CAMPAGNE. REFUGE A LONDRES
Là commençait la vie nouvelle de ce jeune homme et la première lueur de son génie : il était dans sa vingttroisième année, ayant déjà connu les rêveries monotones de l'existence privée et de la solitude, peut-êlre les troubles secrets d'une passion désavouée, mais, avant tout, les premières curiosités de l'étude, les premières ambitions et les vagues efforts du talent qui n'a pas de but encore, puis l'obscure énigme, le chaos d'une révolution qui commence et qui chancelle, dans sa marche, comme un homme ivre.
Tout à coup, à cette vive imagination, à cet esprit malade d'impatience et d'oisiveté s'ouvrirent l'océan, l'univers, un monde nouveau, deux fois nouveau par sa découverte presque récente et sa révolution actuelle. Il y avait là, même pour qui ne serait que spectateur, le rajeunissement de l'âme, sous tant d'impressions étrangères à la
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vieille Europe; il y avait, à défaut de la recherche scientifique rêvée par le jeune voyageur, la nouveauté si puissante de tout ce qui était déjà découvert, l'aspect de ce monde trans-atlantique, de cette société ultra-démocratique et les couleurs incomparables de ce ciel nouveau.
La puissance des lieux, l'impression des aspects variés de la nature sur l'imagination du penseur et du poëtc n'est pas, en soi, chose douteuse. On ne peut nier la part qu'elle a eue dans de grandes œuvres originales. Évidemment, Homère avait voyagé dans plusieurs contrées de l'ancien monde et vu ce qu'il a décrit. Dans un aulre ordre de peinture oiirimaj^ination, moins créatrice, n'est pas moins naïve et moins vraie , Hérodote, comme il l'affirme plusieurs fois, et comme ses peintures l'attestent avait parcouru les sites et contemplé les horizons des événements qu'il raconte. Par là, autant même que par Ja peinture des hommes, les neuf livres de son histoire ont paru les chants inspirés d'autant de muses. Que si, la race grecque, dans son autonoinie victorieuse et dans sa fécondité de génie, a paru vivre sur elle-même et se passer longtemps d'excursions lointaines, il suffit de se rappeler combien ses perspectives les plus proches étaient éclatantes et diverses, combien elles offraient de grandes choses à la vue, en même temps qu'au souvenir! La Grèce, des Thermopyles à Marathon, les vertes collines du Péloponèse et les vallées de la Thessalie, l'île de Crète et l'île de Lemnos, les côtes de l'Asie jusqu'à la Troade, les volcans et les plaines de la Sicile, la mer, du golfe de Corinthe aux rivages de l'Hellespont, ces terres septentrionales, enfin , visitées dès longtemps , quel théâtre multiple et pittoresque, quel trésor de beautés naturelles offert aux Hellènes, dans un espace assez borné ! quel monde inté-
rieur et voisin leur étalait ses merveilles, bien avant que l'armée des Dix mille eût traversé la Perse et qu'Alexandre eût ouvert tout l'Orient ! Ne soyons donc pas étonnés que ces beaux génies, un Eschyle, un Sophocle, un Euripide, un Pindare, n'aient pas eu besoin de chercher d'autres couleurs que celles qui éclataient sous leurs yeux.
Il faut le dire, d'ailleurs, pour l'imagination dans sa force, le premier modèle, le plus beau sujet à peindre, c'est l'homme même, ce sont les aspects si nombreux, si poétiques de l'âme humaine. Et puis, à cette âme, dans sa jeunesse et son énergie première, il n'est besoin de spectacles rares et nouveaux : ce qu'elle voit, elle le sent avec force ; et la vivacité même de l'émotion fait la nouveauté puissante du spectacle. Ainsi, quelques souvenirs des cieux et des pâturages de Sicile suffisent à l'immortelle durée des scènes champêtres, qu'a placées là Théocrite.
Il en fut de même dans le bel âge de la poésie romaine. Inspirée des Grecs, pour les atteindre, dans ses vers, elle n'eut pas à chercher les images d'une autre nature que la leur : elle reproduisit, avec les aspects même de l'Italie, ceux de la Sicile, des rives du Sperchius et du Pénée jusqu'aux bords fortunés de Mitylène et d'Éphcse. Quelque conquérante que fût Rome, il ne venait pas même à ses poëtes la pensée d'étendre leurs peintures au delà des cieux qui charmaient leurs regards et des souvenirs qui parlaient à leurs cœurs.
L'empire, devenu barbare, d'un côté, et oriental de l'autre, eut sous les yeux une diversité sans fin de climat, de races, de mœurs et d'aspects du monde et de la vie; mais l'art n'existait plus, pour choisir entre ces images, et en composer des tableaux. Le rapprochement confus de tou-
tes les scènes de la nature n'était plus qu'une forme pour ainsi dire visible du chaos des imaffinalions.
Cette confusion et ce luxe d'images, empruntées de toutes paris, se marquent même dans les historiens de ce temps , et des historiens véridiques et graves, tels que Ammien Marcellin. Ils abondent en descriptions surchargées de couleurs. Mais, c'est surtout avec la vie nouvelle du christianisme, avec les retraites, les fuites au désert, les voyages aventureux des persécutés que le tableau de la nature s'enrichit pour les yeux qui le contemplaient, dans l'attente de la Cité céleste.
