UH HOMME DE RIEN
Laissons là les théories pour ce qu'elles yalent. En histoire comme en physique, ne prononçons qoe d'après les faits.
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M. bE CHATEAUBRIAND.
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AU BUREAU CEMTRAIi,
Rue des Beaux-Arts, is.
Et chez tous; les principaux libraires et dépositaires
de Publications nouvelles. • 0|L,
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^ Chateaubriand a reçu die la nature le
L feu sacré ; ms ouvrages l'attestent. Son
style n'est pas celui de Racine, c'est ce- . lui du prophète, u Si jamais il arrive au timon des affaires, il est possible que Chateaubriand s'égare, mais ce qui est certain, c'est que tout ce qui est grand et national doit convenir a son génie.
NipoLioH . — Mémoires de Af* de Jfoit»
ihâUn, tome 4, p. 346»
Bans les temps d'orages, quand grondent les révolutions, et quand les peuples, pour parler le langage de Lamartine , errent au penchant des abîmes comme des troupeaux sans pasteur, la Providence, qui veille aux destins de l'humanité,
2 COWTEMPOHÀWS ILLUSTRES.
fait quelquefois surgir du sol deux génies : l'un , armé d'une puissante épée, reconquiert le droit par la force,. et sur les ruines d'un monument croulé pose lias fondements (f un édifice nouveau ; l'autre, missionnaire de paix , de foi et de poésie, alors que tout lien moral est dissous, alors que le sentiment du beau s'est flétri au contact impur de l'incrédulité et de l'égoisme, s'en vient, comme la colombe après le déluge, porter i la terre le rameau d'or, et renouer la chaîne des traditions religieuses et littéraires. Au premier les peuples doivent la vie politique et sociale, au second la vie du cœur, les délicates jouissance» de l'âme :
La même année a vu naître Napoléon et Chateaubriand.
Il y a quelques jours nous aimions à suivre sur le quai Voltaire un personnage de petite taille, passant lentement et recueilli en lui-même, ainsi que René, à travers la foule, vaste désert d'hommes. Sa figure était longue, un peu osseuse et pale; ses traits fortement accentués; sous ses sourcils proéminents brillait un regard d'une
beauté singulière, mélange de douceur, de mélancolie, d'énergie et de grandeur ; son front était d'une ampleur olympienne, ses tempes saillantes, son crâné dénudé vers son milieu, mais couronné d'une épaisse forêt de cheveux blancs ; sa large télé était penchée sur l'épaule coïftme affaissée sous le poids de la pensée. Du reste, ce petit vieil* lard au regard profond était mis avec une élégance toute juvénile : il portait une redingote noire écourtée et gracieuse, une cravate irréprochable, des dessous de pieds, des gants et une petite badine enébène.
La plus belle et la plus désirée des femmes de ce monde n'eût pu, dans ce moment , faire dévier* nos yeux ou nos pas d'une ligne.
Et vraiment , pour l'homme qui connaît la rigoureuse solitude dont le chantre des martyrs mime à s'entourer, jouir de sa vue pendant une heure, le suivre pas à pas, épier ses mouvements, se rassasier de sa personne , se faire, soi infime, son compagnon de route à son insu, c'est là une bonne fortune que nous envieront tous ceux dont
le cœur s'est épanoui aux premières révélations de l'amour en pleurant sur Atala ou René.
Cheminant ainsi à Ja suite du patriarche de notre littérature, nous nous irritions de voir la foule coudoyer, insoucieuse et stupide, cet homme dont le nom est grand comme le monde, et nous étions presque tenté de crier : Chapeau bas ! place a Chateaubriand! Tout-à-coup, désireux de faire partager à quelqu'un nos jouissances, nous avisons sur notre chemin la demeure d'un honnête boutiquier de notre connaissance , nous entrons chez lui avec la rapidité d'une flèche : le digne marchand , assis derrière son comptoir, alignait des chiffres sur son grand-livre; nous le prenons par le bras, il nous suit machinalement, sans trop savoir si nous sommes bien en possession de nousméme. « Venez voir passer le premier écrivain de Tépoque ! le voilà ! regardez-le bien! » Et à mesure que notre main lui désignait le vieillard , nous articulions d'une voix triomphante le nom de Chateaubriand , bien persuadé que l'extase allait tout-à-coup se dessiner sur la bonne figure que
nous avions devant nous: «M. de Chateaubriand? « murmure le profane entre ses dents, ah ! oui , «je connais... c'est un homme qui a bien de l'es- « prit ; il a fait le Voyage en Suisse. » Il faut vous dire que M. de Chateaubriand a écrit, en effet , quelques lignes sur la Suisse, et que notre industriel est lui-même d'origine helvétique. C'était tout ce que le pauvre homme en savait.
Nous restâmes confondu : comment! un membre de cette classe que M. Guizot appelle le pays légal , un citoyen qui paie patente, qui lit le Constitutionnel, et va peut-être aux bals de la cour, quand on lui montre Chateaubriand , vous répond : « C'est l'auteur du Voyage en Suisse; » et le dernier des gondoliers de Venise chante les vers du Tasse, et le plus pauvre . savetier de l'Allemagne récite les ballades de Bûrger et
se délasse des travaux du jour en lisant le soir auprès de son poêle les poésies de Gœthe ou de Schiller !
