‹ M. d'Outremont et autres histoires singulièresChapitre 2 sur 4 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

BIBUOTHECA

M. D' OUTREMORT

Ji Léo Larguier

M. D'OUTREMORT

Extrait des Souvenirs de M. de la Commandière à la date du 15 juillet 1911.

LES journaux du matin ne se privent pas d'épiloguer sur un drame étonnant qui s'est passé hier et dont j'ai fort bien connu le héros, un certain marquis Savinien d' Outremort.

Il fut mon condisciple à l'Ecole Polytechnique, où je l'aperçus pour la première fois de ma vie. Nous nous liâmes d'amitié avec assez de promptitude, poussés en ceci par notre commune gentilhommerie, qui n'était pas que dans les titres et les noms, comme il arrivait déjà trop souvent, mais dans les croyances, l'air et le sang.

Aussi bien, je crois avoir été le seul ami de M. d' Outremort. Le nom sépulcral qu'il porte

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Tavait d'abord désigné à l'éloignement de nos camarades; sa personne, au surplus, ne provoquait pas les avances. Il était beau, certes, mais singulièrement, d'une beauté à la fois cruelle et archangélique. Sa mine était toujours d'un séraphin courroucé, d'Azraël en un mot, l'Ange Exécuteur. Il devait garder jusqu'au déclin de l'âge mûr ce visage d'éphèbe et cette expression justicière qu'il offrait à nos yeux de vingt ans; devenu sexagénaire, il semblait être encore ce qu'il était dans ce temps-là : un jeune homme noir et silencieux.

Sans doute faut-il attribuer à la sévérité de ses dehors la déférence inhabituelle et mêlée de crainte qu'il inspira bientôt à chacun de nous et que je ne saurais mieux comparer qu'au respect dont on entoure, à l'accoutumée, ceux qui furent les acteurs d'événements formidables.

Cependarit — je ne tardai pas à l'apprendre de lui-même — il n'avait jamais rien perpétré que d'ordinaire, pas plus que nul de ses ancêtres. Leur nom, ajouta-t-il, ne venait pas de quelque vieille aventure fantastique, et

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lirait sa consonance actuelle tout bonnement d'une corruption étymologique, V n d' Outremont s'étant muée en r à force d'être mal prononcée par les habitants du marquisat.

Cette confidence n'eut point le pouvoir d'affaiblir à ma vue le prestige de M. d' Outremort, et comme je n'éprouvais pas moins de vénération à son égard depuis que je savais le néant de ses jours accomplis, je pris l'habitude de le considérer à la façon d'un homme prédestiné, à qui la Fortune réser\'e ses faveurs les plus éclatantes. Bonaparte à Brienne, si l'on veut.

Or, en dépit de mes pressentiments, M. d'Outremort a vécu dans l'obscurité; et je doute à présent s'il connaîtra la gloire; car ce mot ne saurait désigner Tespece de réputation éphémère, affreuse et bizarre qu'il \ient d'acquérir, et dont la cause, au demeurant, pourrait bien être celle de sa fin prochaine.

Le plus curieux, c'est qu'il semble fort qu'il n'ait tenu qu'à lui d'être une illustration de ce siècle-ci. On va voir comment.

Au sortir de l'Ecole, tandis que mon goût me portait à l'Inspection des Finances,

M. d' Outremort, pourvu de rentes non chétives, entreprit des recherches privées dans le domaine de la physique. Dirigées plus spécialement vers Télectricité, elles donnèrent lieu à de remarquables découvertes. Au vrai, c'est, parait-il, à M. d' Outremort que nous devons les principes de la « télémécanique ». Je ne suis point trop versé là-dedans, mais on s'est chargé de m'instruire. Il faut entendre par « télémécanique » la science de gouverner les machines à distance, sans fil et par la seule entremise des ondes dites « hertziennes », qui sont dans l'espace.

Si j'en crois les hommes compétents, il y avait là de quoi mener au comble la renommée de l'inventeur, pour peu qu'il suivît son invention et qu'il la manifestât plus réellement que par des formules. Pourquoi mon ami laissa-t-il à d'autres ingénieurs le soin d'utiliser sa trouvaille? Les torpilles télémécaniques, que Ton fait évoluer à plusieurs kilomètres de soi, sont aujourd'hui d'un usage courant, m'a-t-on dit. Que n'est-ce M. d'OutremxOrt qui les manigança? Et comment n'à-t-il pas même indiqué les autres

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utilisations pratiques de sa théorie, que l'on imagine aisément et fort nombreuses, tout profane que l'on est?

M. d' Outremort a toujours été fantasque. Extrême descendant d'une lignée qui sort de la nuit médiévale, dix siècles de noblesse pèsent sur lui du poids de leur écrasante hérédité. Dix siècles de noblesse, c'est-à-dire, avouons-le, mille ans de vie afllnée et raffinée; mille ans de tracas, de préoccupations, d'ardeur ambitieuse; un millénaire de superbe, de passions et de débauches. Chaque génération d'Outremort fut un pas de leur race vers ce que d'aucuns nomment perfection de l'être, et la plupart dégénérescence. Car vous ne sauriez parcourir la suite de leurs unions et noter, parmi elles toutes, une seule de ces bonnes mésalliances roturières qui, de loin en loin, renouvellent si à propos le sang trop vieux d'une maison. Point non plus de bâtards issus de maîtresses rustiques ou d'amants plébéiens. Rien que des nobles sortis de nobles. C'est une grande calamité pour un lignage. Les la Commandière se sont bien gardés d'un tel écueil, où les Outremort ont failli. —

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Voilà pourquoi le marquis Savinien, mon camarade, hérita de ses aïeux une âme d'outrance et de sensibilité, où le génie parfois s'entache de berlue dans une équivoque troublante. Avec lui, l'arbre généalogique le plus altier des Vosges aboutit à un rameau précieux et morbide ; rinceau d'élite ou branche monstrueuse, l'intérêt qu'il provoque demeure ambigu; on balance s'il en faut admirer la rareté ou déplorer l'anomalie.

Partant, nulle famille de France ne possède à si haut degré l'esprit de caste. Et il faut dire que ce sentiment-là fut entretenu chez elle par un état de choses assez peu banal et qui ne se voit guère autre part.

Aussi loin qu'on remonte le cours de ses annales, on ne cesse de relever la trace d'un éternel désaccord entre les seigneurs du nom et leurs vassaux. L'histoire du fief n'est qu'une violente kyrielle de jacqueries et de répressions, de rébellions et de châtiments, drame interminable dont l'acte le moins tragique n'est pas ce qu'il advint, en mil sept cent quatre-vingt-treize, de l'ambassadeur François-Joseph d'Outremort et de

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sa sœur la chanoinesse, le trisaïeul et la grand' tante de Savinien.

Trop hautains pour émigrer comme leur fils et neveu Théophane, les deux vieillards, n'ayant pas quitté le château paternel, vaquaient l'un à ses gestions, l'autre à ses aumônes, parmi les atrocités de la Révolution provinciale. Et terrible — plus terrible qu'en aucun lieu de la République — fut la Terreur sur les biens d' Outremort. Après tant d'émeutes, Jacques Bonhomme était passé maître es art. Les croquants furent impitoyables. Ils étaient menés par un furieux patriote, nommé Houlon, qui joua céans le rôle de Carrier à Nantes. Sur son décret, les sans-culottes et les tricoteuses du pays s'emparèrent de l'ambassadeur et de la chanoinesse. Mille dérisions leur étaient réservées. Pour fmir, on les pendit à la lanterne d'un pignon, sur la place du village, au pied du manoir. Un féal serviteur les décrocha nuitamment, leur donna la sépulture de tradition, dans le château, puis se verrouilla jusqu'au 9 thermidor. Le Consulat vit cet homme de bien restituer l'apanage au marquis Théo-

phane retour de Coblentz, où il y a chance qu'il ait fréquenté Ludovic de la Conimandière, qui est à l'auteur de ces lignes ce que Théophane est à Savinien d' Outremort.

Celui-ci, même adolescent, n'aurait pu vous conter tout cela sans amertume. Sa voix tremblait de colère au récit de l'exécution de l'ambassadeur et de la chanoinesse. La rêverie occupait de ses heures plus qu'il n'eût fallu, et dans sa rêverie la déchéance des siens, l'hostilité de la canaille contre les châtelains successifs d'Outremort tenrdent trop de place.

Cette obsession, toutefois, lui resta secondaire un assez long temps, et l'amour de la science l'emporta sur un tel souci dans les pensées de I\L d'Outremort jusqu'au jour que son père, le marquis Fulbert, expira.

Le marquis Fulbert ! Il n'avait jamais été que louvetier, en tout et pour tout. Mais il le fut — passez-miOi le tour — au maximum. J'évoque aisément sa dégaine de hobereau solide, fruste et bougon, toujours guêtre de cuir et de crotte, toujours sentant la poudre, la plume et le poil. Rien ne l'amusait, que la

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chasse. Il y employait tous les instants qu'il ne remâchait pas son dégoût de la démocratie gouvernementale et son regret des Rois. Ses gardes, choisis comme des pugilistes, se montraient durs aux maraudeurs; ils en avaient l'ordre, sous peine de renvoi. Leur maître passait sur les br::.conniers sa fureur d'aristocrate contre la racaille triomphante. — Un soir, il y a quinze ans, le louvetier fut trouvé raide mort au coin d'un bois, le sein criblé de clievrotines.

Je pris part à la cérémonie de ses obsèques. Nous le déposâmes non loin de l'ambassadeur et de la chanoinesse, au milieu d'une quantité d'ancêtres, dans la crypte qui s'arrondit sous la chapelle du manoir.

Savinien supporta de travers ce nouveau coup du sort. Il mit tout en œuvre pour venger la mémoire de l'assassiné. Faute de preuves, cependant, voici les assassins lâchés; et mon ami de tourner à l'hypocondre. A dater de cette affaire, il se claquemure dans Outremort, et jamais plus on ne l'en voit sortir. Il cesse dès lors toute participation active au mouvement scientifique ; du moins,

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s'il continue de besogner, est-ce à la dérobée, attendu que les académies ne reçoivent plus communication de ses travaux. Les uns le prétendent fini; d'autres l'accusent non d'oisiveté mais simplement de mutisme, disant qu'il ne prive sa patrie du résultat de ses expériences qu'afin d'en frustrer le Régime. On l'oublie peu à peu.

Il avait épousé — vers mil huit cent quatre-vingt-quatre, si j'ai bonne mémoire — sa cousine d'Aspreval, qui mourut en couches l'année suivante. Leur fils, le comte Cyril, trépassa voici trois ans. La dernière fois que j'entrepris le voyage d' Outremort, ce fut pour lui rendre les suprêmes devoirs. Car c'est une chose digne de remarque et passablement sinistre que mes relations avec le marquis ne soient jalonnées que de funérailles.

C'était donc en mil neuf cent huit. M. d'Outremort ne quittait pas plus son château que le pape le Vatican ; mais, redoutant les excentriques, j'avais perdu le souci de sa rencontre. Il m'apparut alors dans toute la perfection de sa noirceur et de son étrangeté. Son masque raphâélique aurait bien servi de modèle à

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quelque cire figurative de la Rancune; que dis-je ! ne semblait-il pas cette cire ellemême? — Il attribuait son récent malheur à l'insatiable scélératesse des campagnards; et j'estime qu'il avait raison. Feu le jeune comte Cyril, sportsman aventureux, pratiquait l'automobile à grande vitesse. Nombre de poules et de barbets roués, plusieurs vilains frôlés de trop près, il n'en avait pas fallu davantage pour mal famer le véhicule cramoisi, qualifié double- phaéion par nos carrossiers, sur lequel il brûlait le macadam de la République. Une nuit qu'il rentrait au château, un fil de fer, tendu à la traverse, l'avait abordé sous le menton. Le fil s'était rompu, grâce à je ne sais quelle Providence capricieuse qui ne s'obstina point au delà de cette rupture à la protection du blessé. En effet, à la suite de l'ecchymose, des complications survinrent. Favorisées par l'humeur appauvrie de cette gent, qu'un inter-mariage venait encore de gâter, elles avaient anéanti l'espoir du blason. Tant de quartiers échéaient à ce pauvre terme, à ce piètre oméga. Savinien restait seul; et, par une coïncidence frappante,

la crypte n'avait plus de vide qu'un tombeau.

M. d'Outremort me retint devant son propre siaxophage quand l'assistance eut remonté. Bon gré mal gré, j'entendis ses récriminations. Il s'excitait à mesure qu'il monologuait. La scène devint rapidement théâtrale.

Nous étions au fond d'une vaste tour souterraine, humide et glaciale. La muraille se carrelait de sépulcres, et sous les pas de Savinien les dalles funéraires sonnaient creux. Il allait et venait. Un soupirail — une grille — pratiqué au-dessus de nous dans le pavage du chœur de la chapelle, versait en ces lieux une pénombre grise, à peine un demi-jour de cave; la fumée de l'encensoir achevait de s'y perdre en écharpe onduîeuse, telle une longue et vivante toile d'araignée; son arom^e ecclésiastique s'accordait admirablement avec l'odeur caverneuse et mortelle de l'in-pace. Les doléances du marquis s'élevaient sourdement, l'air de la tombe étant un m.ilieu de silence, et sourdement résonnaient les noms des morts qu'il haranguait un par un.

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Je l'apercevais circulant autour de la rotonde parmi la ténèbre imparfaite, désignant les épitaphes dans l'ordre des décès, prenant les chevaliers, les menins, les connétables, les écuyers et les mestres de camp, les chambellans, les dames d'atour, les maréchaux, l'ambassadeur, la chanoinesse, le louvetier et le comte Cyril à témoin de son infortune, et jurant à leurs mânes qu'il les revancherait, sur son salut éternel.

Moi, ce pendant, je croyais les voir, tous ces trépassés environnants, couchés dans l'armure ou l'uniforme, l'habit de cour ou le manteau du Saint-Esprit. A cette apparition, je sentais un malaise m'envahir, l'humidité me transpercer plus avant et me glacer d'un froid nouveau. Je tâchai de calmer au plus vite l'emportement du marquis... Son exubérance tombée, une stupeur l'accablait. Nous quittâmes eufm la crypte, et le soir mêrae je m'étais esquivé, gardant de M. d' Outremort la plus pénible impression.

L'épisode tom.bal auquel je venais d'assister se renouvela maintes fois dans la solitude. J'ai su, en effet, que M. d' Outremort parta-

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geait sa vie entre la crypte et l'atelier. Le cœur plein de ressentiment et l'âme remplie de science, il passait, disait-on, de l'un à l'autre, méditant par-ci, travaillant par-là, sans que personne pénétrât l'objet de ses extases ni le but de ses études. Il passait de l'un à l'autre, comme d'un regret invincible à une espérance sans joie; et le manoir ancestral où sa race allait s'éteindre avec lui n'avait jamais été si lugubre.

Et pourtant, ce fut toujours un triste logis que celui-là. Les Outremort du onzième siècle l'ont bâti sur un mont, centre de leurs mouvances. Imaginez, au cœur d'une sombre forêt, un sombre rocher colossal dont la cime serait taillée en forteresse, voilà le château d'Outremort au sommet de son assise. Ce morne qui s'achève en architecture, ce basalte sommé d'une foison de tourelles pointues, cela fait rêver de stalagmites cyclopéennes. Enténébré, féodal et gigantesque, élégiaque et romantique, avec je ne sais quoi de fabuleux, — rhénan, pour tout dire d'un mot, — on croirait une imagination de Gustave Doré pour situer le plus angoissant des contes de

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Perrault; ou mieux peut-être : l'original d'un de ces croquis effarants que Victor Hugo traçait à l'encre, au café, à la suie, selon sa fantaisie redoutable, et qu'il eût appelé Heppenefî ou Corbus.

Si l'extérieur de ce burg vosgien semble géologique, l'intérieur en est monacal. Des galeries soutenues d'arceaux y font communiquer entre elles des chambres voûtées et des cours pareilles à des cloîtres. Nul décor mieux approprié aux marches pensives d'un solitaire chargé de savoir et de mélancolie, décor d'Edgar Poe hanté par une création d'Hoffmann, — château Usher.

M. d' Outremort m'y convia fréquemment du vivant de notre jeunesse, le marquis Fulbert étant là qui chassait. Je n'aimais pas m'y rendre, et j'en sortais à tout coup avec soulagement, comme si j'échappais à un grand malheur. La proximité de cette foule défunte répandait par l'édifice une atmosphère de gêne et d'inquiétude. A mes yeux, la crypte se prolongeait dans toute la citadelle; ses relents d'église et de catacombes montaient, pour mes narines, jusqu'aux gre-

-■^^ rx GEXTrLi!o>?>fr. piiysicîex

niers. Je déclinai sans autre motif plus d'une invitation à courre le cerf en forêt d' Outremort, et j'ai toujours évité de coucher dans cette demeure qui n'a point de lit où quelqu'un ne soit mort.

Ainsi je me souviens du burg. Ainsi je me rappelle le burgrave étonnant qui mena au vingtième siècle une existence anachronique de grand seigneur alchimiste, romane et moderne, romanesque et laborieuse, — comme légende^ ire.

J'ai fait allusion ci-dessus au village qui se trouve à côté du château : Bourseuil. Présentement chef-lieu de canton, il fut naguère très humble hameau terrassé par le voisinage énorme d'Outremort. C'est [qu'il n'a cessé de croître à partir du dix-septième siècle, à la barbe des châtelains, qui ne voyaient pas sans irritation toute la rancoeur de la contrée se centraliser sous leurs murs. Ils n'y pouvaient mais. Bourseuil prospéra. Ses principaux luttèrent contre une suzeraineté que l'on baptisa tyrannie. Dans cette bourgade ultra-

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républicaine, le sanguinaire Houlon établit son quartier général et fit jouer la guillotine du district, après la pendaison de l'ambassadeur et de la chanoinesse.

Ayant relaté ce qu'on vient de lire, je laisse à penser l'état de M. d'Outremort quand il apprit dernièrement qu'une statue à l'effigie de Houlon serait élevée sur la place même de Bourseuil. On l'apercevrait du château. La souscription publique était ouverte.

De cet instant, il paraît que M. d'Outremort — que je n'ai plus revu — alla jusqu'à dépasser cette perfection de lui-même, ce superlatif de la personnalité, dont j'ai déjà touché deux mots. Il s'abîma dans le labeur et la contemplation. Néanmoins, ses domestiques observèrent que maintenant, de la crypte et de l'atelier, celui-ci l'attirait davantage. Il l'agrandit de toute une imm.ense remise à voitures, où deux chaises de poste et un tilbury côtoyaient le break du louvetier Fulbert et l'automobile rouge du comte Cyril. A toute heure, on entendait venir de là des bruits de lime et d'enclume. C'était Monsieur le marquis faisant le serrurier et le

forgeron, pour user sa peine et marteler son cœur... Ce qu'il fabriquait n'avait pas d'importance, en vérité; il s'exténuait pour s'exténuer, sans autre dessein, lui, ce savant, le père de la télémécanique!... Alors il fut visible que M. d' Outremort avait réussi à tuer son âme trop douloureuse; car songez qu'il devint joyeux et qu'on l'entendait rire, la nuit, dans la remise, parmi les râpages et les tintements.

Ses gens l'aimaient pour son indulgence magnifique. Ils redoutaient une issue fatale occasionnée par l'inauguration de la statue, qui devait avoir lieu le 14 juillet, quantième aujourd'hui national.

M. d' Outremort, de ses fenêtres, vit sans doute jucher au piédestal le démagogue de pierre, en carmagnole, coifïé d'un bonnet que l'on sentait rouge malgré sa couleur blanche, si tant est que j'ose écrire cette phrase de sottisier. Houlon était représenté dans une attitude de bravade. Ses yeux d'effronté toisaient le château. Il personnifiait au mieux le rustre vainqueur.

La surveille de la fête, M. d'Outremort

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lorgna le simulacre à l'aide d'une jumelle, et sourit. Cela est certifié par son valet de chambre Nazaire, un antique bonhomme tout dévoué, qui assure que son maître ne fut jamais plus souriant que les 11, 12, 13 et 14 juillet mil neuf cent onze. Il en conclut que M. le marquis Savinien faisait contre mauvaise fortune bon cœur et que la démence est parfois un bienfait. Fort de cette opinion, et M. d' Outremort lui ayant prescrit de s'aller mêler au peuple avec les autres valets afin d'entendre et de rapporter les propos de la tourbe, Nazaire descendit à Bourseuil vers une heure après midi, la cérémonie étant fixée à deux heures. Toute la livrée l'accompagnait.

Le village était furieusement surpeuplé.

D'après la statistique, une afQuence de cinq mille personnes se pressait dans cette commune de neuf cents âmes. Ceci prouve clairement l'importance qu'on attachait dans les parages à cette démonstration libertaire, et donne la mesure du « civisme « ardent qui anime encore les ci-devant tenanciers du marquisat. En dépit d'une chaleur torride.

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tout ce monde-là bourrait la place, autour de la statue recouverte d'un linge à peu près immaculé. Une légère tribune sortait de la foule comme un ponton d'un étang tourmenté. Quatre oriflammes pendaient à quatre mâts; des drapeaux pavoisaient les fenêtres garnies de spectateurs; les lanternes vénitiennes entre-croisaient déjà leurs guirlandes pour le bal de la soirée. Et l'animation se continuait tout le long de la grand 'rue, au bout d^ quoi le château d 'Outremort massait l'image taciturne de cette Bastille dont la prise allait être commémorée.

Du fm fond de ses profondeurs retranchées, M. d' Outremort distingua forcément la Marseillaise qui ouvrit la solennité. Houlon, dévoilé, parut aux applaudissements de tous. Un député de l'extrême-gauclie prit la parole. Son discours, au lieu de socialiste, fut jacobin. Natif de Bourseuil, il était au fait des redondances qu'il fallait déclamer pour émouvoir ses concitoyens. L'unifié se livra vis-à-vis d'Outremort à des allusions faciles et sans pitié. On l'écoutait dévotement, l'auditoire contenait sa jubilation, plusieurs manants

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louchaient vers le château, d'un air de mauvaise allégresse. Ils virent ainsi, à la croisée d'une poivrière, quelqu'un dont ils ne s'inquiétèrent d'aucune sorte, ne sachant pas, dan 5 la distance, qui était ce curieux-là.

Nazaire, lui, ne pouvait s'y tromper.

Tandis que ses pairs s'occupaient à boire dans une salle d'auberge, il obéissait scrupuleusement aux instructions qu'il avait reçues, et se tenait tout oreilles en face du tribun. Dès qu'il eut remarqué la présence de M. d'Outremort à l'ouverture de la poivrière, il n'en conçut rien de bon, et prit le chemin du retour.

Se faufilant parmi la populace de la grand'rue, avec des regards sourcilleux à l'adresse du château, il s'aperçut tout à coup d'une chose qui le fit blêmir : le pontlevis était abaissé, la herse relevée et les portes béantes. Nazaire se hâta, saisi d'un trouble indéfinissable. Cependant M. d'Outremort n'avait pas quitté son poste, et c'était rassurant. Même, il ne paraissait pas s'intéresser au spectacle lointain de la célébration rurale, puisque, de plus près, il -avait

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l'air de manipuler des objets... Oui, c'était rassurant...

Quoi qu'il en fût, aussitôt dégagé de la presse, l'honnête chambrier se mit à courir.

Il s'arrêta soudain et fit un cri perçant que l'on entendit jusque sur la place, à la faveur du silence attentif engendré par le discours.

Cinq mille têtes se tournèrent du côté d'Outremort.

On n'avisait aucun motif de frayeur.

Toutes choses offraient l'apparence la plus paisible. Une automobile, sortie du château, filait sur la corniche inclinée dont la rampe aux trois zigzags mène du pont-levis d'Outremort à l'entrée de Bourseuil. Quatre voyageurs s'y groupaient. Un lacet de poussière s'allongeait derrière elle.

Y avait-il là de quoi pousser le moindre cri? Non, pensaient la plupart. Oui, songèrent les Bourseuillois quand ils reconnurent, à sa couleur rouge, le double-phaéton de qui la vitesse les avait révoltés trois années auparavant. Il fallait voir un défi de M. d'Outre-

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mort dans le remploi de cet engin qu'ils avaient condamné. Cela leur gâtait le plaisir. Pourtant, que la voiture arrogante vînt à eux en un jour comme celui-là, ils se refusaient à l'admettre. Au bas de la côte, elle tournerait, enfilerait la route départementale, et disparaîtrait avec les quatre laquais chargés d'exécuter cette misérable protestation.

Le sénateur Collin-Bernard, président, se leva pour ramener l'attention vers la statue au moyen d'une tirade. Mais tous les yeux suivaient la descente de cette injure automobile, — et le Houlon de pierre faisait mine de la suivre aussi. Elle arrivait au terme de la déclinaison rocheuse. A ce moment, le soleil fit miroiter à ses flancs des lueurs, des reflets insolites.

M. d'Outremort, toujours méconnu, la surveillait du haut de sa poivrière.

Elle ne vira pas au tournant de la route ainsi qu'on l'avait présumé, et s'engagea sur la chaussée qui se transforme en grand'rue. Elle arrivait donc à Bourseuil, et rondement ! Peut-être que c'était le marquis lui-même,

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avec des partisans, qui venait narguer le prolétaire? Quels aristos impertinents allaient descendre de la machine?

Une trombe poudreuse approchait. La foule se dissimulait à elle-même la venue des quatre voyageurs. On s'étonna d'une marche aussi muette : le moteur, autrefois, crépitait. On s'étonna d'une course aussi rapide : autrefois... Mais... Ha !...

Tout s'éclaira dans les cenvcaux, avec brusquerie. L'automobile chargeait la multitude !

Il y eut un mouvement convulsif de la grand'rue, le tassement prompt de l'assemblée, de-ci de-là, pour former la haie. En un clin d'oeil, un chemin creux s'ouvrit à travers la matière humaine comprimée. Quoi qu'elle en eût, elle faisait passage au train seigneurial, comme -au temps jadis où les carrosses retentissants cahotaient sur le pavé du Roi. Gare ! Gare ! Place ! Rangez-vous !

L'automobile s'engouffra dans l'espace vide. Un météore ! Et pas un coup de trompe ! Pas un appel avertisseur du pilote ! Pas un geste des quatre individus masqués de lunettes et

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caparaçonnés de manteaux, qui gardaient un calme effroyable !