L'imagination des prophètes, la poésie de la terre de Judée avait déjà pénétré dans Tesprit plus tempéré de nos Occidentaux. Les maux soufferts et les béatitudes espérées agrandirent encore, aux yeux de la foi chrétienne, cet horizon qu'elle s'était ouvert dans les splendides climats de l'Afrique et de l'Asie. TertuUien, saint Cyprien, le sectaire si âpre, l'apôtre si lettré, abondent, dansleurs écrits, en vives images de cette éclatante nature qui les environne et qu'ils n'ont guère quittée que pour voir l'Italie. Mais, un siècle plus tard, toute la Société chrétienne communiquera sans cesse, de tous les points du monde. Un saint Hil a ire de Poitiers, unRuffm, un saint Jérôme, iront de la Gaule Belgique à la Syrie, deStridon à Jérusalem; leurs écrits, leurs controverses, leurs lettres seront pleines du spectacle varié del'univer^; ils ne cherchent à rien peindre des choses du dehors; ils ne veulent étudier que l'homme intérieur, pour monter jusqu'à Dieu; mais le spectacle de la Création resplendit dans leurs âmes et dans leurs paroles. Augustin, surtout, le cœur le plus tendre, comme le plus subtil génie de l'Afrique chrétienne, sera pour nous un peintre merveilleux de la nature et du monde, soit qu'il nous dé-
crive le ciel et l'aspect de Cartilage, et qu'il s'en serve pour deviner et voir par la pensée Alexandrie, qu'il ne connaît pas; soit que, retiré de Milan, durant le noviciat de sa conversion, il cherche les prés et les omhrages de Causidiacum.
11 en fut de même du christianisme grec. H profitait de ce monde oriental, qui lui était ouvert tout entier. Du INil jusqu'à rOronte, de Jérusalem jusqu'à Gyrène, dès rives du Bosphore jusqu'aux montagnes de Tlsaurie, partout il se revêtait des feux de cette brûlante nature ; il en étalait les couleurs, dans ses peintures de la vie céleste ; il en expliquait l'art merveilleux, dans ses exhortations -aux peuples, qu'il nourrissait de la parole éyangéUque. Parfois même, il en vivifiait une poésie nouvelle moins inventive, moins variée, moins gracieuse que les fables d'Homère, mais poésie faite pour l'homme et qui sait mettre le mieux la nature physique, les feux du ciel, le calme des bois, le bruit des eaux, la nuit et le silence en harmonie avec l'àme de l'homme.
Le vif sentiment, l'instinct avide et varié des spectacles de la nature était, avec la prière, la dernière poésie de cet ancien monde, sur lequel allait descendre la barbarie. Quand cette barbarie, après un bouillonnement de |)lusieurs siècles, commença d'apaiser ses flots, quand elle se parsema d'îles nouvelles, comme celles qui, parfois, même dans nos jours, ont jailli du fond volcanique des mers, pour les parer bientôt de verdure et de fleurs, le premier génie de poète, qui se leva sur le moyen âge, fut un admirable peintre de la nature.
Tout ce monde idéal, toutes ces créations imaginaires, dont il disposait souverainement^ ne le laissaient pas moins attentif aux merveilles de la terre, aux bois, aux
campagnes, aux horizons de la belle Italie. 11 emprunte sans cesse des comparaisons et des images à la vie du pâtre, du vigneron, du laboureur. S'il est venu chercher la science, jusque dans les rues fangeuses de Paris, il n'a regardé la nature que dans les sites italiens , des bords de l'Arno et des riantes collines de Fésolles aux forêts de l'Apennin , et de la campagne déjà déserte de Rome aux bois de pins de Ravenne. Le reste du monde, les volcans de la mer de Sicile, les rivages de la Grèce, Constantinople, l'Egypte, la Syrie, ces magnifiques aspects, dès lors tant visités par les recrues incessantes des Croisades^ n'ont apparu jamais à ses regards : il n'en a pas besoin. Il a le ciel chrétien à décrire, l'infini de l'imagination, au lieu de la riche variété de l'ancien monde.
Après lui, après ce second Homère, la contemplation curieuse, la poétique description de la nature ne se montrait plus avec la même puissance. Pétrarque excellait surtout à surprendre et à décrire les détours de la passion et les secrets du cœur. Inspiré de l'art critique et des splendeurs de l'Italie nouvelle, le Tasse chantait les exploits et les erreurs des hommes, bien plus qu'il n'essayait d'en retrouver fidèlement la scène et l'horizon. Arioste se jouait dans les fables de la féerie, encore plus qu'il ne cherchait l'image vraie et pittoresque du monde. Si son imagination émue et naïve, comme celle de notre la Fontaine, rend admirablement ce qu'elle décrit du monde réel, ce n'est là cependant, pour ainsi dire, qu'un art accessoire, pour cet inépuisable inventeur de fables et de prestiges.
L'Italie était déjà trop savante, trop ingénieuse, trop îimusée d'elle-même, pour s'intéresser avec passion au
Spectacle de la nature. C'était ailleurs, chez un peuple plus héroïque et plus simple que cette source nouvelle, ou rajeunie allait jaillir à grands Ilots. La vie, la poésie, l'âme du Camoëns, et dans un ordre de génie moins rare, les voyages, les combats et les vers d'Alonzo d'Ercilla, ce sont là de précieux témoignages de ce que la nature agrandie pouvait offrir à la pensée de l'homme, et l'esprit de découverte ajouter à l'esprit d'inspiration. En cela seulement, mais d'une manière plus simple, le seizième siècle fit quelque chose de semblable au dix-neuvième; le talent s'agita, se jeta hors de lui-même pour chercher au loin des aliments à son ardeur, des sujets à son enthousiasme. Les navigations hardies des Portugais, le Cap des tempêtes vaincu par eux, les molles voluptés d'un climat enchanteur, prophétique symbole des corruptions de la richesse sous le ciel d'Orient, le fantastique empire d'un peuple européen dans l'Inde, tout cela brille et respire dans Camoëns, comme la Troade, dans Homère. Seulement, l'intuition originale de ce monde nouveau, cherché par tant de périls, semble quelquefois Irop mélangée d'imitations de l'ancienne poésie, comme un palais d'une forme heureuse et neuve qui s'appuierait sur des colonnes d'un autre âge et d'un autre goût.
