vœu suprême, aussi, pour l'avenir de sa race, pour l'union, la grandeur et la prospérité de cette patrie canadienne-française qu'il avait si passionnément aimée, si noblement servie, si brillamment illustrée. Ces sentiments divers éclatent dans la péroraison d'où, malgré la vivacité du coloris et la rapidité aisée de la pensée, semble se dégager, pour l'œil attentif de l'ami et du fidèle, une grave et solennelle tristesse, présage du prochain départ pour l'éternelle Patrie.

" Merci à vous, organisateurs de cette belle fête ! Merci à vous, compatriotes des autres provinces ! Merci à voua, surtout, compatriotes de la grande République voisine. Merci et adieu !

" Franchement, j'aimerais mieux vous dire: " au revoir. " Mais cela dépend de vous. Sans en avoir tout à fait pris notre parti, nous comprenons mieux le rôle important que vous êtes appelés à jouer au delà de la frontière. Car de plus en plus vous faites honneur à notre race.

" Adieu à vous tous, et salut à toi, vi ille cité de Champlain, cité de toutes les épreuves, de tous les malheurs et de toutes les gloires !

"Tu n'as rien à envier à tes rivales dans le passé, et l'avenir te réserve des jours meilleurs. Assise sur le promontoire de Stadaconé, tu réalises le rêve de Charlevoix, le précurseur de Garneau et de Ferland. De jeunes villes, déjà florissantes, te font cortège sur tes trois amphithéâtres, dont le plus vaste est couronné par la chaîne onduleuse et gracieuse des Laurentides.

" Lorsque, le soir, tu illumines des splendeurs dues au progrès moderne,— auquel tu n'es pas aussi étrangère qu'on le prétend, — ta citadelle, tes vieux remparts, ta noble basilique, ta grande université et la magnifique promenade qui remplace le château St-Louis de Frontenac, mille souvenirs historiques surgissent autour de toi, apparitions tantôt gracieuses, tantôt sanglantes, mais toujours glorieuses !

" Tes fils sont partout, luttant avec ceux de la ville de Maisonneuve. Il serait difficile de dire où les uns et les autres n'ont pas pénétré. Ils se sont trouvés et se trouvent encore côte à côte, dans les combats de la science et du patriotisme. Jusque dans leurs nécropoles, ils ont plus d'un souvenir qui leur est commun. Tandis que, sur le Mont-Royal , dort du long sommeil un homonyme de notre héros, un second Cartier dont le nom est maintenant du domaine de l'histoire, sur les hauteurs de Ste-Foye repose un de nos plus purs patriotes, que j'ai déjà nommé.

" Vieilles et illustres cités des bords du Saint- Laurent, centres du développement prodigieux de nos populations rurales, centres, aussi, de l'activité d'hommes qui appartiennent à bien d'autres races, si la Providence exauçait les veux d'un enfant de Québec, vous resteriez longtemps unies par vos grands souvenirs, par vos nobles aspirations, accueillant tous les progrès véritables et conservant, à l'ombre du drapeau britannique, toutes les saintes et nobles choses qui forment le trésor de vos traditions: et le monde, faisant une variante à un mot bien ancien, le monde dirait de vous : Par nobile sororum ! "

Nous n'avons tous, certes, qu'à dire: Amen! Et moi, je n'ai plus qu'à mettre le point final. Je m'arrête à ces dernières paroles publiques de mon vieil ami, de notre éminent compatriote.

Je suis heureux d'avoir pu, — si faible soit-il, — rendre cet hommage de cœur à sa chère mémoire.

J'avais emporté ce désir de ses funérailles, avec l'émotion ressentie au moment où, au milieu d'un petit groupe d'amis et d'admirateurs restés fidèles aux années de sa retraite et de son délaissement, je vis descendre sa dépouille mortelle dans le caveau de la chapelle des Ursulines de Québec, tout près de celle de Montcalm, qui lui doit, dans son fameux discours, un impérissable monument de gloire.

Ils reposent là côte à côte, le soldat et l'historien, le chevalier et le poète.

Leurs tombes doivent nous être chères et sacrées. Nous irons les visiter avec respect, dans nos pèlerinages à la cité de Champlain, ce cher reliquaire de nos gloires historiques. Nous viendrons, tout auprès, demander au Dieu du devoir et delà paix de réchauffer leurs cendres, pour qu'il en germe des hommes nouveaux : chevaliers sans peur et sans reproche, poètes inspirés, orateurs élégants et diserts, hommes d'Etat aux vues larges et généreuses, à l'esprit sagace et conciliant, au dévouement invincible à la cause sacrée de leurs frères, de leurs fils et de leurs neveux. Et peutêtre, un jour, nos arrière-petits-neveux, obéissant à des destinées imprévues pour nous, viendront faire toucher les enseignes de la Patrie aux ossements pulvérisés de ces deux morts illustres et solliciter du Dieu des batailles, du Christ de Jeanne d'Arc et de la Nouvelle-France, l'amour qui fait les cœurs vaillants, la force qui trempe les épées victorieuses !

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