SECRÈTE POUR PRAGUE
M. de Chateaubriand, libre de la grande et laborieuse édition deses anciennes œuvres, s'éloignait, cette fois, avec la pensée de réunir, sans distraction, tous ses efforts sur un dernier travail commencé jadis, repris à plusieurs époques, et dont il serait tout ensemble le peintre et le héros. C'étaient les Mémoires de sa vie. 11 se disait volontiers , comme un poète latin :
Nos ire pei' omm'iii,
Sic amor est, lierou velis.
Malheureusement, le génie de l'auteur avait d'avance épuisé ce sujet, qu'il réservait à sa vieillesse. En s'y attachant aujourd'hui, il ne s'ouvrait pas un horizon nouveau. 11 n'étendait pas son âme avec sa vie. 11 revenait sur ses impressions les plus anciennes et les plus constantes ; il se répétait. Appartenant, par son caractère et par son temps, à cette école, où le peintre se sert volontiers de mo- I 33
dèlc à lui-même, où l'âme orgueilleuse, au lieu de se vaincre, se plaît à se décrire, oii nos propres passions nous tiennent lieu à la fois d'invention et de culte, il s'était mis partout dans ses ouvrages, avant de raconter de suite sa propre vie.
La première épreuve qu'il avait tirée de lui-même, René proscrit, sceptique, trop aimé, trop touché lui-même d'une passion malheureuse, fuyant vers la vie sauvage et rejeté vers le monde civilisé, sans trouver la paix nulle part, René, plein de génie et de souffrance, d'imagination et d'ennui, pouvait-il être surpassé par le récit, ou l'aveu que l'auteur ferait un jour de ses actions et de ses pensées? Non, l'œuvre était achevée; la statue jetée dans le moule.
Restait une autre partie toute publique de la vie de M. de Chateaubriand, ses professions de foi et ses luttes politiques, son exercice passager du Pouvoir, ses eflbrts pour fonder la liberté constitutionnelle en France. Mais, la grandeur active d'un tel rôle appartient à l'histoire o^énérale. C'est aux époques de Pouvoir absolu, d'intrigues complexes et de silence imposé par la force que deviennent surtout nécessaires les Mémoires personnels et les révélations sur la part prise, ou réclamée dans les affaires de l'État. Mais, pour M. de Chateaubriand, la vie politique n'avait été qu'un combat, sous les yeux du public. La presse et la tribune, et l'une bien plus que l'autre, avaient été toutes ses armes, sa force et son secret : hx sunt mex nrtes; hxc sunt veneficia mea. — Ce qui s'était offert à lui de bienveillance royale, de prétendue confiance des monarques étrangers avait été fort court et bientôt remplacé par la plus absolue réserve. Quelle qu'ait été en effet la première impression des Cours étrangères, à l'époque où
il fui si brusquement écarté du ministère, ses vives représailles, ses pamphlets d'une amertume tout anglaise le tirent aussitôt regarder par les Rois et les ministres du Continent comme un esprit intraitable et dangereux. C'est là ce que le délégué de France au Congrès de Vérone, l'interlocuteur accueilli, le confident passager de Tempereur Alexandre aurait prévu, si la colère trop vive laissait place à la prévoyance.
Le 8 août 185'2, M. de Chateaubriand, que sa femme devait rejoindre à Lucerne, partait avec un fidèle secrétaire, sans autre rencontre en route que celle d'Augustin Thierry, alors à Vesoul chez son frère, préfet du département. Déjà frappé de cette paralysie partielle et de cette absolue cécité, qui laissaient tant de vigueur à son esprit, Augustin Thierry fut touché de la profonde tristesse de M. de Chateaubriand. Ce fut lui qui essaya de consoler. Il parlait au grand écrivain de sa gloire. Idolâtre des lettres et du génie, Thierry disait sincèrement : « Vous êtes en- « core, monsieur, l'homme le plus heureux de l'Europe « et le plus digne d'envie. Après ces immortels ouvrages <( le Génie du Christianisme, les Martyrs, Yltinéraire, les « Études historiques terminées en quelques mois , vous « avez toute votre force; vous êtes jeune pour le travail; '( vous étudiez des jours entiers. Que vous êtes heureux « monsieur! Et, à part ces grands dons du génie, vous « avez devant vous un sujet incomparable : vous pouvez, « comme Thucydide, comme Tacite, écrire l'histoire de « votre temps, la Révolution, l'Empire, la Charte. Jamais (( matière plus grande ne s'est offerte à un génie plus « puissant et mieux préparé. Ayant tout vu, pouvant tout « rassembler et tout peindre, avec cette brièveté, oii géné- « ralement ne savent pas atteindre les contemporains,
516 LA TRIBUNIL MODERNE.
« VOUS ferez un monument d'art antique et moderne, une « histoire égale à la grandeur des faits ; et, en même temps « que vous serez, avec Napoléon, la plus grande renom- « mée de ce siècle, vous resterez son juge, dans l'avenir. »
Ces paroles naïvement dites, ces vœux sincères d'un homme qui ne vivait que de la passion de l'étude et de l'amour du beau, n'étaient pas entendues sans émotion; mais, elles ne communiquaient pas l'ardeur qu'elles respiraient. « Je suis las, disait M. de Chateaubriand; je « suis encore plus dégoûté. Je n'écrirais plus, si ma mice sère ne m'y forçait. J'ai commencé des Mémoires, « vous le savez; je les agrandis ; je les complète; j'y met- « trai beaucoup d'histoire générale ; et je marquerai au « front les parjures et les lâchetés de notre siècle. » « Mais, « reprenait doucement l'historien de la Conquête nor- « mande j ce ne serait pas là, monsieur, ce monument de « vérité et d'art, que l'avenir peut recevoir de vous. Thu- « cydide, dans son impérissable histoire de la guerre du « Péloponèse, ne s'est nommé lui-même que deux fois, en « tête du livre et dans quelques lignes, où il rapporte sa « condamnation à Texil, pour être arrivé un jour trop tard « au secours d'Amphipolis. »
M. de Chateaubriand ne discuta point et redoubla d'affectueux intérêt pour ce jeune enthousiaste de l'art qui, dans la douleur de son impuissance à de grands travaux, méditait alors ses charmants récits mérovingiens. Jl l'entretint de ce travail, et lui renouvela mille marques d'une amitié, dont nous fûmes témoins, à d'autres époques. Mais lui-même, distrait par bien des souvenirs d'orgueil blessé, de grandeurs ou de plaisirs perdus, ne s'animait plus de l'enthousiasme, qu'il admirait dans ce jeune et stoïque martyr de la science.
l\. DE Cl^ATEAUBraA^^D. 517
Le quittant, après quelques heures , il poursuivit sa route vers la Suisse et Tentrée de l'Italie, jusqu'à Lugano, puis repassa le Saint-Gothard et revint à Lucerne, où madame de Chateaubriand, que retenaient quelques soins charitables à Paris, n'était pas encore arrivée. Quelque beaux que soient les sites des Alpes, il n'y avait point là d'attraits nouveaux, pour les yeux et l'imagination accoutumés au spectacle de tant de climats divers. Comme Byron, M. de Chateaubriand aimait peu la Suisse; mais, il y cherchait une retraite, et n'était pas indifférent à certaines marques d'intérêt, qu'il y rencontra.