Après cette brillante effusion, qu'au seizième siècle la réalité ouvre à la poésie, ne nous plaignons pas qu'il y ait eu comme une trêve de lassitude à Faction de la nature sur nos yeux éblouis, et que le génie ait été comme appelé par la perfection de l'art à se replier sur lui-même, à étudier l'homme et à le peindre, préférablement à tout. De là naquirent ces merveilles dans l'ordre moral, ces créations exquises de Tart moderne, ces œuvres sublimes du grand Corneille, ce théâtre de Racine. De là, sur un
autre point plus élevé peut-être, l'œuvre extraordinaire de Milton, la grande épopée du monde futur, ce poëme où le souvenir et l'invention laissent si peu de place aux images présentes de la réalité.
Avant Milton cependant, les Anglais, par un don particulier de leur génie rural et voyageur, avaient admirablement décrit la nature, celle de leur pays d'abord, ses forêts et ses paysages, puis les moindres accidents de la plus simple nature, la goutte de rosée du matin et le frémissement de la feuillée, sous l'orage. Spencer, l'Arioste anglais, est plein de ces images. Shakespeare, ce peintre si profond de l'âme humaine dans ses raffinements, ou sa barbarie, est grand peintre des sites et du ciel, qu'il a vus; et nul poète ne s'est plus servi des effets, même vulgaires de la nature, dansleur rencontre avec les émotions de l'Ame. Quen'a-t-il pas présent à la pensée, que ne rend-il pas visible aux sens stupéfaits ou charmés, depuis la bruyère aride et le brouillard sombre .visités des sorcières, jusqu'aux parfums légers et aux souffles enchanteurs du climat des Bermudes, depuis la nuit glaciale de la plateforme d'Elseneur jusqu'au feu matinal de cette éclatante aurore qui fait tressaillir Juliette et fuir Roméo?
Rien n'est cherché dans cet art et ces contrastes. Le poëte saisit la forme extérieure des objets, comme il pénètre l'homme; et la vie, qu'il donne aux êtres humains, s'anime et se complète de toutes ces images de la nature si naïvement reproduites, autour d'eux. Parla même, autant que par l'expression des caractères humains, il est resté le grand poëte de sa nation et de sa langue.
Près de lui, dans un autre monde, où son nom môme n'était pas connu d'abord, la poésie morale, la poésie des grands sentiments et des idées prenait un admirable es-
sor : le génie antique renaissait; l'art mélodieux et tendre de Virgile était égalé; le cœur de Thomme agité par la passion, grandi par l'enthousiasme et la vertu, ou puni par le ridicule et le vice, était le sujet vivant d'une admirable poésie. Cette science de la vie humaine, cette préoccupation morale d'un siècle inspiré par l'antiquilé, par le christianisme, par Descartes, par la cour de Louis XIV, laissaient peu d'attention au simple spectacle de la nature agreste ou sauvage. Dans quelques moments de retraite, loin de la cour, l'imagination charmante de madame de Sévigné, trompant sa monotone solitude de Bretagne, s'aperçoit avec délices que le rossignol y le cliar donner et, la fauvette^ ont ouvert le printemps dans la forêt. Mais quel poète s'en serait avisé, sous les arbres de Versailles équarris par le Nôtre, et dans ces jardins, que la sculpture remplissait de naïades, et où Santeuil ne voyait que la déesse Pomone?
Admirons cette puissance abstraite et tout intérieure de la poésie française, dans le dix-septième siècle; admirons un Corneille qui, de ses yeux, n'avait rien vu que les toits de Rouen et de Paris et le chemin d'une ville à l'autre, admirons Racine, avec son triste séjour de quelques mois à Uzès, son voyage de quelques semaines au camp de Lille, et ses promenades de cour à Marly et à Fontainebleau, d'avoir trouvé dans leurs études tant de sources limpides et neuves d'inspiration poétique : c'est l'honneur éternel de la pensée pure et féconde par elle-même. Mais, il faut reconnaître ce que ces limites un peu étroites pouvaient ôtcr à l'horizon du génie. La merveille d'un autre poêle du même temps lut d'y suppléer par l'observation assidue el naïve. Qu'avait vu la Fontaine des grandes scènes de la nature, des grands paysages du monde phy-
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siqiie, pas beaucoup plus, je crois, que la route de Château-Thierry, les beautés artificielles du parc de Vaux et les promenades des bois voisins de Paris, ou les magnificences de Versailles, sans y être invité.