Plus que jamais alors nous avons compris qu'il y avait un fonds d'utilité réelle dans ces modestes
n CONTEMPOBAINS IfcMfflBBS.
biographies ; qu'il était bon de tracer à grands traits, pour le bien de tous, les principales péri*péties d'une noble et belle existence; qu'il était bon d'apprendre à tous ce que les productions du génie ont infusé de sang pur dans les veines appauvries du corps social, ce qu'elles ont fait éclore de sentiments généreux dans les âmes, comment elles ont souvent consolé l'infortune, soutenu, la faiblesse, arrêté la puissance dans ses écarts, et ravivé la foi chancelante.
Si les époques et les hommes font les livres, les livres, à leur tour, font les époques et les hommes.
François -Auguste de Chateaubriand est né à Saint-Malo, en 1769, d'une des plus anciennes familles de la Bretagne. Les premières années de sa vie s'écoulèrent dans le château de Combourg, vieux manoir paternel , au style sévère, encadré de grands chênes et de vertes bruyères. Du haut
de la tourelle ou dormait l'enfant, il entendait au loin la mer mugir en se brisant sur les grèves, et déjà ses yeux se délectaient aux lueurs scintillant
S. DE CHATEAUBBIAND* 7
tes des étoiles, son oreille au bruit des vents, aux cris plaintifs des mouettes du rivage, et son âme à toutes les harmonies de la nature armoricaine. Si Ton en croit quelques pages dérobées à ce» Mémoires d' outre-tombe, legs funèbre du génie, dont la France appelle et redoute à la fois l'apparition, l'intérieur de la famille était triste et froid : pas d'abandon i pas d'épanchement autour du foyer! Austère, impassible et fier comme un vieux chevalier du moyen-âge, le père de M. de Chateaubriand était une de ces organisations de fer et de glace pour qui les émotions douces sont choses futiles et inconnues.
Cette existence, commencée au sein d'une nature sauvage, sevrée des joies du cœur et repliée sur elle-même , imprima de bonne heure à l'imagination de M. de Chateaubriand ce cachet de rêverie grave et profonde qui ne s'efface jamais et réagit sur le reste de la vie. Aussi , tout enfant , il fut poète; une jeune sœur qu'il aimait, et dont Fane délicate et pure comprenait toutes les splendeurs de la sienne, parait avoir jeté sur Funifor-
S COCTEMPÔRAtNS ILLUSTRES.
mité de ses jours solitaires une teinte de douceur mélancolique, de grâce et de tendresse.
Destiné d'abord à la prêtrise en sa qualité de cadet de famille , le jeune de Chateaubriand fit des études substantielles et fortes ; commencées au collège de Dol , elles se terminèrent à Rennes où il eut Moreau pour condisciple. À vingt ans, le jeune homme était entré dans la période des douleors Intimes, des désirs sans nom, des agitations sans but. Celait René avec ce germe de tristesse qu'il tenait de Dieu o» de $a mère. Les entraves de la vie ecclésiastique lui font horreur ; un Instant il forme le projet de se suicider; quelques jours plus tard , il se prépare à s'embarquer pour les Grandes-Indes ; quelques jours encore, il arrive & Paris, en 1789, avec un brevet de sous-lieutenant au régiment de Navarre. Son frère aîné venait d'épouser la petite-fille de M. de Malesherbes. Le jeune officier breton fut présenté à la cour, eut l'honneur de monter dans les carrosses du roi, d'être admis aux levers et aux chasses royales, toutes choses qui l'intéressèrent médiocrement*
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H. DE CAATËAtifilllAffD. 9
Il était une autre petite cour vers laquelle ses regards se tournaient avec bien plus d'ardeur; l'accès en était interdit au vulgaire, l'esprit seul y avait droit de cité. Là trônaient les derniers disciples de l'école encyclopédique , DefiHe le descri pi if, Laharpequi depuis.... ♦mat* alors il n'était pas vertueux, Champfort l'incisif, le voluptueux Parny, Fontanes l'académique, etc. Ces débiles successeurs de Voltaire gazouillaient des madrigaux au milieu des bourras du serment du jeu de paume et de la prise de la Bastille, alors que résonnait, comme la trompette de l'archange au dernier jour, la voix puissante de Mirabeau. Notre futur monarque littéraire s'en vint timidement frapper à la porte du redoutable sanhédrin qui consignait ses arrêts dans le Mercure de France et l'Almanach des Muses. A force de démarches et de protections , il parvint enfin à faire Insérer dans cette dernière feuille une idylle assez fade et dans le goût du jour, intitulée l'Amour de la campagne, dont l'apparition le pensa, dit-il , faire mourir de crainte et d'espérance. Cela se conçoit,
10 CONTEMPORAINS U.LUSTBKS.
on se blase de glaire comme d'autre chose , et Villars à Denain regrettait ses lauriers de eollége.