Le bolide efileura la cohue de droite, puis, d'une embardée, celle de gauche, puis se rejeta sur la droite; ainsi de suite. Et d'atroces clameurs accompagnaient chaque sinuosité de la voiture, et les hommes s'abattaient à la fde, en épis, parce quelle les fauchait avec de larges faulx disposées à la hauteur du jarret, comme celles des chars militaires de l'antiquité...

L'éclair d'une seconde, lancée en express, elle parcourut ainsi la longueur du fossé de chair, titubant d'une rive à l'autre et laissant après elle une horrible boucherie. (Le sang coulait dans les ruisseaux comme l'eau quand il pleut.)

Ce faisant, elle atteignit la place comble, et là, plutôt que de suivre l'allée qu'on lui ménageait en ligne droite, elle obliqua tout à l'improviste et s'enfonça dans le plein des assistants.

Or, telles étaient sa vitesse acquise et sa force, qu'elle fournit encore un fier trajet avant de s'arrêter. Son allure imitait le bour-

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lingage d'une chaloupe basculée sur un flot houleux. Elle montait pour replonger, tanguait et roulait. Des chocs mous battaient le capot. Les pneus faisaient jaillir d'écarlates éclaboussures. Elle avançait dans de la souffrance qui hurlait. Terrifiante moissonneuse d'un champ d'humanité, elle y forait une trouée abominable. La tuerie dépassa tous les carnages dont ceux qui étaient là pouvaient se souvenir; mais surtout, jamais massacre plus affolant ne fut commis par des meurtriers aussi froids. Un conducteur impassible dirigeait l'hécatombe. Par un subtil raffinement, son costume était celui du comte Cyril d' Outremort, que les paysans avaient fait passer de vie à trépas. On connut le détail; l'épouvante grandit. Chacun s'enfuyait. Sauve qui peut !

La déroute éparpillait la foule en tous sens.

Cependant un grand nombre de badauds s'étaient repliés dans une encoignure de la place, où ne débouchait qu'une impasse; et le danger les y acculait. Il y avait à cet endroit une agglomération indescriptible d'êtres éper-

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dus qui se piétinaient, s'escaladaient l'un l'autre et s'étouffaient.

L'automobile pointa sur eux.

Monstre à demi brisé, couvert de souillures innommables, un dernier effort la précipita au sein de la panique massive. Elle la traversa de part en part, et vint se fracasser sur le butoir pantelant que faisaient ses victimes écrasées contre un mur.

Morte la bête!... Les quatre bourreaux gisaient au travers de ses débris. Sur-le-champ de féroces gaillards, soûls de haine, accoururent pour les achever. L'un d'eux, mécanicien de son état, vit le moteur sous un amas de ferrailles, et s'étonna de n'y point retrouver la silhouette quadiaiple des cylindres; une grosse « dynamo » remplaçait leur bloc familier. Mais ce vengeur avait mieux à faire que de s'attarder à l'examen d'un système électrique. Ses acolytes empoignaient déjà le chauffeur criminel... On le saisit, on arracha les lunettes qui voilaient sa face de bandit... Et ce fut à qui le lâcherait le premier. . .

Car c'était la Mort en personne qui avait

piloté la voiture à faulx. Je vous le dis : c'était un épouvantable squelette ricanant, à moitié charnu de lambeaux verdâtres...

En même temps apparaissaient, dévêtus de leurs cache-poussière, trois autres squelettes plus anciens : l'un harnaché d'une tenue de vénerie au bouton du marquis Fulbert; le second en habit de soie et culotte courte, l'épée en verrouil; le troisième avec une robe à paniers rehaussée d'un cordon bleu...

Alors on accepta que le comte Cyril, venu d' outre-mort, eût mené à la revanche le louvetier, l'ambassadeur et la chanoinesse.

Tous les yeux, encore un coup, regardèrent le château macabre d'où s'échappaient les décédés. La plupart étaient des yeux à jamais fixes et hagards. Beaucoup s'attendaient aux visions de Josaphat...

Mais le château ne bronchait pas, et quelqu'un fermait tranquillement la croisée d'une poivrière.

,/i Louis Cochet

LE vieil Hauval — qui est toujours directeur de r Opéra-Dramatique — peigna d'une main noueuse sa barbe de fleuve, et nous dit :

— Voilà :

En 189*, au mois de mars, on donna Siegfried à Monte-Carlo. Une interprétation hors ligne devait faire de cette reprise le grand événement lyrique de la saison; je décidai d'y assister, et je quittai Paris avec une bande d'artistes, de critiques et de dilettantes qui couraient, sans le savoir, à l'audition la plus troublante que des vivants puissent goûter. Je vous passe les péripéties du voyage; car notre voyage comporta des péripéties : des arrêts, des retards, une halte forcée de deux heures à Marseille, occasionnée par un accident de chemin de fer et que

j'employai de mon mieux à visiter la ville. Je passe donc, je parviens en Monaco et j'arrive à la représentation.

Elle commença dans la splendeur et se poursuivit sans défaillance. Le programme était une liste de célébrités. Les premiers chanteurs du monde réalisaient le drame wagnérien. Caruso jouait Siegfried; et nous étions dans le ravissement où son timbre et sa puissance venaient de nous plonger, — lorsque l'oiseau chanta.

Vous vous rappelez qu'il y a dans Siegfried un oiseau qui chante, c'est-à-dire une femme, dans la coulisse, qui prête à l'oiseau le prestige des mots et de la mélodie.

Donc, une femme invisible se mit à chanter soudainement. Et alors il nous sembla que tous les autres n'avaient fait que miauler, rugir ou braire depuis le lever du rideau, et les sonorités de l'orchestre impeccable devinrent tout à coup criardes et fâcheuses, — tant cette voix était une féerie. Sa pureté n'avait d'égale que sa force. Elle réunissait toutes les vertus que les sons peuvent acquérir, et cela d'une manière si incomparable,

inouïe et surhumaine, qu'on se demandait en premier si vraimciit une gorge mortelle émettait le chant prodigieux, ou si ce n'était pas une étrange voix indépendante, qui vivait toute seule... Mais à l'écouter, non, non : ce soprano c; tressant révélait une âme féminine, un cœur ardent de jeune fdlc qui l'exhalait avec un naturel charmant, comme une fleur donne son parfum... A l'écouler, on devinait à sa source une bouche vermeille et des seins blancs qui palpitaient... On frémJssait, à l'écouler, ainsi qu'à regarder la fraîcheur d'une vierge trop belle...

Qui donc chantait de la. sorte?... Ma mémoire entendit alors, une à une, les cantatrices fameuses dans l'univers. Je les connaissais toutes. Je crus, un instant, que l'une d'elles nous avait fait la surprise d'accepter ce rôle inférieur. ]\Iais nulle prima donna n'aurait pu rivaliser d'organe ou de savoir avec la fée qui chantait l'oiseau dans la coulisse.

Elle se tut. Il se fit dans la salle un bruissement sensationnel. On consulta le programme. Il ne portait qu'un nom qui fût

obscur, celui que cherchaient tous les yeux : BorellL

Le public attendait avec une impatience bizarre la rentrée en scène de l'oiseau et le moment où l'inconnue recommencerait à chanter. Moi-même j'avais de sa voix un désir tyrannique... Elle jaillit enfin, et ruissela sur nous comme une onde subtile et ensorcelante, où l'on aurait voulu se baigner à jamais...

Quand la Borelli cessa de chanter pour la seconde et dernière fois de la soirée, la foule dut ressentir une contrariété voisine de la souffrance, car on entendit un grand soupir douloureux s'enfler du parterre aux plus hautes loges. Puis les applaudissements éclatèrent, si impétueux, que l'orchestre s'arrêta. Les spectateurs, levés, battant des mains, réclamaient l'apparition et le salut de la diva. Mais en vain Caruso tendait-il à la cantonade un bras solliciteur, Mlle (ou Mme) Borelli se refusait à l'ennui, sans doute, d'exhiber aux feux de la rampe un minois dépourvu de fard.

Je profitai du tumulte mondain pour

m'échapper vers les coulisses à la découverte du phénomène.

Gunsbourg, le directeur, se trouva sur mon passage. Il était radieux.

— « Hein, mon cher, quelle révélation ! »

— « Mais qui est-ce?... Borelli, Borelli... Un pseudonyme?... C'est miraculeux : ime voix de jouvencelle et une expérience de vieille artiste ! Mâtin ! quelle autorité ! quelle chaleur ! quelle... »

— « Quelle révélation, hein ! »

Gunsbourg n'en revenait pas lui-même.

Pour moi, je n'avais qu'une idée : engager la Borelh à l' Opéra-Dramatique. Et je l'avouai franchement. Mais Gunsbourg secoua la tête d'un air goguenard.

— « Ça, vous savez, c'est une autre affaire ! » Je supposai qu'il avait traité avec la chanteuse pour une longue série de représentations. Il me détrompa, mais n'en jura pas moins — toujours d'un ton railleur — que jamais Mme Borelli ne paraîtrait sur le plateau de mon théâtre.

— « Est-ce donc qu'elle ne sait pas jouer? » questionnai-je. « Bah! Elle apprendra. C'est

un détail. Sa diction, déjà, ne laisse rien à désirer. Mon cher, présentez-moi. Vite. Je me charge du reste. »

— « Tenez ! La voilà qui s'en va !... La voilà qui passe au bout du corridor avec son mari. Eh bien, venez-vous?... »

Un couple venait de déboucher dans le couloir par une porte latérale et, nous tournant le dos, s'éloignait. Je les entre\'is quelques secondes, avant le coin du fond, lui : stature imposante enveloppée de sombre, — elle : pauvre forme imprécise étayée de deux béquilles qui lui remontaient les épaules en cadence et la cognaient aux aisselles à chaque branle.

La cantatrice nonpareille était infirme I

J'en ressentis une déception cruelle, dont In. violence m'étonna quand je revins de ma stupeur.

Les Borelli s'en étaient allés. Gunsbourg attendait.

— « Qu'importe ! » m'écriai-je enfin dans l'ardeur de mon enthousiasme. « li n'y a point de boiterie qui tienne I Après l'avoir auditionnée, tous les compositeurs la vou-

dront comme interprète. On écrira pour elle des rôles sur mesure, épisodiques, immobiles ou cachés, des rôles admirables d'originalité ! des rôles de voix et non de personnes ! Que sais-je... Et puis, nous avons la ressource des concerts; de ce côté, le champ est libre !... En tout cas, mon cher, il faut la faire entendre. Songez donc ! Il s'écoulera peut-être des siècles et des siècles avant qu'un tel prodige vocal se reproduise, — s'il se reproduit ! Je suis même ahuri de ce que votre pensionnaire ne soit pas illustre en dépit de son infirmité. Où diantre avez-vous déniché ce rossignol? » — (( Je l'ai vue pour la première fois il y a huit jours. Elle est arrivée un soir dans mon cabinet, amenée par le mari, ou du moins par Tindividu qui se prétend le mari. C'est un personnage assez inquiétant, louche d'aspect et d'allures. Tous deux, nippés de frusques sans nom, paraissaient dans la misère. Cependant, leur mine respirait la santé de vagabonds accoutumés au grand air. Je pense qu'ils venaient d'Italie, peut-être en mendiant... Mais^ somme toute, on ne sait pas d'où ils viennent. M. Borelli a débattu

les conditions de l'engagement avec une âpreté révoltante. Il vit aux crochets de sa compagne, c'est manifeste. Elle a cette physionomie contrainte des Lakmés ou des Mignons, et sûrement ne chanterait pas si quelqu'un ne l'y forçait. Pauvre fille ! Avezvous remarqué la mélancolie de sa voix? » Non, je ne l'avais pas remarquée. D'ailleurs, mon projet me travaillait l'esprit.

— « Donnez-moi leur adresse », fis-je brusquement. « Je veux emmener cette femme

à Paris. »

Le ménage des bohèmes occupait deux chambrettes dans un hôtel de quatrième ordre intitulé Villa des Mouettes, en vue de la mer. Il se trouva que j'habitais non loin. Je m'y rendis le jour d'après, dans la matinée.

Sans le moindre protocole, un garçon me conduisit à leur appartement.

— « Ils logent au premier, » me dit-il, « rapport à l'impotence de la dame. Ici on se passe d'ascenseur, et il n'y a pas de chambres au rez-de-chaussée. »

Et comme une sonnerie de trompe tarabustait les profondeurs de l'immeuble :

— « C'est lui qui joue du cor de chasse », ajouta le garçon. « Ça fait déjà trois fois qu'on y dit de s'taire. »

Nous arrivâmes devant une porte que la fanfare intérieure faisait vibrer, ahurissante, sauvage, mais non sans une certaine beauté rude.

Mon guide frappa. Le silence s'établit tout d'un coup. Je perçus un dialogue étouffa, le bruit s'éloignant d'une chose traînée sur le parquet, la fermeture d'une porte, puis l'ouverture d'une fenêtre... le cric-crac d'une clef...

Enfin Borelli.

Face à face, nous reculâmes. Pour mon compte, c'était de surprise, à la vue de ce gaillard patibulaire, étonnamment joufilu, basané, frisé, sorte d'hercule dangereux, à peine vêtu d'un pantalon et d'une vareuse flottante, et qui... En vérité, je ne sais comment exprimer... J'éprouvais la sensation brumeuse de l'avoir déjà rencontré, cet homme, et récemment, parbleu ! mais dans

une circonstance telle que je n*aurais pas dû le revoir. Y êtes-vous? Le fait de le retrouver me semblait — obscurément — impossible.

Vague impression; si vague qu'un peu de raisonnement l'attribua tout de suite au ressouvenir de quelque rêve.

La défiance de Borelli se dissipa moins promptem.ent. Une inquiétude égarait ses prunelles; et je n'en comprenais pas la raison, car, loin d'expliquer ma réminiscence, l'attitude de mon hôte semblait la contredire. (J'avais de ces rapports une conscience sourde.)

Je saluai. La face de Borelli s'ensoleilla.

— « Diamine ! » lança-t-il en gonflant ses joues anormales. « Vous m'avez fait peur, vous, avec votre grande barbe blanche ! Perbacco, signore, on prévient, quand on ressemble pareillement à un autre ! »

Je lui tendis ma carte. Il éclata d'un rire formidable, où je crus démêler qu'il ne savait pas lire.

C'est pourquoi je lui dis mon nom et mon état.

Alors il me fil as.seoir.

J'exposai ie but de ma démarche, négligeant de parler béquilles et claudication, et faisant à la dérobée l'inventaire du logement. Borelli, poussé par une fausse honte, avait dissimulé son cor de chasse. Je ne décou\Tais qu'un misérable garni impersonnel : deux chaises, un lit de fer, une commode-toilette; sur la cheminée, une pendule de bazar flanquée de deux grosses conques épineuses; aux murailles, des chromos et des patères; et, dans une encoignure, la malle la plus navrante qu'on puisse imaginer, vétusté et moisie, telle une épave ramassée sur la côte après un naufrage. — Peu à peu, devant cette indigence, la pitié m'attendrissait. Mes offres s'en ressentirent. Elles furent... ce qu'il fallait qu'elles fussent.

Borelli les écouta sans mot dire. Par la fenêtre ouverte il regardait la mer, d'un œil perçant. Ses pieds nus, bronzés, jouaient du bout des doigts avec leurs espadrilles. Dans l'entrebâillement de la vareuse, on voyait son torse brun d'athlète napohtain se soulever fortement au rythiae de la vie... Ah î le beau gars!... Mais où donc l'avais-je aperçu?...

Fronçant les sourcils, crispant les poings, il grommela :

— « C'est bien ma veine ! » Et il se mit à ricaner d'une manière sarcastique. « Je savais bien », reprit-il, « qu'on me proposerait des quantités d'or et d'argent ! C'est bien ma veine!... Je ne peux pas, perbaccol Nous ne pouvons pas accepter. Nous ne pouvons pas aller à Paris, voyez-vous, monsieur le directeur. Je suis obligé de refuser... Ah! l'existence n'est pas facile sur terre ! Je me demande même si nous réussirons à" vivre par ici...

)> Vous savez, au moins, que Mme Borelli est éclopée? »

— « Je ne veux pas le savoir. Personne ne voudra le savoir. Elle chante et l'on est tout oreilles. Elle chante et l'on n'a plus de regards... »

— « N'est-ce pas? n'est-ce pas? Vous n'avez jamais entendu chanter comme ça, eh?...

Croyez-vous qu'elle en a des trésors dans le gosier!... Oh! tout de même, dites, estimezvous que je puisse gagner beaucoup d'argent avec elle?... Qu'est-ce que vous diriez de

concerts dans le noir? Les ténèbres et la musique, ça va ensemble. On ne la verrait pas... Et puis, ça ferait des économies de luminaire... Qu'est-ce que vous en pensez? dites, monsieur le directeur?... J'ai l'idée d'une tournée le long du littoral : Nicc, Marseille... »

Profondément écœuré des façons de ce rustre qui parlait de sa femme et d'une grande artiste comme d'un objet curieux, je répliquai cependant :

— « Mais pourquoi ne pas vouloir essayer de Paris? Je certifie... »

Cette gouape énorme trancha sans appel :

— « Basta ! basta ! J'ai dit le littoral, ça sera le littoral ! Nous ne faisons que les plages. C'est des raisons de santé, c'est du caprice de madame, c'est des secrets de famille, c'est tout ce que vous voudrez, mais — c'est — comme — ça! Le littoral ou rien. )>

Il me fit l'effet d'une brute assez rare. Aussi bien, mon opinion se fortifia lorsque Borelli, ayant distingué dans la chambre voisine un clapotis d'ablutions — qui, du reste, devaient éclabousser copieusement les

è4 LA CANTATRICE

alentours — se ma sur la porte de communication, l'entr'ouvrit, et injuria l'auteur du barbotage, dans une langue barbare et singulière. Ce fut terrible de fureur, de véhémence.

On ne lui répondit rien. Mais Mme Borelli continua de prendre son tub en sourdine. (Du moins, je suppose que c'était cela.)

L'autre, apaisé, revint à moi :

— « Je regrette, allez ! je regrette, perbacco ! pour les bénéfices, comme de raison... Et aussi... Vous avez l'air d'un bon vieux... On se serait arrangés... »

Il me toisait avec une bienveillance dédaigneuse.

— « Je suis à votre disposition », repartis-je poliment.

Le maroufle se méprit sur le sens convenu de la formule.

— t( Vrai? )) dit-il. « Vrai de vrai?... » S'étant rapproché, il me dévisageait sans retenue : (( Vrai de vrai de vrai?... »

Le triste sort de la chanteuse m'apitoyait assez pour que je fisse, des yeux et de la tête, un signe d'acquiescement. Sur ce, Borelli me dit à voix basse :

— « Eh bien, alors, écoutez : vous pouvez me rendre un fier service !... »

— a Allez ! allez ! »

— « ... Si vous... )) Il me fixa sévèrem.ent, et, satisfait de mon maintien, reprit sur le mode confidentiel, — un peu gêné peutêtre : « Si vous apercevez dans les environs un homme qui vous ressemble comme voire refiel, dites-le-moi subito. »

Je feignis d'accepter la mission.

— « Un homme avec une grande barbe blanche? Très vieux? «

— (( Plutôt ! )) gouailla Borelli dans un sourire amer.

— « Son costume? »

11 parut perplexe.

— (( Son costume?... Ma foi... Pas très à la mode, sans doute. Baroque, il y a des chances. Ah ! dites donc : vous tâcherez de voir son front. Son front doit porter la marque d'une... d'un chapeau trop dur et longtemps coiffé... Tout à l'heure, quand vous vous êtes découvert, j'ai reconnu par là que vous n'étiez pas lui... Mais c'est surtout la barbe qui vous l'indiquera. »

— « Et s'il s'est fait raser? »

Mon interlocuteur sourit encore; cette fois, c'était sans amertume. L'évocation de mon sosie mystérieux, privé de barbe, semblait le remplir d'allégresse.

— « N'ayez crainte, monsieur le directeur. Il y a des barbes qu'on ne rase pas. — Et merci, vous savez. — C'est, pour ainsi dire, un créancier... qui me traque... »

Il restait songeur devant la mer.

Afm de prolonger rentre\iie et, si faire se pouvait, pénétrer plus avant dans la confiance de ce butor énigmatique, j'aventurai :

— « Vous aimez la mer, à ce que je vois. »

Il émergea de sa rêverie, et ses joues, empourprées, se ballonnèrent. Il souffla :

— « Moi? La mer?... Euh... Pourquoi me demandez-vous ça?... Non, je n'aime pas la mer. Ça pue, hein? Ça sent la marée. Vous ne trouvez pas que ça sent le poisson jusqu'ici? Non? Ce n'est pas ça que vous vouliez insinuer? Non?... Moi je trouve! » Il criait tout à coup, d'une voix menaçante : « Moi je trouve ! Ça sent le poisson ici ! »

Ses yeux vifs pétillaient, braqués sur les miens. Je crus devoir me retirer sans plus discourir, et je pris congé de l'irritable nomade, en le chargeant de transmettre à Mme Borelli l'assurance de ma complète admiration et du chagrin que j'emportais de n'avoir pu lui présenter mes hommages.

— « Elle s'habille », argua Borelli.

Je n'étais pas dehors que la fanfare toiiitruait de plus belle.

L'hercule aux joues pygéennes avait refermé sa fenêtre. Mais j'aperçus, à la croisée suivante, le visage désespéré d'une femme qui regardait la mer en pleurant.

Je revis le soir même les époux Borelli, au théâtre et dans les coulisses.

Pour entendre chanter l'oiseau de Siegfried, une véritable multitude encombrait la salle. Notre bande parisienne était restée tout entière à Monte-Carlo, contrairement au dessein que nous avions formé de regagner Paris le lendemain du spectacle. L'auditoire

Sa lA CANTATRICE

de la veille, au grand complet, se retrouvait là, grossi de force mélomanes. A défaut du plus modeste strapontin, Gunsbourg m'avait offert un escabeau derrière un portant. C'était le meilleur moyen d'approcher Mme Borelli. Je la guettai.

Ils arrivèrent. IVIon souvenir le plus lamentable entre tous est celui de l'invalide consternée avançant par saccades sur ses béquilles au milieu des autres acteurs magnificjues de prestance et rayonnant d'orgueil. La malheureuse portait un accoutrement de pauvresse endimanchée. Je me rappellerai longtemps son espèce de toque informe et sans couleur, victime à coup sûr de pluies et de pluies, campée à la diable, mais sur un chignon superbe où les nattes fauves se tressaient en lourdeur, comprimant leur opulence fabuleuse... Et son corsage! L'infortunée! Combien de fois avait-elle lessivé ce caraco, pour qu'il devînt pisseux à ce point !... Et sa jupe ! sa jupe attendrissante, aux nuances déteintes, aux paniers surannés, toute « décorée » de guirlandes et de girandoles vieillottes, — sa jupe sinistre, nouée dans le bas, comme un sac,

sur la monstruosité secrète de ses jambes!...

Elle cheminait pesamment, posant le sac, et puis les béquilles, et puis le sac...

Je ne pourrais vous dire si elle était jolie; on ne voyait que sa tristesse. Elle avait l'air d'être née le jour des iMorts.

M. Borelli la serrait de près. Je m'aperçus que tous deux offraient une similitude imprécise, comme un air de famille, un je ne sais quoi de roux, de liâlé, de farouche, qui les apparentait confusément. — Frère et sœur?... Cousins?... Ou simplement compatriotes?...

A mon aspect, l'homme s'arrêta net. Il reprit sa marche aussitôt, l'expression rassurée, les joues épanouies.

— « C'est un peu fort ! je ne peux pas m'habituer à votre barbe ! » dit-il en me serrant la main. Puis, à l'oreille, très bas, très vite : « Rien de nouveau? Le vieillard?... Bon. » Il se redressa. '( Voici ma femme, monsieur le directeur. «

J'essayai de faire" parler la cantatrice. Elle murmura quelques « oui « et quelques « non »

décourageants... D'ailleurs, la représentation se déroulait; nous n'avions pas le droit de converser.

La musique régnait.

Le cor de Siegfried retentit. Borelli m'empoigna l'épaule et chuchota :

— « Est-ce beau, cela ! Est-ce beau, la trompe!... Voilà ce que j'appelle un gentil morceau, facile à retenir... »

Soudain, la voix de l'oiseau sortit des lèvres de l'infirme, si près de moi que ma gorge en vibrait. L'atmosphère était comme saturée d'un arôme affolant, sonore. Saisi de vertige, d'ivresse, de félicité, je chancelai. Des machinistes, des choristes, des figurants et même des chanteurs, tout le personnel du théâtre faisait cercle autour de l'estropiée. Il y avait dans sa voix autre chose que du génie et de la suavité; il y avait un attrait inexplicable. Et, dans la pénombre du lieu, grandie, transfigurée par l'amour de son art, voici que la percluse aux cheveux d'or se parait d'une beauté irrésistible...

Elle finit. L'opéra continué faisait un vacarme fastidieux. Je sortais d'un rêve

d'opium. La Borelli n'était plus qu'une créature triste et fagotée, que mes louanges ne savaient pas dérider. Les ovations la laissèrent indifférente. Son cavalier l'emmena précipitamment, « pour éviter, disait-il, les indiscrets à la sortie ». Je voulus les accompagner; il s'y opposa, de mauvaise grâce.

Or, une heure plus tard, ne pouvant calmer l'agitation qui me restait d'un émoi pourtant si bref, j'errais seul au bord de la mer, assez loin des maisons.

La silhouette d'un homme debout sur un rocher se détacha de l'ombre.

La nouvelle lune éclairait faiblement le paysage marin. Je crus reconnaître Borelli. Partagé entre la crainte et la curiosité, j'avançai furtif à travers les blocs du rivage, le perdant de vue à chaque instant pour le retrouver plus proche, immobile autant que son piédestal. C'était bien lui, statuaire.

Où l'avais-je donc rencontré?...

Me souvenant des transes que lui causait

ma vue inopinée, je l'apostrophai à distance et m'annonçai joyeusement.

Il n'en frémit pas moins sur son rocher comme un cyprès dans un coup de vent.

Borelli semblait en contemplation devant la mer nocturne. Un noble manteau le drapait de romantisme. A ses pieds, des objets difïus s'étalaient.