Mais, à mille traitsd'une vive expression, à tant d'images fraîches et riantes semées dans ses FableSy à l'exquise justesse des plus simples détails, on sent chez lui le peintre de la nature, comme dans Homère, ou dansThéocrite.G e don de vérité pittoresque, celte peinture des champs et des bois, cette aspiration même aux merveilles visibles des cieux, que seul il avait eue dans le grand siècle, nous ne pouvons plus l'espérer de la poésie tardive et mondaine du siècle suivant. Le grand poëte de l'esprit, Voltaire, tout naturel qu'il est pour un temps si raffiné, n'aura que, par instants, quelques courts éclairs de poésie descriptive, dans le ravissement de ses libres montagnes et de son lac, ou devant la pointe d'herbe verte, qui rit sous les glaçons des champs. Mais le goût, la passion, l'art du siècle étaient ailleurs : et, quand ce siècle revint vers la nature, ce fut par théorie, bien plus que par attrait, par satiété du reste, bien plus que par préférence pour un sujet inépuisable. On s'avisa de la nature, pour ainsi dire, comme d'une chose négligée depuis longtemps, comme d'un spectacle oublié, qui restait à voir.
Tout était si factice dans ce choix, qu'il eut pour interprète le talent le plus mondain du temps, Delille. Ce fut ce charmant causeur de salon, cet abbé spirituel et coquet qui se chargea de faire aimer la campagne, en y portant tous les plaisirs de la ville. Ce fut lui qui voulut rendre le spectacle de la nature dans sa grandeur et dans son impression sur le cœur de l'homme, avec le même art qu'il avait mis à décrire l'appareil mécanique d'un bras
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arlificiel fabriqué par quelque Vaucanson du dix-huitième siècle.
Ce n'était donc pas la poésie, c'était la prose éloquente qui ramenait alors l'iniagination vers la nature. Buffon le fit avec grandeur; et l'originalité naquit pour lui des hardiesses de la pensée savante et de la correction sévère des formes. Mais, par là même, il tenait la nature encore loin de l'âme humaine; il la conjecturait, dans son infinie puissance; il la devinait, dans ses lois générales; il la décrivait, dans ses grandes catastrophes et ses imposants spectacles; il ne la suivait pas, avec amour, dans les pistils ou les élamines d'une plante; il ne disait pas comme ce prêtre d'Afrique, au troisième siècle : Pourquoi si loin chercher? Est-ce qiiime fleur, non pas de la prairie^ mais du buisson, ne suffit pas à te démontrer l artisan suprême du monde? Non dicam de prato, sed de dumetis floscuhis.
A Rousseau fatigué des soupers de Paris et fuyant dans les bois de Montmorency, au peintre mélancolique de quelques sites du Piémont et de la Suisse, au banni chassé do l'île Saint-Pierre, premier refuge de sa fuite, il fut donné de peindre la nature avec cette passion, qui fait la vérité du tableau. Quelques pages de ïHéloïse, de V Emile, du Promeneur solitaire et des Confessions ont enrichi d'élégance descriptive et d'harmonie cette prose déjà féconde en tons si divers. L'émotion de l'âme y passe incessamment de la nature au Créateur ; l'éblouissement de la vue inspire le transport de la reconnaissance et l'élan de la prière. Que, sur la même trace, un autre génie se fût élevé, que l'auteur de Paid et Virginie eût égalé, et une fois même surpassé Rousseau, c'était l'annonce d'une voie nouvelle ouverte au talent; c'était l'appel vers un autre monde que la vieille Europe ; c'était, avec le changement
de la société, le rajeunissement de l'imagination et de l'art! On sait tout ce qui fut espéré, promis, tenté, en Allemagne et en Angleterre.
La première moitié de ce siècle a beaucoup admiré le poëte voyageur, et sceptique qui cherchait sous le ciel voluptueux de l'Orient les vives couleurs, dont il parsemait ses vers, et qui recueillait plus près de lui, dans les troubles d'une âme mécontente des hommes et d'elle-même, les traits uniformes, qu'il donnait à ses héros. Entre Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre et Byron, une grande place devait être prise d'abord ; un rare et brillant génie allait paraître, se frayer sa route dans l'ébranlement du monde, amasser des trésors d'imagination dans les ruines d'une société mourante, exagérer tout ce qu'il devait bientôt combattre, et, par l'excès même de l'imagination, revenir de l'erreur à la vérité et des rêves d^un idéal avenir au culte du passé.
En août 1791, le jeune homme, prédestiné à cette gloire, naviguait sur un vaisseau de commerce parti de Saint-Malo, avec quelques étrangers, quelques prêtres, se dirigeant vers Baltimore. Le navire toucha promptement les iles Açores; puis, la côte de Virginie.
Là, lejei\nc voyageur, débarqué dans ce monde nouveau, gagna Philadelphie, où il avait l'espérance de voir Washington. Admis sans peine dans la modeste demeure du Président, et lui ayant remis une lettre signée de ce nom d'Armand, que le général répéta tout haut avec plaisir, le jeune voyageur indiqua brièvement le but de son entreprise et son projet de découverte : il s'agissait de s'avancer à l'ouest, jusqu'au point découper la côte nordouest, au-dessus du golfe de Californie, puis, de reconnaître le détroit de Behring, et, après être descendu à l'est, le
long (le la mer Polaire, d'eiitreprenilrc le retour par la baie d'Hudson» le Labrador et le Canada, à travers les obstacles de forêts souvent impraticables et de hordes sauvages, éparses dans ces déserts.
Un si vaste projet, tenté par un seul homme, paraissant étonner Washington et provoquer çà et là quelques signes de doute et d'incrédulité, le jeune Français reprit vivement : Mais, il est moins difficile de découvrir le passage du nord-ouest que de créer un peuple, comme vous F avez fait.