Bientôt les événements deviennent plus graves, le trône chancelle sur ses fondements. De ruisseau, le flot révolutionnaire devient torrent; la noblesse, au Heu de. se livrer au courant , ou de se jeter bravement comme une digue à rencontre des vagues populaires , çéde la place et quitte la France qu'elle ne reverra plus que transformée de la base au faite. Avide de gloire et de dangers, ne pouvant rester en France, s'il ne veut reoevoir la quenouille que distribuent les héros de Coblentz , d'autre part répugnant à cette désertion en masse dont il n'approuve au fond ni le principe ni le but, M. de Chateaubriand se décide à solliciter une mission périlleuse; il va tenter de découvrir avec ses vingt ans le passage aux Indes par le nord-ouest de l'Amérique, prêt , dit-il , à pwmer droit au pôle comme on va de Paris à Saint-Cloud.
Deux mois après , l'intrépide voyageur s'était embarqué à Saint-Malo au printemps de 1791,
M» DE CflATEACMtlAltD. Il
avait traversé l'Atlantique, arrivait à Philadelphie et frappait à la petite porte de la modeste maison du CînciDDatus Américain, de Washington. Point de gardes autour du président des États-Unis, pas même de valets; c'est une servante qui ouvre et met en face cette gloire future et cette gloire présente. Muni d'une lettre de recommandation, M. de Chateaubriand expose son projet; Washington Pécoute, s'étonne et parie des difficultés de l'entreprise; «mais, fui répond vivement le « voyageur, il est moins difficile de découvrir le « passage polaire que de créer un peuple comme « vous Paves fait ! — Bien ! bien ! jeune homme ! » dit le héros en lui tendant la main.
A quelques jours de la , M. de Chateaubriand s'enfonce dans les solitudes américaines. Son inîtiatlon à la vie sauvage est assez bizarre; il faut lire sa rencontre avec M. Violet , son compatriote, ancien marmiton du général Rochambeau , et de* venu maître de danse de ces messieurs samwges et de ces dames sauvagesses. Le petit Français en habit vert-pomme, frisé et poudré à frimas, ra*
17 CONTBMFOBAIlfS ILMlSrrBES.
de sur sa pochette l'air de Madelon Frîquet , ef enseigne l'art de Terpsychore à une tribu d'ïroquota qui le paient en peaui de castor et en jam-
bons d'ours. « Il se louait beaucoup, dit M . de Cbâ- « teaubriand , de la légèreté de ses écoliers : en ef- « fet, je n'ai jamais vu faire de telles gambades. » Bientôt le voyageur fait place au poète, le passage nord -ouest nous semble à peu près oublié. M. de Chateaubriand s'en ta de forêts en forêts, de peuplades en peuplades, admirant en artiste des effets de lune et de soleil, prêtant l'oreille à l'harmonie des vents et des toaux dans les profondeurs des bois, exposant sa vie pour voir de plus près la Cataracte de Niagara, voguant sur les grands lacs, remontant l'Obio, explorant les giv gantesques ruines qui couvrent ses rivages, s'ipspirant de cette belle nature, de ces mœurs primitives, de ce pittoresque langage, de cette vie nomade et poétique, et s'arrêtant enfin dans le pays des Natchez pour rêver René, écrire Atala , et cette première épopée du jeune âge qu'il décora du nom de ses hèles.
M. DE CHATEAUBHIAND. lfr
Un jour que rapproché des défrichements américains, il avait demandé l'hospitalité dans une ferme, un fragment de journal anglais tombe sous sa main; il le lit à la lueur du feu, apprend la fuite de Louis XVI , son arrestation à Yarennes , les progrès de l'émigration. Tous arrivaient au rendez-vous sous le drapeau des princes français, — Le gentilhomme breton croit entendre la voix de l'honneur, abandonne ses solitudes chéries, traverse de nouveau l'Océan et rejoint Tannée de Gondé. On trouva qu'il venait bien tard ; il eut beau faire observer qu'il arrivait tout exprès de la Cataracte de Niagara. «Je fus, dit-il, au mo- « ment de me battretpour obtenir l'honneur de « porter un havresac. » Reçu enfin comme garde-noble , il fit la campagne de 1792 , avec un vieux fusil sans chien , et le sac au dos. Bans le sac était Àtala , ce fut fort heureux , car cette tendre fille du poète reçut , dit-on, et amortit une balle qui allait droit à l'adresse de son père. Blessé à la cuisse au siège de Thionville , atteint à là fois d'une maladie contagieuse et d'une
ti CONTEMPORAINS ILLUSTRES.
affreuse petite-vérole , il fut laissé pour mort dans un fossé. Des gens du prince de Ligne le jetèrent dans un fourgon ; il fut conduit mourant jusqu'à Ostende, et on le coucha dans la cale d'une petite barque qui fit voile pour Jersey. Bans une relâche à Guefnesey, comme l'infortuné était près d'ex* pirer, on le descendit à terre , et là', assis contre un mur , le visage tourné vers le soleil , couvert de plaies et abandonné de tous , M. de Chateaubriand dut la vie à la pitié d'une pauvre femme de pécheur qui le fit transporter dans sa cabane et lui donna les premiers soins.