Aucuns noms, ce semble, n'étaient plus loin de M. de Chateaubriand que ceux qui tenaient à la personne ou à la dynastie de Napoléon. Juste dans le principe, sa haine ])our le conquérant et le despote avait été implacable dans l'expression ; et, elle avait dû paraître peu généreuse, par le moment qu'elle avait choisi, pour éclater,
La brochure de Buonaparte et des Bourbons n'avait pas, nous l'avons dit, devancé le décret du Sénat, qui prononçait la déchéance du Monarque et de sa Dynastie. Mais l'écrire, la faire imprimer, durant Tagonie de l'Empire, la publier dans la convulsion des intérêts froissés, et au risque de haines implacables, était un acte de hardiesse, que la conviction et le péril ennoblissaient suffisamment. Plus lard, l'auteur, sans se rétracter, affaiblit bien des teintes de ce premier écrit. « Le bruit du monde, qui, nous dit « le poëte, semblable à un souffle de vent, vient tantôt « d'ici, tantôt de là, et change de nom, en changeant de « côté^, » cette voix de l'opinion, grossie par la controverse, avait bien varié sur Bonaparte.
* Dante, Purgat., cantoXI
Par des retours d'humeur, par des manœuvres de polémique, où la passion du moment domine sur la réflexion et la prévoyance, M. de Chateaubriand avait souvent grandi l'Empire, en le comparant ironiquement à ce qui lui succédait. Cela n'était ni juste ni sage. Si vous êtes dévoué vraiment à la liberté, les fautes, les médiocrités de quelques hommes en crédit, même sous un régime de droit et de discussion, ne doivent vous laisser nul regret de ce Pouvoir absolu, dontl'action rapide tient à sa violence, et qui semble quelque temps infaillible, parce qu'il n'est jamais conlredil.
Quoi qu'il en soit, ces saillies d'admiration de M. de Chateaubriand pour le géant, qu'il avait vu tomber d'abord avec le cri de joie à' haie, ces malins et passionnés désaveux des indignations de 1814 n'étaient pas demeurés inconnus au prisonnier des Rois, sur le lointain rocher, d'où il regardait encore l'Europe. Quelques mots jetés dans le Conservateur, touchant le prestige immortel de Napoléon, celte idée que, s'il apparaissait libre un moment, avec sa redingote grise, sur un des rivages extrêmes de l'océan Atlantique, il forcerait l'Europe entière à camper en armes sur le rivage opposé, avait flatté jusqu'au ravissement le héros captif. Citant parfois à sa manière ce témoignage d'un ennemi, il y répondait, à son tour, dans un de ces mono-! logues, qu'on a recueillis près de lui. Là, selon le compte rendu, souvent si faible et si terne du Mémorial de Sainte- Hélène, M. de Chateaubriand, au dire de Napoléon, est doué du feu du génie. « S'il approche des afl'aires pu- « bliques, il pourra s'égarer, mais, de lui-même, il est fait « pour tout ce qui est grand et national. »
Quand ce témoignage, renvoyé d'au delà de l'Océan el du fond de la tombe, parut dans le livre très-populaire du Chambellan de Sainte-Hélène, M. de Chateaubriand,
M. DE CIIATEAUBRIAKD. 519
déjà bien aigri par les disgrâces de Cour el les mutuelles blessures de la polémique, avait vivement senti cette lointaine justice : et son langage môme historique s'en était adouci, lorsque le souvenir de Napoléon revenait sous sa plume. Cela suffit pour expliquer comment, dès 1831, quelques mots de contradiction gracieuse, que lui adressait la reine Horlense sur sa brochure de la Monarchie élective^ avaient attiré de sa part une réponse toute respectueuse et coquette. La même politesse se renouvela par une autre main, en 1832, avec l'intention marquée, sinon de gagner M. de Chateaubriand à une autre candidature que celle de Henri V, de le désarmer, du moins, pour une autre infortune, et de le flatter, dans ses mécontentements de la cause, qu'il continuait de servir. Une lettre, datée d'Arenenberg, s'adressait à ce dépit facile à deviner : « Je viens de lire votre dernière brochure, écri- « vait le prince Louis. Que les Bourbons sont heureux « d'avoir pour soutien un génie tel que le vôtre ! Vous « relevez une cause, avec les mêmes armes qui ont servi « à l'abattre. Vous trouvez des paroles qui font vibrer « les cœurs français : tout ce qui est national trouve de « l'écho dans votre âme; ainsi, quand vous parlez du « Grand Homme qui illustra la France, pendant vingt « ans, la hauteur du sujet vous inspire; votre génie l'em- « brasse tout entier; et votre âme, alors, s'épanchant na- « turellement, entoure la plus grande gloire des plus « grandes pensées. »
Quelque chose de cet éloge aurait dû, ce semble, avertir M. de Chateaubriand et le mettre en doute, sur la voie nouvelle, oii il inclinait. Relever une cause, avec les mêmes armes qui ont servi à Tabattre, ne devait pas être, pour la conscience de l'écrivain, un mérite exempt de remords,