A cette réplique flatteuse, Washington ne put s'empêcher de dire en anglais : Bien^ très-bien, jeune Jiomme! et il retint le visiteur à dîner, pour le jour suivant. Mais le projet, conçu loin de l'Amérique, sur des cartes fort incomplètes, sans aucune des ressources nécessaires à des tentatives bien plus simples, n'en était pas moins jugé dès lors par le général. Ce projet n'avait rien de cette modération dans l'audace, de cet instinct du possible, que Washington avait porté dans ses propres efforts pour la liberté de son pays et qui étaient comme le sceau de ses pensées et de ses paroles.
Cette entrevue passagère a grandi plus lard dans les souvenirs de l'illustre écrivain; elle lui a servi de prétexte à des digressions posthumes, à un parallèle tout plein d'idées récentes sur le progrès social. Mais, au moment môme, ellefut, cesemble, bien stérile. Washington partait le lendemain, pour une tournée dans les Etats affranchis; et le jeune voyageur, soit à Philadelphie, soit dans les villes de New-York, de Boston, d'Albany, qu'il visita bientôt, ne trouva nul encouragement à son aventureux projet. Un Anglais, qu'il ne nomme pas, après l'avoir écouté, l'avertit que, pour un tel plan, si le succès même était pos-
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sible, il fallait des secours considérables donnés par le gouvernement, et trois ou quatre ans de préparatifs.
Le jeune voyageur se désista sans effort de ce qui pour lui-même, sans doute, n'avait été qu'une espérance, un prétexte à la curiosité, un vague pressentiment de peintre, bien plus qu'une certitude anticipée d'inventeur. On peut même en surprendre l'aveu dans ces mots écrits, bien des années après : « Si je ne rencontrai pas en Amérique ce « que j'y cherchais, le monde polaire, j'y rencontrai une « nouvelle muse. »
A la poursuite de cette muse, c'est-à-dire des forêts, des savanes de l'Amérique septentrionale et de quelques restes de vie sauvage chassés de proche en proche, il quitta vite Albany, pour aller à la chute du Niagara, qui n'était pas encore enclavée dans le cercle américain et rendue accessible par des maisons de poste, des hôtelleries et le terrible niveau des chemins de fer.
En route pour y arriver, à travers les bois, avec un guide demi-sauvage, le jeune voyageur était possédé d'une joie, d'une ivresse d'indépendance, qu'il a peinte avec force, quoique longtemps après. «J'allais d'arbre « en arbre, a-t-il raconté, me disant : Ici plus de chemins, « plus de villes, plus de monarchies, plus de rois, plus « d'hommes; et, pour essayer si j'étais rétabli dans mes « droits originels, je me livrais à des actes de volonté, qui « faisaient enrager mon guide, lequel, dans son âme, me « croyait fou. » Je ne sais ; mais je crains que dans ce sentiment si vif des droits originels et dans ces actes de volonté sans nom, il n'y eût surtout une réminiscence des rêveries anti- sociales de Rousseau et de quelques pages d'Emile. Le grand écrivain n'était encore que copiste.
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On le croirait d'autant mieux, que le jeune Français, comme bien des colons du pays, avait pris l'accoulrement des hommes du désert, et qu'il vivait là entre, des Européens devenus coureurs de bois, et des Iroquois demi-civilisés, longeant les bords du lac des Onondagas ci la rivière de Génésie. Ses notes, durant une pareille marche, ressemblaient bien peu, sans doute, à celles qu'un autre émigré de la France aux Etals-Unis devait rassembler deux ans après, sur son carnet de voyage, pour les lire plus tard à rinstilut. Malin témoin de la vie sociale, en effet, et ne comprenant qu'elle, M. de Talleyrand s'arrêtera dans les villes de l'Union, profitera d'un reste de l'Europe qu'il trouve là, et nous montrera le planteur, le pionnier américain, seulement comme un bûcheron qui s'avance pour abattre, puis revient, pour construire sa hutte, et n'a rien ■laissé au désert, sHl n'y a pas oublié sa hache.
Le jeune Chateaubriand avait un autre but, voyait avec d'autres yeux que l'âpre colon puritain du dix-septième siècle, ou le politique mondain du dix-neuvième. Pour lui, à défaut du passage au nord-ouest, le prix de la fatigue, de la faim, des courses errantes était d'aborder, sous le soleil de l'Amérique du Sud, les cascades étincelantes du Niagara^ d'en mesurer la profondeur, d'y descendre de quelques degrés.
Il paraît même que, s'étant avancé, malgré son guide il fit une chute effrayante, fut retenu par un escarpement de rocher, et, le bras démis, dut la vie à l'humanité de quelques sauvages qui, avec des lianes enlacées et tendues jusqu'à lui, le soulevèrent au-dessus de l'abîme et le ramenèrent sur le sol. Que, trente ans plus tard, dans le percement des forêts d'Amérique, dans l'effacement graduel de la vie sauvage, dans, le commerce nouveau des
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deux Amériques, rapprochées par la guerre, un poète de Cuba^ soit venu, avec l'idiome sonore de son ciel natal, décrire en beaux vers les feux ruisselants de la cascade et la bordure de forets qui la couronne ; nous n'avons pas même besoin de ce second témoignage, pour croire le premier voyageur nous disant : « C'est dans ces nuits que « m'apparut une muse inconnue; je recueillis queiques- « uns de ses accents, je les marquai sur mon livre, à la a clarté des étoiles.» La même poésie, apparue à des imaginations d'origine si différente, nous atteste la puissance des mêmes lieux et la grandeur de ces scènes sublimes de la nature.