Au printemps de 1793 le malheureux émigré passe à Londres. Ici se cfèroule dans toute son aspérité une carrière de douleurs et de misères. é — Relégué dans un grenier , au fond d'un faubourg, sans amis, sans ressources, condamné par les médecins à traîner quelques mois, puis à mourir, et obligé pourtant de soutenir par le travail sa débile existence, M. de Chateaubriand traduisait pour des libraires, enseignait le français, et se délassait le soir de la monotonie de ses heures
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vendues en se livrant à la composition d'an ouvrage dont le vaste cadre annonce une singulière force dans cette tête de vingt-cinq ans labourée déjà par tant d'infortunes. 11 s'agit de Y Estai sur les révolutions qui lui coûta deux ans d'études et parut à Londres en 1796. Le but de ce livre , d'abord profondément ignoré en France , est d'établir qu'il n'y a rien.de nouveau sous le soleil , et qu'on retrouve'dans les révolutions anciennes et modernes les personnages et les principaux traits de la révolution française. Cette idée amène des rapprochements nombreux , souvent forcés , parfois justes, toujours curieux, et qui dénotent de profondes études. Ces pages respirent l'amertume, la misanthropie, le scepticisme et l'incrédulité même : le jeune, homme n'avait pas encore cette foi qui allège le poids du malheur. Écoutonsrle raconter lui-même par. quelle transformation subite, de philosophe qu'il était, il se trouva chrétien , et comment le Géme du Christianisme fut 4crit en expiation de l' Estât.
« Ma mère , après avoir été jetée i soixante*
16 CONTEMPOBAITfS ILLUSTBKS.
« douze ans dans les cachots , expira sur un gra- « bat où ses malheurs l'avaient reléguée ; le sou- « venir de mes égarements répandit sur ses der- « niers jours une grande amertume ; elle chargea H en mourant une de mes sœurs de me rappeler à « cette religion dans laquelle j'avais été élevé ; « quand la lettre de ma sœur me parvint au-delà h des mers , elle-paême n'existait plus , elle était « morte aussi des suites de son emprisonnement. « Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort * qui servait d'interprète à la mort, m'ont frappé : « je suis devenu chrétien : je n'ai point cédé , « j'en conviens, à de grandes lumières surnatu- « relies; ma conviction est sortie» du cœur: j'ai « pleuré , et j'ai cru, »
Cependant Bonaparte rouvrait aux émigrés les portes de la patrie ; M. de Chateaubriand quitte Londres. La cité ou il traîna ses tristesses et ses misères ne le reverra que vingt ans plus tard couvert de gloire et d'honneurs ; le brillant hôtel Ponsonby, à la porte duquel était peut-être venu s'appuyer mourant le pauvre et obscur exilé, re-
M. DE CttAÎEAOBfttAM). 17
fenlira du bruit des fêtes splendides données & l'élite de l'aristocratie anglaise par l'illustre ambassadeur de sa majesté très chrétienne.
Rentré en France en 1800, M. de Château* briand obtient le privilège du Mercure conjointement avec son ami M. de Fontanes et se décide alors, pour sonder le public, à détacher du grand ouvrage, fruit de son exil, l'épisode d' Atala. Cette délicieuse fleur du désert , ce gracieux enfant de la solitude enchanta la vieille Europe ; c'était comme une langue nouvelle dont la mélodie large et pure chatouillait délicieusement des oreilles blasées. Malgré les sarcasmes de Ginguené et ies épigrammes de Chénier, Atala eut un succès prodigieux. Après l'aurore le soleil ; après Atala, le Génie du Christianisme. Si l'histoire des faits est riche à cette époque, pour l'historien des idées il n'est peut-être pas de plus grand événement que l'apparition de ce livre.
Dieu fait bien ce qu'il fait : l'homme et le livre arrivaient & point. Longtemps ballottée par la tempête , la société renaissait è l'ordre matériel ;
1 8 ÇONTfiM*0i*ttl$ ILLUSTRES.
les rangs se reformaient sous une main paissante ; mais les intelligences lassées du doute , épouvantées de l'athéisme et de ses conséquents, flottaient encore çà et là indécises, cherchant un phare, un port, un abri; le Génie du Christianisme leur fut tout cela. On avait soif de foi , de poésie et d'amour ; on eut de l'amour, de la poésie et de la foi ; et la France , vieil Eson rajeuni dans la chaudière révolutionnaire , se surprit à croire et à pleurer comme aux beaux jours de son adolescence. Analyser le Génie du Christianisme est chose impossible à entreprendre ici ; il faudrait des livres pour dire les beautés de ee livre! Que dire aussi de René , le frère de Werther, d'Obermann et de Jacopo Ortis , le plus beau, le plus attrayant de tous ces enfants d'un siècle grave et rêveur, parcequ'il pressent par instinct la tâche immense de réédification qui lui est imposée?
Bientôt une attraction naturelle pousse le restaurateur de l'édifice social vers ce nouvel Orphée qui venait lui aussi rebâtir avec une lyre l'édifice religieux et mqral. Chateaubriand avait dédié
M. DE CHATEAUBBIAND, 19
son livre au premier consul , le premier consul tend la main à Chateaubriand , et par l'effet de ce tact exquis qui le distinguait il l'envoie à Rome en qualité de premier secrétaire d'ambassade. L'auteur du Génie du Christianisme au sein de la capitale du monde chrétien, c'était dans
l'ordre.