— « Vous ne me direz plus que vous n'aimez pas Amphitrite ! » m'écriai-je sur un ton de badinage. « Venir à pareille heure pour l'admirer... »

— (( Et puis après? » gronda- t-il. « Ça vous regarde, ça?... Oui, j'aime la mer, mais pas tant que la solitude, figurez-vous I »

Je m'étonnai de l'entendre s'exprimer trop haut, d'une voix qui dominait l'assemblée des vagues, alors que j'étais si près de lui. J'en accusai sa colère. Il me dit à brûlepourpoint :

— « Pourquoi n'osez-vous pas m'interroger à propos de ce qui est par terre, à côté de moi? »

— « Mais... » répliquai-je démonté, « je n'y pensais même pas... >'

Borelli haussa les épaules. J'observai que ia mer occupait ses yeux uniquement. Il scrutait sans relâche son étendue mouvante. Elle était sage et pailletée de lune. Un dauphin se jouait dans les flots; par intervalles, on saisissait les torsions ou la détente de sa queue, en nacres fugitives. Les phares, échelonnés, gesticulaient diversement avec leurs bras de lumière infinis.

— « Vous n'y pensiez pas? » raillait Borelli. « Allons donc ! Vous avez peur. J'exècre les importuns; vous le comprenez fort bien.

Laissez-moi tranquilic, mon cher monsieur ! »

Je n'étais qu'un vieux bonhomme sans vigueur...

— « Ecoutez, Borelli, je m'en vais, c'est compris. Loin de moi l'intention de vous être désagréable, mon garçon. IMais ne dites pas que j'ai peur. Je n'ai pas peur. Qu'est-ce que c'est que ces choses à vos pieds? »

— « Allez-vous-en ! )> beugla le colosse. « La paix! la paix! la paix! ou sinon... »

Je battis en retraite d'un pas tranquille, maîtrisant une furieuse envie de courir et de me sauver à toutes jambes.

A ma rentrée dans Monte-Carlo, je me demandai s'il n'était pas astucieux de profiter de l'absence du redoutable sigisbée pour tâcher d'avoir un entretien avec Mme Borelli. L'heure avancée me retint. Les deux fenêtres des aventuriers étaient noires; le sommeil de l'afTligée me parut un bonheur qu'il ne fallait briser qu'en échange d'un autre. Je passai.

L'aventure me passionnait à plus d'un chef : une voix me captivait, une femme excitait ma charité, un homme intriguait mon soupçon. Je laissai partir mes compagons de voyage.

Au début de l'après-midi, Borelli se fit annoncer. Je le reçus dans ma chambre. II venait en voisin, à ce qu'il prétendait. Aucune allusion à l'incident de la nuit. Mais, après quelques phrases superflues, il me pria carrément de lui confier vingt-cinq louis.

Fort ennuyé, je tergiversai, j'aiguillai la conversation sur une autre voie et je lui adressai mes compliments au sujet de

l'affluence que la chanteuse attirait au théâtre et dans la principauté. Grâce à elle, la location était assurée pour quinze jours et les hôtels regorgeaient.

Là-dessus, l'époux-impresario me déclara qu'il allait exiger de Gunsbourg une sérieuse augmentation, ou que sa femme ne chanterait plus. Et je suppose qu'il était sur le point de réitérer sa demande de cinq cents francs; mais un fait imprévu l'en détourna.

Son masque changea. L'oreille au guet, il m'imposa silence. Avant que j'eusse entendu quoi que ce fût, l'énergumène se précipita sur le balcon.

Tous les passants, tous les promeneurs se dirigeaient dans le même sens, à pas pressés, d'une allure hypnotique et taciturne qui vous angoissait au premier coup d'œil. Là-bas, du côté de la Villa des Mouettes, une voix extraordinaire lançait un chant désordonné. Et c'est vers cette voix que tous ces gens marchaient comme des somnambules.

Mon visiteur s'emporta :

— {( Je lui avais défendu cependant... »

La suite se perdit. Quatre sauts l'avaient

mis au bas de l'escalier, se iiâlaiit lui aussi vers la chanteuse magnétique.

Fut-ce par l'effet de l'indomptable curiosité qui m'attachait à leur destin? Fut-ce par la vertu de raimantation mélodieuse? Toujours est-il que je bondissais derrière lui.

De toutes parts on accourait à l'appel dardé de la voix. Ce qu'elle chantait ne ressemblait à rien de connu. Gela saillissait, se tordait et s'épanchait en cris délicieux. C'était tout le printemps qui chantait tout l'amour. Les hommes, subjugués, allaient au cantique infernal comme les petits oise<nux vont à l'œil du serpent. Il y avait des femmes qui s'efforçaient d'en retenir quelques-uns, et certaines autres qui suivaient la course à ia voix. Les bras se tendaient, ks yeux étaient fous, les jambes fébriles s'activaient mécaniquement. Une cohue d'automates fanatisés se pressait à la porte de la Villa des Mouettes et sous la fenêtre ouverte de la chanteuse. Borelli s'y jeta d'un élan forcené, ramant des bras et des jambes, progressant à grands coups de reins et d'encolure au sein de cette onde vivante, avec des gestes de nageur et

une souplesse d'amphibie. La foule en extase se laissait brutaliser. On écoutait, la bouche ouverte et les narines dilatées, la bouche et les narines aux écoutes, buvant et respirant la voix; et l'on obéissait aux accents despotiques. « Plus près ! Plus près î En avant 1 » Voilà ce qu'ils ordonnaient sans le dire.

Comme celui-ci et comme celui-là, je me sentais captif aux rets de la mélopée, voluptueusement, et malgré moi je fonçais dans le tas humain, pour m'en rapprocher à tout prix, le tjrmpan fasciné, l'âme engourdie... Elle eût résonné au fond d'un gouffre, que tous ses amoureux s'y fussent abîmés.

Le charme opéra jusqu'à l'intervention du manager joufflu. L'éclat nous parvint d'une semonce effroyable, proférée dans l'idiome impossible à comprendre . . .

Maintenant, écrasés par un silence plus silencieux que nul autre, nous nous regardions comme au sortir d'une démence adorable et honteuse. Chacun reprit sa route interrompue, la tête vidée, les nerfs meurtris, plein d'étonnement et de confusion. Beau-

coup s'étaient glissés jusqu'au seuil de la chambre; ils s'esquivaient en rougissant. Quelques-uns pleuraient. La vie recommença; tous, au bruit qu'elle fait, .grincèrent des dents.

Cette manière de scandale n'eut pour mon ami Gunsbourg que d'heureuses conséquences. Mme Borelli chanta l'oiseau comme la veille, en présence d'un peuple d'élite dont l'entassement débordait aux galeries et obturait les issues, lourde pâte auditive et multiple; et la musique de Wagner ne fut pas sur ses lèvres un sortilège assez impérieux pour aspirer dans les coulisses la légion de ses adorateurs.

J'étais placé à l'orchestre.

En levant les yeux, j'ap rçus au balcon, juste au-dessus de ma tête, un vieux monsieur dont la longue barbe blanche me fit tressaillir. La lorgnette me révéla l'image que les miroirs ont coutume de me renvoyer, avec cette différence que, de nous deux, c'était moi le reflet; moi la réplique effacée, molle et décc-

LA CAXTATP.ICF. 69

lorée de ce vieillard auguste; moi la copie dont il était T original. Le teint d'un loup de mer, le nez romain, deux flammes turquoise sous des sourcils ombreux, le front barré d'une traverse rouge âtre comme en laissent les casques durs, il semblait l'amiral vénf'rable d'une escadre d'autrefois, un condottiere vieilli dans la gloire navale, un doge de Venise maîtresse de la m.er, ■ — immortel ou ressuscité. Le frac gênait l'ampleur de sa poitrine. Mainte dame lorgnait cette majesté patriarcale et guerrière tout ensemble. A son endroit, des noms ro3/aux couraient de bouche en bouche.

Nul doute : c'était là l'ennemi du signor Borelli, — peut-être même son ancêtre et l'ancêtre de la chanteuse; car, il fallait bien en convenir, l'air de famille déjà noté assimilait leurs trois visages.

Celui du vieillard revêtit une expression de grandeur tragique lorsque l'oiseau se mit à chanter. Sa vieille droite solennelle eut un mouvement nerveux, comme pour déplorer...

Bravos. Rappels. Hurrahs. Désordre.

Je voulus le revoir. Il avait disparu.

Devais-je en avertir l'intéressé? J'hésitai là-dessus jusqu'à la fin du dernier acte, et conclusion : j'optai contre le persécuteur de ma protégée, en faveur du vieillard. L'adversaire de Borelli ne pouvait être qu'un ami de l'opprimée, un allié de moi-même; c'était donc elle et non l'Italien qu'il importait de renseigner au plus tôt.

Dans l'espérance que riiommc joufïlu se livrait encore sur la grève aux besognes ténébreuses que j'avais troublées la nuit précédente et qui, sans doute, l'empêchaient de quitter le littoral, — je me rendis aux Mouettes.

Le concierge assoupi bégaya que ni M. ni Mme Borelli n'étaient rentrés du théâtre, — qu'il le certifiait, — que du reste ils ne rentraient jamais avant trois ou quatre heures du m^atin, — • qu'il me V avait déjà dit tout à Vheure, et qu'il ne comprenait pas pourquoi je le réveillais deux fois de suite pour lui demander la même chose.

La nouvelle de cette double absence embrouillait mes notions et renversait mon plan. De plus, le vieillard avait passé par là. Je

résolus de tirer la chose au clair, et, délibérément, je pris le chemin des rocs où Borelli m'avait rabroué. Toutefois, m'étant ravisé, je tournai bride; j'escaladai la falaise qui longe cette partie du rivage et du haut de laquelle je pourrais surplomber le décor et l'action.

Mon cœur battait. J'avais une âme étrange.

La nuit nébuleuse n'était pas si favorable aux aguets que sa devancière, et la lune allait seulement paraître. La mer, la mer antique, la mer latine, berçant son éternelle insomnie, récitait dans l'ombre ses légendes païennes et le poème de sa mythologie. Un peu d'écume, çà et là, blanchissait. Des nuages s'étant espacés, la clarté du ciel me montra le jeu nautique d'un dauphin, tout là-bas, en nacres fugaces.

Mais voici monter la clameur tonitruante d'un cor... et d'un cor sonnant la fanfare de Siegfried !

Je m'arrêtai.

Au-dessous de mon poste, une statue debout sur un socle : Borelli, qui sonnait de

72 I-A CANTATRTCr.

la trompe dans un instrument si petit qu'on ne le voyait pas, — Borelli seul, — Borelli sculptural.

« Ah ! )) pensai-je subitement. « Dieu ! que je suis sot ! Je me rends compte à présent. Il ne ressemble à aucun citoyen réell C'est aux Tritons qu'il ressemble, avec ses grosses joues ! aux Tritons des peintres et des sculpteurs ! aux deux Tritons décoratifs du château d'eau du palais de Longchamp, à Marseille, que j'ai regardés l'autre jour! Elle est bien bonne ! Voilà pourquoi il me semblait impossible de le rencontrer, si ce n'est au pays des songes ! »

La fanfare exécutée, Borelli appelait quelqu'un. Mais il était toujours seul. Je l'apercevais par derrière. Il se tenait debout entre la mer et moi, sur le rocher, dans sa houppelande. Ses appels se multipUaient, se précipitaient, au point qu'il avait l'air d'invectiver les flots. Mais vraiment il appelait. Qui?... Ténèbres. Personne.

Il se baissa, dégringola du roc. On ne le voyait plus... Ah! si. Tout au bord, à la frange des lames.

Et le cor se remit à sonner, non plus le leitmotiv de Siegfried, mais de longs hurlements qui tenaient de ce qu'on nomme en vénerie appels forcés. Et puis encore un âpre discours braillé dans la solitude, vers l'obscurité méditerranéenne, le désert liquide où seul un dauphin folâtrait. Et puis encore la trompe tapageuse, impérative, mugissante...

Plus rien.

La lune, voilée de nues.

Borelli tirant sur quelque chose au bord de la mer. Quelque chose qui résistait. Tel qu'un pêcheur halant son filet, — faisant le simulacre de haler son filet : on ne discernait absolument rien... Ah! cette chose avait cédé, s'était rompue; tombé en arrière, il blasphéma. Je saisis des mots étrangers, des imprécations...

Il se démenait sur place. Soudainement je vis qu'il était nu. Dans la mêm.e seconde, il s'ébrouait en pleine eau, nageant avec la rapidité d'un phoque, à grands coups d'encolure et de reins, de même qu'il avait couru au milieu de la foule...

L'intérêt me faisait trembler, à l'égal d'une

passion. Cependant le plus fantastique ne s'était pas encore produit.

Tandis que l'hercule nageait vers la haute mer et s'estompait au fond de la nuit — à peu près dans la direction du daupliin, qu'on ne distinguait plus — , il me fut donné d'entendre, au large, une semblance de hennissement... Plusieurs autres suivirent et s'emmêlèrent; de gigantesques hennissements pan doxaux, avec une résonance inhabituelle; chœur d'étalons imitant le concert aboyeur des otaries; chevaux mâtinés de morses; strideurs ambiguës de l'ombre et de la mer...

A ce moment, un appel de Borelli me parvint encore, par-dessus la houle.

Une voix infiniment éloignée lui répondit...

Je n'eus que le temps de m'allonger sur le sol et de me boucher les oreilles. Je venais de me sentir marcher en avant, vers le bord de la falaise. Un pas de plus, et j'étais mort. Car cette voix de tout là-bas, tout là-bas, là-bas, c'était la voix hallucinante de Mme Borelli, mais effrénée alors, et triomphale, et qui jetait son chant printanier comme un hymne de délivrance !...

Lentement je desserrai l'étau de mes poings sur mes oreilles. Ainsi je constatai que la voix humaine et les hennissements s'étaient évanouis.

La lune se leva d'un nuage massif.

Dans la mer, un point mobile venait droit sur la rive. Un autre point, brillant, le suivait à quelques brasses. Deux hommes. Le premier aborda. C'était encore Borelli. Ruisselant et soufllant, il détala vers Monte-Carlo. Le second prit pied au même endroit et s'élança d'emblée aux trousses du fuyard...

Celui-là, c'était un aïeul et c'était un géant, — le vieillard dont je constituais la fade réduction. Sa longue barbe blanche flottait au vent de la chasse. Une couronne d'or le casquait de pointes et de feux. Bien que sans vêtements, il eût rappelé Charlemagne, s'il n'eût été pins souverain qu'un empereur. D'un bras menaçant et superbe il brandissait une sorte de fourche, comme une lance et comme un sceptre.

La poursuite s'enfonça dans l'inconnu.

Je restai seul avec l'immensité.

Au bout d'une heure d'attente sous le clair

de lune, j'entrepris de quitter le tJiéâtre de ce drame équivoque. Mais avant tout, je descendis par un sentier jusqu'au lieu que Borelli avait hanté deux jours de suite, à ma connaissance, et chaque jour, à mon avis.

J'y trouvai son chapeau de feutre et sa houppelande romantique. Auprès d'eux, sur un paquet de hardes faciles à reconnaître pour celles de Mme Borelli, deux béquilles se croisaient. Il y avait aussi, contre la houppelande, un gros coquillage épineux, une conque.

A force de rechercher la place où j'avais surpris le noctambule s'efforçant de haler ce dont la rupture l'avait fait choir, je finis par découvrir un poteau solidement planté dans le sable, au ras du déferlage. Il retenait une cordelette d'acier, fine et résistante, qui plongeait dans la mer. J'en tirai peut-être deux cents pieds, le tout. Elle s'achevait par un large collier, ou plutôt par une ceinture, — une ceinture de cuir, à cadenas, qu'on venait de trancher tout à l'heure.

Quant à Borelli, son corps barrait le passage à mi-chemin de Monte-Carlo. Il était couché sur le ventre, dans la direction monégasque.

La mort, aidée du clair de lune, blêmissait jusqu'à le verdir son dos colossal, où trois blessures pareilles, équidistantes et sur la même ligne, attestaient le seul coup d*un trident justicier.

J %ené Martin-Guelliol

De la main du docteur Sambreuil, de Pontargis :

Aujourd'hui, 14 mars 1912, expire le délai que m'imposa Bouvancourt. Il m'est donc permis de raconter l'événement prodigieux dont il fut comme le héros gouverneur. C'est une histoire aussi belle qu'une légende. On y voit, pour ainsi dire, l'étincelle électrique rallumer la lampe d'Aladin.

L'ami que nous pleurons encore eut cette aventure à Pontargis, quelques mois après son installation, quelques années avant sa mort tragique. On sait que le physicien s'était retiré là pour y travailler plus à l'aise et que c'est dans la sous-préfecture picarde qu'il accomplit ses tâches les plus remarquables concernant les rayons X (1).

(Ij La mort du savant est relatée par le !> Sambreuil dans La singuuère destinée de Bouvancourt, que Ton trouvera parmi les histoires singulières du Voyage Immobile.

82 l'homme au corps subtil

Or, une nuit de l'hiver 1901-1902, — n'ayant sur soi, bizarrement, ni pardessus ni couvrechef, — Bouvancôurt arpentait les trottoirs de Pontargis d'un pas ferme et sonore, avec la mine d'un garçon qui se trouve joliment bien dans sa peau.

Il avait guetté de sa fenêtre le moment où les rues seraient désertes, et alors il était sorti pour la première fois depuis sept jours. Gai* toute une semaine la passion des recherches venait de le cloîtrer dans son laboratoire, aux prises avec une découverte imminente. Sept jours et sept nuits — un temps fatidique — il avait poursuivi la Vérité, comme une déesse habile aux ruses et prompte à la course. Elle s'était rendue, à neuf heures du soir. Aussitôt, son vainqueur, tout frémissant d'orgueil, avait repris conscience de ses muscles et de ses nerfs; un furieux désir l'empoignait de marcher bon train, sans idées, à l'air vif...

Cependant, malgré l'autorité de son envie, Bouvancôurt avait guetté de sa fenêtre le moment où les rues seraient désertes. Puis il avait réveillé sa bonne, Mariette, lâ priant

l'homme au corps subtil 83

de lui ouvrir la porte; et, après l'avoir convaincue de la nécessité d'attendre son retour derrière le vantail afin de tirer la bobinette quand elle entendrait sa voix, — alors seulement il était sorti pour la première fois depuis sept jours.

Et Mariette n'aïrivait pas à comprendre pourquoi son maître était parti sans chapeau, sans pardessus, ni pourquoi il l'avait éveillée dans le but de se faire ouvrir la porte au départ et à la rentrée sur un mot de sa bouche, alors qu'il pouvait si aisément tirer lui-même la bobinette et se servir du timbre ou surtout de la clef.

Mariette se préoccupait aussi de la bande à Morand. C'était une association de n:alîaitcurs qui terrorisait le canton. La domestique, sans songer au péril d'une promenade solitaire et tardive, estimait qu'il fallait être un rude égoïste pour laisser une pauvre femme toute seule, la nuit, dans un petit logement du boulevard Poincaré, tandis que la bande à Morand "désolait le Pontargeois. Mais Bouvancourt n'aimait pas les observa-

84 l'homme au corps subtil

tions; Mariette le savait; rien ne s'était manifesté de ses sentiments.

Et le professeur arpentait le désert sinistre de la ville noire. Dans cette ombre provinciale, tout ce qu'on pouvait distinguer souffrait d'une laideur affligeante. Les avenues et les esplanades rivalisaient de honte avec les impasses et les encoignures. Les rares becs de gaz, avec leurs vilaines flammes jaunes mal éclairantes, avaient l'air de souiller les ténèbres; le froid vous rendait' malheureux; le silence même semblait lamentable, parce qu'il n'était que le mutisme de 35.000 citadins... Bouvancourt s'en souciait comme de colin-tampon. Ni le lieu ni la saison n'avaient de prise sur son bonheur. La tête haute, le pied retentissant, il marchait victorieux; un sourire permanent égayait son visage et parfois s'amplifiait jusqu'au rire. Il se sentait la face d'Archimède errant à travers Syracuse et criant au peuple : <'- J'ai trouvé ! ». Il marchait triomphal, comme au grand soleil de Sicile, dans une cité rempUe de palais.

C'est ainsi que, les yeux ailleurs et l'esprit

l'homme au corps subtil 85

absent. Bouvancourt s'aventura dans le faubourg Saint-Charles, — où quelqu'un tout à coup se dressa contre lui.

Bouvancourt sortit brutalement de son rêve. Il éprouvait la sensation d'avoir été transporté par enchantement à l'endroit qu'il apercevait : un carrefour obscur où se croisaient quatre chemins gluants, longés de murailles aveugles Isolée, lointaine, une lanterne faisait un peu de crépuscule et précisait la silhouette patibulaire qui venait de surgir.

Ici, qu'on me laisse ouvrir une parenthèse. La scène suivante a duré peut-être un quart de minute. Le narrateur ne saurait la reproduire aussi lestement, sous peine d'insuffisance. Il fonctionnera donc, si l'on veut bien, comme un cinématographe qu'on tournerait au ralenti pour analyser le film et décomposer l'événement.

Notre Bouvancourt s'arrêta net devant l'obstacle humain. Son âme fut le théâtre d'un changement à vue remarquablement instantané. Avant que l'apache eût remué les lèvres, il s'était rappelé tous les crimes de

' ^ T.'nOMME AU CORPS SUBTIL

la bande à Morand. Dieu sait pourtant s'il en avait parcouru le récit d'un œil distrait, lui pour qui la science étr.it la seule réalité! Eh bien, à cette heure, voilà qu'il se souvenait du moindre assassinat dans ses moindres circonstances! Les noms, les noms mêmes des victimes, lui revenaient aussi naturellement que des termes radiographiques, et sa pensée fixait un afîreux alignement de ,cada^Tes, digne des musées de cires forains : ^deilles femmes égorgées, fillettes na^Tées, rentiers carbonisés, encaisseurs mutilés,- dont il connaissait l'état ci\âl ! Entre la veuve Canut, grimaça.nt avec sa figure bleue, et la petite Angèle Braquard qui tendait son m-igre col tailladé de plaies béantes, le sexagénaire Adolphe Piat, boursouflure calcinée... Mais l'escarpe soufflait au nez de Bouvancourt, d'une voix crasseuse et puante :

— '(( Pourriez pas m.e renseigner quelle heure qu'il est, patron? «

En même temps, le physicien perçut le bruit étouffé de savates qui l'approchaient par derrière. Tout son être lui conseilla de s'adosser au mur le plus proche. Il n'en eut

l'ho>tme au corps subtil 87

pas congé. Quelque chose passa devant ses yeux, de haut en bas, — quelque chose de sombre qu il jugea tout de suite : c'étaient les deux mains jointes de son ennemi postérieur, lequel s'occupait ainsi à perpétrer sur sa personne le coup rituel du père François.

Bouvancourt, dont les connaissances ne se bornent pas à la physique, anticipa d'u!ie seconde la destinée et se vit déjà strangulé, maintenu par ce diable d'animal invisible, tandis que l'autre fouillersit commodément ses poches et goussets...

Le lasso vivant se rabattit avec violence sur la pomme d'Adam du bourgeois, et celui-ci lâcha une espèce d'exclamation, moitié cri moitié râle, assez incongrue somme toute, et d'ailleurs fort injustifiée, car il n'avait presque rien senti et l'instinct seul était cause de la brusque reculade qu'il venait d'effectuer. Les mains offensives avaient disparu; l'oreille de Bouvancourt lui apprit que l'assaillant de ses derrières était en train de s'étaler durement et que, pour jurer bref, il n'en jurait pas mieux.

— « A toi, Julot ! » fit le père François dans une clameur sourde, moins belliqueuse qu'épouvantée.

(( C'est vrai ! c'est vrai ! » songea le savant. « Moi qui n'y pensais plus!... »

Et Julot put revoir le sourire de Bouvancourt.

Deux secondes alors, mais pas davantage l'agression fut en suspens. Le père François se relevait péniblement et Julot se demandait s'il avait bien vu ce qui s'était passé, — s'il avait bien vu les mains jointes de son complice disparaître à travers le cou du « pante », trancher ce cou, et cependant le laisser tel qu'auparavant, sur ce robuste corps bien d'aplomb, sous cette tête souriante !

Il hésitait, Julot... Mais, bah! cette décapitation, ces bras coupants, c'était un effet de la mauvaise clarté, le jeu des ombres et des lueurs... Il dit en lui-même une saleté qui lui servait de cri de guerre, et se courba, voulant fondre comme un bélier sur Bouvancourt et lui donner du sinciput dans l'épigastre.

Ainsi fut fait, au risque de jeter le physicien

l'homme au corps subtil 89

à la renverse sur le père François, lequel terminait son relèvement douloureux et méditait de singulières hypothèses, tout en surv^eillant l'action.

Mais le drôle n'était pas au bout de ses chutes ni de ses ébahissements ! A peine eut-il compris le dessein de Julot, qu'il recevait sa charge au creux de l'estomac, — non sans avoir entrevu le camarade traversant de part en part V adversaire phénoménal, et s'échappant de son dos comme un clown jaillit d'un cercle de papier \

Bouvancourt, éclatant de rire, se retourna.

Ses deux agresseurs, enchevêtrés, tordaient leurs efforts, à qui serait debout le premier. Ce fut Julot. Il décampa. L'autre le suivit de près; de la main gauche il se tenait l'abdomen, et de la droite il faisait des signes de croix. Tous deux, cependant, blasphémaient à l'envi.

— « Faut-il que je sois étourdi ! » murmura Bouvancourt. « J'avais complètement oublié... Tête de linotte, va ! Sortir la nuit à cause de cela; n'avoir point de chapeau à cause de cela; point de manteau à cause de cela; et ne pas

90 l'homme au corps subtil

se souvenir de cela ! Vraiment, je dois être plus fatigué qu'il ne paraît... Allons nous coucher. Mais, d'abord, où suis-je? »

Sa course l'avait mené aux bornes de la ville. Un des murs était celui du cimetière, occurrence qui expliquait la terreur superstitieuse du père François.

Le noctambule, l'allure beaucoup moins conquérante, reprit le chemin de son logis.

Il rentra. Mais je ne suis plus assez renseigné pour décrire par le menu tout ce qu'il fit alors. Je le sais grosso modo seulement, et j'aime mieux reporter ces dires secondaires au moment où je les reçus de sa bouche, — à la fin de cette histoire.

Toujours est-il que, le lendemain matin, vers huit heures, ayant à passer par là, je sonnai chez le physicien, 25, boulevard Poincaré, au premier étage.

A mon ordinaire, j'entrai sans façons.

Bouvancourt sembla contrarié de ma visite (et je m'empresse de dire que, ce jour-là, rien ne me fut livré de l'attaque nocturne). Je le trouvai dans sa chambre. Il avait dû se lever tôt, à moins qu'il ne se fut pas couché.