« Je demeurai douze jours, dit encore M. de Chaleau- « briand, chez mes médecins du Niagara. » Puis, dirigeant ses courses sur une partie du territoire des Canadiens, Français alors, il se rapproche du lac Érié, suit le cours de l'Ohio, rencontre des Siminoles et des femmes de !a Floride en voyage. Tout cela, il faut le dire, est Lien loin, pour la vérité, des peintures indigènes de Cooper. Nous ne prétendons pas, comme un savant célèbre, révoquer en doute les détails et le fait même de la visite au désert, parce que le voyageur aurait montré, dans un de SCS tableaux, des ours qui se balancent enivrés de raisin. Ce sont là, comme disait Lamothe, questions do savants qui n'importent à la poésie. A vrai dire, ce que le génie de M. de Chateaubriand paraît avoir retiré de ce parcours d'une portion de l'Amérique, c'est moins la vérité des détails qu'une impression générale de pittoresque et de grandeur, une variété d'images, une étrangcté de couleurs, qui rajeunissaient la pensée et le langage : ajoutez
* Poesias de don José Ilcrcdla, t. II, p. 98.
bC^ LA TilJBU.NE MODERNE.
un refltît moral, un mélange de tristesse cl de rêverie plus puissant sur l'ame encore que sur les yeux, et qui semble unir le sérieux mélancolique de l'ancien monde à l'éblouissante nature du nouveau.
Sur les lieux mômes, dans quelque buUe de sauvage, ou de colon chasseur, dans quelque hôtellerie anglaise de la banlieue du désert, le jeune homme écrivait ce qu'il voyait, ce qu'il sentait, mêlant à des études de naturaliste, à des notes de voyageur, un roman sur les ISatchez, ancienne tribu, dont cette contrée lui rappelait les malheurs et lui montrait les lombes. Sous celte obsession des images présentes et de la fantaisie rôveuse, l'auteur n'avait-il pas le droit de dire? « Je n'avais recueilli au- « cune lumière sur le but principal de mon voyage; mais « j'étais escorté d'un monde de poésie. » On peut le croire, en lisant Atala et René.
Quoi qu'il en soit, après environ un an de cette vie oisivement inspirante, le voyageur était rentré dans les défrichements européens, vers ChilUcothi; et là, dans un moulin où il s'arrôtait, ayant lu quelques mots d'un journal anglais annonçant la fuite du roi Louis XVI, il fut saisi du désir soudain de revenir en France. Sans discuter la cause, le désir paraît naturel : le poëte avait fait sa récolte d'émotions et d'images ; et, à part même tout espoir de servir utilement la cause du roi, il y avait molif de chercher la France et de la suivre encore, dans ses tempêtes. M. de Chateaubriand revint sans retard à Philadelphie ; el, le 10 décembre 1791 , il s'embarquait, sans avoir de quoi payer son passage, sur un vaisseau nolisé pour le Havre.
Celte rude époque de l'année fut favorable à la rapidité de son retour. Poussé, en dix-sept jours, d'un bord de l'At-
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lanlique à l'autre, après des coups de mer terribles et de graves périls, pendant cinq jours, parmi les rescifs voisins du Havre, le navire aborda dans ce port, le 2 janvier 1792. Le jeune vojageur arrivait sans ressource; et son premier soin fut d'écrire à son frère, à Paris, pour lui annoncer son retour à crédit, et sa dette d'honneur. La lettre envoyée à sa mère obtint aussitôt réponse et secours : et il revit Saint- Malo, après quatorze mois d'éloignement de la France. Il y retrouvait l'impression aggravée de tout ce qu'il avait fui, la révolution plus violente, le royalisme prêt à la guerre civile, la guerre étrangère imminente. Sous l'air de la Bretagne, dans la famille dont il était , entre les plaintes de son oncle maternel et de ses beaux-frères, de-, vaut l'oppression, ou la fuite des officiers de la marine royale, l'émigration devait lui paraître un refuge, un besoin, un devoir.
Sa famille voulut y aider par un moyen, qui peut sembler étrange. Fils cadet d'une famille peu riche, ayant déjà dissipé, ou perdu la meilleure part de son mince héritage, le jeune chevalier était bien pauvre, même pour émigrer. On résolut de le marier, et de doter ainsi son dévouement royaliste avec la fortune d'une jeune orpheline du pays, d'un nom fort noble et d'une agréable figure. L'arrangement, fut réglé par la pieuse mère de M. de Chateaubriand et quelques vieux parents de la jeune personne, qu'on supposait héritière d'une fortune de quatre à cinq cent mille livres. 11 y eut quelque obstacle de la part d'un parent chicaneur et démocrate ; mais, le mariage se fit religieusement et civilement, avec un certain goût admiratif d'une part, et sans autre vocation de l'autre part que le désir d'émigrer bientôt. Marié, à la fin de mars 1792, trois mois à peine, après son retour, M. de Chateaubriand partit avec
sa femme pour Paris, à l'époque même où la Déclaration de (ju erre de la France au roi d'Autriche et de Hongrie commençait la longue secousse de l'Europe. Il revoyait Paris plus que jamais troublé , et voisin du chaos ; il y retrouvait le vertueux Malesherbes, plus découragé de toute espérance et plus héroïque d'indignation contre le crime et de dévouement au roi ; il y retrouvait, dans cette noble famille de Malesherbes et de Rosambo, son, frère impatient d'émigrer; il y voyait, dans quelquesuns de ses amis, liommes de lettres, le progrès ou l'effroi des opinions violentes qui dominaient; enfm, sur ce lieu même, dans ce quartier général de la Révolution, il pouvait pressentir plus vite les attentats imminents et l'accroissement rapide des violences et de la tyrannie populaire.