Au milieu des ruines de la ville éternelle , sous les portiques du Colysée, assis sur quelque débris du Cirque arrosé peut-âtre du sang des. premiers chrétiens , Chateaubriand conçut son chef-d'oeuvre , let Martyrs.
Il s'éprend dès lors d'un vif désir de visiter la Grèce, berceau de Rome païenne , et la Judée, berceau de Rome chrétienne , double théâtre où doit se mouvoir la grande épopée.
 quelque temps de là , revenu à Paris , M. de Chateaubriand fut nommé ministre plénipotentiaire dans le Valais. C'était la veille de ce jour de sinistre mémoire où le dernier des Condé tomba fusillé dans les fossés de Yincennes , à quatre f as du chêne sous lequel saint Louis rendait la jus-
mm
10 CO!ttBMP 0RA1NS ÎLLtiSTHÊS.
tiee (1). Le même soir, alors que toutes les bouches se taisaient muettes de stupeur et d'effroi, M. de Chateaubriand envoie sa démission. Cette protestation d'autant plus éclatante qu'elle était seule irrita profondément Bonaparte. Toutefois, soit qu'il regrettât lui-même la mort de la victime (car l'histoire n'a pas encore complètement levé le voile qui couvre le drame de Vincennes) , soit qu'il comprit la noblesse de ce Mime solitaire , ie premier consul se contint ♦ essaya même mais vainement de ramener le transfuge» en le faisant plus tard nommer à l'Institut comme successeur de Joseph Chénier» L'histoire du discours da récipiendaire est bien connue. Ce discours , réfutation vive mais éloquente des principes politiques deÇhénier et de la doctrine du régicide, écrit au moment où le sang royal venait encore de couler , au moment où les juges do Louis XVI occupaient les premières fonctions de l'Etat , sépara à tout jamais Napoléon et Chateaubriand.
Avant ce dernier fait, qui eut lieu en 1811 »
(I) Biprossiofis de M» de Chateaubriand.
et fut bientôt suivi de la suppression du privilège du Mercure , le poète s'était décidé à mettre à exécution son projet de pèlerinage aux saints lieux. Il part le 14 juillet 1806 , revoit l'Italie , s'arrête un instant à Venise, pour donner un soupir à cette fiancée déchue de l'Adriatique , s'embarque pour la Grèce , court à Sparte où il fait retentir les échos solitaires du grand nom de Léonidas ,
s'en va rêver sur l'Agora d'Athènes , touche à âmyrne, jette un regard sur Constautinoplc , passe à Chypre, salue le Carmel et tombe à genoux devant la ville des désolations. Là il suit pas à pas les traces de l'homme-Dieu sur la voie douloureuse, il parcourt la vallée de Cédron en murmurant les lamentations du prophète ; et après avoir rassasié son âme d'une ample pâture de foi , de souvenir et de tristesse ; chaussé l'éperon d'or de Godefroi de Bouillon i reçu l'accolade de sa large épée et le brevet de chevalier du Saint-Sépulcre à genoux sur le tombeau du Christ , le pèlerin fait voile pour l'Egypte, traverse la ville des Ptoléroées, remonte le Nil jusqu'au Caire, contemple les
Pyramides et Memphis, passe en Afrique, visite Tunis* et demande aux ruines de Carthage si elles ont gardé souvenir des méditations de Marius et des dernières paroles de saint Louis. Ensuite il s'embarque pour l'Espagne , arrive sur le mont Padul, et parcourant du regard la riche vallée de Grenadç il comprend les regrets de Boabdil; sous les portiques de l'Alhambra , dans les jardins du Généralife , il rêve d'amour, de féerie, d'infortune, et d'une larme naquit le Dernier Abencérage, cette perle aux reflets si doux.
Rentré en France le 5 mai 1807, après dit mois de. courses poétiques, M. de Chateaubriand se retire dans son gracieux ermitage de la Valléeaux-Loups près d'Aulnay ; là il recueille ses souvenirs, écrit Y Itinéraire , cet ouvrage si remarquable de portée historique et philosophique , et puis enfin réunissant toutes les richesses cfimages et de pensées qu'il a entassées sur sa route , il enfante b* Martyre.
Un mot sur ce livre où tout est beau , mais de cette beauté de Platon , splendeur du vrai* Dans
M. Bfi CHATEAUBRIAND. 23
le poème de Fénélon , Caîypso et ses nymphes sont de pimpantes dames de la cour de Louis XIV,
— nie de la déesse est un jardin de Versailles ,
— Télémaque est un duc de Bourgogne , — Mentor un archevêque de Cambrai. Bans le poème de M. de Chateaubriand, les tableaux reflètent fidèlement les lieux ;la pensée et le style reflètent fidèlement l'époque. C'est mieux qu'une belle fiction, c'est une magnifique évocation historique. Il semble que sous la baguette du magicien noufr voyons tour à tour défiler devant nous avec leurs vêtements , leur pose , leur langage et leurs idées d'autrefois ; les empereurs de la décadence romaine , les rois chevelus des hordes frankes, tes prophétesses gauloises, les belles vierges de la Measéoie, les sophistes grecs , les prêtres du paganisme et les enthousiastes confesseurs de la foi. Victor Hugo trouve qu'une église gothique est un livre sublime; Goethe appelle l'architecture une musique solidifiée; on peut, ce nous semble, dire des Martyrs que c'est un monument des temps antiques exhumé dans toute sa fraîcheur, comme
Pompéia ou Herculanum , des abîmes du passé.