T/IIOMMF. AI' COnPS SUBTIL 91

le lit étant déjà refait ou n'ayant pas été défait. L'inquiétude se lisait à son regard. Debout eu face de l'horloge, mon ami la consultait avec une anxiété qu'il ne put travestir. Quelque chose... je ne sais quoi de débraillé, voire de mal tenu, régnait sur toute sa personne.

Je lui tendais la main...

— « Non, pas aujourd'hui », s'excusa- t-il en ricanant. « Je ne vous donnerai pas la main, Sambreuil... La goutte, voyez-vous... Ah ! j'ai les doigts d'un sensible ! Vous ne vous figurez pas ce qu'on souffre !... Et puis, tenez, mon bon, tout m'énerve ce matin... Pardonnez-moi, mais ça ne vous ferait rien de revenir cet après-midi?... Vous n'aviez pas de communication urgente? Non?... Eh bien, à tout à l'heure, n'est-ce pas?... Vous n'avez pas idée... Au revoir, cher ami, et toutes mes excuses les plus plates... Au revoir... »

Une pareille réception me jeta dans un étonnement noirci de frayeur. J'avais observé que Bouvancourt s'était tenu soigneusement à l'écart, à cont^^e-jour, en pestiféré. D'habi-

92 l'homme au corps subtil

tude, il me reconduisait jusqu'au palier; cette fois, je le laissai dans sa chambre, seul à seul avec l'horloge. D'un coup de pied, il ferma la porte sur ma retraite.

J'étais rempli d'alarmes et de chagrin.

A quatre heures sonnant, dès que ma consultation médicale fut close, je me précipitai boulevard Poincaré.

Tout avait repris le bon aspect quotidien. Bouvancourt m'attendait pour faire une promenade le long du canal, — ce canal qui devait lui être si funeste ! — Il avait, je m'en souviens encore, son paletot noisette et son feutre marron. Le shake-hand du professeur me brisa les phalanges, mais quelle poignée de mains pouvait me rendre plus heureux?

Nous partîmes. J'attendais un éclaircissement... Je le sollicitai par des allusions... L'ami restait coi. Nulle gaieté, du reste, en ses manières. Je soupçonnai quelque déception, je crus à l'échec de ses derniers travaux, et je n'insistai pas davantage.

* * Une semaine plus tard, nous étions à déjeu-

l'homme au corps subtil 93

ner, Mme Sambreuil et moi, lorsque Bouvancourt fit irruption dans la salle à manger.

Son affolement nous bouleversa.

Je lui administrai coup sur coup deux verres de ratafia qui le remontèrent. Au bout d'un certain nombre de soupirs et d'exclamations telles que : « Oh ! là ! mon Dieu ! — Mon Dieu ! Est-il possible ! — Moi ! moi ! Mon bon docteur! — Ah! madame, si vous saviez !... )) etc., — l'excellent homme fondit en larmes, et commença de nous faire savoir ce qu'on a déjà lu, complété de ce qu'on va lire.

Quelques heures auparavant — il était, je crois, neuf heures du matin — Bouvancourt s'était mis au travail d'assez mauvaise humeur, à cause d'un employé du chemin de fer, chargé d'une caisse d'appareils, qui l'avait heurté maladroitement, au point de lui meurtrir l'épaule. Toutefois, il avait entrepris sur-le-champ le déballage des précieuses verreries et leur disposition sur les tablettes du laboratoire.

La besogne tirait à sa fin, quand un jeune garçon de fort belle apparence entra sans

94 l'homme au corps subtil

se faire annoncer, ferma les trois portes de la salle à double tour, serra les trois clefs dans sa poche, et s'avança.

Bouvaricourt était à genoux près de la caisse, dans le foin, et le dévisageait d'un air abasourdi.

— ^( Monsieur, )> dit l'inconnu, « que je' iftë' présente, au moins î » Sa voix chantait, dôucv3, aimable, mondaine. « Je suis Morand... Vous savez... la bande à Morand! »

Bouvancourt sauta sur ses jambes, non seulement troublé d'être à la merci du coquin, mais encore stupéfait de lui voir les traits d'un potache de bonne famille et de reconnaître en ce bandit gracieux, débarrassé de son déguisement, le facteur qui l'avait bousculé tantôt.

— « N'ayez pas peur! » vocalisa l'intrus dans un rire perlé, si féminin, si puéril, que mon ami flaira subterfuge et mystification. « N'ayez crainte î Je ne vous ferai pas de mal !... »

— « Quoi! ce serait vous Morand? Vous qui avez fait assommer le garçon de recette du Crédit Foncier? Vous l'auteur du sextuple

l'homme au corfs subtil 95

assassinat de Vautremont? Vous Tescroc de... ))

L'Antinous répliqua, le verbe acide et le itiasque durci :

—^ « Oui, monsieur Bouvancourt, c'est moi. Je n'ai aucune raison de le cacher à mon futur complice. Car c'est encore moi l'auteur du vol de quinze cent mille francs au Comptoir d'Escompte de Pontargis. »

— « Hein? Qu'est-ce que vous dites?...

Mais j'ignorais... Quand donc ce vol... »

— '( Ce vol sera commis la nuit prochaine, mon cher monsieur Bouvancourt. Et cest vous qui m'aiderez à l'exécuter. »

— « Moi ! »

— u Vous m'aiderez », reprit le gamin avec une expression de vice et de cruauté. « Vous m'aiderez, vous dis-je. Aussi vrai qu'on m'appelle Morand. — Asseyez-vous, et faisons la causette. »

Le maître de la maison s'assit à la prière de son hôte. Dominé sous un regard de tigre, il pensait à la jeunesse des brutes impériales, Néron, Caracalla, Tibère, et il acceptait maintenant que ce fût la le terrible chef de bande.

Celui-ci continua :

— <( Deux de mes employés m'ont fait un rapport incroyable. Une étrange avanie leur fut infligée mardi, vers minuit, près du cimetière. Les bras du premier, devenus soudain yatagans, ont décollé certain promeneur sans lui causer le plus petit dégât. Quant au second, il a passé au travers de ce personnage surnaturel, qui s'en aperçut tout juste suffisamment pour s'esclafïer de la diablerie.

» Ce promeneur attardé, monsieur, ne pouvait être que le magicien Bouvancourt. Je connais l'annuaire pontargeois, il ne renferme qu'un nom de sorcier : le vôtre. Et, comme l'époque de mon bachot es sciences n'est pas encore très reculée, j'ai compris que, par l'intervention de la radiographie, vous veniez de découvrir le moyen de vous rendre aussi traversable, aussi insaisissable qu'un homme de gaz... ou de liquide... »

— (c Ce n'est pas tout à fait cela », remarqua Bouvancourt avec un fin sourire. « La comparaison... »

— '-' Aucune importance ! » déclara le perv^ers Adonis. <^ L'intérêt, pour moi, réside

non dans la cause, mais dans l'effet... La cause, cependant... Rayons X, n'est-ce pas? »

— « Oui )), révéla Bouvancourt entraîné par son dada favori. « Oh ! rien de plus bête en principe. Le problème était celui-ci : douer les corps solides — opaques ou transparents — des qualités de pénétration dont jouit la lumière obscure. Autrement dit, les rendre tels, ces solides, qu'ils pussent traverser les autres solides non traités, et par conséquent qu'ils pussent être traversés par eux, ce qui revient au même.

» Pour cela, il fallait parvenir à les imbiber, si j'ose dire, de lumière obscure, en sorte qu'ils fussent modifiés profondément, jusqu'en leurs molécules les plus secrètes, acquérant ainsi la propriété du fluide envahisseur, c'est-à-dire la propriété de traverser les masses sans les écarter (sans les écarter comme, par exemple, un nageur pénètre dans l'eau et comme nous fendons l'atmosphère) mais par une sorte d'osmose immédiate, comme deux régiments se croisent l'un dans l'autre, comme contre homme, sans subir de dilata-

05 l/HOMMF. AU CORPS SUBTIL

tion. Cela revenait à jouer de la porosité de la matière, qui n'est jamais assez dense pour qu'on ne puisse l'envisager comme une troupe d'atomes.

). Eh bien ! l'autre jour, mardi, j'étais chargé de ce... fluide, comme un condensateur est chargé d'électricité... Mais, pour être exact, ce... fluide n'est pas uniquement de la lumière obscure; car il faut que les corps traités pénètrent aussi les substances que les rayons X ne traversent point ou ne traversent qu'à regret. Alors... »

— « Bon, bon », reprit Morand. « C'est bien à peu près ce que j'avais supposé. Bref, si nous changeons de langage, vous avez le pouvoir de rendre insaisissable un homme tout habillé. Par le fait de la même opération, cet homme se rira des balles, des poignards; et, comme il pourra traverser toutes les portes closes — portes de banque ou portes de prison — quel jeu pour lui de plonger son bras dans un cofîre-fort incrochetable, aussi benoîtement qu'un faisceau de rayons X ! »

— '( Ah ! mais... », s'exclama Bouvancourt enfin renseigné sur l'objeV de la démarche/

l'hommf. au corps subtil 99

« Ah! mais... c'est que... oui... Seulement...))

— « Seulement, cela ne dure pas toujours, n'est-ce pas? C'est ce que vous alliez dire?... Je le sais. Pour m'en assurer, je suis venu vous tamponner tout à l'heure, en commissionnaire de la gare. »

— (( Je vous ai reconnu. Mais, au fait, qu'est-ce que cela pouvait bien vous faire, que je fusse tangible ou non? )>

— (c Ceci )), répondit le brigand : a que si vous ne l'étiez pas redevenu ce matin, j'aurais différé ce colloque; et que si vous aviez toujours conservé le don de subtilité, je ne serais jamais revenu. )>

— « Pourquoi donc? )>

— « Parce qu'il entre dans mes plans que vous ne soyez pas invulnérable, maître, vu que j'ai grand besoin de vous tenir au doigt et à l'œil, sans que vous puissiez déguerpir à travers les huis dont j'ai mis la clef dans ma poche, et vous moquer de l'ustensile que voici. ))

Ce disant, le redoutable bachelier braquait sur le savant un revolver, — attitude mélodra-

BmUOTHECA j

100 l'homme au coups subtil

matique, usée, d'un bien petit effet sur le lecteur, mais toujours neuve (et singulièrement !) pour celui qu'on menace.

Bouvancourt se prit à réfléchir. Sa tête bourdonnante lui semblait un nid d'abeilles où Tessaim des idées tourbillonnait. Depuis quelques minutes, il se demandait si le personnage ambigu de Morand n'était pas une femme de trente ans plutôt qu'un damoiseau de dix-huit. C'est qu'il s'exprimait avec un aplomb ! Ses discours avaient tant d'assurance et trahissaient tellement l'habitude de la parole !... Et puis, que de grâce et de beauté î... Mais, simultanément, Bouvancourt se représentait les crimes de ce fauve mâle ou femelle. Les victimes de la bande à Morand se levaient à nouveau dans son horreur, poussant des plaintes d'agonie... Et tout cela restait noyé dans la grande perplexité confuse où se débattait la volonté du physicien devant cet acte malfaisant qu'on était sur le point de lui commander. A cet égard, mille conceptions s'entre-croisaient si fougueusement dans la ruche de sa cervelle, qu'il ne voyait plus clair au dedans de lui-même.

l'homme au corps subtil 101

La créature qui le tenait en joue releva son arme. Le geste fut empreint de désinvolture professionnelle et de joliesse efféminée, Cartouche et Mlle de Maupin s'y combinaient.

Morand poursuivit après un court silence :

— « Je sais donc, monsieur Bouvancourt, que l'insaisissabilité ne dure qu'un temps. C'est ennuyeux, car, autrement, elle eût été synonyme d'impunité. Plus d'arrestations possibles, évasions simples comme bonjour, enfin le couperet de la guillotine... » Morand fit une pause et compléta sur un rictus : « On n'eût jamais été coupable... Tant pis !... Mais répondez. Pendant combien de jours garde-t-on la vertu de subtilité? »

— « Seize heures et douze minutes », répondit Bouvancourt tremblant de la requête qu'il pressentait.

— « Pas davantage!... Après tout, c'est plus qu'il ne m'en faut aujourd'hui pour expédier le coup du Comptoir d'Escompte. A minuit le tour sera joué. »

Bouvancourt tressaillit.

— « Mais, mais, il y a toujours un gardien qui veille dans les caves, et... »

102 l'homme au corfs subtil

— i( Commençons tout de suite )), ordonna Morand.

Bouvancourt eut un cri de révolte :

— « Et si je ne veux pas, moi î »

— « Je saurai vous y forcer ! Je vous y forcerai chaque fois que je voudrai!... Pour le présent, ceci me suffira. »

Le revolver toucha le front vénérable du physicien. Bouvancourt ferma les yeux...

Quand il les rouvrit, une âme nouvelle s'y reflétait.

Morand, qui s'attendait à la péripétie, rempocha son instrument de persuasion.

— « Soit ! )) opina Bouvancourt d'un ton peut-être résigné, mais plutôt résolu. « Quinze minutes; je vous demande quinze minutes pour accomplir votre métamorphose. — Naturellement, » fit-il avec légèreté, « vous désirez que votre corps tout entier devienne insaisissable? »

— (( Parbleu, cela va de soi ! Des pieds à la tête. »

— « Des pieds à la tête; fort bien. Je vous posais cette question parce que c'est mon

devoir. Quand vous allez chez le photographe, n'est-ce pas, on vous interroge... »

— « En pied, mon cher maître. Je veux être intangible en pied. Non, mais vous n'y pensez pîis : à quoi me servirait de pouvoir m'introduire à travers une clôture, si mes talons, par exemple, devaient rester dehors à me retenir? Voyons, mon associé î »

— « Bien, bien, c'est votre affaire. En effet. — Venez par ici. »

Bouvancourt se dirigea vers une portière. Avant de l'écarter sur un seuil mystérieux, il s'arrêta, disant :

— (( Vous me jurez que vous êtes Morand? » La demande fit sentir au meurtrier quel

ascendant sa vogue infamante exerçait et combien il avait eu raison de se nommer. L'orgueil lui chauffa les tempes.

— « Et comment ! » fut sa réponse glorieuse.

— « Entrez donc », décida Bouvancourt.

Il l'introduisit dans un cabinet cul-de-sac. Les murs et le plafond, le linoléum recouvrant le parquet, la face interne de la portière, enfin toutes les surfaces de ce local reluisaient

104 l'homme au corps subtil

de peinture argentine. La fenêtre avait été badigeonnée d'un enduit analogue, translucide comme un dépolissage. On aurait pu se croire à l'intérieur d'un cube d'argent.

Au milieu s'érigeait une espèce de ressort à boudin, qui n'en était pas un, puisqu'il était rigide. L'appareil toisait deux mètres d'élévation. Ses larges spires se constituaient d'un tube de métal enroulé trente fois sur lui-même et formant une cage cylindrique. Deux fils souples, argentés et tournés en papillotes, partaient chacun d'une extrémité de ce tube; celui du haut rejoignait celui du bas, et leurs deux brins,^ tordus en un seul, se terminaient par une fiche de contact. On voyait émarger du mvr, près de l'entrée, la prise c'e courant.

Et c'est tout ce qu'il y avait dans la chambre d'argent.

— « Voilà », dit Bouvancourt, « l'appareil. »

Il toqua la spirale, qui rendit un son de cloche impressionnant. Ce fut comme un glas sonné dans un autre monde.

Morand questionna le physicien sur la teinte argentée. Il n'aimait pas cela. Le métal

L'HOMME AU CORPS StJBTIL 105

blême étalait une pompe funèbre qui l'influençait.

— « Vous allez vous placer là-dedans », fit l'opérateur en renversant le haut limaçon. « Et vous ne serez pas surpris quand cela deviendra lumineux. — J'en ai pour un quart d'heure. »

Morand redemanda l'explication de la peinture.

— « C'est », répondit le savant, « une dissolution préser\'atrice de la lumière que j'ai nommée lumière Y. C'est une couche prohibitive... »

— « Voulez-vous dire que les objets qu'elle abrite ne sont plus traversables par les objets saturés de lumière Y?... »

— « Non pas. Je veux dire que les objets peints avec la gomme antilux — avec cette argenture — échappent à l'action de la lumière Y, et que, sous ses rayons repoussés par la gomme, ils ne deviennent pas subtils. Ces objets restent ce qu'ils sont, au lieu d'acquérir le don d'absolue perméabilité. Grâce à Vantilux que vous voyez ici, l'effet de mes irradiations est confiné à l'intérieur de ce

cabinet, et les vitres de cette fenêtre ne seront pas rendues traversables, ce qui serait gênant, pensez-y : le froid, la pluie, le vent pénétreraient, comme si les carreaux n'existaient pas ! »

— « Ah?... Oui, c'est vrai... Mais alors, quand on est insaisissable, on sent le vent à travers soi? »

— « Bien entendu. — Allons, vite, dépêchons-nous... »

— « Et les coups de couteau, et les balles de pistolet, et les dents de chien, — on les sent aussi? »

— « Forcément; la sensibilité... — Mais faisons vite. Ma bonne n'était pas là quand vous êtes entré, je préfère que vous partiez avant son retour. »

— (( Et les palissades qu'on traverse ? » poursuivit Morand inattentif aux sollicitations de Bouvancourt. « Et les talus où l'on peut avoir à se cacher?... Ah ! et le manque d'air?... Vous ne pouvez pas respirer dans un talus? Il faut donc le franchir dare-dare... Hum ! hum !... )>

— « Hé ! qu'est-ce que cela ! » dit Bouvan-

l'homme au corps SfBfîL 107

court. « Voyons, est-ce pour aujourd'hui ou pour demain? »

Les bras raides, il soutenait la lourde cage spirale.

— « Ah ! mais... c'est que... »

L'aigrefm marquant de la perplexité, Bou-

vancourt redressa l'appareil et lui dit brusquement :

— « Après tout, vous avez raison de ne pas vous presser. Notre contrat me semble imparfait. Je comprends bien que vous me trucidez si je refuse d'obéir; je devine aussi que vous faire prendre ici, dans une souricière, entraînerait sans doute mon exécution par vos... subordonnés. Mais, en retour de mes services, de ma soumission, qu'est-ce que vous me donnerez? Qu'est-ce que vous me donnerez sur les quinze cent mille francs du Comptoir d'Escompte? «

— « Tiens, tiens ! » goguenarda le voleur : « ... Dix mille, ça suffit? »

Bouvancourt tendit la main.

— « Peste ! la confiance règne 1... » repartit Morand. « On en recausera. Vous avez ma parole. Au travail ! »

108 l'homme au corps StJBtiL

— « C'est que... »

— « Au travail, je vous dis ! »

Morand se tenait debout dans la volute.

— « Ah î j'y songe : rendez-moi mes clefs », demanda le physicien.

— « Pourquoi? Ça presse? Je vous les rendrai tout à l'heure. »

— « Ah, non ! Tout à l'heure, si vous les conserviez, elles seraient, comme vous, transformées, perméables, et alors je ne pourrais plus m'en ser\âr pendant seize heures et douze minutes... — Oh ! mais », s'exclama- t-il tout à coup d'une façon curieusement soudaine et bruyante, « j'oubliais le principal, moi ! Oh ! oh ! quel étourdi ! Voyez-vous, il faut que je préserve mon individu contre la lumière Y, sans quoi... »

Il ouvrit un placard où pendaient quelques draperies argentées. Il choisit l'une d'elles et se mit en devoir de la revêtir. C'était une grande cagoule qui retomba sur lui, le cachant tout entier, comme à jamais. Un pénitent, une figure de processions expiatoires et d'autodafés, remplaçait le professeur. Des lunettes trouaient la capuce, leurs disques de verre

étaient argentés comme les vitres de la fenêtre; les yeux de Bouvancourt voyaient sans être vus derrière ces orbites de crâne dont la nuance inanimée se perdait dans le tout. Seules, les mains restaient nues; des gants les argentèrent. La robe, trop longue, massait des plis d'argent sur le plancher d'argent. Cette apparition de repentir et de somptuosité se statufiait, telle une allégorie de valeur inestimable et représentant le De profundis.

En procédant à cette prise d'habit, le physicien n'avait cessé de badiner sur la mine rébarbative qu'on lui verrait une fois costumé. Sa faconde ne tarissait pas, mais prenait sous l'étoffe un timbre amorti, souterrain, quasi sépulcral.

— « Vite, les clefs ! » dit-il.

Sa main de statue passa dans l'intervalle de deux spires.

— (( Les voilà », fit Morand qui avait légèrement pâli. « Que je vous les donne maintenant ou plus tard, "ça n'a pas d'importance. Au contraire, » ajouta-t-il en se faisant rire, « ceci me prouve que vous n'allez pas m'élec-

110 l'homme au corps subtil

trocuterl parce qu'alors vous les auriez reprises après I... »

— « Justement ! » approuva Bouvancourt. " Je vois que nous nous comprenons. Soyez en paix; je vous donne ma parole d'honneur que je vais vous subtiliser; rien de plus. »

Il retroussa le froc de pénitence, couleur d'absoute, et glissa les clefs dans son vieux veston. ]Morand secoua la maigre tourelle qui l'emprisonnait, de peur qu'elle ne fût tout à coup rivée au parquet. L'engin remua, se balança, répandit une musique de campanile céleste...

— « Il faudra ne toucher à rien pendant l'irradiation », recommanda le pénitent. « Mon solénoïde vous gèlerait grièvement. Tenezvous droit, bien au centre. Vous y êtes? Un quart d'heure ! »

Il ramassa le fil souple qui traînait, planta la fiche dans la prise de courant...

Aussitôt, on eût dit que le soleil venait de se multipher; aussitôt, la spirale s'illumina d'un éblouissement qui était au grand jour ce que le grand jour est au clair de lune. Elle devint un éclair de féerie, continu, mon-

l'homme au corps subtil 111

tant, giratoire. Un serpentin de feu blanc lovait ses anneaux splendides autour de Morand. Cette lumière veloutait le contour de la tubulure incandescente ; elle parcourait sa vrille de la base au sommet, avec une rapidité fulgurale. Ainsi, la machine paraissait tournoyer dans une ascension frénétique.

Morand fermait les yeux. Il resplendissait. Si jeune et si beau, si méchant, si pâle et si radieux, il fut le vivant portrait de Lucifer, un grain de sable avant la chute.

Aucun grésillement d'étincelle. Le miracle s'accomplissait dans une humble simplicité. La couleuvre ignée vissait infatigablement au sein du repos sa montée immobile. Du froid se fit sentir; elle en rayonnait.

Morand, les paupières entr'ouvertes et clignotantes, parla le premier :

— « Rudement pas chaud, là-dedans!...

Mais je ne sens rien d'autre... Est-ce comme ça qu'il faut que ça se passe? Est-ce que ça ne vient pas petit à petit, la subtilité? )>

— « Non », répondit la voix d'outre-terre. « Au bout d'un quart d'heure, quand le point de saturation se trouve atteint, subitement

112 l'homme au corps subtil

vous êtes en état. L'insaisissabilité ne comporte pas de degrés. »

— « Mais )), objecta l'être surensoleillé, donnant à ses inflexions toute leur fraîcheur juvénile, « je ne comprends pas très bien... »

Le pénitent leva les bras dans une attitude sacerdotale :

— « Il est préférable que vous gardiez le silence. »

On obéit.

Bouvancourt tenait sa montre ; de ses deux mains serrées l'une contre l'autre, il lui faisait un abri contre le rayonnement.

— « Plus que douze minutes... Onze...

Dix... »

Le foyer réfrigérant continuait d'abaisser la température. Le physicien savait que des feuilles de givre commençaient à doubler le vitrage.

Le patient grelottait. Bouvancourt alla s'adosser au mur, à gauche et presque derrière lui; ses dents menaient, sous la capuce, un claquement de castagnettes, et des frissons le galvanisaient, jetant de-ci de-là ses mains jointes. D'un ton laborieux, les mâchoires

l'homme au corps subtil 113

tremblantes, il déclara qu'il faisait beaucoup plus chaud à rintéricur du serpentin, — ce qui était un mensonge.

— « ... Huit... Sept... Six... »

Le silence, rompu de loin en loin par des roulements de voitures et de tramways, se rétablissait avec empressement. Alors les bruits familiers de la maison donnaient en sourdine leur brave petit concert domestique : une machine à coudre s'activait au rez-dechaussée; l'entre-choc des bouteilles sortait du soupirail de la cave; à l'étage supérieur, des pas intermittents...

Et pendant cela, dans la chambrette ardente et polaire, aux murailles comme en fusion, la mei'veille suivait son cours, et le serpent de clarté continuait d'enrouler sa trombe incantatoire autour du charmant criminel.

— « ... Trois... Deux... Une I... »

Tout à coup, sans qu'on entendît rien de plus, le réprouvé s'enfonça dans le parquet mille fois plus vite que le Méphisto de l'Opéra. Le temps de choir, il avait disparu. Ni trou, ni trappe, et cependant il n'y avait plus

114 l'homme au corps subtil

personne au milieu de la spirale, qui vainement persévérait.

Le pénitent, affalé dans un coin, se comprimait le cœur d'une étreinte crispée. Tous les murmures de l'intimité se taisaient, sauf les pas au deuxième étage, qui allaient et venaient comme antérieurement.

Bouvancourt se traîna le long du mur et coupa le courant. La spirale s'éteignit. On aurait supposé que le soir était venu. Pourtant une horloge sonnait dix heures et le jour blanchissait les carreaux épaissis de givre.

Le savant dépouilla son domino macabre et reparut dans la solitude. Etait-ce bien lui? Etait-ce un homme? A ses gestes automatiques, à ses mains de craie, à son masque de plâtre, qui aurait soutenu que c'en était un?... Mais il ruisselait d'une sueur glacée; donc c'était un homme. Il dit : « Justice est faite î » et se mit à pleurer; c'était donc Bouvancourt.

Il pleura dans la chambre d'argent; puis, ne voulant pas rester seul avec son secret, il accourut chez moi.