520 LA ÏUIBL^E MODERNE.
dans le passe; et, quant au second éloge donné par le Prince, c'était, ce semble, un médiocre succès pour l'éloquent détracteur de Napoléon, pour le juge sévère de ses fautes et de ses oppressions, que d'être déclaré « capable « de le comprendre tout entier et d'entourer la plus grande « gloire des plus grandes pensées. »
A ce compte, l'auteur de la Monarchie selon la Charte avçiit bien peu réussi à désabuser la France du culte de la force. A la vérité, le jeune Prince paraissait sensible à une autre gloire, et touché d'une autre grandeur toute morale : « Me laissant aller à mon impulsion, écrivait-il (( au généreux Publiciste, j'ose vous témoigner la sympa- « thie que j'éprouve pour celui qui montre tant de paie triotisme et tant d'amour de la liberté. »
Flatté de cette sympathie, et croyant, à ce qu'il paraît, l'apothéose de Napoléon conciliable avec l'amour de la la liberté, M. de Chateaubriand s'était gracieusement prêté à ces avances réitérées. On peut regretter seulement que, dans l'accord dont il se félicite, il ait cru devoir s'écrier : « Il ne manquait plus, pour mourir de confu- « sion ou de rire, que de voir le juste milieu bloqué dans « Ancône par les soldats du Pape. Ah! monsieur, où est « votre oncle? A d'autres que vous, je dirais : Où est le <( tuteur des Rois et de l'Europe ? En défendant la cause de « la légitimité, je ne me fais aucune illusion. » On le voit bien, sans doute; et il est permis de regretter que l'humeur de l'illustre écrivain lui ait dicté ce langage. Français et catholique, il n'avait à se moquer ni des soldats du Pape, ni de l'occupation d'Ancône, dirigée non contre Rome, mais contre Vienne. Ami de la hberté, il n'avait à invoquer ni le tuteur des Rois, ni le maître de l'Europe. Mais, il fallait répondre à des lettres flatteuses, aux prévenances
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d'un Pouvoir déchu, sollicitant un illustre suffrage. On sent l'orgueilleuse faiblesse de l'écrivain, dans ces mots : « Les Bourbons m'ont-ils jamais écrit des lettres pareilles « à celle que je viens de produire? » Mauvaise mesure de juger les choses politiques et l'intérêt des peuples ! Qu'importaient à lord Falkland les froideurs de Charles V\ ou la lettre flatteuse qu'il aurait reçue du camp de ses ennemis'' Son devoir était en lui ; et sa foi ne dépendait ni d'une disgrâce, ni d'une faveur de Cour.
Quoi qu'il en soit, l'esprit de tous était changé. Le dévouement n'était plus si opiniâtre, ni si naïf; et M. de Chateaubriand se livra volontiers à la distraction des prévenances gracieuses, qu'il recevait d'une Cour, dans l'exil aussi, mais d'un aspect plus égayé que celle de Charles X. Le 29 août 1852, il vint, avec madame Récamier, diner au château d'Arenenberg, que sa compagne de voyage, toujours délicatement fidèle à toutes les adversités, avait visité plusieurs fois, il se montre, dans ses Mémoires, satisfait de l'accueil qu'il reçut; il n'ajoute rien, et ne dit pas je fus aimable, comme le remarque parfois sur lui-même un bel esprit du siècle précédent. Mais, un témoin de la réunion, mon ancien ami, M. Vieillard, gardait fort bon souvenir de ce jour, a où il trouvait seulece ment que M. de Chateaubriand avait paru un peu timide, « et bien moins à l'aise que la Princesse. » C'est qu'en effet, il n'était pas à sa place. L'humeur et la vanité font quelquefois oublier aux plus nobles caractères et aux plus rares esprits ce que prescrirait le bon sens. L'adversaire de l'Empire, avant et après sa chute, n'avait pas de louanges à recueillir et d'espérances à donner, dans le lieu, où se gardait le dernier culte de ce qu'il avait tant combattu. La suite des événements et ces surprises du
sort, qui font monter de l'exil au trône, rendront plus piquante pour l'avenir la visite de *M. de Chateaubriand au château d'Arenenberg et sa prédiction conditionnelle vérifiée plus tard. Mais, cette prédiction, ce n'était pas à lui de la taire. Bientôt même, de nouveaux incidents allaient rappeler à l'auteur de la Monarchie selon la Charte et de tant d'écrits à quelle autre fortune il était engagé sans retour, et surtout quels principes de Droit public il devait à jamais défendre. Madame de Staël eût été plus constante dans sa crainte et son aversion de certains souvenirs : en les repoussant, au nom de la liberté, elle ne les aurait pas proclamés tout-puissants, au nom de la gloire.
M. de Chateaubriand, au reste, était en cela moins mobile que vindicatif, obéissant surtout à sa haine contre la Révolution de 1850. Du milieu même de son propre parti, quelques imprudences, qu'il aurait voulu prévenir, aigrissaient encore cette amertume.
Pendant que, revenu de ses excursions en Suisse et en. Allemagne, il passait à Genève les derniers mois de 18o2 ; la tentative, la fuite, la captivité de la duchesse de Berry venaient lui offrir l'occasion d'une dernière lutte, que permettait le régime de droit et de publicité légale, dont jouissait alors la France.
Je ne recherche pas, si, dans ce système, ce ne fut pas aux hommes puissants d'alors une faute politique d'arrêter l'ennemie, qu'ils ne devaient pas mettre en jugement, et s'il ne valait pas mieux, pour eux, lui ouvrir toute issue vers la mer, ou la frontière : mais, je prends l'histoire telle qu'on l'a faite. La Princesse, dont la témérité atteste du moins le courage, la fugitive hardie qui, sans soulever le vieux pays de la fidélité monarchique, y trouvait asile
M. DE CHATEAUBHIAND. 525
et secours caché, est enfin livrée, à prix d'or, par un juif deux fois apostat ; elle est arrêtée prisonnière de guerre ou d'Etat, et jetée, sous bonne garde, dans la citadelle de Blaye. M. de Chateaubriand apprend cette nouvelle à Genève, dans les premiers jours de 1833; il écrit aussitôt à M. Barthe, le Garde des Sceaux récemment monarchique du Pouvoir nouveau, pour solliciter la permission de se rendre près de la Princesse captive. 11 récrit, dans le même sens, au ministre de la guerre, Président du Conseil; et, parlant presque aussitôt pour Paris, il publie dans les journaux, sous la garantie de la législation d'alors, une lettre annonçant le rôle qu'il a pris ou qu'il réclame, pour la défense de la Princesse prisonnière et accusée.
Dans ce compte rendu devant l'opinion, alors en droit de tout entendre et de tout dire, M. de Chateaubriand rappelait ses instances, pour être admis près de l'auguste prisonnière, son désir d'être autorisé par elle à la défendre, et son intention de lui proposer la formation d'un Conseil de défense, pour letjuel il indiquait M. le marquis de Pastoret, M. Laine, M. de Villèle.
Déjà, M. de Chateaubriand avait, deux fois, fait parvenir son offre à la Princesse. Sa seconde lettre, en insistant sur le choix des défenseurs à désigner, joignait aux noms déjà publiés dans les journaux ceux de MM. Hyde de Neuville, Royer-Collard, Pardessus, Mandaroux-Vcrtamy, de Vaufreland. Remarquable époque, même dans ses troubles, que celle oii des principes de droit commun, des garanties inviolables de défense légale se présentent naturellement à l'esprit et sont librement invoqués, devant le Pouvoir étabh, et où toute chose n'est pas d'abord terminée parla force et le silence! Sans apprécier assez cet avantage public, M. de Chateaubriand se disposait à en
user. Pendant la crise doublement humiliante de la prison de Blaye, il préparait, pour sa part, le discours qu'il concevait, dans un procès, que le bon sens politique le plus vulgaire rendait impossible.