Taudis que le poète se livrait aiqpi à tous les enchantements de sa muse, l'histoire marchait autour de lui à pas de géant. Les événements de 1814 menaçaient de bouleverser la France. M. de Chateaubriand sortde sa retraitée! vient se mêler au conflit.
En abordant ici la carrière politique de M. de CbâteaubriaBd le biographe doit changer d'allure. Les belles pages du poète sont choses de sens et de goût , les idées de l'homme d'état et du publi* ciste sont choses de controverse ; nous avons admiré les unes , nous dirons froidement et impartialement les autres.
Le premier acte politique de M. de Chateaubriand, c'est sa trop fameuse brochure de Bonaparte et les Bourbons. Louis XVIII disait de cet opuscule qu'il lui avait valu une armée : nous l'avons relu dix fois avant d'écrire ces lignes, et nous ne pouvons nous empêcher de déplorer qu'une grande âme ait pu descendre un instant jusqu'à prêter son éloquence pour draper la haine et co lorer la calomnie ; à chaque page la vérité est ou-
trageusement torturée, les personnes et les choses complètement dénaturées ; c'est le libelle le plus ▼iraient qui fut jamais, c'est une débauche' du génie; il la regrette sans nul doute; la génération actuelle Fa oubliée, et la postérité, étrangère aux passions qui l'enfantèrent , refusera de l'attribuer à ce chevaleresque courtisan des grandeurs déchues, à cet homme que le malheur trouve toujours pour second (1).
Bu reste nous tairons aussi d'amères paroles du captif de Sainte-Hélène sur son illustre ennemi. En échangeant l'Insulte , ces deux ouvriers sublimes d'une même œuvre se mentaient à euxmêmes. L'épigraphe placée en tête de ce travail , et maintes pages plus récentes et plus belles de M. de Chateaubriand (2), prouvent qu'ils ont fini par se rendre pleine justice.
Aux Cent- Jours, M. de Chateaubriand suit
Louis XVIII à Gand où il fait partie de son con-
(1) Expressions de M. de Chateaubriand.
(3) Notamment le parallèle de Bonaparte et de Washington, et plusieurs passages du Congres de Vérone.
Sft CONTEMPORAINS IIXU8TBBS.
seil- en qualité de ministre d'état. La il rédigea son rapport au roi sur l'état de la France, morceau trop poétique pour être vrai.
Après Waterloo, M. de Chateaubriand conserve son titre , mais refuse d'accepter un portefeuille en compagnie de Fouché. Dès cette époque commence à se dessiner sa puissance politique comme membre de la chambre des pairs, et surtout comme puhliciste. '
Pour comprendre la position perplexe et biiarre de l'auteur des Martyrs, il faut se reporter par la pensée à cette période d'irritation et de lutte qui suivit les Cent-Jours. Trois partis se dtspu-
taient le terrain. Les ultra-royalistes voulaient le roi moins la Charte; les libéraux la Charte moins ' le roi ; les modérés, l'un et l'autre. Par ses sympathies, ses convictions, les instincts de son génie, M* de Chateaubriand tenait essentiellement à ce dernier parti ; et pourtant entraîné par sa haine du régime impérial , par la violence même de ses derniers écrits, ou par je ne sais quelles sympathies de personnes, il se trouva d'abord enrôlé
m. de chateaumurd. 27
sous les drapeaux des plus fougueux partisans du
trône et de l'autel. Toutefois, dans cette position équivoque, M. de Chateaubriand ne fit pas complète abdication de lui-même. Deux grands principes ont constamment resplendi comme deux flambeaux sur sa vie politique, et lui ont fait une popularité qui ne périra pas. Partout et toujours M. de Chateaubriand a défendu de sa parole et de sa plume l'intégrité du gouvernement représentatif et la liberté de la presse. Mû par une idée de poète, il s'était alors mis en tête de foire l'éducation constitutionnelle des hommes de l'émigration, et de les rallier à la Charte. La tâche était difficile, les écoliers singèrent la conviction ; l'avenir prouva que le maître seul était de bonne foi.