Quand il eut fini son histoire, ma femme et moi nous le regardâmes sans comprendre, et nous l'écoutions gémir désespérément :

— « J'ai tué quelqu'un! Moi, j'ai tué! voulant le faire !... J'ai fait exprès de tuer un enfant... peut-être une femme! Je suis un homicide ! Ah ! Sambreuil, quelle horreur, n'est-ce pas ! »

— « Hé... c'est que... je ne saisis pas trop ce qui est arrivé... »

Bouvancourt me fixa d'un œil dur et presque méprisant :

— « J'avais plus d'estime pour votre savoir et votre pénétration. «

Je repris :

— « Hem ! certes, je vois bien que Morand a traversé le parquet. Mais pourquoi? puisque vous, quelques jours plus tôt... Ah ! j'y suis : vous l'avez trompé ! L'opération n'était pas celle... »

— « Taisez- vous ! Je n'ai trompé personne. Je J'ai subtilisé, comme il était convenu.

116 l'homme au corps subtil

Seulement, je l'ai subtilisé dans les deux sens du terme.

» Voyez-vous, Sambreuil, moi, mardi, je m'étais bien gardé de me traiter in extenso. Pendant mon irradiation, j'étais chaussé de bottines badigeonnées d'antilux. Alors, mes pieds sont restés ce qu'ils furent depuis ma naissance, c'est-à-dire impuissants à traverser les autres solides comme à se laisser traverser par eux ! . . . Songez donc qu'une fois gorgé de lumière Y, il ne m'était plus permis de m'appuyer contre un arbre : je l'eusse traversé ! Si j'avais tenté de mettre mon pardessus et mon chapeau, tous deux auraient dégringolé à travers mon anatomie exactement comme au travers d'un corps de fumée I Croyez-vous, même, que j'aurais pu les saisir avec mes doigts? Eh non I Mes mains subtilisées étaient incapables de prendre quoi que ce fût, d'agir sur quoi que ce fut ! Et voilà pourquoi j'avais prié ma bonne de m'ouvrir la porte et d'attendre mon retour, quand je suis sorti. Tourner un bouton, tirer une sonnette: pas moyen I Je n'étais bon qu'à marcher ou donner des coups de pied... Enfin, je

l'homme au corps subtil 117

n*avfisplus d'action matérialle, que pédestre. Vous comprenez que, dans un état pareil, je ne pouvais décemment sortir que la nuit... Et quand je suis rentré, si vous saviez ! Impossible de me coucher, quelque envie que j'en éprouvasse ! Car — c'était effrayant — mon corps eût traversé le lit, le plancher et tout, jusqu'à ce que mes bienheureux pieds l'eussent enfin retenu ! Mais comment alors, dans cette posture, comment me dégager, sans force, sans même de toucher tant soit peu efficace!... Ah! l'étrange nuit, passée debout, dans l'oisiveté, transparent aux chocs, diaphane pour le tact, ainsi qu'un vrai fantôme ! Je tombais de fatigue et je n'avais pas le droit de m'asseoir !... D'après mes calculs — défectueux — la subtilité devait se prolonger dix heures. Jugez de mon angoisse pendant les six heures supplémentaires que sa possession m'infligea ! C'est à ce moment que vous vîntes me voir, Sambreuil. Je ne pouvais pas vous donner la main. Je n'avais pu ni m'habiller ni me débarbouiller convenablement. L'eau me traversait ! Mais il est juste d'ajouter que rien n'avait eu le

il8 l'homme au corps subtil

pouvoir de me salir depuis que j'étais intangible, la poussière ne se déposant plus que sur mes chaussures... Ah! mes chaussures! Ah! mes pieds ! Quels trésors en cette occasion !... C'est que, fichtre, insaisissable ne veut pas dire impondérable ! La pesanteur agissait toujours sur la masse de mon physique et le solhcitait sans merci... »

— « Alors, » fis-je épouvanté, « Morand... » Bouvancourt avala son troisième verre

de ratafia.

— « Morand, lui. . . Oh ! madame, quand j*y pense !... Morand, lui, sur sa demande et par mes soins, a été préparé dans sa totalité. Morand, lui, n'avait plus au bas de sa personne deux membres l)ien grossiers, deux objets de bonne et ferme chair. Il n'avait que des pieds imimatérialisés sous le rapport du contact, — des choses sans appui. Tout son corps est devenu soudain traversable et traverseur, à l'exemple d'un corps pétri de rayons X, ou plutôt de lumière Y... Et comme la pesanteur... »

— « Alors? alors?... »

— « Alors, il perdit pied, tombant vers le

l'homme au corps subtil 119

centre de la Terre, plongeant, coulant à pie au sein du gouffre épais... Il a traversé d'abord le plancher, puis la machine à coudre d'une ménagère qui s'évanouit à la vue de ce prodige indistinct, puis, sans même la souffler, la chandelle d'un tonnelier qui lavait des bouteilles dans ma cave... Ensuite il a franchi les couches géologiques... sans pouvoir se raccrocher nulle part, aussi désarmé contre l'ambiance, lui l'homme éthéré tombant dans un màlieu solide, qu'un homme banal précipité dans l'atmosphère... »

— « Enfin, qu'est-ce qu'il est devenu? )> demanda ma femmxe passionnément.

— (( S'il existe un feu intérieur, son compte est bon ! » proféra Eouvancourt. « Sinon, je ne doute pas qu'il ait été asphyxié pendant cette plongée, cette inhum.ation qui tient de l'immersion... Pas d'air à respirer làdessous ! »

— « Dans ce cas, » repris-je, « son cadavre serait juste au centre de la Terre? »

— a Je ne crois pas. Je suis même sûr qu'il n'y est pas en ce mom.ent où je parle; ou s'il y est, c'est qu'il y passe seulement. Vous

120 L*HOMME AU CORPS SUBtiL

comprenez, il faut compter avec la force acquise. Morand tombait vers le centre de la Terre à peu près en chute libre, avec une vitesse uniformément accélérée; il y est donc parvenu au train d'un malheureux qui s'abîmerait sur le sol d'une hauteur de 6.371 kilomètres. Un élan de cet acabit ne s'amortit qu'au bout d'un certain temps, et le pauvre diable, dépassant le point d'attraction, poursuivit son trajet en ligne droite, au delà du centre, vers les antipodes. Mais alors sa force acquise luttait contre la force de gravité, son élan ne suffisait pas à lui faire atteindre la surface opposée du globe, et, parvenu sans doute à quelques lieues de cette surface, Morand, dont la course s'était ralentie progressivement, s'est mis à retomber vers le centre de la Terre, qu'il a dépassé de nouveau pour revenir du côté de Pontargis... Cela peut durer fort longtemps 1 Afin de mieux comprendre, figurez-vous quelqu'un jeté dans un puits diamétral, une cheminée transperçant la planète... Après cent et cent va-etvient de plus en plus réduits, le cadavre de Morand s'arrêterait enfin au centre de la

L'ttOMME At; CORPS SUBTIL l2l

Terre, si seize heures et douze minutes sufsaient à la consommation de l'affaire. Mais seize heures et douze minutes ne suffiraient pas, et tout à coup redevenu tangible, brutalement immobilisé dans une de ses chutes effroyables, pris, enlizé, pénétré, envahi, broyé cellule par cellule, amalgame subit de roc, d'argile et de viande, le misérable restera éternellement bloqué dans la pâte profonde î... »

Ma femme, qui a de l'imagination, ne craignit pas d'en témoigner.

— « Attendez donc ! » s'écria-t-elle. « Pour peu qu'il y ait une mer aux antipodes, Morand s'est noyé ! »

Bouvancourt esquissa, du coin de la bouche, une moue éplorée :

— « Madame, il serait mort avant, mort étouffé. Du reste, nous chicanons à plaisir, attendu que l'existence du feu intérieur est démontrée. L'incinération de Morand ne fait pas l'ombre d'un doute. Car j'ai pu fabriquer un homme-spectre, " mais pas un hommesalamandre. J'ai vaincu la résistance des solides, des liquides et des gaz, mais non leurs

122 l'homme au corps subtil

autres défenses, Ron leur enveloppement qui asphyxie. J'ai vaincu Teau qui mouille, non Teau qui noie, et non le feu qui brûle ! — C'est une mort épouvantable ! »

— « C'est une exécution ! » rectifiai-je. « Dieu merci! Bouvancourt merci! d'avoir désorganisé la bande à Morand ! »

— « Mon invention n'aura servi qu'à cela. Voyez-vous, en dernière analyse, elle ferait plus de mal que de bien. Mauvaise, qu'elle disparaisse ! Je brûlerai ce soir mes calculs et mes notes, et je détruirai la spirale. Rien ne doit subsister... Morand ne parlera plus... Et vous, mes chers amis, je vous demande sur l'honneur de ne pas conter cette histoire avant dix années révolues. »

Nous dûmes en passer par là. Je promis à contre-cœur les dix ans de réserve, sans comprendre pourquoi l'invention serait alors impossible à retrouver. S'il arrive que mon lecteur soit un Berthelot, ma lectrice une Curie, peut-être apercevront-ils ce que je n'ai pas discerné. Mais peut-être aussi me tiendront-ils rigueur d'avoir fait un serment qui gruge la science d'une richesse consi-

dérable... Je l'ai prêté parce qu'on ne peut rien refuser, dans certaines crises, à certains suppliants. La surexcitation de ce paisible et sage Bouvaucourt faisait peur, il ne se lassait pas de nous redire les transes qu'il avait subies pendant son dialogue avec le beau scélérat dont la parole était suave, les alternatives de justice et de pitié qui l'animaient, sa torture entre ses devoirs et ses émotions, son dégoût de l'indispensable comédie tragique, et comment il appréhendait à chaque minute que ce demi-savant, frotté de physique, ne tombât sur la vérité.

- — « Il raisonnait d'une manière si naïve ! » remarquait Bouvancourt. « Et si dangereuse ! A tort et à travers ! Cinquante fois j'ai pensé tout perdu! Par bonheur, il était fasciné par la cause finale, hypnotisé par le but. Quelle faute î... Passer la main dans un cofîre-iort, à travers la porte, et le vider ! Mais voyons, est-ce qu'il aurait pu saisir l'or et l'argent ! Et s'il avait empoigné ces piles de louis et d'écus, est-ce "qu'ils auraient traversé le paroi du coffre, eux qui n'étaient pas plus subtilisés que cette paroi?... Jamais! Ja-

124 l'homme atj corps subtil

mais !... Quant aux pieds, vraiment c'était l'A B C de la déduction... Ah ! Sambreuil ! la honte... la honte d'abuser ce pauvre niais! Et le supplice de mentir à cet enfant que j'allais prendre au piège de ma fausseté!... Ah, non ! je n'étais pas né pour être bourreau ! )'

Je lui dis gravement, une main sur son épaule et les yeux dans les yeux :

— « Mon ami, ne croyez- vous pas que c'est votre tour de raisonner faux? Vus avez purgé la terre d'un monstre; vous tenez d'Hercule, de Thésée et de Celui qui précipita Lucifer aux flammes éternelles, comme vous avez fait du nouveau vSatan. Bouvancourt, il me semble que vous devriez ressentir une grande satisfaction divine... »

— « Oui, » soupira le physicien, « je suis bourrelé de satisfaction. »

Et comme j'insistais sur le caractère fabuleux de l'événement, il me démontra que c'était une illusion.

— « Penser », dit-il, « que nous pouvons plonger dans la terre, c'est aussi naturel que penser : Peut-être existe-t-il des créatures

l'homme au corps subtil 125

incapables de traverser Tair et de voyager parmi les gaz. La proposition n'est pas antiscientifique, loin de là. » Il poursuivit : « On a toujours vu les solides se surnager l'un l'autre, et voilà des siècles que l'humanité flotte à la surface du monde. S'en suit-il que je doive nier la possibilité du contraire? Pas du tout ! — Jusqu'à ce qu'un homme ait enfoncé dans la rivière un bouchon de liège, tous les bouchons de liège pouvaient croire que l'eau leur était aussi imperméable que la terre aux humains. Or, voilà : ce que cet homme a fait au bouchon, moi je l'ai fait à Morand. »

Ce nom murmuré, Bouvancourt perdit le fil de sa pensée. Il s'abandonna au cours d'une préoccupation d'où je me gardai bien de le tirer, car peu à peu il prenait le visage de science, de force et de mansuétude que je souhaite voir au Tout-Puissant, si nous devons quelque jour nous trouver face à face.

Ji J.-H. Tifisnyï aîné

« At tliis shadow I gazed wonderingly for many minutes. Its character stupefied me with aston ishment. I looked upward.

The treewas apalm. »

(Edgab Atj.a>- Poe. A Taie of the Ragged Mountaine.)

Feu Chanteraine, le botaniste, de son vivant directeur du Muséum, a laissé de curieux mémoires. S'ils sont encore inédits, c'est qu'on y voit trop au naturel mainte figure contemporaine dont il sied d'attendre qu'elle appartienne à l'Histoire pour publier qu'elle n'en était pas digne. La coutume le veut ainsi. — Nous détachons du manuscrit ces pages descriptives où, par exception, l'auteur ne traite pas des hommes d'à présent.

— « Endossez votre caban, » me dit Fleury-

Moor, « voici venir la fraîcheur, et je veux vous conduire à mes champignonnières modèles. »

— « Est-ce loin? »

— « Non, certes. A deux pas. C'est là-haut. » Le géologue désignait le faîte de la coHine. (f Voyez- vous cette bosse, Chanteraine? elle mérite d'être célèbre. Notre-Dame de Reims en est sortie, du moins pour une fraction. L'échiné se trouve entièrement perforée de galeries souterraines qui sont des carrières abandonnées. J'en utilise deux à l'éclosion de mes cryptogames; elles s'ouvrent de l'autre côté de la hauteur. — Vous pouvez prendre votre fusil, la chasse m'appartient. Venez ! »

— « Il est déjà tard... Trois heures passées. »

— « Nous serons de retour bien avant la nuit. Allons, en route ! »

J'emportai mon calibre 12 et ma gibecière. Pour être franc, l'excursion n'avait rien qui m'ennuyât, — sauf le but mycologique, — moi qui suis un vieil amateur de paysages et l'infatigable spectateur des crépuscules.

Date : 26 octobre 1907.

Le sentier s'élevait doucement par les

LE BROUILLARD DU 26 OCTOBRE loi

vignes vendangées et les champs d'asperges poussés en brousse après récolte. Des paysans coupaient ces verdures aériennes et les amassaient pour les brûler. Cela faisait des lueurs un peu partout et de hautes fumées dans l'air calme. Nous montions, sans nous presser, vers un bois de cuivre et de rouille. Je regardais souvent par-dessus mon épaule la gorge et la plaine qui se découvraient. A l'orée du bois, le sentier fit un coude et, longeant la bordure, plaça devant nous l'arrondi de la vallée. Spacieux hémicycle évasé en face de l'étendue, elle offrait l'image accomplie de ce mois de brumaire qui venait de commencer. Malgré le temps hargneux et froid, malgré le ciel terne et la buée qui d'un voile précoce indécisait les fonds marécageux, son manteau de frondaisons jaunies la revêtait d'un ensoleillement. Nul souffle n'agitait les ramures. De temps en temps quelque arbre s'effeuillait dans le bois, avec un petit bruit d'averse, pas gai. On entendait planer l'invincible recueillement précurs^eur de l'hiver. On sentait la campagne se stupéfier d'heure en heure et l'automne mûrir.

Avant de nous engager dans une tranchée sablonneuse, sous une voûte éclaircie d'acacias, nous fîmes halte. C'est alors que je parlai du brouillard pour la première fois, en observant que la gaze palustre embuait à présent toutes les basses terres, comme une moisissure dont la peluche grisâtre s'épaississait à vue d'œil. Une nuée plate faisait le siège de Cormonville ; d'invisibles fileuses tissaient d'un bout à l'autre de la gorge des traînées arachnéennes, stagnantes et toujours plus opaques, tandis que, parla plaine indéfinie, de longues raies vaporeuses stationnaient et se multipliaient sans que l'on vît comment. Nous n'étions pas repartis qu'elles avaient duveté tout l'espace, jusqu'au bord où la nuit se lèverait tantôt.

— «Dépêchons-nous », dit Fleury-Moor. «On a si vite fait d'attraper un refroidissement!»

Je le suivis dans le chemin creux.

Au bout d'un instant, il me parut que les entours devenaient troubles. Je passai ma main sur mes yeux, croyant qu'ils se brouillaient; la taie persista. C'était la brume. Elle nous enveloppait de sa mousseline.

— « Ne craignez-vous pas d'être surpris par le brouillard? » demandai-je.

Nous allions entre des murs de sable fauve stratifié de terre farineuse. Mon collègue avait pris une poignée de cette terre et me la présentait en l'émiettant. Je n'y pus voir qu'une infinité de parcelles calcaires, de minuscules débris de coquilles telles qu'ammonites et cornets, dont quelques-unes avaient subsisté dans leur tout, grâce à leur taille microscopique.

— « Hein ! qu'est-ce que je vous disais, ce matin ! »

Ce qu'il m'avait dit le matin, je m'en souvenais à merveille; et je revis l'instant où la 35 HP qui nous portait avait débuché de la forêt d'Ardenne. Ce fut soudain comme si le jour venait de se lever une seconde fois. La plaine champenoise s'étendait devant nous à perte de vue, blanche, crayeuse, largement ondulée de plis harmonieux qui nous semblaient en mouvement, et presque marine à force d'être immense et de paraître ondoyer. Les villages, disséminés de loin en loin, faisaient penser à des îles rocheuses. Les

134 I,K BROUILLAF.D DU 26 OCTOBRE

boqueteaux de sapins, carrant par-ci par-là leurs rectangles tirés au cordeau, simulaient d'étranges madrépores géométriques. Il y avait au lointain certaine route si droite qu'on l'eût prise pour une jetée. — « Nous marchons à 75 kilomètres », déclara Fleury- ]\Ioor. J'aurais souhaité qu'il dît : « Nous filons 40 nœuds », tant j'éprouvais cette belle nostalgie de la mer, qui est dans le cœur des hommes, et tant ce territoire me donnait à la fois de regrets balnéaires et d'illusions navales. — « Parbleu ! » s'écria Fleury-Moor à l'aveu que je lui en fis, « la Champagne ressemble à l'océan comme une fille à son père. La configuration du pays révèle son origine neptunienne, et que la mer préhistorique l'a jadis modelé à son image, à grands coups de vagues et de remous. Et tenez, voici tout là-bas les collines qui ont émergé les premières, à l'époque éogène, quand les flots se retiraient de siècle en siècle. (C'est là que viennent finir les coteaux de la Vesle et de l'Aisne, et c'est aussi là que nous allons.) Eh bien, n'y voyez pas autre chose que des monticules de sédiments et d'alluvions, des bancs de sable

et de calcaire, autrefois sous-marins, et qui regorgent de coquillages. »

Voilà ce dont je me souvenais.

— « Cela est fort bien, mon cher )>, répliquai-je. « iMais le brouillard ! Est-ce que vous ne craignez pas de vous perdre, s'il augmente?

— « Pas de danger ! Ces coins-là, voyezvous, je les connais par cœur. J'irais à mes couches les yeux fermés ! D'ailleurs, chez nous, les brouillards ne sont jamais denses... Mais si vous voulez, en pressant le pas, nous aurons vite fait de dépasser celui-ci... »

Bientôt, en effet, dégagé du couloir, le chemin brusqua sa pente, et l'atmosphère se libéra de toute confusion. J'en profitai pour jeter un coup d'œil d'ensemble, et je constatai — non sans étonnement, après l'assurance de Fleury-Moôr — qu'on ne voyait plus du tout Cormonville. Le vallon s'emplissait à mihauteur de volutes nébuleuses; elles meublaient jusqu'aux extrêmes lointains et submergeaient l'immensité.

— « Hé ! vous soutenez que ce brouillard-là n'est pas dense? »

136 LE BROl'ILLARD DU 26 OCTOBRE

— « Non, il ne l'est pas. Si nous étions dedans, vous seriez de mon avis. Mais nous l'apercevons de haut, sous une forte épaisseur... )

Un lapin déboula. Je le tuai. La détonation claqua sans se répercuter.

Nous arrivions au sommet : une savane jonchée d'éclats de pierre et parsemée de genévriers. Cet endroit me parut si désolé que j'éprouvai quelque honte à le parcourir sans être en deuil ou désespéré. La solitude, le silence et l'immobilité s'aggravaient l'un l'autre. Les contours s'estompaient déjà par l'effet du brouillard naissant. Le site, imprécisé de mystère et de mélancolie, ressemblait au souvenir d'un paysage. Il me plut de croire que nous hantions un pastel en train de s'effacer.

Fleury allait toujours. Nos brodequins foulaient une herbe coupante. Nous traversions le dos d'âne,

— « Diable ! c'est cocasse tout de même î » s'écria mon guide.

De là, on aurait dit que la Champagne n'était plus qu'un formidable steppe couvert

LE BROUILLARD DU 2kj OGTOTÎRE 137

de neige. Une surface sibérienne, miroitant sous un soleil laborieux, nivelait tout. Et ce qu'il y avait d'assez poignant, c'était l'abandon qui semblait résulter pour nous du phénomène. J'avais l'impression qu'un déluge universel et floconneux nous avait seuls épargnés sur cette colline; et le charme se serait prolongé, sans quelques voix de bûcherons et des sifflets d'oiseaux qui résonnèrent fantastiquement sous la couche impénétrable.

Fleury m'enseigna que, d'habitude, les vallons formaient de-ci de-là deux demi-lunes délicieusement bocagères. Toutefois, des marais fort boueux en détrempaient la cuve, derniers vestiges de l'ère paludéenne qui avait suivi la période lacustre, laquelle s'était substituée à l'époque marine.

Et désignant, à notre niveau, la concavité du feston qui venait d'apparaître :

— « C'est là-bas », dit-il, « que sont mes champignonnières. »

Il prit une voie dont le tracé accompagnait en contre-bas le tournant de la crête. Une sapinière continuait à notre gauche, sur un talus qui s'érigeait verticalement. A droite,

embroussaillé de ronces, d'églantiers^ de clématites aux Heurs desséchées comme un peuple d'araignées mortes, le versant dégringolait, perdu dans le brouillard.

Le soleil décliné, qui venait de luire un instant, n'était plus qu'un disque pâle, grimé de vapeurs, si lunaire que Pierrot s'y fût trompé. Les plans éloignés s'évanouissaient petit à petit. Des écharpes, semblables à de monstrueux fils de la Vierge, enroulaient leurs méandres autour des buissons. Et le. gros du brouillard s'enflait furtivement à l'assaut de la rampe.

C'est à peine si j'eus le temps de remarquer cinq ou six orifices de carrières qui, de distance en distance, trouaient d'obscurités la tranche à pic du Uilus : soudain le soleil s'éteignit, comme un ballon japonais à court de chandelle. Une nuit blafarde nous environnait. Des bouquets de noisetiers vinrent à nous, masses diffuses apparues et redisparues. Ces ténèbres livides étaient glaciales, et, le frimas s'alourdissant, la lumière diminuait encore.

A l'inverse de ce que je lui conseillai, mon

ckampignonniste s'obstina vers ses champignonnières. Il avançait posément. Je l'entrevoyais de moins en moins, tel qu'une ombre à peine indiquée, telle son ombre qui se serait levée et qui se serait mise à déambuler toute seule. Pour se diriger, il se fiait à la piste du sentier. Nous ne distinguions plus que cette trace, ou, pour mieux dire, plus que le rond de terrain dont nous étions le centre. Je marchais dans le brouillard comme une créature auréolée marcherait dans la nuit, sans rien voir qu'à la faveur de son nimbe. Mais, par Dieu, qu'on était mal ! Une odeur poussiéreuse et mouillée s'insinuait jusqu'au tréfonds de ma poitrine; mes dents claquaient; j'avais les cils et la barbe trempés; d'innombrables gouttelettes perlaient sur mes vêtements. Il me semblait devenir un hommeéponge imbibé de neige fondue, un sorbet humain. Et j'avais beau me dire que tout cela n'était en somme que les prestiges accoutumés du brouillard, un sentiment désagréable me rappela que j'avais été, moi aussi, l'enfant qui pleure dans le noir.

Dès lors, je me demandai si vraiment il ne

se passait pas des faits interlopes, que ma subconscience aurait éventés. Mais je ne sus rien démêler qui méritât l'honneur d'une crainte, si ce n'est l'intensité d'une ambiance malsaine, boréale et traîtresse, où le pire eût été de se perdre et de s'enrhumer tout ensemble.

Néanmoins, la brume se condensait infatigablement. C'était une maladie de l'espace. Elle avait matelassé le vide. Elle assourdissait le bruit de nos pas. Elle était si lourde qu'on y suffoquait, et si chargée d'eau qu'à ma place un poisson n'eût peut-être pas étouffé davantage. Positivement, l'air devenait aquatique.

J'essayai de traduire mon inquiétude en facétie :

— « Nous faudra-t-il nager, mon cher, ainsi qu'aux temps immémoriaux où l'océan pesait sur ces collines? »

J'avais parlé comme à travers un bâillon. Fleury-Moor n'entendit pas, ou feignit de n'avoir pas entendu. Mais le fantôme taciturne qui me précédait ralentit sa marche ouatée. Jusqu'ici, j'avais pu surv^eiller le sol battu, couleur de cendre, où se posaient mes

chaussures luisantes de rosée; je ne le voyais plus. Fleury-Moor s'arrêta. Je regardai mes pieds; ils avaient disparu. Dans le brouillard environnant, un second brouillard montait avec rapidité. Nous l'avions aux genoux. Il était d'une température de glaçon, qui mordait la chair de nos mollets.

Fleury-Moor se pencha vers moi :

— « J'aime mieux attendre que ce soit passé », fit-il du ton le plus naturel. « On s'égarerait, ma foi ! Cela ne peut pas durer. Très intéressant, vous savez. Rarissime ! y>

Ses paroles tranquilles me parvenaient comme au long d'un mauvais porte-voix.

Elles fumaient en bouffées de pipe, dont le brouillard s'emparait aussitôt.

— a Je me demande ce qui va nous arriver ï>, dis-je avec effort. « Les jambes me font diantrement souffrir... Et cela grimpe... »

— « Que voulez-vous qu'il nous arrive? » persifla le spectre fuligineux.

Je saisis le bras de Fleury-Moor qui se laissa faire sans résistance, et nous assistâmes à notre ensevelissement. Nous devînmes à nos propres yeux des ombres-bustes, puis

142 LE BIIOUILLARD DU 26 OCTOHRK

des ombres-têtes, puis plus rien. Et pendant que nous regardions nos corps s'enlizer dans l'invisible, eux, nos corps, subissaient l'abominable épreuve de plonger peu à peu dans un fluide oppressif et glacé, plus afïreux que la mort. Je ne voyais même plus mes doigts contre mes cils. Aveugle par l'opération d'un météore, je puis dire que j'étais en quelque sorte hérissé de tous mes nerfs. Ah ! pour le coup, certitude ! Certitude qu'on pouvait frémir à bon escient ! Tout à l'heure mes intuitions ne m'avaient pas trompé. Une nouveauté s'accomplissait. Le savoir du professeur et l'instinct de la bête s'accordaient là-dessus en moi-même; tous deux maintenant espéraient une merv^eille et craignaient un cataclysme.