A part le Mémoire qu'il a publié, sur la captivité de madame la Duchesse de Berry, il préméditait une plaidoirie plus poignante ; et il en a laissé, après lui, les traits les plus outrageux, comme un coup mortel à cette Royauté de 1850, dont il maudit la durée, et savoura la chute.
Mais, nous lui ferions à lui-même, ici, sans embarras, cette question toute simple : Ses réclamations en faveur <( de Caroline-Ferdinande de Sicile, veuve de Berry, nièce « de feue Marie-Antoinette d'Autriche, veuve Capel, contre « un homme réputé oncle et tuteur d'un orphelin nommé « Henri, » sont-elles plus amères que les sarcasmes, dont le moraliste la Bruyère ^ déchirait le Prince d'Orange et la Princesse Marie, pour l'honnête projet d'avoir mis leur père et beau-père à la porte par la fenêtre? Et le célèbre pamphlet d'Arnauld contre le nouvel Ahsalon^ le nouvel Uérode, empêcha-t-il Guillaume III d'être, pour les Anglais, un défenseur légal et un libérateur?
M. de Chateaubriand, dans sa haine viagère et posthume contre le Gouvernement de I80O, a trop oublié deux choses, la faute énorme, insensée, par laquelle Gharles X avait encouru la ruine de son trône, l'effort constant et effectif de Louis-Philippe, pour assurer à la France les garanties publiques, les libertés légales, qu'elle avait tant souhaitées et qu'elle n'avait jamais eues, au même degré, pour un terme aussi long. Que cette expérience ait cessé, que l'esprit légal ait disparu devant la
* Caractères de la Bruyère j chap. xii, n» 19.
force, que le droit même, dont la France a\ait pris l'habitude, le droit d'examen des affaires publiques ait péri, comme effacé de la pratique et du souvenir, cela ne détruit pas, dans l'histoire, la réalité de l'épreuve accomplie. L'indifférence même des esprits, si cette inditférence était aussi vraie qu'apparente, ne changerait point le passé. On dirait seulement que les caractères des peuples sont divers, que les uns avancent, que les autres tournent sur eux-mêmes, que telle nation, grande aujourd'hui dans le monde, est à la fois fidèle à la tradition et à l'esprit de progrès, que tenace à défendre ses anciens droits, ses libertés acquises, ses garanties éprouvées, dont elle ne conçoit pas même la violation possible , elle les a rendues comme inséparables de sa propre durée ; que tel autre peuple, au contraire, plus hardi parfois dans la spéculation, mais trop ébloui de la force, regarde la liberté civile et politique, la sûreté des personnes, la liberté de penser, le droit d'examen, comme des théories qu'on peut reprendre et quitter tour à tour, et non comme des vérités de fait essentielles à l'honneur et à la vie des peuples.
L'écrivain, qui parle si souvent avec dédain de la cause qu'il a servie, n'a pas admis cette inégalité entre l'Angleterre et la France. Il a cru, il a dit les Français capables de la liberté, dont jouit le peuple autrefois conquis et recruté par leurs ancêtres ; il a résumé et décrit admirablement les conditions et les effets de celte liberté. Il n'a cessé de la proposer pour règle, dans l'avenir, au Pouvoir, que ses vœux appelaient, comme seul légitime, sur le sol de la France. Au milieu des passions, que lui-même partageait, et jusque dans son effort pour les exciter, il s'est senti couvert par cette armure de la loi, dont parle un orateur anglais, comme du privilège inviolalde de tout
accusé. Ces faits méritaient un souvenir dans le pays, où l'exemple en a disparu .
Pour M. de Chateaubriand, cette fois la question générale s'effaça tout à fait devant la question personnelle. Il a vu seulement la poursuite, dont il était l'objet. L'écrit qu'il préparait avait été cité par fragments. Un journal en rapportait la conclusion terminée par le vœu d'entendre bientôt la France répéter, avec l'auteur : « Madame, votre fils est mon Roi. » Un ou deux journaux publicateurs de cette phrase furent poursuivis, pour délit de presse, devant le jury. M. de Chateaubriand intervint et fut naturellement compris dans la poursuite, que soutenait avec véhémence M. Persil, alors procureur général, s'acheminant à devenir garde des sceaux. L'illustre écrivain, associé ainsi à la Quotidienne, que défendait M. Berryer, avait lui-même pour avocat M. Ledru-Rollin, qui se troubla et s'interrompit dans son discours.
M. de Chateaubriand prononça quelques paroles, dont le trait le plus saillant était une louange pour le jury, que le noble accusé nommait, un peu démocratiquement, la Pttirie universelle. Quoi qu'il en soit, le jury médiocrement frappé des vives apostrophes du parquet et touché, sans doute, du grand nom de M. de Chateaubriand, revint avec une déclaration de non coupable; et tous les accusés sortirent acquittés. Cela ne prouvait pas sans doute, comme le remarque M. de Chateaubriand, que le jury d'alors, M. Chevet en tête, eût passé à la cause de la légitimité; mais, dans les pays et dans les temps assez heureux pour avoir de libres Institutions, il s'établit de soi-même, contre l'action trop marquée du Pouvoir ou même contre les passions de parti, un tempérament de modération et de résistance.
C'est au milieu de ce succès, qu'un moment paisible et complimenté, dans sa retraite à demi champêtre de la rue d'Enfer, M. de Chateaubriand reçut un nouvel appel, qu'il ne pouvait négliger. C'était une lettre datée de la citadelle do Blaye, le 7 mai 1833. La Princesse, courageuse avec une double imprudence, victime d'une entreprise qui n'était pas de notre temps, jugeait bien cette fois la forme de secours et de services, qu'elle pouvait demander à une fidélité plus généreuse qu'entreprenante. Elle chargeait le grand écrivain d'être médiateur près de sa propre famille, d'aller à Prague plaider sa cause, faire connaître son mariage secret, et réclamer son rang futur. La hardiesse d'esprit et aussi la chimère se montraient dans une note à l'appui de cette lettre, oii la Princesse révélait à son mandataire des négociations commencées par elle, pour la réunion de la Belgique à la France, avec Taide du roi de Hollande. Mais qu'importent ces illusions? La confiance intrépide et le malheur commandaient le respect. M. de Chateaubriand devait obéir, sans qualifier, comme il le fait, du nom de nouveau pacte de famille la réconcihation plus modeste, qu'il allait préparer. C'est ainsi que dès le 14 mai, anniversaire, dit-il, de l'assassinat de Henri IV, sans la précaution d'un nouveau passe-port, et fort incognito y il se mit en route pour aller cette fois, non pas visiter les bords du Rhin, mais au delà du Danube, chercher, en Bohême, le dernier asile de Charles X .