Malheureusement, dans l'espoir d'arracher des concessions à des esprits ombrageux et peu favorables aux institutions nouvelles , M. de Chateaubriand concéda beaucoup de son côté; de là, bon nombre d'inconséquences que plusieurs lui ont vivement reprochées; de là > l'appui qu'il prêta, au nom des libertés publiques, à cette chambre réacr
j 28 CONTEMPOIAINS ILLUSTRAS.
j lionnaire de 1815, ennemie de toutes les libertés ;
de là, cette singulière mosaïque de doctrines constitutionnelles et de systèmes décrépits qui se rencontre dans son ouvrage de la Monarchie selon la Charte. Après avoir nettement posé les principes du gouvernement représentatif, rompu définitivement avec l'ancien régime, et miçaculeusement entrevu la révolution de juillet dans l'article 14 de la Charte, M. de Chateaubriand procède, par voie d'exclusion absolue, contre les hommes de la république et de l'empire ; s'indigne, dans le chapitre 42, qu'on mette sur la môme ligne le soldat mort pour le roi dans les champs 1 de la Vendée, et le soldat mort à Waterloo pour la patrie; accepte, dans le chapitre 52, comme bonnes les choses de la révolution , et repousse sans distinction les principes et les hommes qui les ont faites ; redemande à grands cris, pour le clergé, une propriété particulière,, une constitu- • tlon civile, la tenue des registres de l'état civil , et le monopote de l'instruction publique i tous les degrés.
La lotte une fois engagée; M. de Chateaubriand la soutient avec ce style nerveux et coloré qui n'est qu'à lui. Le journalisme devient dans ses mains une arme puissante, et le ministère Decazes chancelle sous les coups que lui porte le Conservateur. L'assassinat du duc de Berry détermina sa chute. Au moment même où un député venait en pleine tribune accuser le ministre de complicité avec l'assassin, M. de Chateaubriand, emporté par là fougue de sa polémique, s'oubliait jusqu'à écrire sa fameuse phrase : Les pieds lui ont glissé dans le sang. Le royal ami de M. Decazes ne la lui pardonna jamais.
Le pouvoir repasse aux mains des réactionnaires, la censure est rétablie, et la liberté individuelle suspendue; M. de Chateaubriand, revenu un peu tard à ses répugnances instinctives, refuse son vote à ses dangereux amis. — A l'avènement du ministère Villèle, M. de Chateaubriand est nommé d'abord ambassadeur à Berlin, puis à Londres; en septembre 1822, il passe les Alpes pour représenter la France au congrès de Vérone.
30 CONTEMPORAINS ILLUSTBBS.
Dans cette assemblée de rois, M. de Chateaubriand plaida chaudement, mais en vain, la cause des Hellènes; défendit les intérêts de la France au sujet de la guerre d'Espagne, et revînt bientôt remplacer M. de Montmorency aux affaires étrangères. C'est ici le point le plus éclatant de sa carrière politique. On a écrit partout que le congrès de Vérone avait imposé la guerre d'Espagne à M. de Villèle, et que M. de Villèle l'avait imposée à son collègue. Or, M. de Chateaubriand a publié, Tannée dernière, un livre à l'effet de prouver, au contraire, que le congrès n'a. jamais voulu la guerre, que M. de Villèle s'en souciait peu, et que lui seul l'avait désirée et décidée. Bans quel but? le voici ; laissons parler M. de Chateaubriand lui-même :
« Qu'on imagine Ferdinand régnant d'une ma- <* nière raisonnable à Madrid, sous la verge delà « France, nos frontières du midi en sûreté, TI- « bérie ne pouvant plus vomir sur nous l'Autriche «et l'Angleterre; qu'on se représente deux ou « trois monarchies bourbonniennes en Amérique,
M. DE CHATEAUBRIAITO. SI
* faisant, à notre profit, le contre-poids de Fin- « fluence du commerce des États-Unis et de la « Grande-Bretagne; qu*on se figure notre cabinet « redevenu paissant au point d'exiger une modi- « ficatîon dans les traités de Vienne, notre vieille « frontière recouvrée, reculée, étendue dans les « Pays-Bas, dans nos anciens départements ger- « nianiques, et qu'on dise si pour de tels résultats « la guerre d'Espagne ne méritait pas d'être ea- « treprise (1)* »
On trouvera peut-être beaucoup de poésie dans ce plan, mais nul du moins n'en méconnaîtra le patriotisme et la grandeur.
Huit mois s'étaient à peine écoulés depuis la reddition de-Cadix et la délivrance de Ferdinand, lorsque l'homme à qui la Restauration devait ce peu de gloire est tout-à-coup chassé comme un valet qui aurait volé la montre du roi sur sa cheminée (2). M. de Viltèle le jalousait, Louis XV1I1
(i) Congrès de Vérone, tome S, p. 428.
(S) Biprett ioos. de M» de Chateaubriand.
ne Faimaft pas : il avait refusé de soutenir la conversion des rentes, qu'il désapprouvait; il n'-avait voulu du renouvellement septennal qu'avec le changement d'âge; il était , populaire, M. de Villèle ne l'était pas ; les rois étrangers lui envoyaient des cordons, M. de Villèle n'en recevait pas; il était tenace et fier comme un Breton, M. de Villèle souple et rusé comme un enfant de la Gascogne. 11 fut incivilement éconduit.
L'injure était grande ; la vengeance égala l'injure. — Coriolan passe aux Volsques, M. de Chateaubriand s'arme de sa plume et plante sa tente dans le Journal des Débats. Le chef de la phalange royaliste de 1818 connaît mieux que personne le côté faible de ses anciens soldats. Réduction des rentes, censure, loi du sacrilège, dissolution de la garde nationale, toutes les mesures ministérielles sont criblées à jour.