Le géologue emboucha mon oreille. Il criait paisiblement, à la manière des personnes qui conversent de part et d'autre d'un obstacle :

— « Ce qui me surprend, voyez-vous, c'est qu'un brouillard hygrométrique à ce point ne se résolve pas en averse, — que dis-je ! en flocons! en grêlons!... Et ce qui m'étonne

encore, c'est qu'avec ce froid de canard, l'eau qui nous humecte ne se congèle pas!... »

Alors je suçai ma moustache dégouttante, et je constatai que l'eau du brouillard, si froide, était salée.

— « Ah ! Fleury, quelle horreur 1 On dirait des larmes de cadavre ! »

— « Ouais !... Tiens, vous avez raison. C'est comme de l'eau de mer. »

Et il ajouta :

— « Voilà pourquoi ce brouillard ne saurait « prendre ».

— « Enfin, dites, avez-vous jamais entendu parler d'une aventure semblable? Nous ne sommes pourtant pas les premiers venus, vous et moi... Ne vous écartez pas, surtout 1 »

— « Non. Je ne bouge pas... Nous ferons un rapport... Définition : une obscurité absolue mais blanchâtre, d'un blanc terne... Ah ! tenez, il me semble que cela s'éclaire... »

— « Oui, cela commence à s'éclairer... » Notre entourage " devenait lumineux. La

bourre impalpable qui nous calfeutrait s'allégea d'un soupçon d'aurore. Une faible lueur

s*y répandait en vacillant; mais la transparence ne revenait pas volontiers.

Je réaperçus d'abord Tombre chinoise de Fleury-Moor qui se matérialisait progressivement tout entière, au lieu de reparaître morceau par morceau comme elle avait disparu. Mon excellent collègue s'étonnait ainsi :

— « Oh ! diable ! Où donc... Qu'est-ce que,.. Voyons, voyons, je suis cependant certain de m'être arrêté sur le sentier... »

— V Eh bien? )> demandai-je.

— « Eh bien, qu'est-ce que c'est que ce sable rouge, à mes pieds? «

— « Nous aurons dévié... »

— « Où, dévié? Où?... Du sable rouge, ici ! Depuis quand? »

— « C'est peut-être un résultat du brouillard salé... une combinaison de sa chimie avec celle de la terre... Mais voyez donc comme l'aspect du sol est encore incertain, flottant... ))

Fleury se courba, scrutant le sable rouge.

— «Voilà le vent qui s'élève », remarqua i-je.

Il se redressa, d'urgence :

— « Qu'est-ce que vous dites? »

— « Je dis : voilà le vent qui s'élève. Ne l'entendez-vous pas dans les sapins? «

— <c Et vous, ne voyez-vous pas que le brouillard est immobile, et que par conséquent il ne fait pas de vent? qu'il ne peut pas en faire? »

— « Écoutez seulement... Il faut qu'il en fasse!... Écoutez! »

— «Mais ce bruit... ce bruit de vent... c'est à droite ! »

— « Alors? »

— « Alors? Il n'y a pas de sapins à droite. » ;- « Il n'y a pas... Mais puisqu'on entend

le Druit du vent dans les sapins... »

— « Ce n'est pas le bruit du vent. »

— «Que serait-ce? Que serait-ce?... «

— «Ne vous énervez pas. xNous aUons le savoir. Ce maudit brouillard se dissipe. »

La luminosité augmentait avec une espèce de fluctuation fatigante. En même temps, la froidure cédait. Le cercle apparent s'élargit. De vagues choses s'y montrèrent : des cailloux des touffes d'herbes. Le géologue, les ayant considérées, fit une exclamation :

— « Venez voir ! »

Mais alors une clameur stridente retentit dans les profondeurs insondables, — un appel de trompette, rauque et féroce, qui faisait souvenir de ménageries, de cirques ou de jardins zoologiques...

Nous nous regardions pâlir mutuellement, avec des yeux dilatés où se lisait la même conjecture impossible.

A voix basse et la mine farouche, Fleury s'obstina pourtant :

— « Ces herbes, examinez-les, vous, le botaniste ! »

Je le fis. C'est pourquoi je battais l'air à tour de bras, pour me dépêtrer de l'élément qui nous embourbait. Possédé par Tinstinct de conservation, cette démence rarement salutaire, je n'étais plus qu'un être de secousses et de fuite. Je m'élançai.

Fleury me retint :

— f( Du calme ! Et restez là, pour Dieu I Je ne sais pas au juste où nous sommes... Le ravin doit être ici, tout près. Vous y tomberiez... — Et puis », conseilla-t-il impérieusement, « souvenez-vous donc de ce que

VOUS êtes, sacrebleu ! Reprenez conscience de votre rang. Nous devrions bénir ce qui nous arrive. Nul n'est plus qualifié pour de pareilles météoroscopies ! Et dites-vous bien que tout cela finira par un mémoire à telle ou telle section de l'Institut! »

Cette leçon me rendit le sang-froid.

— « D'accord. Mais convenez », repris-je tout honteux, « qu'il est plutôt démontant de rencontrer en pleine Champagne une herbe des Tropiques et d'entendre... »

— « Écoutez ! )) me dit-il en allongeant le bras dans la direction probable du ravin. « Ce que vous appelez le vent!... »

— « Cela s'est amplifié... Ce n'est pas le vent. ))

— <( Je ne vous le fais pas dire. )>

— « ... Un bruissement de fleuve... ou de torrent... Un vaste fleuve... )>

— (( Attention ! voilà du nouveau, Chanteraine I »

Le jour tremblotant n'avait cessé de croître, et des formes s'esquissaient aux alentours, dont l'une, moins écartée, dessinait une colonne mouvante qui allait se dégradant

par le haut. Derrière elle, d'autres fûts réalisaient leur sveltesse. Cependant, je ne prétends pas que le brouillard se désagrégeât le moins du monde. Non, en vérité. Que l'on me comprenne. Les choses ne surgissaient pas autour de nous comme lentement débarrassées de la nue ; mais elles semblaient se crayonner en grisaille, puis se sculpter à même la substance volage. Elles semblaient constituées par le brouillard. Bien mieux : il n'était pas jusqu'au frisselis fluvial qui ne semblât une qualité sonore de la brume; et la tiédeur qui venait nous parut s'en dégager, avec une odeur de résine.

— « Ah 1 Chanteraine ! L'arbre ! Là ! »

— « Miséricorde ! »

Le chapiteau de la colonne sortait de l'inconnu. C'était un bouquet de feuilles. Un palmier s'élançait à nos regards! Nous le discernions dans le faux jour et le miroitement qui le déformait sans trêve et le faisait onduler comme un reptile. Plus loin, toute une palmeraie s'affirmait, moirée des mêmes ondes.

Ainsi dansent les reflets d'une berge. Tout

T.E BROUILLARD DU 26 OCTOBRF: 119

ce que nous apercevions serpentait dans un chatoiement. De plus, la vision passait continuellement par des alternatives d'ombre et d'éclat. Et je ne tardai pas à découvrir que la vue n'était pas le seul de nos sens impressionné de la sorte. Le parfum balsamique se renforçait efïluve à eiïluve; le bruissement de l'eau comportait une progression de forte suivis de piano; et la chaleur redoublait par bouffées, suivant un rythme fantasque dont on peut dire qu'il était général, car toutes ces défaillances et ces poussées coïncidaient parfaitement, qu'elles fussent olfactives, auditives ou visuelles.

Cependant elles s'atténuaient à mesure que le décor gagnait en lucidité. Il se précisait dans le brouillard comme une projection sur l'écran lorsqu'on « met au point » et que l'éclairage papillote. Les photographes saisiront sans peine la meilleure comparaison, celle d'une image qui « vient » sur la plaque sensible, dans le bain révélateur qu'on agite. De seconde en seconde le lieu fantasmagorique devenait plus fixe, plus positif, plus profond. Le cercle — ou plutôt le cylindre — apparent

150 l.E BROUILLARD DU 26 OCTOBRE

mesurait peut-être vingt pas de rayon, quand Fleury-^Ioor conclut :

— « C'est un mirage, comme au désert.

Seulement, c'est un mirage particulier, qui nous enveloppe et nous donne non pas l'illusion d'apercevoir au loin quelque irréalité de lac et d'oasis, mais l'illusion d'être quelque part, en Afrique, ou ailleurs. »

— « Oui, » ajoutai-je, « ce qu'il a de particulier, c'est en efïet qu'il nous enveloppe. Mais c'est encore qu'il se produit à une distance considérable de l'endroit miré. Et c'est, par-dessus tout, qu'il afîecte l'ouïe et l'odorat aussi bien que la vue ! »

— « Optime. C'est un mirage qui nous fait voir, entendre et respirer ce qui est très loin de nous. Il y a sympathie optique, acoustique et osmologique dans l'espace — tout au moins dans un sens — entre le lieu où nous sommes réellement et le lieu qui se projette sur le brouillard autour de nous. Je savais bien que le sable rouge... Voyons : l'Egypte, n'est-ce pas?... Non?... «

— (( Non... », répétai-je, étonné jusqu'à rémotion. « Plus au sud... Je crois... je crois

que ce sont là des plantes équatoriales... Mais... Voilà des nopals... un baobab... Et pourtant... »

— « Quoi? »

— « Mon Dieu! Fieury, ce... cet éventail de palmes, en roue de paon, là, qui transparaît dans la brume... Vous le reconnaissez ? ))

— « Ho ! ce n'est pas possible ! Un dichot... le dichotome du Cap... ou de Madagascar... »

— <i Oui : la flabellaiia Lamanonis ! Du Gap, de Madagascar, ou de V époque tertiaire ! »

— « De l'époque tertiaire? Qu'est-ce que vous dites? »

— « Ouvrez les yeux ! Regardez ces fougères arborescentes, près des aloès... »

— (( Ce sont des osmondes. Des osmondes... de Ceylan... »

- — <( Eh bien, non ! C'est une espèce éteinte ! »

— « Vous êtes sûr?... Ah ! mais oui î voyez, voyez : ce palmier! le palmier-parasol \... Et quoi encore? Des lauriers-roses... avec des camphriers... Du myrte... Un bouleau! »

— « Des ceps de vigne ! Un rouvre ! Des noyers ! »

— « Les angiospermes ! Nous sommes au beau milieu de la période néozoïque ! »

Aussitôt qu'il l'eut dit, le murmure de rivière s'enfla tellement que nous fîmes volteface. De ce côté-là, on ne voyait que le brouillard, et le sable rouge y disparaissait en pente douce. Le grondement s'apaisa derrière le rideau brumal. Un flot écumeux venait d'en jaillir et, dentelle pétillante, mourait avec grâce. Un deuxième flot lui succéda dans un mugissement de cataracte. Le sable se mouilla, la mousse crépita, des embruns voltigeaient...

— « La mer ! » balbutiai-je. « La mer qui existait il y a des millions d'années ! »

Deux rocs noirs ébauchaient leur carrure au bord du ressac.

— « Ce n'est donc plus seulement un mirage dans l'espace ! » décréta Fleury-Moor transporté d'enthousiasme. « C'est aussi un mirage dans le temps ! »

— « Ce n'est », répliquai-je, « qu'un mirage dans le temps. L'espace où nous croyons être est bien l'espace où nous sommes. Nous avons l'illusion d'avoir bougé dans la durée; nous

n*avons pas bougé dans l'étendue. Voyez plutôt. »

Le brouillard s'illustrait davantage. Assez bas relativement, il pesait toujours sur les choses comme un plafond nébuleux; mais, dans les autres dimensions, le paysage se déclarait à merveille. Et l'on en voyait suffisamment pour reconnaître la conformation approximative du coteau de Gormonville, avec par ici sa banquette en surplomb, et par là son ravin, dont la plage antédiluvienne épousait la courbure. Plus de doute : un caprice anachronique de la nature nous permettait de contempler la Marne dans son aspect de la préhistoire. Ces chênes, ces érables étaient les premiers chênes européens, les premiers érables français; et cette vigne — ô charme attendrissant ! — était la première vigne de Champagne!...

Ce fut, je crois, à cet instant, qu'un horrible cri déchira la nuée au-dessus de nos têtes. Nous levâmes les yeux, sans rien surprendre de plus que l'évasion d'une ombre volante et majestueuse. Je ne pus comprendre pourquoi ce cri m'avait bouleversé au point de

savoir, en l'écoutant, que je ne l'oublierais jamais plus. Fleury-Moor avait la figure à l'envers. Nous étions tremblants. Et c'est en vain que nous réentendîmes, au fond du brouillard, l'appel de trompette qui nous avait troublés auparavant. Nous ne pouvions blêmir davantage. L'horreur du cri domptait toutes les autres.

Pourtant, l'appel de trompette déjà familier se répéta plusieurs fois de suite, à des points différents de la vastitude; et Fleury- Moor, prêtant l'oreille, m'interrogeait du regard.

— (( Proboscidien, n'est-ce pas? » dit-il.

— (( Assurément. Elephas meridionalis ou primigenius. »

— « Diantre !... Est-ce que le mirage intéresserait aussi le toucher?... »

Il s'accroupit et manipula quelques brins d'alfa.

— « Hum ! )) grogna-t-il.

— « Quoi? ))

— « Palpez vous-même. »

Le résultat de mon expérience fut que je glissai dans mon fusil deux cartouches à balle.

LE BROl-ITJ.AP.D DU 26 OCTOBRE 155

A cette vue :

' — « C'est fou ! » me dit Fleury-Moor. '( Est-ce que nous rêvons? Il y a quelque chose de fou dans ce que vous venez de faire ! Nous rêvons; ce brouillard est narcotique. Ou pestilentiel; et c'est du délire. »

— « On ne rêve pas à deux, et des hommes comme vous et moi ne sont pas hallucinés de la même façon simultanément. Non, non, Fleury : puisque nul prestidigitateur n'est capable de nous jouer ce tour de yoghi, c'est que voilà bien un mirage d'ordre nouveau, un mirage intégral dans le temps. Nous regardons, nous écoutons, nous humons, nous goûtons et nous touchons une scène du passé, comme on admire parfois au désert, mais des yeux seulement, une scène qui se passe hors de portée. »

Une chaleur d'étuve nous accablait. Nos vêtements humides exhalaient d'abondantes vapeurs. J'ôtai mon caban.

Et la mer fut. Et le ciel fut. Une mer étamée sous un ciel indigo. Le soleil, large et rose, ascensionnait dans un halo de brume. Il était donc à une place matinale, et toutefois...

Je consultai ma petite boussole-breloque.

— « Voyez donc le soleil, Fleury, comme il est drôlement placé... »

Mon compagnon ne put s'empêcher de sourire.

— « Vous oubliez », dit-il, « que, depuis sa naissance, la Terre n'a cessé de se relever sur l'écliptique... »

— « C'est vrai ! »

Fleury-Moor tira sa montre et continua :

— « Réellement, il est 4 h. 20. Notons-le. Mais artificiellement^ c'est-à-dire d'après le soleil du mirage, il est environ 10 heures du matin. Et... c'est le printemps. »

Je confessai que tant d'anomalie me retirait la plupart de mes moyens, et je complimentai le géologue sur sa vaillance. Il me dit n'éprouver que le désagrément de n'avoir emporté ni calepin, ni crayon, ni sa bonne photo-jumelle.

Nous causions, mais sans nous distraire de l'immense éclosion magique où se reproduisait l'enfance de la Terre. La zone libre de buées grandissait alentour. Les premières apparitions étaient désormais concises, maté-

Le brouillard du 26 octobre 157

rielles, immuables. Cependant, la perspective reculait encore dans une palpitation vibratoire analogue à celle qui règne par les grandes chaleurs. Cela nous fit croire à des présences animées. Je voulus que des choses lointaines eussent remué; et je m'assurai qu'à l'occasion les deux rocs au bord de la mer pouvaient nous servir de refuge. Ce faisant, j'aperçus au large une nageoire dorsale garnie de piquants. Elle venait d'émerger, elle replongea.

L'audition tyrannique de la mer nous absorbait. Son odeur, combinée au parfum résineux, tonifiait notre sang. Nous comprîmes bientôt d'où venait ce relent de gomme et de térébinthe. La palmeraie mêlée d'arbres occidentaux accompagnait de plain-pied la grève rouge; mais, plus à l'intérieur des terres, le talus existait encore (pardon : il existait déjà), plus imposant, moins proche et planté de pins. Dans un intervalle de la palmeraie, il nous présentait sa paroi d'argile marneuse, où bâillait une entrée de caverne.

Comme on le pense bien, les végétaux m'intriguaient plus que tout le reste. Il y en

avait de dimensions extravagantes. Certains, qui n'en finissaient plus, portaient de volumineuses corolles musclées, d'un violet ardent, au pistil jaune d'or. D'autres inconnus, de la famille des magnolias, étalaient d'admirables feuilles bicolores, plus belles que des fleurs. Au pied des troncs, c'était une exubérante et féroce mêlée de serre chaude fantastique, une étreinte inextricable où, comme des pieuvres, les aloès allongeaient et retournaient leurs tentacules épineux ; où les raquettes gonflées des cactus brandissaient des houppes de poils et des aigrettes de crins; où de grosses chenilles à fourrure pâle, mises bout à bout, faisaient de ridicules et redoutables plantes grasses. Ce n'était qu'une cohue léthargique de membres verts et tordus, un entassement de nudités lisses et de toisons brunes au bas des fougères arborescentes recourbant d'énormes crosses velues. La vie outrancière et la défense de la vie éclataient dans la prospérité des gousses, la turgescence rubiconde des mucilages, les griffes et ks cornes de toutes ces tarasques paralytiques, dentelées et barbelées à la ressemblance des

dragons jurassiques, et dont quelques-unes formaient des épis de couteaux caraïbes. Cela grouillait sans bouger. Phammineux jardin d'hiver où l'eucalyptus, l'euphorbe, le myrte, et les disparus : le dryophyllum, le doliostrobus, le callistris et le lepidodendron, voisinaient avec les aulnes et les trembles, les frênes et les châtaigniers ! Dans la pénombre du sousbois pointaient des pyramides baignées de bleu et d'indécis, moitié fougères et moitié mélèzes, arbres et plantes à la fois; et des candélabres baroques, singulièrement « art nouveau i) bien que naturels et préhistoriques, éployaient dans un même plan vertical leurs branches d'espalier. Chacune d'elles, mouchetée d'un bourgeon, se relevait en portemanteau et supportait de monstrueuses poires blettes qui pendaient, fripées, testiculaires, gargantuesques.

La sueur coulait sur nos joues. L'air demeurait trouble; un rien de noir se délayait dans l'indigo céleste, et je fis cette observation que sans doute l'atmosphère ne s'épurerait point davantage et que c'était bien là celle d'un âge torride et moite. La lune, au terme

de sa course, traçait un mince croissant spectral. Malgré l'heure diurne et irradiée, une grosse étoile ronde timbrait le zénith. Nous l'aperçûmes tous deux en même temps... Ah ! nous n'avions pas besoin d'échanger nos impressions ! Un attendrissement d'une grandeur et d'une qualité inexprimables nous remuait le cœur, et je crus que nous allions pleurer devant l'étoile, ce deuxième satellite de notre planète, aboli sans retour, — V ancienne petite lune de la Terre hien-aimée !

Nous ne pouvions détacher nos regards du zénith...

Quand nous les abaissâmes, le prodige était achevé. Le dernier panache de brouillard fondait là-bas comme une haleine. La mer, crespelée de vaguelettes, s'épandait au levant, et la colline arquée sortait de l'onde ainsi que nous l'avions vue sortir de la brume dans un aperçu préalable. Elle figurait une crique flanquée de deux presqu'îles latérales. Nous étions sur l'un de ces promontoires; l'autre s'allongeait en face de nous. C'était une langue de terre rougeâtre égayée de quelques lentisques et de séquoias, lesquels se resser-

raient à mesure qu'ils se rapprochaient du continent, si bien que le fond du petit golfe était déjà fourré de cette verdoyance qui virait jusqu'à nous et allait ensuite se clairsemant vers la pointe de notre cap. Au milieu du fer à cheval, l'arête du coteau se laissait voir par-dessus les bois, nue, chauve et rougeaude contre l'azur violacé du temps...

Et c'est là que débouchèrent pesamment, un à un, quatre éléphants si monumentaux que, pour évaluer la distance qui nous séparait d'eux — plus de 800 mètres à vol d'oiseau — je dus me rappeler les véritables proportions du terroir. Quoi qu'il en fût, nous nous trouvâmes d'un commun accord à l'abri des rochers avant même de savoir que nous y fussions.

— « Observons ! » dit le géologue.

— « Observons. »

Les animaux titans passent à la file indienne, silhouettés le long du tranchant. Ils s'enlèvent en découpures sombres. Leurs défenses se distinguent mal; Fleury-Moor, qui est myope, prétend qu'il en voit quatre par individu. Je tiens pour deux, et courbes.

Il veut des pelages; moi pas. Bref, ne pouvant nous décider entre Velephas meridionalis, antiquus ou primigenius, nous n'arrivons pas à conclure de là quelle est la période de l'ère néozoïque où le mirage nous a transportés. Ce n'est pas l'éocène; encore moins le pliocène; la mer et la végétation l'indiquent. Mais est-ce l'oligocène ou le miocène?... Par chance, une autre péripétie vient résoudre le difYérend.

Le mammouth de tête marque Un temps d'arrêt. Il ouvre toutes grandes ses oreilles prodigieuses, comme si son crâne voulait s'envoler; jette une claironnade charivarique, et s'éclipse au galop derrière le faîte. Ses camarades ont exécuté le même « à gauche ». Ils s'esquivent. La terre tremble sourdement. Et voilà qu'au nord une espèce de montagne noirâtre s'avance à travers bois, dépassant les cimes des plus hauts conifères. Et voilà que c'est le tapir mastodonte, le pachyderme à la trompe courte, aux défenses abaissées, qui vient dans la forêt grandiose comme le tapir moderne va dans une prairie.

— « Le dinothérium ! » soufïlai-je tout bas.

— « Oui : le dinothérium, du miocène ! )>

Fleury-Moor avait prononcé « miocène « d'un accent indéfinissable. Je le considérai; je sus qu'il éprouvait une fierté sans bornes à pouvoir déterminer ainsi, d'un clin d'œil, par delà des myriades de siècles, un point dans l'éternité.

Pour moi, le dinothérium me stupéfiait.

Manière de baleine terrestre, il n'était pas « à l'échelle » de son entourage. Il semblait dépaysé, bâti pour une création beaucoup plus spacieuse, ou bien pour l'océan colossal. On devinait qu'il n'était plus chez lui sur terre, et qu'il n'avait plus qu'à s'en aller.

Nous eûmes la bonne fortune de pouvoir l'examiner à loisir. Il leva son moignon de trompe vers la retraite des mammouths, hésita, fit demi-tour, et, comme une dévastation, se porta sur l'extrémité du promontoire qui bornait le septentrion. Là, il s'étendit laborieusement et commença de fouir le sol.

Gela durait depuis quelques secondes, lorsque nous avisâmes au-dessus de la mer une volée de grands oiseaux — ou du moins de grandes bêtes volantes — qui se rappro-

chaient de la côte en folâtrant à la surface de Tonde et même en s'y posant parfois, l'aile haute, pour cueillir des poissons à la mode des pétrels. Nous les comptâmes; ils étaient douze, et volaient avec une élégance remarquable. Soudain, poussant tous ensemble le cri surnaturel qui avait le don de nous épouvanter si complètement, ils fondirent comme des javelots empennés sur le dinothérium.

Celui-ci se redressa. Les grands oiseaux le cernaient d'un tourbillon discordant. Ils le harcelaient. La horde criarde virevoltait audessus de lui, obsédante et injurieuse. Puis, l'un après l'autre, ses assaillants se couchèrent sur son dos montagneux où leur groupe forma comme une hydre grouillante. L'animal s'ébranla. Palais quadrupède, Notre-Dame de Fourvières sens dessus dessous, il tourna tête à queue et s'enfuit dans une tempête assourdissante. Il meuglait. Sa protestation ressemblait aux véhémences d'un paquebot, et ses tourmenteurs, qui avaient repris l'air, couvraient de huées sa déroute. Nous les suivîmes longtemps du regard. Fleury-Moor abritait

ses yeux contre l'éblouissement du soleil. Il dit :

— « Je donnerais cinq ans de ma vie pour une lorgnette de théâtre ! Impossible de voir!... Ah! si j'avais su! Tout ce que j'aurais emporté, Ghanteraine ! Et je n'ai que ma montre, en tout et pour tout!... Qu'est-ce que c'est que ces êtres volants? Ah! le savoir!.,. Quelles sales bêtes! Ce qu'ils chantent mal!... »

— « Fichtre oui I Mais j'ignore... Ptérodactyles?... )>

— « Non... Et cependant... Oh ! non, non : le lézard ailé n'existait plus à cette époque; j'en mettrais ma tête à couper... — Ah ! les sales bêtes ! » reprit-il en essuyant sa face reluisante. « Ah ! le vilain cri ! Je ne me rappelle pas de sensation plus odieuse... depuis certaine date de mon enfance... »

— « Laquelle donc?... »

— (( Oh, rien. Je veux parler du premier singe que j'ai vu. Cette parodie... Eh bien, d'entendre crier cet oiseau... »

— « Vous avez raison », lui dis-je, frappé de la justesse du rapprochement. « ... Mais il

vaudrait mieux baisser la voix. Nous ne savons pas ce qui se cache là-dedans... »

L'ombre azurée du couvert gardait sa mystérieuse hostilité. Le feuillage, animé d'oiselets indiscernables, tressaillait. Des essaims de mouches convulsives séjournaient au milieu du clair-obscur. La jungle s'éveillait à chaque instant, sensible à des passages dérobés. Des sillages courbaient les tiges et tout à coup s'arrêtaient avec une brusquerie terrible, me laissant à penser qu'un monstre invisible nous avait vus.