On peut croire qu'à ses propres yeux son message de réconciliation était double, et que, près d'aborder cette infortune qu'il avait prédite, il n'était pas sans embarras pour lui-même. M. de Chateaubriand n'était pas de la race désinvolte et présomptueuse de ce Bolingbroke qui, à la
(in du règne de la reine Anne, dont il avait servi avec éclat l'usurpation légale, se voyant accusé de trahison, par ses amis du Parlement, allait se faire en Lorraine, secrétaire d'Etat de Jacques III préparant une descente en Ecosse, et qui bientôt après, destitué même en exil, couvrait de ridicule la cause Jacobite, pour être amnistié par le parti populaire. Cet esprit d'aventures, cotte rudesse de procédés, dans le défaut absolu de principes, ne pouvaient se mêler à la générosité naturelle de M. de Chateaubriand; mais un reste d'humeur, et cette nécessité d'écrire, qu'il s'imposa trop , a coûté parfois quelque chose à la dignité déhcate, dont il n'aurait dû jamais se départir. Il n'a pas, comme Bolingijroke, dans sa lettre au chevalier de Wyndham, jeté, de parti pris, la dérision sur le malheur et parodié l'impuissance. Il n'a pas voulu, à grand renfort de ridicule, divulguer des faiblesses, ou des nullités surprises dans l'abandon de la confiance, et par l'obsession du respect. Il ne nous a pas, comme BoHngbroke, laissé prévoir dans le dernier Stuart vaincu en bataille rangée, ce grossier comte d'Albany, dont Alfieri devait un jour consoler la noble épouse.
Mais, à dire vrai, au prix de la dignité d'un admirable talent, fallait-il aller à Prague, pour en rapporter et pour donner au monde le tableau du whist insipide du vieux Pioi, des questions niaises d'un prince malheureux, et même de la curiosité un peu frivole d'une Princesse consacrée par tant de malheurs, qu'on n'a guère le droit de parler que de ses vertus?
L'accord du caractère, la continuité dans la via est une bienséance si juste, qu'on aimerait à retrouver l'auteur du Génie du Christianisme et des Martyrs dans les langueurs du vieux château des rois de Bohême, s'il y
paraissait plus sérieusement ému. Que le diaer de la Cour exilée soil détestable' et laisse le voyageur affamé, n'importe; le témoin est Là mieux à sa place, qu'auprès d'une déchéance royale plus jeune et plus brillante. Que, dans cette ('our si délaissée, si triste, dans ce palais d'un autre Jacques II, plus pieux, plus médiocre, mais surtout* moins dur que le premier, il y ait encore des rivalités, des intrigues sourdes, un ministre dominant et même une opposition cachée qui éclate parfois dans la bouche des enfants, c'est là un trait de mœurs, une vérité de tous les temps, que le grand écrivain n'a pas dédaigné de saisir. Mais, l'exactitude ne touche-t-elle pas ici parfois à la moquerie du secret et du malheur? Et n'est-ce pas une contradiction que le décorateur si magnifique des souvenirs de religion et de monarchie, que l'historien, dont la parole avait jeté tant d'éclat sur ces ruines du passé, nous fasse assister, dans le présent, à la décrépitude oisive de cette grandeur éteinte? N'y a-t-il pas là quelque chose de cette impitoyable dérision qui, dans la chute du polythéisme, lorsque la ponijie des fêtes avait cessé, lorsque les frontons des temples étaient abattus, pénétrait encore, par un détour, dans quelque sanctuaire souterrain, dans quelque chapelle furtive, et en rapportait des fragments d'idoles brisées, dont elle amusait la foule?
Rien du reste n'était plus simple que le message de M. de Chateaubriand. Du moment que la courageuse et imprudente captive de Blaye annonçait à ses auf^ustes parents l'union, qu'elle leur avait cachée jusque-là, tout obstacle à la recevoir, quand elle serait libre, tombait de lui-même; et l'envoyé de la Princesse devait faire aisément accueillir ses excuses, et même ses conseils. I 34
550 LA TRIBUÎSE MODERNE.
Mais quels conseils pouvait-il donner? Quelle influence exercer sur cette éducation transférée de la tutelle de M^*" Tharin à la direction du sage et vertueux évoque d'Hermopolis? Déjà M. de Chateaubriand avait indiqué son plan d'études : c'était d'enlever le jeune enfant au milieu, où il était né, de le jeter ailleurs, parmi d'autres enfants, pour l'y faire grandir dans le travail et l'égalité, ne le destinant à rien et le préparant à tout. Ce sont là de ces utopies, que leur simplicité môme rend impossibles. Le jeune Henri ne pouvait échapper à son nom : et le meilleur système était encore de l'élever en prince, avec les soins les plus actifs et cette arrière-pensée, que la volonté seule achève les leçons de l'étude, et rend l'aptitude des hommes égale à leur espérance. -
Que du reste M. de Chateaubriand n'ait pu, comme il le souhaitait, exposer ses vues sur la déclaration de Majorité du jeune Prince, devant le conseil du Roi, attendu que M. deBlacas formait tout seul ce conseil, nous ne pouvons nous en étonner. C'était, dans le vif?u\ Roi, la sagesse de l'inaction, la seule qui reste à l'impuissance.
' A part donc les froids sifflements des petits groupes rivaux, qui murmuraient l'un contre l'antre, dans le château de Prague, l'intérêt du voyage, l'appui que 31. de .Chateaubriand devait chercher était dans la duchesse d'Angoulême, dont il a^ait si noblement dft, que « ses malheurs étaient une des grandeurs de la monarchie. » Cette Princesse ayant quitté Prague, pour aller prendre les eaux, M. de Chateaubriand se rendit près d'elle aux sources minérales des montagnes de Bohème. La petite lille de Marie-Thérèse, la captive du Temple, cette femme qui, avec tant de malheurs et tant de vertus, était restée
comme inachevée dans Tliéroïsme, se trouvait là, mieux à sa place, que dans la pompe d'une cour heureuse, ou dans l'oisive étiquette d'une cour émigrée. Son âme haute et fière, trop comprimée par la douleur, son esprit cultivé dans le cercle de la foi , se montrait là plus vif et plus Ubre.