En vain M. de Villèle appelle i son secours toutes les ressources d'un esprit subtil, en vain il s'accroche à son portefeuille avec la rage du dés-
dfauL
M. D&CHATBAUBfllAND, 33
espoir, après trois ans d'une lutte acharnée, il est précipité des hauteurs du ministère par son formidable ennemi.
M. de Chateaubriand n'avait pas prévu toutes les conséquences du combat ; en rompant des lances avec un ministre de la Restauration , il faisait la guerre à l'homme et non à la chose. Or, il advint que la jeunesse ardente qui se pressait sur ses pas confondit l'homme et la chose dans une haine commune. Le ministère Martignac fut un temps d'arrêt dont M. de Chateaubriand profita pour aller à Rome tenir cour plénière d'illustrations, et méditer sur le néant des grandeurs humaines. A l'avènement du ministère Polignac, il envoie sa démission d'ambassadeur; la lutte recommence; on sait comment elle se termina.
Quand il apprit les fatales ordonnances, M. de Chateaubriand était à Dieppe; il accourt en toute hâte, il arrivait trop tard. Au moment où il franchissait les barricades pour se rendre à la chambre des pairs, on le reconnut, on l'entoura, et ces mômes hommes qui venaient de chasser les Bour-
»4 CORTIMPOBAINS fbUJBTKS.
bons portèrent en triomphe le vieux serviteur; hélas! trop vengé» qui s'en allait tenter pour eux un dernier et inutile effort.
Depuis la révolution de juillet, M. de Chateaubriand s'est voué à la défense de la dynastie déchue; chacune de ses brochures a fait événement. Son opposition de jadis, il l'a expiée par les proeis et la prison; et l'on a vu l'auteur des Martyrs, arraché à son poétique sanctuaire, siéger entre deux gendarmes sur les bancs de la cour d'assises.
Outre ses écrits de circonstance, M. de Chateaubriand a donné au public les Etudes historique* , dont la préface à elle seule est un chef-d'œuvre de style et d'érudition; Jlfofee, cette belle évocation de la tragédie antique, V Essai sur la poésie anglaise? et la traduction de Milton, difficuhûeuse entreprise que lui seul était capable de mener à bien ; et enfin le Congrès de Vérone, ouvrage destiné à redresser bon nombre d'erreurs an sujet de la guerre d'Espagne. A cette heure, environné d'un- voile épais de solitude et de si-
lence, étranger au bruit qui se fait à ses pieds, l'illustre vieillard compose sou chant du cygne, il achève les mémoires de sa vie, au bord de sa tombe : il a prié U mort d'attendre qu'il ait fini; et, pour lui complaire, la mort attend.
Si Ton veut savoir en définitive notre dernier mot sur la carrière politique de M. de Chateaubriand, il nous semble qu'elle peut se résumer ainsi :
De 1814 à 1825, il combat pour le passé cour tre l'avenir ; de 1825 à 1830, il passe sous la bannière de l'avenir, et brise le passé; après 1830, il cherche à souder, à sa manière, le passé et l'avenir, une tige bourbonnlenne et un tronc démocratique, Jacques Bonhomme (1) et Henri Y. — La soudure est-elle possible? — Nous répondrons à la manière deCujas : Nihil hoc ad edictumprœtorts, traduction libre , ceci n'est pas l'affaire du biOjgraphe (2).
(1) Sobriquet sous lequel on désignait la classe populaire au moyen-âge.
(3) Dans la première édition de cette esquisse biographe
que sur X. de Chateaubriand, nous avions pané sous silence rhomme privé que nous ne connaissions qu'imparfaitement. Depuis, il nous est advenu un bonheur d'autant plus doux qu'il n'était ni recherché ni espéré , bonheur que nous devons bien moins peut-être à l'expression enthousiaste d'une edmiration si naturelle, qu'à la respectueuse franchise de nos réserves. Il nous a été donné de voir souvent et de près la plus haute personnalité littéraire de ce temps-ci, et nous avons pu nous convaincre que la simplicité, là modestie, la bienveillance sont les attributs inséparables du véritable génie. Sinite parvulot venire ad me: laisses les petits venir « moi, disait le Christ; l'Homère du Qràstuntsme, si ferme, si imposant, si digne en face des grands de la terre, a, eemme le divin maître, de délicieuses préférences de coeur pour les petits. Rien ne saurait peindre ce gracieux abord, cette exquise urbanité , cette humilité sublime parcequ'elle n'est point jouée. A entendre M. de Chateaubriand parlant naïvement de sa personne et de ses ouvres, comme vous ne parleriez pas de votre minime personne et de votre dernier feuilleton ; à voir cette gloire en cheveux blancs, ce Napoléon de la poésie entouré parfois de docteurs imberbes, prêtant à leurs propos une oreille attentive, émettant presque timidement une grande pensée, vous diriez, n'était la pensée étincelante, que l'ignorance et l'obscurité, c'est lui, et que le génie, le nom immortel, le beau nom littéraire du siècle, c'est vous, c'est moi, c'est le premier venu.
( Note de l'auteur.)