— « Il faut )), repris-je, « contourner cette roche et l'interposer entre nous et la terre. L'océan me paraît plus inoffensif... »

— « Si vous y tenez ! » fit Fleury-Moor pendant que la manœuvre s'exécutait. « Mais », ajouta-t-il, i< je m'attends à ce que le mirage s'évanouisse d'un moment à l'autre. Observez, n'est-ce pas. »

— « Jusque-là, » remarquai-je, « nous serons plutôt mal installés ! »

La mer, en effet, venait lécher la base du monolithe.

— « Restons quand même > , accepta Fleury-

Moor, un pied dans l'eau et l'autre levé. « L'essentiel est de ne pas faire trop de mouvements, qui décèleraient notre existence. D'ailleurs, il est dangereux en soi de se déplacer quand on est dans un mirage, c'est-à-dire dans une fausse contrée qui masque les embûches de la contrée véritable. Ne l'oubliez pas, Chanteraine, et quoi qu'il arrive, gardezvous de prendre la fuite. L'endroit que nous voyons n'est que superposé à l'endroit où nous sommes. Vous pourriez rencontrer, dans le vide apparent de cette clairière antédiluvienne, quelque solide tronc d'arbre bien présent... C'est, je crois, le seul péril qui nous menace. Car... Mais oui! » s'écria-t-il en se frappant le front. « Si total que soit le mirage, ce n'est jamais qu'un leurre ! Échos, reflets, chimères ! Le toucher lui-même, illusion î Par conséquent, mon cher, — Dieu, que nous étions naïfs ! — par conséquent, l'image d'éléphants trépassés depuis quelque cent millénaires ne saurait nous causer le moindre tort ! Elle est cantonnée dans son époque autant que nous le sommes dans la nôtre ! » Sa confiance me gagnait :

— « Et puis, mon cher, dites, celle-là est bien bonne : les êtres d'autrefois, que nous voyons, ne peuvent pas nous voir, parce que le mirage n'est pas réciproque, je suppose ! Les mirages africains ne sont jamais réciproques ! »

— « Parbleu ! )> renchérit le géologue. « On peut très bien avoir une sensation directe du passé (chaque nuit, le firmament, avec ses astres plus ou moins éloignés, nous montre autant de passés qu'il renferme d'étoiles). Mais on ne saurait avoir une sensation de l'avenir... Donc, si tout à l'heure nous nous étions levés en criant, le dinothérium n'aurait rien aperçu, ni rien entendu ! »

— « C'est juste ! C'est juste ! » afTirmai-je avec un rire de soulagement.

Sur ce, nous quittâmes l'écran de la roche, ayant recouvré toute notre désinvolture... L'empreinte de nos souliers stigmatisait le sable humide... Nos souliers américains... Le sable préhistorique . . .

Fleury-Moor avait croisé les bras sur sa poitrine. Il demeura quelque temps à regarder les flots, et dit enfin :

Le brouillard du 26 octobre 169

— « Vous ne savez pas quelle émotion j'éprouve en face de cela, qui est la mer adolescente, — cela, qui est la mer des premiers temps du monde, si proche encore de rage primordial où la Terre n'était qu'une mer!... Toute vie sort de là. Rien de ce qui respire et palpite ne vient d'ailleurs que de l'océan maternel qui semble lui-même respirer et palpiter comme une multitude de poitrines fluides... Voici la mer originelle, et la voici tout près de l'origine. Voici l'admirable matrice de tous les êtres, celle que le Français, plus filial, appelle du même nom que sa maman. Voici la mer mère des hommes, qui a déjà le goût des pleurs, le goût du sang et la voix des sanglots.

» Nous aurons eu ce bonheur ineffable de l'entrevoir dans sa jeunesse ! A l'heure qui renaît pour nous, elle vient de terminer son Grand Œuvre. Elle a lâché sur les continents, bien étroits encore, toutes les créatures qui devaient sortir de sa fécondité. L'ère des sauriens est même révolue depuis longtemps. Ils se sont métamorphosés. L'oiseau et le mammifère ont surgi du reptile. Les dragons

colosses ne reviendront jamais plus. Et maintenant quelqu'un va bientôt venir. Et maintenant, au fond d'une race simienne, l'humanité germe obscurément; et Virgile est en marche dans le cerveau d'un chimpanzé... »

Il y eut un moment de rêverie, plein du fracas de la marée.

Je hasardai :

— « Pour tant faire que de voyager dans la préhistoire, j'aurais mieux aimé remonter plus haut, jusqu'à l'ère secondaire, qui précéda celle-ci. Un beau spectacle, Fleury-Moor, les dinosauriens ! Le plus bizarre peut-être de toute l'étendue et de toute la durée terrestres ! »

— « Bah ! » repartit Fleury-Moor. « Tous vos diplodocus, mégathériums et autres iguanodons... C'était une population pélagique. Ils vivaient dans l'eau, vous savez, presque toujours, et non comme le livre et le musée nous les représentent... Ne vous plaignez pas : le dinothérium que vous avez vu n'est-il pas un survivant attardé de la faune géante? »

— « Ce n'est pas un saurien », fis-je avec regret.

— « Et moi )\ dit-il sans négliger de promener ses regards de la mer à la palmeraie et de la plage à la pinède, « et moi, si j'avais pu choisir, j'aurais voulu remonter moins haut le cours des siècles, et m'arrêter à cette saison de la géologie où l'homme perçait enfm sous la brute. Ah ! contempler les premiers hommes ! les Adams et les Eves de l'indiscutable Genèse évolutionniste ! »

— « Permettez ! » contredis-je. « En vertu même du transformisme — et comme vous l'avanciez à la minute — l'ancêtre de l'homme exista de tout temps. A cette époque néozoïque, nos aïeux, je vous l'accorde, n'étaient pas encore des hommes tels que ceux de la pierre taillée; mais certes, ils devaient déjà constituer des personnages bien spéciaux î »

Fleury-Moor hocha la tête.

— « Je pense, » dit-il, « que c'étaient des orangs comme les autres; imperceptiblement plus sournois, plus bavards et moins quadrumanes. Ils vivaient en troupeaux, ayant flairé que l'union fait la force... Mais ils vivaient très loin, très loin d'ici... »

— « En Océanie, n'est-ce pas? Je connais J 'intransigeance de vos théories... »

— « Oui, monsieur, en Océanie, qui est selon moi — et selon beaucoup d'autres, monsieur — le berceau de l'humanité, puisque nulle part ailleurs on n'a découvert de fossiles anthropomorphes dans le pliocène. »

— « Le hasard... » aventurai-je.

Mais il poursuivit :

— « A Java, au contraire, et dans le pliocène, dans le terrain correspondant aux périodes immédiatement postérieures à celle-ci, vous vous rappelez, Chanteraine : le pithécanthrope d'Eugène Dubois ! »

— « Hum ! Était-ce bien un homme-outang, Fleury-Moor? On reconstitue ce qu'on veut sur des données aussi insuffisantes qu'une couple de molaires, une calotte crânienne et un fémur !... »

— « Je m'étonne de vous entendre parler ainsi. Mantell, Guvier, l'iguanodon... »

— « ... Et quel fémur! » continuai-je. « Quelle cuisse baroque ! nouée de protubérances osseuses qu'on n'a jamais expliquées, sinon par l'hypothèse trop ingénieuse de rhu-

matismes !... Ha! ha! des rhumatismes, Fleury-Moor ! L'homm^-singe rhumatisant ! ha ! ha ! Passe encore pour l'homme primitif des cavernes glaciaires; mais l'homme-singe du pliocène tropical ! ha ! ha ! laissez-moi rire ! «

— « Il n'y a rien là de risible », gronda le géologue, « et les ossements de Java sont des ossements de pithécanthrope. Au reste, pourquoi les hypertrophies de l'os fémur ne seraient-elles pas des lésions mécaniques, suites d'un accident? des fractures ressoudées? On l'a dit; vous le savez aussi bien que moi... Et puis, assez, voulez-vous? C'est agaçant. »

Il regardait la terre, et moi la mer.

— « Voici les oiseaux revenus », annonçai-je. « Ils pèchent là-bas. On dirait que leur plumage est blanc, ou bien c'est un effet de la distance et du soleil... Ce sont des goélands formidables. »

— « J'aurais tant aimé savoir ce qu'ils sont ! » rabâcha Fleury-Moor. « Mais il faut y renoncer. Ne perdons pas un temps précieux et tâchons au moins de reconnaître ce que

nous avons sous la main. Il y a là des po' -es monstres qui m'intriguent. Essayons d'aller jusqu'au bois. »

Il fit alors quelques pas, le pied tâtonnant et le bras sondeur, comme s'il eût été privé de l'usage de la vue, et cela parce qu'il craignait les obstacles cachés de l'invisible paysage contemporain.

— « Hep ! » fit-il.

Arrêté dans un haut-le-corps et retourné vers moi d'un air d'hésitation et d'émerveillement, il chuchota derrière l'abat-voix de sa main :

— « La caverne ! Voyez-vous ! . . . »

Muet, je l'avertis d'un signe qu'il fallait

revenir; et j'éprouvai soudainement un désespoir nonpareil, à songer que peut-être nous étions seuls à jamais sur une Terre où les hommes n'existaient pas. Des phosphorescences venaient de s'allumer dans les ténèbres de la caverne. C'étaient de petites braises deux à deux, rouge-vert et vert-rouge, incontestables, incontestablement reconnaissablés, — des yeux.

— « J'y vais ! » décida Fleury-Moor.

— « Non ! ))

Et je me précipitai sur lui.

— « Admettez que le mirage se dissipe, » raisonna-t-il, « est-ce que vous ne vous repentirez pas éternellement d'avoir gâché l'occasion? Profitons-en, mon cher ! profitons de ce mirage praticable ! »

— « Vous ne voyez donc pas que ces yeux nous regardent ! »

— « Hein ! Vous déraillez ! Ils regarderaient dans l'avenir?.., »

Mais je le tenais ferme, car j'étais alors gouverné par un maître intérieur plus autoritaire que le bon sens. Il dut céder à ma force et finit par se cantenter d'un examen à distance.

Les yeux fulguraient, couples d'étoiles sombres, et clignotaient parfois sous des paupières effroyablement inconnues. Ma fantaisie forgeait derrière eux une famille d'ours épouvantables, gros comme des rhinocéros...

— « Vous ne remarquez rien? » dis-je ex abrupto.

— (( Plaît-il? »

— « Vous ne remarquez pas?... Le rayon de soleil?... »

— « Quel rayon? »

— « Celui qui pénètre dans la caverne, ce pan de lumière oblique... »

— « Après? »

— « Eh bien ! les deux yeux qui paraissent le plus près de l'orifice... ne se trouvent-ils pas au-dessus de la clarté? »

— <( Oui, c'est vrai. »

— « Donc, si c'étaient les yeux d'un animal posé sur le sol, nous verrions cet animal dans le rayon de soleil... »

— « Bravo ! De toute évidence, ces yeux appartiennent à quelque bête qui s'accroche à la voûte, à moins qu'elle ne stationne à même l'atmosphère. »

Aux profondeurs de l'antre, qu'elles creusaient indéfiniment, les paires de prunelles flamboyantes se multipliaient.

Nous étions fort à découvert et je n'avais garde d'interrompre la surveillance du voisinage, en dépit de l'absurdité d'une telle occupation. La palmeraie, coupée en deux par la clairière de sable rouge, enfonçait

l'ombre de ses dessous à droite et à gauche de la caverne. Je ne pus retenir un hoquet de stupeur : cette ombre aussi était ponctuée de regards aux luisances mordorées ! Il y en avait deux au bas de chaque poire pantagruélique. Il y en avait des centaines. Et la forêt Argus nous épiait de tous ses yeux fascinateurs.

L'idée que les poiriers n'étaient pas végétaux me traversa l'esprit comme une araignée velue.

Mais Fleury-Moor parla selon la sagesse :

— « Vos poires », dit-il, « sont tout bonnement des chauves-souris. Ce sont des vampires géants qui, la tête en bas, dans leur posture consacrée, se tiennent agrippés aux branches de ces candélabres et au plafond de la caverne. Mais ils doivent être diurnes, parce que, voyez-vous, je gage que vos soi-disant goélands ne sont aussi que des vampires. Ceux qui nous environnent font la sieste, probablement. »

— « Vous voulez dire qu'ils s'éveillent ! » J'aurais préféré n'avoir pas à rectifier. La

chauve-souris commune me dégoûtant jusqu'à

la nausée, je laisse à penser l'impression que me causa cette cité de vampires, doués, par leur gigantisme, d'une monstruosité supplémentaire.

Je regardais la caverne, la palmeraie et les chauves-souris suspendues, piri f ormes. Fleury- Moor regardait la mer et les chauves-souris volant au loin...

Une minute ainsi, sans que rien ne bougeât.

Incroyable et contradictoire lubie : cette passivité qui éternisait l'angoisse de l'expectative me poussait à l'action, moi. le plus timide ! Impulsif, je ramassai deux ou trois galets.

— « Faut-il? » proposai-je en visant la bouche ténébreuse.

Fleur\^-Moor approuva d'un geste évasif.

Mon premier galet manqua le but et, frappant la muraille, retomba sur un monceau d'arêtes de poissons, près de l'ouverture. Le deuxième galet fila tout droit vers le fond du repaire.

Aussitôt, un concert effroyable, qui nous fit dresser les cheveux sur la tête, s'éleva des entrailles du talus, et la caverne s'emplit de

hurlements démoniaques, ainsi qu'un boyau menant aux Enfers. Sa nuit fut constellée de charbons ardents. Et nous vîmes enfin quelque chose remuer au cœur de l'obscurité, blanchir pas à pas et s'avancer vers la lumière sous les yeux incandescents.

(( Un homme ! » pensai-je.

— « Un singe », murmura Fleury-Moor.

C'était l'un et l'autre, et ce n'était ni l'un ni l'autre : un bipède dressé, d'une maigreur affreuse, avec un pauvre petit crâne tout rond, le nez camus, la mâchoire proéminente, des oreilles en feuille de choux et du poil sur toute la figure. A n'en pas douter, le pithécanthrope, l'ancêtre de l'homme était devant nous ! Le pithécanthrope tel qu'Eugène Dubois l'avait restitué d'après les ossements de Java ! Le pithecanthropus erectus du pliocène, ici, dans le miocène, en Europe, en Champagne ! vivant ! et qui, par une étrangeté abominable, était l'allié du peuple des vampires! et c}ui partageait leur habitat!...

« Bah ! » me dis-je pour me satisfaire, « il les utilise comme esclaves, ou chiens de chasse, ou chiens de pêch.e, plutôt ! »

L'homme-singe s'arrêta sur le seuil du terrier cyclopéen. Il ouvrit ses yeux rapprochés, qu'il avait tenus mi-clos...

Au grand soleil, ce qu'il avait de plus ébahissant vous apparut. Et je le donne en mille!... Écoutez: ce sauvage entre les sauvages, qu'on s'attendait à voir tout nu, était drapé dans une ample pèlerine de cuir souple, m.arron, lustré, dont les plis retombaient le long du corps, en symétrie, jusqu'aux talons !

— « Un manteau ! » s'effarait le géologue. « Civilisé, déjà ! Un orang qui sait s'habiller!... Au diable ce vêtement! il nous empêche de contrôler l'anatomie externe du monsieur... »

Le pithécanthrope fronça les sourcils d'une manière simiesque, puis tourna la tête à la façon d'un homme. Le tumulte prit fm dans la grotte.

— « Il nous regarde, vous dis-je ! »

— « On le dirait tout de même ! » concéda Fleury-Moor. « Mais, s'il nous regarde, il peut donc nous entendre? Allons ! c'est impossible. »

Il eut un sourire indéfinissable, et cria vers la bête humaine :

— « Ohé ! grand-papa ! »

Et il se mit à rire, certainement pour me dérider. Je n'en avais pas envie; je n'en eus pas licence.

Notre aïeul étendit un bras démesuré soulevant la toge de cuir. Sa bouche, ouverte, devenait une gueule armée de crocs. Une voix glapissante, un aboiement compliqué s'en échappait avec des coups de gosier qui faisaient sauter la gorge famélique, pareillement à celle des ch?nteurs italiens :

— « Hattouix, touix, touix I Hirah-ah I Râtoh ! Râtoh ! »

Quelque chose comme cela. Je me rappelle fort bien « Râtoh ! » qui, après tout, s'écrirait « râteau » sans inconvénient. Et, croyez-moi, c'était vraiment une curiosité, ce mot français, ce terme de jardinage, évocateur de mails et de boulingrins, de Versailles et de Trianon, sur les lèvres à peine ourlées du gorille adamique.

Or, à l'époque miocène, « Râtoh ! » voulait dire sans doute : « A moi, mes gas ! » ou bien :

(( Rassemblement ! ». A cet appel, ou bien à cet ordre, une bande d'anthropoïdes fit irruption hors de la caverne, chaque côté de la palmeraie dégorgea sur la place une troupe de nos ascendants, et la crête du talus se garnit d'un cordon de sentinelles issues de la pinède. Une odeur ammoniacale de singerie nous prenait aux narines. Des hurlées ignobles comblaient le silence. Une population hostile et bestiale nous investissait, formant le cercle. Tous, comme le chef, étaient revêtus de capes plus ou moins brunes dont ils agitaient les pans avec furie.

Je voulus regagner les roches au bord de la mer... A tire-d'aile au-dessus des vagues accourait une nuée de ces grands alcyons, ou de ces grandes chauves-souris... Sur ce point, nous allions savoir à quoi nous en tenir : albatros ou vampires, ils accouraient à la rescousse, et...

— « Des hommes volants ! '< s'exclama Fleury-Moor.

D'honneur ! c'étaient des hommes volants. Et le manteau brunâtre, la cape uniforme des primates qui nous entouraient, qu'était-ce?

on l'a déjà compris : — de vastes ailes repliées. — La poire, l'oiseau, la chauve-souris, le pithécanthrope n3 faisaient qu'une seule créature : Adam notre père, qui avait régné sur la terre comme dans le ciel.

Lors, de toutes parts, nous étions entourés d'ancêtres. Leur vol arrondissait un dôme d'envergures battantes. Ils nous avaient mis sous cloche, et cette coupole frémissante obscurcissait le jour. On ne pouvait plus s'évader.

L'instinct nous colla dos à dos. Ainsi parés, deux en un, Janus à la double face vigilante, nous supprimions la désolante infériorité de notre revers. Et je serrais mon fusil d'une main nerv^euse et spasmodique...

— « Vous voyez bien que le mirage est réciproque, » dis-je, « puisque nous les voyons et qu'ils nous voient! »

Je sentis qu'il haussait les épaules.

— « Fantômes naturels ! Fantômes naturels ! » expliqua-t-il. « Vous y êtes?... Illusion ravissante. Elïorçons-nous de retenir tout ce que nous pourrons... Ah! ah! ah! l'homme a donc fini par les perdre, ses ailes ! à force

de ne plus s'en servir ! L'évolution l'a puni de sa paresse ! comme les pingouins I Ah 1 ah I efforçons-nous de retenir tout ce que nous pourrons. »

— « Oui, c'est entendu. Vous ressassez toujours la même chose ! »

Les pithécanthropes — disons mieux, puisqu'ils avaient des ailes : les ptéropithécanthropes — se contentaient pour le moment de nous tenir en observation. Nous étions le point de mire de tous les regards, ce qui n'allait pas sans m'intimider. Par surcroît, le tumulte incessant, le hourvari des clameurs, le claquement des ailes membraneuses engendraient un vertige de l'œil et du tympan. Je me raidissais contre une faiblesse d'origine exclusivement physique, ou peu s'en faut. Toute ma vie s'employait à combattre mes paupières qui voulaient se fermer. J'attendais avidement la fm du prodige. — Fleury-Moor, lui, pensait tout haut dans le mirage. Afin de mieux se souvenir de ce qu'il avait remarqué, l'incomparable savant prenait des notes verbales. Je l'entendrai toujours enregistrer :

— « Face négroïde. — Prognathe. — Aucune

civilisation. — Pas de feu. — Rudiment de langage. — Le chef est le plus robuste et non le plus âgé. — Comme chez les animaux, égalité des mâles et des femelles. — Aucune arme. — Les ailes... ah! sans pareilles, réunissant les bras et les jambes. Ha ! ha ! les protubérances de Java ! Je tiens la clef de l'énigme ! Sous ce rapport, voilà des êtres intermédiaires, situés entre la chauve-souris et l'écureuil volant; mais ils ne sont ni insectivores ni rongeurs. Ichtyophages, oui, mangeurs de poissons. En somme, ils procèdent surtout des ptérodactyles; et décidément toute la faune terrestre descend des sauriens... C'est votre avis, n'est-ce pas, Chanteraine? »

— « Tout tourne ! J'ai le mal de mer ! Tout tourne ! » répondis-je. « Que faut-il faire? Je ne demande qu'à faire n'importe quoi... »

Ma contre-partie grommela son dédain :

— « Stupide... Représentation sans danger... Indigne de son rang... Tableaux vivants... Galerie... Portraits de famille... »

Enfm il se remit à pester contre le manque d'outillage.

— « Sentez-vous au moins de votre chronomètre ! » lui dis-je. « Prenez les temps. Quelle heure est-il? »

— « Cinq heures cinq. »

— « Rentrez ça ! » m'écriai-je. « Ça les excite ! ça brille ! Rentrez votre montre ! Ils vont vous faire un mauvais parti... Remettez... »

Du sombre et du lourd tomba sur nous.

Je fis un écart. Une patte de poils et d'ongles s'abattait sur la main qui tenait la montre vermeille... A terre, couvrant le corps disparu de Fleury-Moor, un pithécanthrope luttait, les ailes plissées, abject comme un diable de Callot. La brute, agitée de soubresauts, m'offrait sa nuque évidée sous l'occiput... J'épaulai, je tirai...

Cette fois, le coup produisit un vacarme de foudre. Une épaisse fumée m'entourait, souillant à l'improviste le soleil immémorial. Cela fut suivi de silence et de froid.

La fumée ne s'en allait pas...

Elle ne pouvait pas s'en aller, puisqu'elle était le brouillard réapparu. La déflagration de ma poudre avait ébranlé sa lourdeur

et fait s'évanouir l'étonnante rétrospection qui se jouait en lui. Nous avions regagné le vingtième siècle.

Immédiatement et comme suite à la même dislocation, la brume devint de la bruine. Une pluie ténue et frigorifique me vaporisa...

Le soir du soir était venu. Dans une pénombre où la nuit et le brouillard confondaient leurs négations, j'aperçus à mes pieds ceux de Fleury-Moor étendu tout du long, la face contre terre.

Il reprit connaissance avec des gémissements.

— « On m'a tué ! On m'a tué ! » geignait-il.

Et vraiment il avait l'air de lamenter cela de l'autre côté de la Mort. Ses mains étaient celles d'un homme qui a péri. Je les frottais en pure perte. Il regardait autour de lui, les traits inexpressifs, ahuri d'épouvante. Il avait les yeux qu'on doit avoir sous les paupières quand on dort.

Je lui montrai, d'ans le vague, l'ébauche d'un noisetier. Cette vue familière le rasséréna. II me dit qu'on voyait assez clair pour s'en retourner et qu'il désirait le faire au plus vite.

Je confectionnai rapidement une croix de branchettes et je la plantai dans la terre d'une certaine façon. Fleury me pressait de partir.

A quelque vingt mètres de là, nous retrouvâmes le sentier. Nouvelle croix. Nouvelle impatience de Fleury-Moor.

Plus avant, des tailleurs de pierre, qui regagnaient Nauroy-îes-Cormonville, répondirent à mes questions. Ils n'avaient rien vu, que le brouillard; ni rien entendu, que le coup de fusil.

— « La bizarrerie était localisée dans un espace très restreint », fis-je quand ils nous eurent quittés. « Cela est fort heureux. Autrement, que de villages eussent été submergés I .. . »

Je voulais rire. Vaine dépense. Fleury-Moor descendait la colline à toutes jambes, faisant des crochets inexplicables et des haltes subites, inquiet des chauves-souris traçant leurs éclairs noirs, ému par le brouillard vert d'un champ d'asperges qu'on aurait pu traverser pour couper au court. Le feuillage vaporeux d'un saule l'effraya comme un épaississement

de brunie. Un hibou qui fuyait, silencieux à l'égal d'un reflet, lui fit rentrer la tête dans les épaules.

Je le suivais tant bien que mal. Nous arrivâmes au château.

Il avait été convenu que nous garderions le secret sur l'aventure qui nous était arrivée. Cela ne fut rien moins qu'aisé. Le soir, mon confrère se sentit plus faible. Ses mains restaient cadavériques et sa physionomie ne pouvait plus traduire les variations de sa pensée. On le coucha. Je le veillai, de compagnie avec sa femme. Toute la nuit j'eus le sentiment que Fleury-Moor, célèbre géologue, avait fini d'être génial, et qu'il ne serait plus désormais qu'un endroit où de grandes choses s'étaient passées.

Au matin, par bonheur, la fièvre baissa. Le docteur prescrivit le repos, le mutisme et le sommeil. Avant de commencer le traitement, Fleury souhaita m'entretenir seul à seul.

Son désir était que je retournasse sur les lieux du mirage, pour déterminer l'emplacement de la caverne. « Il fallait la retrouver

coûte que coûte. Elle devait contenir des fossiles inestimables. » Il me félicita chaudement d'avoir planté des repères, et me conjura de faire diligence, de peur que le vent ou quelque vagabond ne les eût enlevés.

Je partis avec des terrassiers munis de leurs instruments.

Les deux croix n'avaient pas été dérangées. L'orientation de la première indiquait la seconde, et l'orientation de la seconde indiquait la caverne. Ma rétine conservait le tableau des distances, et comptait trente mètres environ de la place où Fleury-Moor était tombé jusqu'à l'entrée du souterrain. Mois, à présent, l'apport des siècles avait poussé le talus d'une vingtaine de mètres en avant; de telle sorte qu'il nous aurait fallu pratiquer une galerie de cette longueur, si, à deux mètres sur la gauche et dans la direction voulue, la carrière la plus opportune ne se fût enfournée. Je mesurai vingt mètres le long de sa paroi. Les terrassiers attaquèrent à droite, et rencontrèrent l'argile presque aussitôt.

Vers trois heures après midi, j'arrêtai le travail. Point de caverne. Elle s'était affaissée.

j'imagine, au cours des vicissitudes géologiques. Mais, en fouillant avec soin, nous découvrîmes, dans la pâte marneuse, des conglomérats de terre rouge mêlée d'ossements.