Cette visite aux eaux de Carlsbad, dans la vallée de Tœplitz, sera pour l'avenir une des pages originales de l'auteur. Elle met en scène, au milieu de tant de caractères effacés, une personne royale, que Napoléon appelait « Le seul homme de sa famille. » Etrangère au coup d'Etat des ordonnances de juillet, toujours victime de malheurs qu'elle n'avait pas faits, usant une âme forte dans une insipide retraite, cette princesse intéresse surtout la curiosité historique, par l'influence qu'elle aurait pu prendre. Malgré sa résignation austère, elle n'était pas insensible à l'idée d'un grand rôle; et le nom de Reine la flattait. L'ambition pour autrui est un sentiment qui peut survivre, dans l'âme la plus sainte et la plus détachée. Au cœur de la duchesse, ce sentiment était une passion fervente, et explique, en partie, le degré de sécheresse ou d'irritation, que M. de Chateaubriand nota parfois dans l'accent de la Princesse parlant de sa sœur imprudente et captive.
Ainsi se passa la première entrevue de l'éloquent Publicisle et de madame d'Angoulême; ainsi, le lendemain, leur courte promenade dans la vallée de Tœplitz; ainsi, la dernière audience de la Princesse remettant à M. de Chateaubriand une lettre pour sa sœur. C'était là que le négociateur s'était réservé de faire un dernier effort, en énonçant son plan principal. Il s'agissait d'un Conseil de régence, et de quelques noms à exclure ou à présenter. M. de
Ghateaubriarul proposait pour ce conseil, avec son propre nom, ceux de MM. de Villèle et Laine. Madame consentit à tout, au blâme, comme à l'éloge, en félicitant M. de Chateaubriand de sa générosité à désigner M. de Villèle, qui ne lui semblait, dit-elle, qu'un administrateur habile : « Madame est trop sévère, reprit avec vivacité l'impartial « conseiller. M. de Villèle est un homme d'ordre, de « comptabilité, de modération, de sang-froid, et dont les « ressources sont infinies. S'il n^avait eu l'ambition d'oc- « cuper la première place, pour laquelle il n'est pas suffi- « sant, c'eût été un ministre à garder éternellement dans « les conseils du roi. »
Il y a là bien du dédain dans la louange. Un homme d'ordre, de comptabilité ! Singulière recommandation et titre médiocre pour la destination politique projetée par l'auteur! On y sent, il faut le dire, moins l'oubli que le souvenir du passé.
« 0 curas hominuin ! 0 quantum est in rébus inane !
Au moment même, où M. de Chateaubriand croyait être si cfénéreux et si écouté, on lui faisait mystère de l'arrivée du duc de Bordeaux attendu, le soir même, à Carlsbad; et on n'était pas fâché qu'il repartît le lendemain matin, sans avoir vu le jeune prince.
. Le retour par les fraîches vallées de la Moravie, le passage du Rhin, près Manheim, la rentrée en France par Metz et l'arrivée rue d'Enfer, le 0 juin, après une course de poste à peu près continue, ne peut intéresser que sur le carnet de voyage de l'illustre écrivain, qui jette encore çà et là quelques brillantes esquisses, quelques fantaisies de langage, tantôt charmantes, tantôt bizarres. Que le
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grand arlislo^ courant nuit et jour lAllenia^ne, pense à l'Italie, qu'il se plaise à nommer Cinthie^ pour se distraire du jargon de quelques percepteurs qui lui ouvrent une barrière, on le conçoit sans peine. Mais riionime éloquent, par comj)laisance pour la fausse imagination, quelque temps, à la mode, devait-il écrire? «Législatrice « du monde, Rome assise sur la pierre de son sépulcre, « avec sa robe de siècles, projette le dessin irrégulier de « sa grande figure dans la solitude lactée. » Ah! combien ce travers dans un esprit si éminent nous fait regretter, pour lui, l'occupation virile de la pensée et la mâle simplicité, que lui donnait la politique, quand il avait toute son âme engagée dans d'importants débats, avec la passion d'un citoyen! Mais, cette longue chaîne d'es])érances trompées, que traîne après soi une noble cause malheureuse, égare souvent ceux qui la prennent pour guide.
On ne peut se défendre de cette idée, en lisant h Mémoire que, le 30 juin, M. de Chateaubriand adressait à la duchesse d'Angoulême, avec une visible préférence pour elle, entre tous les débris qu'il venait d'honorer. « Je cherche, « dit il, à rallier près du trône antique ces idées nio- {( dernes qui, d'adverses qu'elles sont, deviennent amies, . « en passant par ma fidélité. » Puis, il supplie l'auguste et sainte femme « de présider à celte consécration d'un édi- « fîce unique rebâti avec les matériaux divers de la Mo- « narchie et de la République, et d'ouvrir d'une main « pure et bénie les portes du nouveau temple. «
Quelle influence ce poétique langage pouvait-il avoir sur la raison ferme, altière, un peu sèche de la Princesse qui bravait, en mars 1815, la défection armée des troupes de ligne à Bordeaux? Maintenant, le poids du malheur, plus lourd avec les années, n'eût pas, devant le péril, plié
davantage cette tête bianchie. Mais, la lille de Louis XVI ne pouvait goûter un tel langage, ni beaucoup s'y confier.
Deux mois après, une autre épreuve venait réclamer le même zèle, sans y donner une occasion plus effective. Sortie de la citadelle de Blaye, sous un nom nouveau, mais animée du môme esprit, la mère du duc de Bordeaux, revenue à Naples, ne songeait plus qu'à se rendre à Prague; et elle y souhaitait près d'elle son négociateur. Elle mandait M de Chateaubriand, d'abord à Venise.
Reparti de Paris le 3 septembre 1855, revoyant l'Italie qu'il avait visitée, à des titres si divers, le grand écrivain n'était pas, quoi qu'il voulût, un ducd'Ormond,unBerwick occupé de combiner des plans de bataille et des chances d'attaque, pour le rétablissement d'une cause perdue. Il semblait plutôt un dilettante des Monarchies en ruines, regrettant assez peu celle qu'il avait servie, et prédisant, {tour se consoler, la chute de toutes les autres.
Un vrai chef de parti, arrivant alors à Venise, n'aurait pas eu le loisir de tant considérer la prison de Silvio Pellico, et de méditer sur Rousseau et Byron. L'imagination est un grand charme; mais, il ne faut pas qu'elle paraisse un amusement cherché, pour remplacer l'intérêt sérieux qui manque, ou distraire du devoir qui fatigue. Ce n'était pas ainsi qu'entre les cavaliers et les puritains, la fidélité était comprise, dans les dernières luttes des malheureux Stuarts.