En relisant aujourd'hui ce que, tant d'années après 1792, l'homme de lettres, passé par la gloire et la puissance, retrace de ses souvenirs, des spectacles du temps et de ses propres pensées, on est frappé d'une chose qu'il ne dit pas, c'est, combien le jeune voyageur, ses plans , ses entreprises, sa hardiesse originale étaient imperceptibles, dans l'obsession des événements d'alors! à peine est-il remarqué de ceux mêmes qui devaient se plaire à lui. Le bon M. de Malesherbes écoute encore ses projets d'un second voyage, pour trouver le passage nord-ouest ; mais, il lui conseille d'émigrer auparavant et de prendre part à la prochaine Coalition. \ous reconnaissez la fatalité du temps. L'esprit même le plus généreux et le plus philosophe, le ministre suspect aux courtisans, le sage ami du peuple près Louis XVI, dans l'horreur des crimes populaires et des violences législatives, souhaitait une invasion ennemie, concevait une alliance des opprimés à l'intérieur avec l'étranger; et il citait à l'appui le soulèvement des
États d'Amérique appelant contre les soldats de leur Métropole des auxiliaires français. Sans ardeur pour de telles idées, le jeune homme y cédait cependant : et la ruine bientôt constatée de la prétendue fortune de sa femme, dans le désordre du lemps, était son plus grand obstacle. Un emprunt de dix mille francs lève cette difficulté; et une folie de jeunesse, la seule qu'il ait faite, ou qu'il ait avouée, la perte au jeu des quatre cinquièmes de cette somme, lui laisse encore de quoi quitter la France, avec son frère, plus passionné que lui pour la même cause.
Quoique ami de la liberté par nature et devenu libre penseur, il ne pouvait aimer la Révolution, dont il entendait alors Chamfort, Ginguené, la Harpe se faire les panégyristes par ambition, ou par peur. Mais l'émigration lui déplaisait ; et il allait y porter un peu de cette jalousie du cadet contre l'aîné, qui ressemble au mécontentement delà démocratie contre la noblesse. Cependant, la profanation du 20 juin 1792 et les attentats qu'elle faisait prévoir, les illusions de parti, l'honneur, l'indignation, l'emportèrent; et, le 15 juillet, il quittait Paris, avec son frère, pour gagner, par Lille, la frontière du Nord, où la guerre allait éclater.
Les deux frères parvinrent jusqu'à Tournay, en évitant quelques patrouilles françaises, et en criant à des hulans : Officiers qui vont rejoindre les princes; et, de Tournay, ils se virent bientôt à Bruxelles, au cœur même de Témigration. Là, le jeune voyageur, avec son modeste habit de sous-heutenant, son ambition de grands desseins, et son souvenir tout récent de l'Amérique, éprouva quelque chose du dépit amer et moqueur de Cicéron, dans le camp de Pompée. Dînant chez le baron de Breteuil, qui tenait table ouverte, il vit là des Évêques avec leur croix d'or,
prêchant la guerre civile, des Aides de camp et des Généraux sans armée, un bel esprit. Rivarol, déclamant et se faisant écouter. Lebaron de Breteuil ne pouvait faire moins pour le jeune sous-lieutenant que dédire au comte de Chateaubriand : « D'où vient votre frère le chevalier? w Je répondis, raconte Chateaubriand : « de Niagara. » Rivarol s'écria : « De la cataracte? » Je me tus. Il hasarda un commencement de question : « M. va... « — Où l'on se bat! » interrompis-je. La réponse était fière. Car on se battait peu, cette fois du moins ; et les souvenirs du jeune chevalier nous font sentir un vice de plus dans cette fatale émigration, la jalousie haineuse de ceux qui la formaient. «J'avais hâte, dit-il , de voir mes pairs, des émigrés c( comme moi, à six cents livres de rente ; » et, laissant à Bruxelles son frère aîné, aide de camp du général Monboissier, le jeune homme, avec son havre-sac repris à la porte de l'hôtel Breteuil et son uniforme blanc, se mettait en route, à pied, pour Coblentz.
Qu'il ait fait une petite station dans l'armée prussienne et ait reçu bon accueil du roi de Prusse et du menaçant duc de Brunswick, ce souvenir ne semble guère avoir d'autre portée que de faire ressortir la froideur de sa réception à Trêves, dans une Émigration, où il semblait retardataire. On connaît, en effet, cette manie de blâme mutuel et de division, qu'emportent avec eux les partis malheureux. Le corps français ainsi réuni était du reste peu nombreux, fort disparate et mal équipé, mêlé de vieillards et de trop jeunes gens, et comptant plus d'officiers que de soldats. Bien qu'il y eût là quelques débris du régiment, où M. de Chateaubriand avait servi en France, une brigade de Navarre, il n'y rentra pas ; et il prit rang d'officier-soldat dans la compagnie bretonne commandée
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par M. (le Goyon. Cette troupe était armée de lourds et mauvais fusils anglais; et le jeune volontaire joignit ce poids à celui du havre-sac qui contenait tout son avoir, surchargé du manuscrit in-foHo de ses voyages et de ses imaginations d'Amérique.