J'isolai sur place des fragments de squelettes analogues à celui du pithécanthrope de Java. Les os des bras et des jambes présentaient, tous, les fameuses excroissances du fémur malais, qui ne sont ni des lésions mécaniques ni des stigmates d'arthritisme, mais bel et bien des apophyses naturelles où venaient s'attacher les tendons des ailes membraneuses. (Ces pièces, ajustées entre elles, forment un squelette composite à peu près entier, que l'amateur peut voir au Muséum sous la dénomination réputée fantaisiste de pteropithecanthropus eredus. On dit encore anihropopterix, ou plus communément Yhomme ailé de Cormonville.)

Selon mes prévisions, la fouille ne mit au jour nulle poterie, même grossière, nul silex, même brut ; pas un tibia d'éléphant, massue toute faite; pas une corne de narval ayant servi d'épieu. Aussi, grande fut ma surprise

d'exhumer une portion de crâne, occipitale, percée d'un trou rond qui semblait attester l'usage du trépan chez l'anthropoïde de l'ère néozoïque. Je n'ignorais pas que l'homme quaternaire, le maître du feu, le fabricant de haches, eût pratiqué cette chirurgie précoce ; mais l'homme tertiaire î un hamadryas ! moins qu'un faune de la légende!...

Je méditai sur ce reste de crâne plus gravement qu'Hamlet sur tout le crâne de Yorick. Ce vide énigmatique, ce petit cercle de néant m'obsédait... J'eus l'idée de prendre sa mesure. Il avait... le même diamètre que les balles de mon calibre 12!...

Je ne pouvais m'habituer à l'explication qu'un simple rapport numérique venait de faire éclater dans mon incertitude, lorsqu'un terrassier m'apporta ce qu'il avait déterré : une main droite, cimentée intimement à la motte de glaise qui moulait ses os légers, friables et blancs. Elle crispait le grillage de son poing sur une prise que je résolus de dégager.

Depuis des millions d'années cette dextre

était enfouie sous une montagne. Cependant, elle tenait un chronomètre fossilisé !

Je n'ai jamais vu de relique aussi déconcertante. Des miettes de verre, irisé par ramoncellement de plusieurs antiquités, parsemaient la ruine du cadran. Les charnières de la montre s'étaient soudées. Je l'ouvris du couteau, comme une huître. Il ne restait des rouages d'acier qu'une poudre de rouille, granulée de rubis. Mais l'or impérissable avait résisté aux ravages du temps. On lisait au boîtier terni le nom du vendeur: Samuel Goldschmidt, avenue de l Opéra, 129, Paris. Et les aiguilles, couvertes d'une croûte minérale, marquaient cinq heures cinq depuis une manière d'éternité.

Je n'entreprendrai pas de dire le désordre de mes pensées.

Trente minutes après, porteur de la montre et de l'occiput, je forçais la consigne et je 'violais la chambre à coucher de Fleury-Moor. ill était assis dans son lit, les bras croisés. ^ Son accueil me déçut. Le rapport que je lui fis ne l'intéressa guère, et quand il eut manié distraitement les deux raretés :

— « Chanteraine ! » me dit-il, le verbe haut et l'accent résolu.

— <( Eh bien?... »

-^ « Il ne faut pas le dire aux homftîes. » -^ « ôu-ôi donc, mon bon ami? »

— c: Que les hommes d'autrefois avaient des ailes... »

— > Hé? «

— « Ce serait trop triste pour eux, ràyèz-^ vous... Il ne faut pas leur dire... J'ai beaucoup réfléchi depuis votre départ...

» Ainsi, Chanteraine, notre besoin de sillonner le ciel, notre immortel désir d*envolée, ce n'est donc pas un espoir, une poussée de la race dans le sens du meilleur et du pliis beau! Ce n'était qu'un regret indéfini... le regret des ailes perdues... le regret du paradis perdu 1 — Est-ce cela que l'Ancien Testament veut symboliser par l'expulsion d'Adam et d'Eve? Peut-être. Probablement. Ah ! croyezle: tous les mythes des anciens ont une base dans la réalité de la préhistoire. Tour à tour, chaque héros y représente le genre humain. Prométhée n'est-il pas la conquête du feu? La perte du vol n'est-elle pas aussi la chuté

d'Icare?... Une tradition élémentaire, sourde et tenace, d'elle-même se transmet dans la rancune ou la reconnaissance de la chair. Quand nous désirons d'acquérir des ailes, nous pleurons, sans le saVoîr, ïibs ailes arrachées, comme sans le savoir, lorsque nous éprouvons la nostalgie de la mèr, ce qui nous émeUt si largement c'est la tendresse de Te'xilé pour sa patrie désormais défendue!... Non ! non ! il ne faut pas apprendre aux hommes qu'ils sont des anges déchus. Ce serait trop triste ! »

-^ « Comment I » fulminai-je, indigné, consterné aussi. « Vous auriez le courage de vous taire?... Mais notre découverte ne nous appartient pas ! Elle est aux peuples du monde !... Et je me demande un peu ce qu'il y a de « triste » à savoir ce qu'elle enseignera : Jadis les hommes voltigeaient, mais leur âme rampait ! — Avouez que nous avons gagné au change ! » -

— « Il ne faut pas le dire. »

— « Et la vérité ! » m'écriai-je. « La vérité ! Ne faut-il pas la dire, envers tout, contre tout? Ne faut-il pas lui sacrifier tout? La

vérité, Fleury I n'est-elle pas le but de notre essor intellectuel? N'est-ce donc pas la vérité qui met des ailes à notre âme et la fait monter plus haut qu'un séraphin tétraptère?... »

— « Il ne faut pas le dire tout de même », s'entêta Fleury-Moor.

En droit, l'honneur de cette trouvaille indivise revenait à chacun de nous pour moitié. L'un ne pouvait disposer de sa part sans le consentement de l'autre. Je me résignai donc.

Et voilà pourquoi tant de jours se sont écoulés avant que le ptéropithécanthrope ne fasse son entrée au Muséum.

Il doit cette grâce à l'invention des aéroplanes. Au lendemain de la première expérience décisive, Fleury-Moor vint me délier du secret.

— (( Encore que ce soient là des engins d'orthopédie, qui sont aux ailes ce qu'une béquille est à la jambe coupée, il me paraît », dit-il, (( que nous pouvons parler, puisque Dieu réintègre Adam au paradis et que voilà Dédale qui remonte aux cieux. »

LE BROUILLARD DU 26 OCTOBRr: 197

Nous avons parlé. Qui nous a crus? Personne. Et pourquoi?

C'est que, d'une part, le squelette du Muséum est un squelette comme celui de Java, sans plus. Les ailes du pithécanthrope ressemblaient moins à celles des chauvessouris qu'aux membranes des écureuils volants; elles n'avaient qu'une armature de muscles, qui a disparu.

D'autre part, nous n'osons pas, vivants, raconter la tribulation qui témoignerait en faveur de notre thèse. La postérité seulement connaîtra le mirage qui nous assaillit dans le brouillard du 26 octobre et nous donna l'inoubliable vision du temps que les hommes volaient.

Jl Edmond 'Pilon

Et réciproquement. »

{La Géomélru.)

TOUT finissait dans la splendeur : le jour, l'année, le siècle, l'époque. Un soir d'automne enluminait Ferrare, et sur la ville d'or le ciel important massait une apothéose de formes et de couleurs digne de la Renaissance qui allait mourir.

Le sculpteur Cesare Bordone habitait contre le rempart. On reconnaissait son logis à la haute bastille de planches dont il l'avait agrandi récemment, et qui, à cette heure, retentissait d'un fracas de démolition.

Le camérier ducal, guidé par un élève, s'arrêta au seuil de la baraque, et vit dans une nuée vermeille quatre hommes s'activant à défaire un échafaudage autour d'une grande statue blanche.

202 LA GLOIRE nu C0^LA.CCHI0

— « Qu'est-ce que c'est, Felipe? » cria l'un d'eux.

— (( Quelqu'un du Palais. »

— « Messer Cesare Bordone? » interrogea le camérier.

— (( Moi ! »

Courtaud, râblé, la jambe athlétique sous le maillot poudré de plâtre, Cesare sauta de la charpente, et resta non sans orgueil dans un rayon d'éblouissement qui fendait la clarté douce. Sa laideur superbe apparut, exposée. Il offrait à la lumière un visage bilieux, criblé par la petite vérole. Ses cheveux courts grisonnaient, comme sa barbe rare traversée d'une cicatrice. Le profil et l'œil étaient ceux d'un aigle. Sa chemine bâillait sur une toison. Des bras velus et musculeux sortaient des manches retroussées. Il avait gardé sa tenaille à la main.

— « Messer, » commença l'envoyé, d'un ton froid, « Son Altesse... »

^ « Silence, là-haut ! »

Les apprentis, faisant relâche, regardaient la figure pincée du visiteur.

— a Messer, » reprit-il, « Son Altesse m'a

dépêché vers vous, afin de vous rappeler que demain dimanche, un an se sera écoulé depuis la mort du regretté Ser Milanello — dont veuille Dieu recevoir l'âme ! — qui fut, de son vivant, statuaire attitré de la cour... »

L'artiste, avec un sourire, écoutait parler le fonctionnaire. Celui-ci retraçait en longues phrases officielles ce que nul n'ignorait. Le duc Alfonso da Este, voulant donner un successeur à Milanello « sans que, disait-il, la brigue et la faveur eussent la moindre part à cette élection », avait institué un tournoi de sculpture dont le vainqueur obtiendrait la place convoitée. Lui-même avait fixé le sujet : Andromède, avec toute liberté d'exécution. Et c'était le lendemain que les œuvres des concurrents devaient être rassemblées sur la place, où, devant le peuple de Ferrare, Son Altesse viendrait les juger.

— « Vous vous êtes mis sur les rangs, Messer Çesare Bordone. Avez-vous persévéré ? J'ai mission de toiser les statues. Notre Grand Camérier, Messer Fraschino, est chargé de les faire transporter au lieu du concours, et

204 t.A GLOIRE DU COMACCHIO

souhaite connaître leurs dimensions. La vôtre mesure...? »

D'un geste oratoire, Cesare montra la grande statue blanche à moitié libre d'échafauds.

L'autre ne sourcilla point. Il nota seulement :

— « Quinze palmes. « Et termina : « C'est parfait. Demain, à la sixième heure, nos hommes seront là. Dieu vous conserve I »

Là-dessus, il tourna les talons.

Cesare lui fit par derrière un beau salut dérisoire, et ses élèves riaient comme des pages. Il bredouilla (car il s'exprimait toujours trop \ite, en balbutiant) :

— « Délicieux motif ornemental pour une porte de prison ! » Puis, la voix brusquement rauque : « Eh bien ! fainéants ! vous tiendrezvous les côtes jusqu'à minuit? A l'ouvrage, FeUpe, Bartolommeo, Goro, Arrivabene !

Dépêchons-nous î Le soleil se couche. »

D'un bond, il avait regagné la plate-form.e.

— « Deux soleils se lèveront demain », fit Bartolommeo : « Phébus et l'autre, vous savez lequel I... »

LA GLOIRE Dr COMACCiïIO 205

Un rude coup de pied l'interrompit :

— « Assez de prédictions, flagorneur !

Cela coupe la chance. La Fortune déteste qu'on la précède. — Fais-moi sauter cette poutrelle. Hardi ! »

Les bois volaient, s'empilant au hasard sur le sol jonché de spatules, de grattoirs, de ciselets...

Enfin la statue se dressa pure et nue. Elle figurait une jeune femme très belle et infiniment triste. Son attitude était une harmonie; et tout, dans l'inclinaison de sa tête petite, dans la pose de son corps allongé, indiquait la résignation la plus noble et la superbe indomptée.

Maintenant la baraque était silencieuse comme un temple où l'idole vient tout à coup de manifester qu'elle est vraiment divine. On admirait.

— « Au-dessus de tout ce qui existe ! )> s'écria Felipe.

Cesare, plein de joie cependant et de vanité, regrettait :

— « Et encore I elle n'est qu'en plâtre I... »

— a Qu'importe î )) lança Goro qui tremblait,

soulevé par une émotion voluptueuse. « C'est une merveille, maître, et vous voilà victorieux ! Sainte Madone, ah ! qui pourrait, dans toute r Italie, muscler une académie avec autant de force et de délicatesse ! Voyez 1 » Le torse du sculpteur se gonfla puisisammeht. On aurait dit qu'il allait eélébrer son génie et son triomphe par quelque fanfare surhumaine... On l'entendit soufïler, puis déclarer sans trop de conviction :

— « Il faut avoir beaucoup disséqué.

L'anatomie, tout est là. Disséquez ! Disséquez !

— « Vous voilà riche aussi », remarqua le petit Arrivabene, presque un enfant.

Mais Felipe Vestri :

— « Vous battrez demain les morts euxmêmes, et d'abord feu Milanello, dont les crânes ont toujours été trop lourds et le modelé trop lisse ! Hein, Goro? »

— « Pardieu ! L'Andromède de Cesare Bordone est plus belle que le Mercure de Milanello, plus belle que le Persée de Cellini, plus belle que... »

Furieux, Cesare l'arrêta :

— « Pourquoi tant de comparaisons, imbécile ! C'est beau, cela suffit ! C'est beau, voilà tout. ))

Felipe corrigea :

^^ (X N'ofi, non, maître, ce n'est pas tout, du moins dans les circonstances actuelles. Et réjouissez- vous d'avoir fait une Andromède qui surpassé le bronze de Benvehuto Gèllini. Depuis trop longtemps le duc Alfonso e:. ": ...ix Ilédicis la possession du Persée. N'en doutez pas : si pour thème du concours il a choisi Andromède, — Andromède, l'épouse et, pour ainsi dire, le pendant de Persée, — oh ! oh ! ceci fleure la taquinerie de voisinage ! Malheur donc au statuaire qui aurait surmonté ses rivaux sans égaler le Florentin!... Mais soyez tranquille. On dit qu'à l'inauguration du Persée, vingt sonnets furent épingles aux tentures. Demain soir, vous en lirez le double sur le piédestal que voici ! »

— « Maître, ^'est bon de vous voir rire... Je croyais que vous ne saviez pas )\ dit Goro.

Le petit Arrivabene s'approcha, les bras levés, rôUgè et pâle dans un seul ihstàiit.

— « Laissez-moi vous embrasser, s'il vous plaît », fit-il d'une voix ma 1 assurée.

Et comme Cesare tout lemué se penchait vers lui et l'étreignait, l'enfant chuchota :

— « Peut-être, quand vous serez riche et renommé, peut-être que Monna Chiarina reviendra... »

Cesare Bordone se redressa comme on s'éveille en sursaut. Deux soufflets claquèrent sur les joues d'Arrivabene.

— « J'ai défendu... J'ai défendu qu'on m'en parle ! Je veux qu'on m'obéisse, chez moi, entends- tu? Vipère ! Mauvais gamin ! Judas ! Ordure ! »

Mais le petit avait refoulé ses larmes, et il contemplait la statue avec tant d'amour, que Cesare Bordone lui pardonna dans son cœur.

— (( Allons î >^ dit-il joyeusement. « Sauvez-vous, mes gaillards. On n'a pas perdu sa dernière journée. Soyez discrets, surtout î Rappelez-vous que jusqu'à la suprême minute il est interdit de révéler quoi que ce soit, sous peine de disqualification I A demain, mes braves, ici, à la cinquième heure, pour

LA Cl.OIRE DU COMACCKIO 209

abattre un pan de la baraque... — Arriveabene, viens que je t'embrasse, mon fils. »

— (( Si nous passions la nuit à veiller sur la statue? » proposa Felipe. « Il suffirait d'un jaloux et d'un marteau... »

La réponse fut :

— « Va boire, mon garçon. Les gens de Comacchio n'ont peur de rien. Va boire avec tes camarades. Tiens, voilà deux pistoles. Je n'en ai plus d'autres. Mais demain!...»

— « Demain, vous serez la lumière de Ferrare ! »

— « Oui, oui. A demain, Goro. »

— « Honneur à vous, Cesare Bordone ! »

— « A demain, Bartolommeo. »

Felipe Vestri se retourna dans la porte, et brandissant très haut sa toque de feutre à la plume écarlate :

— « Gloire au Comacchio ! » s'écria-t-il. Enthousiasmés de la découverte, les autres

s'arrêtèrent. Et les disciples transfigurés acclamaient Cesare du même cri :

— (( Gloire au Comacchio ! »

Le Comacchio !...

Seul, immobile, campé face à face avec la géante de plâtre, Cesare Bordone écoutait le vivat se répercuter dans son esprit devenu profond de souvenir et d'espoir, et semblable au paysage de sa destinée.

Il revoyait son enfance pouilleuse et boueuse au bord des lagunes adriatiques, parmi la marmaille des pécheurs, sa vie d'acharnement et de déboires...

Et voilà que lui, le fils d'un muletier de Comacchio, le fils du plus humble citoyen de la plus humble bourgade, on l'appellerait le Comacchio, du nom de sa ville natale, comme le Pérugin, comme le Vinci!...

Oh ! Felipe avait crié cela vers l'avenir ! Le m.onde futur le redirait jusqu'à la fin des temps!... Et puis, du reste, quoi de plus raisonnable? Le Comacchio ! Que ces syllabes se prononçaient aisément!...

Ainsi, c'était donc lui, Cesare Bordone, qui aurait illustré l'obscure cité maritime, et grâce à Madame Andromède : quelques sacs de poussière gâchés avec industrie !...

Cesare Bordone se sentit grandir à la taille

de son destin. La masure disparaissait à ses yeux. Il était grand seigneur, logé aux frais de là Cassette, dans un palais, peut-être même dans ce palais Belfiore où le duc avait hébergé Cellini...

Mais une odeur puissante frappa ses narines et lui fit tourner la tête.

Un maigre vieillard s'était introduit jusquelà dans le silence d'une vision, si furtivement que le sculpteur resta quelques secondes les sourcils haussés, avant de s'ébahir :

— ^ « Holà ! mais, par le Diable bicorne, voilà Ser Jacopo Tuball... »

Muet, le nouveau venu considérait la nymphe monumentale à qui le soir prêtait des nuances de chair. Nez pesant, barbe de Moïse, c'était un Juif. Il clignotait derrière des besicles de corne aux verres bleutés, épais et ronds comme des loupes, qui violaçaient et déformaient ses yeux sanglants. Un chapeau flamand lui tombait sur les oreilles, et sa dalmatique de laine sentait le suint à dix pas.

Il fit une révérence de petite vieille.

— « Qui t'amène? » interrogea Cesare, le verbe rude.

— « La politesse, la politesse, magnifique Messer! » Il crachotait, ricanait, faisait l'empressé. « Oui. Hé! hum, hum, hum... Je venais vous rappeler (les grands artistes sont si étourdis !) vous rappeler que demain soir vous devez me compter neuf cents ducats, solde de votre petit emprunt de l'an 1576, dont je ne fus remboursé que d'un quartier; plus, hé, hé, hé, les deux cent cinquante ducats de l'an passé; le tout faisant ensemble, avec les intérêts au denier douze, hum ! hum ! . . . quatorze cent soixante ducats, n'est-ce pas vrai?... y>

Son regard n'avait pas quitté la statue. Il se frottait les mains perpétuellement et ne cessait d'exécuter inclination sur inchnation. Le miel est moins doux que n'était sa parole.

— « Les aurez-vous, Messer, ces quatorze cent soixante ducatinets? Hé! hé! je lis sur votre honorable figure que vous les tenez déjà ! »

Cesare le faisait reculer devant sa truculence :

LA GLOIRE Dl' CO>rAr.CHlO 213

— « Si je les tiens, corps du Christ !... Non î Mais je les tiendrai quand il faudra, et d'autres encore cjui ne tomberont pas dans ton escarcelle ! Je les aurai, tes ducatissimes ! Tu le sais autant que moi, vilain crocodile ! Tu sais bien pourquoi je t'ai demandé de l'argent l'année dernière. Pour les frais de ma statue. J'en voulais davantage, souhaitant qu'elle fût de marbre. Tu ne m'as consenti que la valeur d'un plâtre. Mais, foin !... Et tu sais pareillement que si j'ai fixé l'échéance à demain, c'est que j'étais sûr de vaincre ce jour-là. C'est que demain mon bloc de mortier sera le point de mire de l'univers ! C'est enfin que j'aurai touché les deux mille florins du prix — et sans doute quelque avance sur ma pension. »

— « Oh ! Messer, si vous êtes sculpteur de Son Altesse, j'attendrai! »

— « Si je suis..-. En doutes-tu, vieux bouc? Ne vois-tu pas mon Andromède'^ Ou te déplairait-elle? »

L'œil rouge sembla pétiller, le feu monta aux pommettes du Juif. Il répondit, hum-

2 M I.A GLOIRE DU CO:\rACCÎIIO

blement toujours, mais avec une sorte d'ardeur et comme se parlant à lui-même :

— « Certes, je la vois. Et Tubal ne lui mesurera point sa louange. C'est un beau simulacre, et voilà bien Andromède. Je la reconnais, encore qu'on ne découATe ni rocher, ni chaînes, ni monstre marin, ni Persée à cheval sur Pégase. Tous les bannis au cœur vaillant, tous les persécutés qui attendent un sauveur sont de même race. Andromède est du sang de Jacob. Et je n'ai pas besoin qu'on me l'exhibe avec son attirail pour saluer de son nom la sœur d'Israël. — Admirable morceau, Messer Bordone, çt d'un caractère sublime ! )'

— « A la bonne heure ! »

Flatté d'un éloge moins banal que de coutume, Cesare se rengorgeait.

— « Et », poursuivit le prêteur, « si l'on ajoute à ces mérites la perfection du métier, l'œuvre rappelle étrangement certaines figures de certain tombeau... »

— « J'ai travaillé quatre ans avec Michelagnolo Buonarotti », proclama Cesare Bordone; « et je sens qu'il aimerait mon Andromède. »

T.A GLOIRE DI- COMACCÎIIO 215

— « Et puis, dites, Messer, vous aviez à coup sûr un modèle incomparable. Qui vous a posé cela? Oh! oh! mais, il me semble... N'est-ce point ]\Ionna Chiarina?... Par le Tout-Puissant ! votre femme vous est revenue, mon bon monsieur? Loué soit l'Eternel ! »

Sur le coup, le sang de Cesare lui parut bouillonner. Cependant, le Juif n'avait pas l'air moqueur, et c'était un sire à ménager. Le sculpteur se contint, baissa le front, et dit, les yeux fixés sur la pointe de ses mules :

— « Comprends-tu que c'est tlle sans que ce soit elle? Comprends-tu que si je l'avais eue, là, devant moi, réellement, ma statue serait moins vraie d'êlre trop vraie?... Je l'ai modelée d'après ces études d'autrefois. Tiens, regarde. »

Il empoigna dos cartons bourrés d'esquisses, et fit un étalage de sanguines, de fusains, de mines d'argent et de dessins à la plume représentant la même adorable fille dans toutes les postures de la grâce.

— « Maintenant, retourne à la statue.

Vois : son visage n'est pas celui du modèle impassible. Tous mes désespoirs s'y reflètent ! »

216 TA GI.OTRK Dl' COMACCHIO

Il se battait la poitrine, et ses poings massifs la faisaient retentir.

— « Amour trompé? » demanda le Juif avec intérêt.

— « Ce ne serait rien, Tubal ! »

— « Ambition déçue? »

Gesare confessa dans un soufïle rauque :

— « Oui!... — Mais demain! » ajoutat-il aussitôt, rayonnant de bonheur. « Ah ! demain, mon cher ami, la Providence acquittera ses dettes envers Cesare, comme Gesare envers Jacopo ! »

Alors le bonhomme scanda d'un ton plein de sous-entendus :

— (( En êtes- vous certain? »

— « Quoi? Hein?... Sans doute... Qui donc l'emporterait? Je n'ai que deux concurrents : Pico Picci et Scipione Tribolo. Le premier sculpte comme un tailleur de pierre, le second comme un peintre... »

— « J'ai vu leurs Andromède. »

— « Gomment ! Et la consigne du secret?...»

— « Je les ai vues, Messer. Pico Picci présente une statuette de trois palmes, en terre blanche de Faenza. Est-ce Andromède avec

le dragon? cela se peut. Est-ce une Eve au serpent malin? cela se peut aussi. — Je préfère l'envoi de Tribolo, bien qu'il puisse s'intituler Courtisane appuyée au mur céramique. Vague portrait d'Impéria, sa maîtresse du jour. Ivoire et marbre polychrome, cabochons, métaux niellés. La roche est de porphyre, les chaînettes d'argent (des bracelets !). L'héroïne porte une ferronnière î Jolie pièce montée que l'on dirait mangeable. Vous n'en donneriez pas deux quailrini. »

Cesare ne put s'empêcher de rire.

— « Que t'avais-je dit? Tu vois bien ! Je n'ai rien à craindre d'un maçon et d'un orfèvre ! »

— - « Messer, vous avez prononcé le mot terrible : orfèvre. Aujourd'hui ces gens-là sont maîtres de la mode. »

Le statuaire le saisit au poignet :

— « Veux-tu prétendre que Tribolo seul, parce qu'il est orfèvre... »

— « Non ! — Seigneur, lâchez-moi, vous me faites mal ! — Non. De son Andromède à la vôtre la distance est trop visible. On ne peut s'y tromper. Celle-ci prévaudra, bien qu'elle

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soit en vérité comme un défi au goût régnant, avouez-le ! D'abord, elle conserve je ne sais quel aspect de maquette, et l'on aime le fini. Vous répliquerez que de la sorte elle a l'air de son propre rocher, ce qui ne va point sans grandeur. D'accord ! Mais l'absence d'attributs, comment la ferez-vous passer? L'excellentissime duc tout le premier, qui voulait quelque chose dans le genre du Persée, prendra votre statue d'Andromède' pour l'ébauche d'un nu quelconque. — Enfin, la matière est misérable... »

— a La matière serait le marbre, si tu l'avais voulu ! » tonna Cesare Bordone hors de lui. « La matière sera le marbre quand le duc m'aura pensionné ! C'est un dilettante plus fin que tous les ânes de Juifs qui bavent dessus!... Les imperfections de ma statue, — ha ! ha ! je ris à me crever la panse ! — mais ce sont ses principales qualités ! Tout le monde s'en apercevra tout de suite !... Ah ! quand elle sera de marbre blanc ! Toute de marbre!... Bientôt! — Demain, Tubal, entends-tu, fils de porc, demain matin le çamérier Fraschino l'emportera, et dçmain

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