Lorsque la Convention de Dundee, en Ecosse, eut reconnu la nouvelle Royauté britannique, et que Claveriiouse, sortant comme égaré de l'assemblée infidèle, répondait à un ami, qui, frappé de son trouble, lui demandait où il allait : « Je vais où me conduit l'onibre de « Montross. » Certes, l'imagination ne manquait pas à'ce
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royaliste d'une âme licroïque; mais, elle se confondait avec sa passion même ; et cette passion était tout entière à sa cause, à sa foi |)olitique, à son sacrifice volontaire et prémédité.
Le même sérieux n'appartient pas à d'autres temps. On le voit trop par le récit, où, à travers toutes les diversions de l'Kalie, ]\J. de Chateaubriand rencontre à Ferrare, dans les flots de la foule, la princesse qui lui tend la main, avec ces mots, pour signe de reconnaissance: « Mon fils est voire Roi; aidez-moi donc à passer. » Ce que lui-même ajoute* à cet incident, n'a pas plus de gravité; et les retours sur sa propre renommée, les souvenirs du carnaval de Venise et du souper des sept rois détrônés, dans le Candide de Vollaire, ne corrigent pas ici la première impression du lecteur. Maintenant, est-il permis de rire du malheur, quand on y est fidèle? Il faut en juger, d'après les Mémoires d' Outre-tombe. Le biographe étranger ne peut exprimer qu'un regret de cette moquerie sceptique, fatale à toutes les causes, et qui ne laisse de place et presque de droit qu'à la force, tant qu'elle dure.
Au milieu du récit trop piquant de cette entrevue dans Ferrare, ce qui paraît le plus incontestable, c'est le désir, qu'avait alors M. de Chateaubriand, de ne pas porter plus loin son rôle de médiateur, de ne point braver une seconde fois les froideurs de Prague, mais de revenir, au plutôt, dans sa retraite de Paris. Il partit, cependant, pour suppléer celle dont il avait dû préparer la voie. Ce second voyage vers Prague, parsemé, dans le récit original, d'incidents plus ou moins romanesques, n'a pour l'histoire que l'intérêt même du but. Le grotesque, appliqué par l'humeur de l'écrivain, laisse voir la réahté, sans
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doute, la m al a die commençante de Charles X, i'aballemenl moral du Dauphin, la vaine démonstration de quelques jeunes gens venus à Eutschirad, pour ccléhrer la Majorité du jeune prince. Dans tout cela, nul roman; rien de plus prosaïque en ce monde que la (in de toute grandeur. Le 1 émoin de cet le agonie royale n'essaye pas même delà relever par quelque illusion. Deviner et peindre les petitesses d'une cour exilée, les tracasseries de réfugiés désunis par le malheur, la vanité du zèle dans la complèle impuissance, ce n'est rien entrevoir sur les chances mobiles de l'avenir.
. L'histoire du passé, à elle seule, en disait davantage. Soixante-cinq ans, après la déchéance de Jacques II, un représentant de son nom a pu soulever des districts de l'Angleterre, marcher à la tête de bandes rebelles, où s'était enrôlé comme bon et fidèle puritain, le futur historien Robertson, et livrer bataille, dans Culloden, à la maison de Hanovre et à sa royauté protestante et légale. Tant un droit,^ou même un préjugé antique, conserve de puissance et peut agiter encore le pays même, qu'il ne domine plus!
Mais, dira-t-on, le monde change plus vite de nos jours. Le dernier des Sluarls avait trouvé des montagnards écossais, avec le même vêtement et la même foi que leurs aïeux. 11 arrivait fort de cet arrière-ban, à lui : et cependant, il était vaincu. A bien moindre dislnnce de temps, quel secours, quel asile la duchesse de Berry avait-elle trouvé dans la Vendée? Une cachette dangereuse et bientôt trahie. Quelles mains avaient béni son passage? Celles qui devaient bénir successivement tout autre Pouvoir.
M. de Chateaubriand revint, pour plusieurs années, s'enfermer, à Paris, dans de nouvelles études distraites
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seulement par quelques liaisons d'intime amitié, ou de pnrti politique. Une de ses avances 1rs plus marquées fut pour l'énergique et brillant publiciste, Armand Carrel. M. de Chateaubriand, qui déjà l'avait beaucoup remercié de quelques louanges littéraires, lui écrivit, en mai 1854, une lettre toute admirntive sur sa polémique et ses doctrines de libre examen : « Vous vous élevez bien haut, « Monsieur, lui disait-il! vous commencez à vous isoler, « comme tous les hommes faits pour une grande renoin- « mée. » Puis, à la suite d'un procès de presse, où M. Armand Carrel avait été frappé de quelques mois de prison, M. de Chateaubriand réitéra ses marques de vif intérêt et d'estime, par de fréquentes visites au jeune écrivain, dont l'entretien spirituel et passionné, simple de ton et plein d'idées, ne commandait pas moins l'attention que ses rapides et nerveux écrits.
Cette affection de M. de Chateaubriand pour Armand Carrel, était au reste, la plus naturelle et la plus vraie des amitiés nouvelles, que le changement du monde politique donnait à l'ancien ministre des Bourbons. 1/excondamné de 1822, le jeune officier devenu journaliste était, par le caractère et le talent, un des hommes les plus rares de son temps. Ceux qui l'ont vu secrétaire d'Augustin Thierry, écrivant sous sa dictée et l'aidant à corriger ses épreuves, furent frappés de tout ce qu'il devint, en si peu de temps, sous un tel maître.. 11 rie servit pas lui-même, comme on l'a dit avec une injuste légèreté, à la perfection des écrits de ce maître; il ne lui donna ni une pensée, ni une image. Mais, il apprit son art, en l'écoutant, et fut comme transformé par ce noviciat. Silencieux, attentif, modeste, comme une fière et noble nature qui n'a pas encore toute sa force, il sortit écrivain de cette
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école, OÙ il était entré copiste. Un court et nerveux précis sur l'histoire d'Angleterre attesta, peu de mois après qu'il eut quitté M. Thierry, combien il avait profité à le voir faire. Bienlôt, ce talent d'écrire avait redoublé d'éclat, en passant de l'histoire un peu systématique et des allusions indirectes au combat politique de chaque jour. Au début du National^ ce précurseur d'une Révolution, M. Garrel, avait d'abord sa place à côté d'hommes, que la polémique préparait au pouvoir. Il fraya la route avec eux, et ne les suivit pas. D'un esprit moins juste et d'une ambition plus hautaine, il ne s'associa point au gouvernement nouveau, dont il avait aidé l'avènement; et il continua cette polémique, qui devient facilement une attaque excessive, quand elle n'est plus une défense nécessaire. Mais, ià même, M. Carrel à l'énergie du talent, à l'accent élevé, sans déclamation, joignit souvent de nobles instincts 4I0 justice, et parfois cette modération qu'inspire la no- I liesse d'âme. De bonne heure, on le sent, il dut adhérer par l'admiration, du moins, à M. de Chateaubriand. Epris de son talent, il le fut encore plus peut-être de son altier dépit, de ses mécontentements et de ses prédictions chagrines sur une société, où Armand Carrel se trouvait mal à l'aise. Dès lors, cette relation se forma, s'accrut j)ar de mutuels égards et, sinon par l'adoption d'un même but, au moins par la sympathie des mêmes aversions.