Ce fut ce corps, ainsi mal pourvu et mal commandé, qui bientôt se vit diriger vers Thionville, pour en faire le siège, au nom du Roi de France et de ses alUés. L'état-major de Bruxelles avait rejoint, avec quelques troupes; mais, entre l'inexpérience de l'attaque et la faiblessed'une défense improvisée, une disposition trop dominante parmi les Émigrés y c'était la haine des aides de camp. A la moindre affaire engagée, on criait . dans les rangs de la hgne : « En avant les aides de camp l » Dans les rangs de l'armée française défendant le territoire, les soldats criaient aussi : « En avant les officiers l » Mais là, cet appel était électrique et puissant; du rang des soldats sortaient des officiers; et les ofliciers lancés en avant devenaient de grands hommes de guerre.
Plus à l'étroit entre sa propre faiblesse et l'envieuse protection de l'étranger, ÏÊmigration n'avait pas cette puissance d'enfanter des généraux. De cette école de guerre péniblement suivie, pendant quelques mois d'un siège mal conduit et enfin abandonné, le jeune Chateaubriand tirat-il autre chose que ces émotions si bien décrites du bivouac au bord du fleuve, de la nuit passée avec, ou sans alerte, et du réveil, pour se battre? On peut en douter, je crois. Revenu, avec son corps, de la tranchée de Thionville à Verdun, qui s'était rendu aux aUiés le 2 décembre 1792, et qu'on laissa, quelques jours après, en proie aux cruautés des patriotes, Chateaubriand, dans le désarroi de sa troupe, souffrant delà poitrine et attaqué de la petite
vérole, se traîna jusqu'à Namur : et de Namur, il revint à Biuxelles, resté jusque-là le centre inviolable de YÉmigra' tion. En approchant de l'hôtel, où il avait logé, il aperçut son frère qui descendait de voiture, avec le baron de Montboissier. Méconnaissable d'abord sous sa fatigue, sa maigreur et les symptômes de son mal, le jeune soldat est secouru par son frère ; et placé, dans une maison voisine, il reçoit les secours d'un médecin et vingt-cinq louis, pour se rendre, comme il lèvent, dans l'île de Jersey; car, la campagne semblait finie, ou du moins Y Émigration dispersée.
M. de Chateaubriand aîné, soit qu'il se criYt moins compromis par la simple participation à Yétat-înajor des Princes, soit qu'il cédât aux crédules instances de M. de Malesherbes, songeait à rentrer en France. Le jeune et brave soldat de la compagnie bretonne avait pris son congé, et avait besoin d'une longue convalescence. A Jersey, il devait retrouver son oncle maternel et quelques soins de famille. Il quitta donc son frère, dans cette intention. Il l'avait vu pour la dernière fois. Ce frère, son aîné et son parrain, allait rentrer en France, pour y mourir un an plus tard, dans un holocauste de famille, avec sa femme, petite-fille de Malesherbes, et tout ce qui lui était cher.
Moins confiant et plus aventureux, le jeune Chateaubriand partit de Bruxelles pour Ostende, avec quelques louis d'or et le monde devant lui. De là, il s'embarque, en compagnie de quelques Bretons, pour gagner l'Angleterre. Il touche d'abord à l'île de Guernesey, puis à Jersey, dans cet ancien refuge, où devait, de nos jours, s'arrêter un autre proscrit, d'un rare et puissant esprit poétique, qu'il employa trop peut-être à évoquer dans ses vers le prestige oppresseur, sous lequel il fut accablé. Là, le jeune soldat,
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blessé et malade, trouva dans le petit établissement d'émigration de M. de Bédée son oncle les soins affectueux de ses cousines ; et il apprit des nouvelles de ses sœurs fugitives de Paris, après le 2 décembre, et retournées dans leur triste asile de Bretagne.
II n'a marqué nulle part les jours et les semaines de sa pénible convalescence. Mais il paraît avoir été retenu à Jersey, pendant plusieurs mois, jusqu'au printemps de 1795, dont il sentit avec plaisir l'impression salubre et les fraîches haleines, dans cette île agreste et tranquille, entre les fureurs de la France et l'agitation violente, que maîtrisait l'Angleterre. Là, sans doute, il apprit le crime du 21 janvier, et dut trembler pour la vie des sien«. Plus séparé qne jamais do la France, et ne voulant pas êlre à charge à l'hospitalité de son oncle, dès qu'il eut repris un peu de force, il passa en Angleterre. Il avait pour compagnon de route un jeune magistrat du parlement de Rennes, M. Hingant : arrivé à Londres, il y trouvait un de ces hommes actifs par leurs écrits, dont les révolulions exagèrent l'importance, Pelletier, Fauteur de divers journaux royahstes, longtemps adversaire impuni de Bonaparte, sous Fabri des lois anglaises, ayant obtenu l'honneur d'une poursuite judiciaire du premier consul, et acquitté contre lui, grâce à un plaidoyer qui aggravait l'offense.
Cette liaison, la seule à peu près que rencontra d'abord le jeune émigré, le besoin de gagner son pain, la passion d'étude mêlée, depuis l'enfance, à toutes ses rêveries et à son inaction même, et enfin le travail encore informe, journal et roman de sa vie, qu'il avait rapporté d'Amérique, tout cela le jetait vers la profession d'hommes de lettres, telle qu'un étranger inconnu pouvait l'essayer,
dans celte âpre métropole du gain, dans ces rues stériles et affairées, où, quelques années auparavant, des talents indigènes erraient la nuit, faute d'asile, mouraient de faim, faute de secours, ou s'empoisonnaient par désespoir.
Sous une date plus récente encore, un Français, André Chénier, n'éprouvant lui-môme alors d'autre malheur que la dépendance d'une fonction publique, avait vivement décrit et personnifié dans Lo?i(//'^5 cet impitoyable égoïsme d'une grande ville. Chateaubriand allait en faire l'épreuve.