Avec l'abbé de Lamennais, son compatriote, son ancien collègue au Conservateur , son émule, et d'abord un peu son élève dans la défense du Christianisme, M. de Chateaubriand resta toujours froid et gêné; il s'inquiétait de ce zèle violent, d'abord pour la souveraineté du Pape, puis pour celle du peuple. Le grand talent même de Lamennais
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lui paraissait monolone; et, ce qui est, extraordinaire, disait-il, monotone, en changeant du blanc au noir. Mais il aimait Carrel; il goûtait sincèrement la mâle vigueur, le talent mélancolique et fier de ce jeune brave destiné à mourir sitôt, et qui semblait porter avec lui ce pressentiment. 11 élait entré même dans le secret de la vie et des pensées intérieures de cet ami nouveau. C'était beaucoup pour M. de Cliatcaubriand. Du reste, tout n'était pas, comme on l'a dit, disparate dans ce rapprochement. Les sentiments généreux de Carrel, son horreur du jacobinisme sanglant, le courage serein et digne avec lequel, au miheu même de son parti, il brava et repoussa certains plagiaires utopistes de la terreur, atteste, par quel point, il touchait à d'autres nobles âmes. Durant ses visites à Sainte-Pélagie, M. de Chateaubriand, qui souvent le voyait entouré de jeunes fanatiques aigris encore par des condamnations, lui sut gré d'avoir dédaigné leur exemple et refusé d'illuminer, le 21 janvier, sa cellule de prison. D'autres marques bien plus sérieuses attestaient l'indépendante raison de Carrel, et se seraient produites avec éclat, s'il eut vécu. La mort qui le frappa dans un duel, le 22 juillet i855, émut vivement l'illustre ami, qu'il s'était fait. A la nouvelle du danger, M. de Chateaubriand vint le lendemain à Saint-Mandé, et ne put voir le blessé. Deux jours après, il suivit ses obsèques, portant un des coins du drap mortuaire, et certes le plus noble, comme un des plus affligés témoins de ce deuil inattendu. M. de Chateaubriand garda toujours un triste souvenir d'Armand Carrel. Il n'en parlait jias sans émotion; et il allait chaque année visiter, dans le cimetière de Saint- Mandé, sa modeste tombe et en faire renouveler les fleurs funèbres.
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Désormais, la retraite do M. de Cliateaubriand devenait toute littéraire. Les distractions assez rares qui s'y mêlaient, ses visites habituelles, ses amitiés, ne se rapportaient guère qu'à ses ouvrages et à sa renommée d'écrivain. C'était là ce t)ui, parfois, Tamenait dans une réunion fort simple, chez Augustin Thierry, pour y hre quelques fragments de sesMérnoires. C'est là que j'entendis, vers la fin de 1834, un charmant récit de ses années d'enfance, mêlé de deux contes de revenants qui ne se retrouvent pas dans l'ouvrage imprimé, soit que la main de l'auteur, ou celle des éditeurs ait retranché cette fantaisie. M. de Chateaubriand semblait alors tout entier à ce plaisir, ou à cette consolation de l'étude. Sans être adouci pour le Pouvoir nouveau, sans reconnaître avec assez d'équité ce qu'il donnait de libres garanties, il était plus calme dans ses jugements. Les grands talents qui s'élevaient dans les Chambres lui arrachaient parfois de vives aj>probations, et lui faisaient regretter pour eux une autre époque, et comme il disait, un autre principe.
Séparé de M. Royer-Collard, par une dissidence assez amcre, il n'en avait pas moins beaucoup loué deux de ses discours fort différents de sujet et de but, la défense de Thérédilé de la Pairie et l'attaque contre les lois de septembre. Il ny a q^Cune chose, disait-il, qui eût plus honoré M. Royer-Collard : le refus de serment et le silence.
Quant aux hommes nouveaux nés ou grandis, avec la Révolution de 1830, il voyait volontiers l'éclat de leurs talents eî de leurs rivalités. Les voix, encore aujourd'hui toutes vivantes, mais sans libre auditoire, dont s'honorait alors la tribune française, lui étaient chères, disait- il, comme .une partie de l'honneui' public ; ^et, malgré sa
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répugnance pour le gouvernement nouveau, il reconnaissait ce que la liberté du débat, ce que le droit de discussion ramène d'intégrité dans les choses et d'élévation dans les idées. Parmi les orateurs de ce temps, la fermeté d'esprit de l'un d'eux, la véhémence et la giavité de sonlan gage, sa logique ardente, sa passion dans la défense de l'ordre, lui paraissaient dignes des plus grands éloges et des meilleures causes. 11 n'appréciait pas moins, dans un autre orateur delà même époque, des qualités différentes, la compréhension rapide et le développement lumineux des détails, la souplesse et la variété, la science des aHaires et particulièrement la passion intelligente de la guerre A dire vrai même, une certaine complaisance de son esprit le portait de préférence vers cette politique plus aventureuse et plus jeune.
11 était de ceux qui crurent que, dans deux occasions, la Royauté de 1830 aurait pu entreprendre ou accepter la guerre et frapper un grand coup. En 1835, il approuvait la hardiesse du Ministre, qui voulait une nouvelle expédition delà France sur l'Espagne, en accord, celte fois, avec l'Angleterre. En 1840, il souhaitait la réalité de ce qui fut à peine un simulacre, l'alHance du Pacha d'Egypte, la rupture avec les diplomates de Londres : il eût conseillé l'attaque contre la flotte anglaise.
La source de ces spéculations était dans la fierté patriotique, dont M. de Chateaubriand eut toujours le sentiment; elle se rapportait aux plans, que lui-même avait formés, durant son ministère : elle était plus dans l'imagination que dans le faits : et, M. de Chateaubriand eût mal dirigé ce gouvernement qu'il u'aimait pas, s'il avait été à même de lui persuader une entreprise, qui devait trouver debout et ranimer promptement toutes les défiances et
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toutes les Ibrces de la Coalition européenne. La durée du temps est une grande puissance dans la politique : et ce qui est devenu possible ne l'était pas pour la Royauté constitutionnelle de 1840.